31.3.08

Faits et valeurs

Depuis Hume, on a coutume d’opposer fermement le descriptif et le prescriptif, le jugement de fait et le jugement de valeur : ce qui est ne nous dirait rien ou n’aurait aucune influence sur ce qui doit être. Cela me semble discutable.

D’une part, ce qui est (la réalité) contraint d’une certaine manière ce qui doit être (la volonté, le désir, l’espoir, etc.). Si j’utilise ma totale liberté prescriptive pour énoncer que les hommes devraient épouser des vaches et les femmes des cactus, j’ai une probabilité très faible que mon idéal se réalise (et une probabilité assez forte de finir dans un asile si je persiste). Il y a donc quelque chose dans les propriétés de l’homme et de la femme (ainsi que de la vache et du cactus) qui limite ma liberté d’énonciation à leur sujet, à tout le moins si je veux être crédible ou audible, c’est-à-dire partager mon énoncé (ce qui est généralement le cas pour une prescription).

D’autre part, un jugement de valeur peut aussi être analysé comme un fait, c’est-à-dire que l’on peut porter des jugements de fait sur des valeurs. Par exemple, si je dis « ce tableau est affreux », un cartel de chercheurs peut très bien disséquer mon cas, analyser la fréquence de jugements de goût semblables dans ma population, mon sexe, ma classe sociale, ma religion, mon niveau d’instruction, observer mon cerveau observant le tableau, reconstruire toutes les influences de mon milieu depuis l’enfance, évaluer par questionnaire mon degré de connaissance artistique, etc. pour à la fin aboutir à une certaine objectivation du jugement « affreux », à certaines prédictions sur d’autres tableaux que je trouverai « affreux » ou d’autres personnes qui, comme moi, trouveront ces tableaux affreux. Il existe d’ailleurs aujourd’hui une neurobiologie des jugements moraux ou esthétiques, ou encore une génétique des opinions politiques et religieuses.

Les Chtis m'emmerdent, la France aussi

Bienvenue chez les Chtis, sorti le 27 février 2008, a dépassé ce jour les 15 millions d’entrées, et représente d’ores et déjà l’un des plus grands succès du cinéma français depuis 40 ans. Le film est pourtant médiocre : comique de répétition où l’on est supposé s’esclaffer à chaque échange en patois nordiste, psychologie sommaire du gars du Sud découvrant que les gars du Nord ont grand cœur, historiettes d’amour qui commencent mal et finissent bien. Un scénario aussi plat qu’un paysage de Flandres, donc, enrobé d’une dégoulinade de bons sentiments faisant consensus.

Samedi dernier, à la finale de la coupe de football opposant Lens et le PSG, les supporters parisiens ont déployé une banderole où l’on pouvait lire : « Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Chtis ». Un acte idiot et de mauvais goût, sans aucun doute. Mais cette banderole provoque un psychodrame national où les hommes politiques, Président de la République en tête, s’épanchent à n’en plus finir sur « l’inadmissible », « l’intolérable », « la haine », « la violence », « la souffrance », « la dignité » - bref, la mobilisation générale des grands concepts victimaires. A peu près comme si un nettoyage ethnique avait rasé une ville. Sauf qu'il s'agit d'une simple banderole brandie par des demi-débiles mentaux.

Cette double disproportion est révélatrice. Une certaine France sans perspective ni dynamisme fantasme sur la représentation factice et sur la négation factice de l’identité. Et fait semblant de croire que tout cela a la moindre importance. Je me demande parfois si je suis le seul à me sentir aussi étranger à mon propre pays, que je regarde avec une distance toujours croissante, sans aucune émotion, comme on observe les résultats d’une expérience ratée pour en tirer quelques enseignements.

30.3.08

Un toutou virtuel va-t-il sauver l’IA ?

C’est ce que se demande le magazine New Scientist, se faisant l’écho des travaux de la première conférence sur l’intelligence générale artificielle qui s’est tenue en début de mois à Memphis, Tennessee. L’IA n’est pas vraiment un programme neuf, puisque ses bases ont été formalisées dans les années 1930 à 1950 par des pionniers comme Alan Turing, Warren McCulloch ou Norbert Wiener. Malgré les progrès exponentiels de la puissance de calcul informatique, on sait qu’elle n’est pas vraiment parvenue pour le moment à réaliser sa finalité première, la création d’une « intelligence générale » comparable à celle de l’homme. Autant les programmes « IA étroite » ou « IA spécifique » ont fleuri depuis, comme par exemple des robots capables de reconnaître des classes d’objets ou des simulateurs de jeu d’échec, autant le caractère fluide, généraliste et adaptatif de l’intelligence humaine n’a pu être simulé efficacement.

Il se pourrait que le monde virtuel aide à progresser en ce domaine, et plus particulièrement le monde des jeux. La société Novamente s’apprête ainsi à lancer dans Second Life un premier programme d’IA sous la forme d’un chien capable d’apprendre les ordres de son maître pour développer de nouveaux comportements. A la différence des Neopets ou Nintendogs, ce chien virtuel n’obéit pas à une série d’actions préprogrammées : il apprend en « observant » la géométrie de son environnement sur Second Life, et en suivant un programme sensible aux encouragements (ou aux remontrances) de son avatar de maître humain. Les toutous de pixels sont aussi dotés de programmes d’exploration aléatoire de leur milieu, ainsi que de diverses sensations (faim et soif). L’idée de Ben Goertzel (Novamente) est de développer par la suite des avatars humanoïdes à qui il faudra apprendre le langage humain. Ces petites machines de Turing en devenir passionneront-elles assez d’adeptes pour bénéficier des mannes de l’industrie multimilliardaires du jeu ? Là est la question.

Illustration : Novamente.

29.3.08

Neurostimulation, choix individuels et morale publique

Selon Jean-Yves Nau dans Le Monde, l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Assemblée nationale) vient de conclure que la prochaine loi de bio-éthique, prévue pour 2009, devra prendre en compte « les prodigieuses et parfois inquiétantes perspectives ouvertes par les progrès des neurosciences ». Le journaliste souligne : « Les progrès de l'exploration cérébrale laissent même entrevoir un temps, peut-être moins lointain qu'on pourrait le croire, où les interventions sur le cerveau n'auraient plus pour objectif de dépister ou de soigner, mais d'améliorer les performances physiques ou intellectuelles. » Et il pose notamment la question : « Comment le législateur pourrait-il ne pas se prononcer sur des entreprises qui viseront à produire, autant que faire se pourra, des êtres humains "améliorés" ? » Ma réponse est assez simple : la façon dont les individus ont envie ou non de s’améliorer ne regarde pas le législateur, qui n’a donc pas à prononcer quoi que ce soit à ce sujet dans le cadre d'une loi bio-éthique. Les molécules visant à augmenter les capacités physiques ou intellectuelles des individus devront obtenir une autorisation de mise sur le marché, comme toutes les autres. De même (dans un lointain avenir tout de même) pour d'éventuels implants. Le rôle des pouvoirs publics s’arrête à ce contrôle de qualité clinique et toxicologique.

28.3.08

Un sixième sens pour les calories

L’être humain a une fâcheuse tendance à se précipiter sur les aliments sucrés. C’est une bonne idée dans un environnement où les ressources alimentaires sont rares, la dépense physique importante et la durée de vie courte. Mais un mauvais réflexe dans les sociétés sédentaires d’abondance alimentaire, où cela produit caries, obésité, diabète et autres troubles.

Comment se forme au juste cette tendance à rechercher les sucres et leur riche contenu énergétique ? Pour le savoir, Ivan de Aurujo et ses collègues ont utilisé deux lignées de souris, un groupe témoin et un groupe de rongeurs dont le goût avait été neutralisé (par inhibition des cellules réceptrices). Ces souris avaient par ailleurs le choix entre une solution sucrée calorique (saccharose) et une solution sucrée non calorique (sucralose, un édulcorant). Résultat : les souris privées de goût préféraient elles aussi la solution sucrée énergétique. L’examen de leur cerveau a montré que les circuits dopaminergiques de recherche de récompense s’activent indépendamment du goût (striatum ventral), de même que les circuits spécifiques de plaisir associés à la nourriture dans le nucleus accumbens. Cela signifie qu’au-delà des sensations hédonistes, l’organisme est de toute façon câblé pour chercher les calories, sans doute par des liaisons entre le cerveau et des signaux métaboliques et gastro-intestinaux. On sait déjà que les cellules graisseuses, par exemple, produisent en grande quantité des molécules (cytokines) qui franchissent sans difficulté la barrière hémato-encéphalique pour communiquer avec les neurones.

L’intérêt de ce travail est notamment de rappeler que l’on pense avec l’ensemble de son organisme, ce que le dualisme corps-esprit avait fait oublier. Dualisme encore bien présent dans notre culture : par exemple, quand certains imaginent qu’il suffirait d’interdire la publicité pour les produits sucrés ou de coller sur ces produits des pastilles d’information, ils raisonnent implicitement comme si la pensée toute-puissante commandait au reste.

Référence :
Araujo (de) I.E. et al. (2008), Food reward in the absence of taste receptor signaling, Neuron, 57, 930-941.

Martinez m'a tuer

Le site Fuzz est un agrégateur d’informations, c’est-à-dire que des internautes y postent des liens (pas des articles, de simples liens) vers des informations parues ailleurs sur la toile, selon un classement thématique. L’acteur Olivier Martinez a porté plainte contre Fuzz parce que le site avait publié un lien dirigeant vers une information sur sa liaison supposée avec une chanteuse australienne. La justice a fait droit hier à la demande de Martinez et a condamné Fuzz comme éditeur, au lieu de le considérer comme un simple hébergeur. (Hier aussi, la très officielle Agence France Presse a relayé une annonce d’un site tchèque sur la vie privée du même Martinez, à savoir son mariage avec la chanteuse en question). Le mois dernier, Olivier Dahan (réalisateur de La Môme), avait requis sans succès une semblable condamnation contre un site à fil RSS. Et une quinzaine d’affaires de ce type sont en cours, selon l’avocat d’Eric Dupin. Le web 2.0 se définit par sa nature contributive ou participative (chacun peut poster sur les sites des autres) et par la gratuité (tout ce qui est libre circule). La condamnation de Fuzz ne peut qu’aboutir à briser cet esprit : désormais, chaque responsable de site devra par exemple surveiller et éventuellement censurer l’intégralité des commentaires d’un blog, des messages d’un forum ou des informations agrégées par RSS. C’est évidemment impossible dans la plupart des cas. Comme dans la récente affaire Note2Be, la justice française s’inscrit donc dans une logique de restriction de la libre-circulation des informations.

PS : Je me contrefous de la sous-classe endogame des « peoples » comme je méprise la sous-sous-classe abrutie consommant leur image. Mais concernant Martinez, Dahan et compagnie, la moindre des choses pour les acteurs du web concernés serait de s’engager à les mettre sur une liste noire et à ne relayer aucune information les concernant, notamment quand les mêmes « peoples » si soucieux de leur tranquillité colonisent les écrans (ou les font coloniser par des représentants) pour faire leur promotion commerciale.

27.3.08

Sagesse de Calliclès

« Pour bien vivre, il faut laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible, au lieu de les réprimer, et, quand elles ont atteint toute leur force, être capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence, et de remplir tous ses désirs à mesure qu’ils éclosent ».

Génération Otaku

En japonais, le mot Otaku signifie « vous », en langage poli, ou « maison », « domicile ». On le traduit habituellement par « chez vous ». La culture Otaku rassemble les individus qui se passionnent pour les bandes dessinées (manga), les dessins animés (anime), ainsi que pour leurs produits dérivés (figurines, films TV ou cinéma, jeux sur Internet, etc.). Les Otakus sont parvenus à la célébrité de manière assez négative avec l’affaire Tsutomu Myazaki, un jeune déséquilibré de 27 ans ayant enlevé et tué quatre fillettes en 1988 et 1989. Depuis lors, le terme a souvent été pris comme synonyme d’un jeune homme enfermé sur lui-même, inapte à une communication humaine normale, potentiellement dangereux pour la société.

L’intérêt du livre de Hiroki Azuma (philosophe à l’Université de Technologie de Tokyo), best-seller dans son pays, est d’aller au-delà de cette caricature pour appréhender l’ensemble de la culture Otaku, son évolution et sa signification. Les Otakus sont en fait apparus dans les années 1960 et 1970, et leur culture a connu de subtiles métamorphoses que l’auteur détaille. Pour Azuma, les Otakus sont le paradigme de la transition de la modernité vers la post-modernité et de l’émergence d’un « animal en réseau » appelé à se généraliser dans les sociétés industrielles, bien au-delà du Japon. Leur émergence coïncide avec la fin des grands récits par lesquels la jeunesse s’engageait dans une certaine interprétation du monde, et une action conséquente. Le grand récit était conçu selon le modèle de l’arbre (dans la terminologie d’Azuma), c’est-à-dire : une couche profonde expliquant la variété du réel et déterminant ce réel (ainsi que les individus) ; des couches superficielles que l’on pouvait observer et interpréter comme autant de manifestations de la couche profonde. Le modèle Otaku se développe très différemment : il existe en retrait (couche profonde) une « base de données » définissant un certain style ou une certaine vision et en surface (couche superficielle) des petits récits émanant de la base de données. L’individu consomme les petits récits et puise à son gré dans la base de données ; par la généralisation du simulacre (c’est-à-dire l’indifférenciation croissante entre les originaux de la base de données et ses copies), cet individu peut participer à la transformation de l’ensemble, par exemple en créant des autocollants, des figurines, des avatars internet associés au monde de la base de données.

Hiroki Azuma illustre ce processus à travers les changements de la culture Otaku entre les années 1960 et les années 1990, en montrant comment nombre de personnages de manga ou d’anime ont peu à peu atteint le statut de prototypes connaissant d’innombrables variations de détails (la gamme infinie des « éléments d’attraction »), au lieu d’être fixés dès le départ par le créateur et la chaîne de diffusion. Si la culture Otaku est perçue comme un « retrait de la société », c’est qu’elle ne vise pas à transformer cette dernière (selon le modèle d’engagement du grand récit moderne), simplement à vivre en parallèle dans un univers mental propre où chacun peut participer directement, quoique virtuellement la plupart du temps. C’est aussi tout bêtement que les modes de socialisation ont changé et, comme le fait remarquer Azuma, qu’un jeune se fait plus d’amis en se connectant à un réseau Otaku qu’en allant déposer un bulletin de vote dans l’urne. Il en résulte également le développement de « personnalités multiples » propre à l’individuation post-moderne : les vies familiales-professionnelles et personnelles-ludiques sont disjointes, les individus consacrent une bonne partie de leur temps à créer des mondes imaginaires dont ils contribuent à l’évolution. (Il apparaît sur ce point au lecteur occidental que la culture japonaise, très axée sur le formalisme et les « masques » de la vie publique que l’on peut retirer dans sa vie privée, favorise sans doute plus que d’autres cette schizophrénie spontanée ; comme sans doute bon nombre de cultures non-monothéistes où la parfaite transparence de soi à soi et de soi àl'autre n’est pas un idéal).

Dans un texte très commenté (Notes à l’Introduction à la lecture de Hegel), Alexandre Kojève suggérait que la fin de l’histoire était la fin de l’homme historique dans un pur accord avec la nature ou « l’être-donné », et donc selon lui dans une animalité heureuse dont l’American Way of Life offrait les rudiments après la seconde guerre mondiale. Mais on sait que le philosophe s’était ravisé ensuite et envisageait le « snobisme japonais » comme une autre continuation possible (la capacité à « vivre en fonction de valeurs totalement formalisées, c'est-à-dire complètement vidées de tout contenu ‘humain’ au sens d’‘historique’ »). La culture Otaku se rapproche de cette voie singulière.

On peut bien sûr balayer d’un revers de la main les analyses d’Azuma, sur le thème (connu) : cela décrit simplement une réussite des stratégies capitalistes de consommation de niche, ayant pour principal effet de transformer les êtres en zombies rêveurs et obéissants, de les refouler dans un imaginaire inoffensif pour mieux quadriller ce qui reste du réel par la logique du profit. Le problème est que cette analyse elle-même, typiquement issue du modèle du grand récit moderne, est de plus en plus inaudible aux jeunes générations qui entrent de fait dans l’appréhension du réel par le modèle de la base de données et du réseau (et donc, cette interprétation classique est elle aussi de plus en plus inoffensive pour le capitalisme qu’elle entend critiquer). Elle est de surcroît partielle, car elle passe à côté d’une transformation en profondeur des voies de socialisation aussi bien que des modèles cognitifs appelés à se répandre dans les sociétés industrialisées au cours de ce siècle. La montée en puissance de la rationalité dans tout ce qui est du domaine de la connaissance et de l’instrumental se double d’une montée en puissance de l’imaginaire, où les représentations univoques de l’homme et du monde implosent en une multitude « païenne » de singularités en devenir permanent. On comprend la détresse de ceux qui ont été nourris au lait d’un sens de l’histoire parfaitement balisé et prévisible.

Référence :
Azuma H. (2008), Génération Otaku. Les enfants de la postmodernité, Paris, Hachette (éd. orig. 2001).

Illustration : Di Gi Charat illustre l’évolution récente de la culture Otaku (DR). Créé en 1998 comme la simple mascotte d’une compagnie de jeux électroniques (un « simulacre » donc), elle a connu un succès très rapide et est devenue un personnage à part entière diffusant ses avatars dans la base de données Otaku.

Note rapide sur le transhumanisme

Plusieurs personnes m’ont demandé si je me définis comme « transhumaniste ». J’ai toujours une grande difficulté à endosser les « ismes » quels qu’ils soient, mais je me reconnais bien volontiers dans les termes de la Déclaration transhumaniste (ci-après, je publie une traduction française de la déclaration originelle, légèrement modifiée par rapport à la traduction qui circule habituellement, notamment sur le site de la WTA - Association transhumaniste mondiale).

Malgré ses sept attendus, cette déclaration concerne en fait deux points essentiels : une approbation générale de la raison technoscientifique comme outil d’une vie meilleure, une approbation particulière de la raison technoscientifique comme moyen de transformer l’homme (en vue de cette vie meilleure). Seul le second point différencie vraiment le transhumanisme des autres courants technophiles, dont la plupart n’envisagent pas une mutation biotechnologique des humains.

Le programme transhumaniste paraît simple, ouvert et rationnel ; mais le fait est qu’il affronte partout où il se déclare une levée de boucliers, y compris de la part de ceux qui se disent « humanistes » (et malgré la filiation humaniste revendiquée par les transhumanistes). Ces violentes réactions à l’idée de modifier l’homme sont de diverses natures : religieuse, idéologique, phobique ou prudentielle. C’est surtout leur problématisation qui m’intéresse ici, dans une perspective historique ou philosophique.

Déclaration transhumaniste

(1) L’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie. Nous envisageons la possibilité de modifier la condition humaine, dans des domaines comme le caractère inéluctable du vieillissement, les limitations de l’intelligence humaine ou artificielle, les états psychologiques non choisis, la souffrance et notre confinement sur la Terre.

(2) Des recherches méthodiques doivent être menées pour comprendre ces futurs développements et leurs conséquences à long terme.

(3) Les transhumanistes pensent qu’en étant ouverts aux nouvelles technologies et en les adoptant, nous nous donnons de meilleures chances d’une utilisation à bon escient qu’en essayant de les interdire ou de les exclure.

(4) Les transhumanistes prônent le droit moral pour ceux qui le désirent de se servir de la technologie en vue d’accroître leurs capacités physiques et mentales (y compris reproductives), et en vue de mieux maîtriser leur propre vie. Nous recherchons l’épanouissement personnel au-delà de nos limites biologiques actuelles.

(5) Pour planifier l’avenir, il est impératif d’intégrer l’éventualité de ces progrès spectaculaires en matière technologique. Il serait catastrophique que ces avantages potentiels ne se matérialisent pas à cause de la technophobie ou de prohibitions inutiles. Par ailleurs il serait tout aussi tragique que la vie intelligente disparaisse à la suite d’une catastrophe ou d’une guerre impliquant des technologies de pointe.

(6) Nous devons créer des forums où les gens pourront débattre rationnellement de ce qui peut être fait ainsi que d’un ordre social où l’on peut mettre en œuvre des décisions responsables.

(7) Le transhumanisme englobe de nombreux principes de l’humanisme moderne comme le bien-être de tout ce qui éprouve des sentiments, qu’ils proviennent d’un cerveau humain, artificiel, posthumain ou animal. Le transhumanisme n’appuie aucun politicien, parti ou programme politique.

Doug Bailey, Anders Sandberg, Gustavo Alves, Max More, Holger Wagner, Natasha Vita More, Eugene Leitl, Berrie Staring, David Pearce, Bill Fantegrossi, Doug Baily Jr., den Otter, Ralf Fletcher, Kathryn Aegis, Tom Morrow, Alexander Chislenko, Lee Daniel Crocker, Darren Reynolds, Keith Elis, Thom Quinn, Mikhail Sverdlov, Arjen Kamphuis, Shane Spaulding, Nick Bostrom


Référence : Transhumanist Declaration
Nota : Il existe une Assocation française technoprogressiste qui s’inscrit dans le courant transhumaniste.

26.3.08

Nouvelle adresse

L'adresse de ce blog est désormais : http://www.mutageneses.com/ Vous serez en théorie redirigés automatiquement depuis l'ancienne adresse. Mieux vaut toutefois changer vos marque-pages en intégrant cette nouvelle adresse plus facile à mémoriser (et... à faire connaître).

Bourse des valeurs

La notion de « bourse des valeurs » évoque la spéculation financière : cela monte, cela baisse, dans une circulation sans fin. Mais ne soyons pas aveugles à l’essentiel, cette bourse-là n’est qu’un des éléments du décor : il existe aussi bien une bourse des valeurs éthiques, esthétiques, politiques ou autres. Nous sommes entrés dans la grande arène où chacun est désormais libre de valoriser et de dévaloriser. Et partout, cela croît et cela décroît, cela naît et cela meurt — cela spécule, également. À ce jeu-là, beaucoup se cognent sur les limites de leur tolérance ou de leur imagination. Alors, ils parlent avec nostalgie des dieux et des idoles qu’ils n’ont jamais connus, ils parlent avec gravité de l’époque bénie où les valeurs, sagement fixées une fois pour toutes, n’étaient pas toutes en bourse.

25.3.08

Une éthique minimale pour temps de panique morale

La philosophie morale est-elle nécessairement un repaire de curés défroqués ? J’avais fortement tendance à le penser avant de découvrir un des hérétiques de cette discipline, Ruwen Ogien. Ce directeur de recherches au CNRS déploie l’une de pensées les plus rafraîchissantes en réflexion éthique contemporaine. Et aussi l’une des plus amusantes, ce qui ne gâte rien dans un domaine où l’absence d’humour semble parfois congénitalement associée à l'inflation verbale. Dans ses essais, Ogien alterne à merveille l’ironie sceptique, la sobriété stylistique et la rigueur logique pour dénoncer les travers de ses collègues, tout en développant une position éthique originale.

La panique morale ou les clercs débordés
L’un de ces travers est la « panique morale ». Vous en avez tous fait l’expérience en lisant un journal, en écoutant une radio ou en regardant une télévision : sur n’importe quel phénomène (au hasard le clonage, la sélection des embryons, la prostitution, la pornographie, l’accès des enfants à Internet, l’homoparentalité, etc.), un individu explique que la situation est grave, que la moralité privée et publique est en péril, que la dignité humaine est menacée en son essence ou la nature humaine en son fondement ou la société humaine en son existence, qu’il est temps d’en finir avec les dérives libertaires / individualistes de l’esprit soixante-huitard qui ont fait tant de mal aux vieux, aux jeunes et même aux embryons, qu’une législation ferme s’impose ou à tout le moins une rigoureuse politique de prévention, qu’il serait bon à cette fin de réunir une commission d’experts visant à nommer un comité de sages ayant pour mission de rassembler des individus de tous horizons (curés, imams, rabbins, bouddhistes, philosophes, scientifiques, sociologues, psychologues, astrologues, etc.) réunis par la seule volonté commune de faire le bien d’autrui. En général, cet individu que vous lisez, écoutez ou regardez a également un livre à vendre, mais cela n’a rien à voir, bien sûr. Altruiste de nature, il fait profession de tirer la sonnette d’alarme, et il la tire si fort que l’on se demande combien de temps elle résistera à sa traction compulsive.

Il faut voir dans cette panique le sentiment de malaise éprouvé par certains (philosophes ou simples « sages » médiatiquement baptisés tels) lorsqu’ils constatent ou pressentent que la morale contemporaine est nécessairement détachée de la religion et de la métaphysique, c’est-à-dire qu’elle est en dernier ressort sans fondement ultime, sans autre pertinence que la cohérence interne de ses normes, leur plus ou moins bonne résistance aux objections et leur plus ou moins grande efficacité pour orienter nos jugements moraux particuliers. Les siècles précédents nous avaient habitués à l’imposition de normes comportementales au nom d’une autorité indiscutable (généralement dieu ou la nature). Mais les sociétés démocratiques se montrent de plus en plus sourdes à cet exercice autoritaire, et ceux qui nourrissent encore l’espoir de diriger la conscience de leurs contemporains se trouvent fort démunis. Le roi moral est nu (la reine éthique est nue, si vous avez une préférence), et en compensation rhétorique de cette gênante nudité, nos philosophes et soi-disant sages manient donc au superlatif la condamnation morale de toutes sortes de phénomènes sociaux comme le clonage, l’adoption d’enfants par des homosexuels, la libre diffusion des matériaux pornographiques, la reconnaissance de la prostitution comme service corporel, etc. Or, comme le souligne Ogien à travers une réflexion détaillée sur chacun de ces problèmes d’éthique appliquée, les principales philosophies morales disponibles en démocratie – conséquentialiste (agir pour maximiser le bien être général) et déontonlogiste (agir selon le respect personnel de règles universalisables) – se révèlent très tolérantes lorsqu’on les applique avec rigueur à ces phénomènes : soit ils sont moralement acceptables, soit ils sont moralement indifférents (ils ne posent aucun problème de nature morale).

La panique morale se cristallise dans un certain nombre d’attitudes caractéristiques, que Ruwen Ogien synthétise comme suit :
« • Le refus d’aller jusqu’au bout de nos raisonnements moraux, lorsqu’ils nous obligent à endosser des conclusions incompatibles avec nos préjugés les plus enracinés.
• La tendance à toujours envisager le pire de la part des personnes dont on dit qu’elles sont par ailleurs ‘sacrées’, qu’elle mérite ‘le plus grand respect’, qu’elles sont ‘autonomes’, pourvues d’une ‘éminente dignité’, qu’il ne faut jamais les ‘instrumentaliser’, etc.
• Le refus de payer le coût intellectuel de notre engagement envers certains droits (à la protection de la vie privée, à la liberté d’expression, aux procès équitables, à l’égale protection des lois, etc.).
• La tendance à ne pas tenir compte du point de vue de celles et ceux dont on prétend défendre le bien-être ».

Dans le portrait des “ paniqués ”, on reconnaît plus aisément des personnalités inspirées du kantisme (ou de sa caricature), dont le prototype français serait Axel Kahn par exemple. Ce sont eux en effet qui, à défaut d’arguments rationnels pour contrarier les désirs « immoraux » exprimés par certains, brandissent en dernier ressort le mantra du « respect-de-la-dignité-humaine » afin de clore la discussion et d’emporter l’adhésion de l’auditoire. Les utilitaristes-conséquentialistes, moins représentés en France et dont Ogien défend au passage la doctrine contre ses critiques les plus superficielles, adoptent en général une démarche plus pragmatique et plus modérée lorsqu’il s’agit d’évaluer les mœurs de leurs contemporains ou les nouvelles possibilités offertes par la technoscience.

Maximalistes vs minimalistes
Ce que révèle la panique morale, c’est aussi une scission de la réflexion éthique en deux camps que Ruwen Ogien analyse dans un autre essai : les maximalistes et les minimalistes. « Imaginez, nous dit-il, un monde dans lequel on pourrait vous juger ‘immoral’ non seulement pour vos actions, mais aussi pour vos pensées, vos désirs, vos fantasmes ou vos traits de caractère. Non seulement pour ce que vous faites aux autres, mais aussi pour ce que vous vous faites à vous-même. Non seulement pour ce que vous faites délibérément, en toute connaissance de cause, mais aussi pour ce qui vous arrive un peu par hasard ». Terrifiant ? Certes. Mais « ce monde existe, en pensée du moins. C’est celui que des philosophes, apparemment très bien intentionnés, soucieux de notre ‘bien’ et de notre ‘épanouissement personnel', inquiets de nous voir réagir assez systématiquement contre notre ‘nature’ ou notre ‘dignité’ ont élaboré pendant des siècles ».

Ces philosophes maximalistes sont aussi bien les héritiers d’Aristote (éthique des vertus dérivant d’une nature humaine encadrée par la cité) que de Kant (morale déontologique fondée sur la dignité humaine et l’intériorisation de normes universalisables). Leur point commun : ils considèrent que la morale ne concerne pas seulement le rapport à autrui, mais aussi le rapport à soi-même. Ce qui les conduit à condamner toutes sortes d’actions, même en l’absence de victimes, même lorsque ces actions concernent un individu seul ou des individus adultes, raisonnables et consentant tous à l’action « immorale ». Le lecteur découvrira ainsi au gré d’une longue analyse de la masturbation chez Kant que la vieille araignée de Königsberg ne considérait pas le masturbateur comme une personne et voyait son acte comme une faute morale plus grave que le suicide, à égalité avec la sodomie et la zoophilie. C’est sans doute un détail, mais on sait que le diable se niche dans les détails et en se masturbant avec Kant, on en vient à se demander comme un système de pensée réputé rationnel a pu accoucher de telles inepties. Le mérite d’Ogien est de montrer que le maximalisme moral, en se fondant en dernier ressort sur des universaux normatifs dont la cohérence ou même l’existence n’est pas problématisée (nature humaine, espèce humaine, dignité humaine), aboutit à ce genre de prise de position. (Et je rassure le lecteur : loin de se contenter de travaux manuels en zone idéaliste allemande, Ruwen Ogien passe en revue l’ensemble des arguments logiques et empiriques permettant de douter que la notion de « devoir envers soi-même » ait la moindre pertinence morale ; de même qu’il démonte les nombreuses exceptions à la règle du consentement que les maximalistes tentent de nous faire avaler, étant donné que le consentement à une action supposée mauvaise pour soi-même leur est totalement incompréhensible).

Au maximalisme de la philosophie morale dominante, Ruwen Ogien oppose une éthique minimale qu’il articule autour de trois principes : indifférence morale du rapport à soi-même ; non-nuisance à autrui ; égale considération de chacun. Pour cette éthique minimale, « la vocation de la morale n’est pas de régenter absolument tous les aspects de notre existence, mais d’affirmer des principes élémentaires de co-existence des libertés individuelles et de coopération sociale équitable ». Étant minimaliste parmi les minimalistes (et doutant même que l’exercice moral soit finalement autre chose qu’un biais cognitif de notre cerveau mal dégrossi de primate social), j’avoue que le principe de non-nuisance à autrui me semblerait bien suffisant pour clore la question et s’adonner en toute tranquillité aux nombreuses occupations amorales qui font le plaisir de notre existence.

L’aspect finalement le plus inquiétant de cette question, et Ruwen Ogien le constate lui-même, c’est la porosité de notre esprit aux positions maximalistes. Les philosophes y succombent avec constance, mais on pourrait dire qu’ils en font profession, qu’il faut bien vivre et qu’il n’y a pas de sot métier. Les politiques s’y adonnent avec plaisir, mais on pourrait penser que ce supplément d’âme leur sert simplement à remonter dans les sondages, à combler une certaine vacuité intellectuelle ou à dissimuler leur absence de prise réelle sur les événements. Mais il faut bien admettre qu’un grand nombre d’Homo sapiens vivent dans un maximalisme spontané et trouvent finalement bien normal de faire boire à la ciguë à celui ou celle qui s’écarte trop des normes de leur groupe. J’avais déjà écrit à ce sujet, j’y reviendrai dans ce site. Car après le reflux de la religion, le repli de la morale me semble une condition nécessaire au libre déploiement de l’esprit humain.

Références :
Ogien R. (2004), La panique morale, Paris, Grasset & Fasquelle.
Ogien R. (2007), L'éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes, Paris, Gallimard.
Ogien R. (2007), La liberté d'offenser. Le sexe, l'art et la morale, Paris, La Musardine.

Illustration : C. Muller (DR pour les images d'origine).

Naissance d’une enzyme

On dit que la nature fait bien les choses, mais l’adage populaire se trompe. Le vivant fait comme il peut, par une quantité quasi-infinie de petits tests locaux répétés dans le temps, conservant ce qui fonctionne, oubliant le reste. Les solutions trouvées par cet empirisme aveugle ne sont pas toujours les plus simples ni les plus efficaces, ce sont simplement celles que le processus de mutation-sélection a permis de faire émerger sur une base aléatoire. De là provient par exemple l’encombrement des génomes d’une quantité d’ADN ne servant plus à grand-chose.

Une équipe internationale de chercheurs vient de démontrer que l’on peut faire mieux que la nature, tout en s’inspirant de ses principes. Leur objectif ? La création d’une enzyme. Pour mémoire, les enzymes sont des catalyseurs, c’est-à-dire des molécules qui permettent d’accélérer une réaction chimique. Indispensables au vivant, elles sont sollicitées en permanence dans nos cellules. Les enzymes sont en général des protéines (chaînes plus ou moins longues d’acides aminés, repliées en trois dimensions), parfois de l’ARN (un cousin de l’ADN). En l’occurrence, les biologistes se sont intéressés à la réaction de Kemp par laquelle un atome de carbone perd un proton.

La première phase de l’expérience a consisté à concevoir par informatique une séquence de quelques centaines d’acides aminés pour y parvenir. Parmi un nombre quasiment infini de possibilités, la démarche a permis de sélectionner 60 combinaisons capables de produire la réaction chimique souhaitée. Huit ont été retenues comme aptes à développer une activité biologique. Et trois se sont montrées plus efficaces que les autres. La seconde phase a visé à imiter l’évolution dans un tube à essai. Une autre équipe a donc conçu in vitro les enzymes proposées par ordinateur, mais leur a fait subir toute une série de mutations aléatoires en vue d’observer l’effet sur la catalyse souhaitée. Lorsqu’une enzyme mutante se révélait meilleure, elle servait de base à une nouvelle série de tests. Après sept séries de mutations dirigées in vitro, les biologistes sont parvenues à des enzymes 200 fois plus efficaces que le modèle initial issu de l’informatique. Et un million de fois plus rapides qu’en milieu naturel (c’est-à-dire en l’absence d’enzyme spécifique pour la réaction chimique recherchée). Cette recherche s’inscrit dans le cadre émergent de la biologie synthétique et de la bio-ingénierie : non pas choisir les moins mauvaises solutions dans ce que le vivant nous a légué, mais créer à partir du vivant des solutions mieux adaptées à nos fins.

Référence :
Röthlisberger D. et al. (2008), Kemp elimination catalysts by computational enzyme design, Nature, online pub., doi:10.1038/nature06879

Illustration : ibid.

24.3.08

Elles veulent tout (surtout les plus belles)

Les psychologues David M. Buss (Université du Texas) et Todd K. Shackelford (Université de Floride) ont réuni 214 individus (107 hommes et 107 femmes), d’âge moyen de 25 ans. Ils ont tous été évalués sur leur attractivité physique (visage, corps, ensemble) par des observateurs indépendants (n’appartenant pas à l’échantillon). Les chercheurs ont fait remplir aux femmes un questionnaire standard sur le partenaire idéal à long terme, structuré autour de quatre thèmes classiques en psychologie évolutionnaire : indicateurs supposés de bons gènes (virilité, sex appeal, forme physique, apparence soignée, intelligence), de bon investissement (revenus potentiels, caractère travailleur, niveau d’étude, statut social, être plus âgé que soi), de bon parent (intérêt pour la maison et les enfants, amour des enfants, stabilité émotionnelle, caractère gentil et compréhensif) et de bon partenaire (amour, tendresse, loyauté). À chacune de ces sous-sections, le questionnaire permettait de répondre sur une échelle de valorisation de 0 (sans importance) à 3 (indispensable). Résultat : les femmes jugées les plus attractives sont celles qui donnent les réponses les plus exigeantes dans chacune de ces quatre catégories. Ce qui tend à montrer qu’elles savent évaluer leur propre beauté et la traduire en standards élevés quand il s'agit de sélectionner un partenaire. Du moins dans la société concernée par l’étude, c’est-à-dire occidentale et industrielle.

Référence : Buss D.M., T.K. Shackelford (2008), Attractive women want it all: Good genes, economic investment, parenting proclivities, and emotional commitment, Evolutionary Psychology, 6, 1, 134-46.

Illustration : Dahmane.

Révolte du pronetariat

Joël de Rosnay, Carlo Revelli, La révolte du pronetariat, des mass média aux médias de masse, 2006

Page de téléchargement : Révolte du pronétariat, français.

23.3.08

Observation

Le manque d’humour : un symptôme qui m'a toujours semblé inquiétant, peut-être le plus inquiétant de tous, le symptôme d'un esprit privé de distance à l'égard de la réalité, à commencer par lui-même.

Illusion d'optique

Bien des panégyriques de la globalisation projettent paresseusement dans la nouvelle réalité de vieux rêves judéo-chrétiens : l’humanité unifiée et réconciliée, ni Juifs ni Grecs, ni maîtres ni esclaves, le paradis sur Terre, tous communiant dans le même idéal, etc. Quelle illusion d’optique ! Si la globalisation achève le christianisme, c’est dans les deux sens du terme : d'un même mouvement, elle réalise son impulsion, elle précipite son agonie.

Quand les morpholinos restaurent la lecture génétique

La maladie de Menkes est une pathologie neurodégénérative liée au chromosome X, due à un défaut dans le gène ATP7A impliqué dans le transport intra- et intercellulaire du cuivre. Elle se traduit par des troubles de développement peu après la naissance (hypotonie, convulsions, épilepsie, cheveux rares et décolorés). Rarissime et incurable, elle aboutit à la mort de l'enfant dans ses premières années.

Une équipe du laboratoire de Jonathan D. Gitlin (Université de Washington et service de médecine génétique de l'Hôpital pour enfant Saint-Louis) vient de corriger cette pathologie chez le poisson-zèbre en utilisant des morpholinos. Ces molécules sont utilisées pour bloquer ou modifier l'expression génétique (technique antisens de génétique reverse, mise au point par J.E. Summerton et D.D. Weller). La maladie de Menkes est provoquée par un défaut d'épissage du gène, l'équivalent d'une mauvaise lecture de l'ADN, et les chercheurs ont pu corriger ce défaut au moment critique du développement foetal de leur modèle animal. Le concept de ciblage de l'ARN et de correction d'épissage fait actuellement l'objet de nombreuses études pré-cliniques. Environ 20% des maladies génétiques sont liés à de telles anomalies dans la lecture normale de nos gènes.

Commentaire de Gitlin « L'idée est que l'on peut modifier le traitement pour cibler une mutation spécifique et concevoir des molécules qui agissent comme le font les oligonucléotides morpholinos. Si l'on peut connaît le génotype de chaque personne, on saura quelles mutations peuvent conduire à quelle maladie. Ainsi, vous n'aurez pas un médicament contre le cancer fonctionnant contre tous les types de cancer, mais un médicament contre la mutation spécifique qui provoque votre cancer. C'est tout l'enjeu de la médecine personnalisée ».

Référence :
Madsen E.C. et al. (2008), In vivo correction of a Menkes disease model using antisense oligonucleotides, PNAS, 105,10, 3909-3914.

Illustration : ibid.

22.3.08

68 s'efface

Mai 68 fut la cristallisation française d’un mouvement plus général qui courait des Etats-Unis au Japon en passant par la Tchécoslovaquie, et qui avait pour acteur une génération née dans l’après-guerre. Les deux composantes du mouvement – ouvriériste et politique, hédoniste et sociétale – ont connu un destin contraire, l’une n’ayant cessé de décliner au point de devenir inaudible, l’autre de progresser au point de paraître évidente. Et cela pour une même raison, en apparence paradoxale : c’est le capitalisme qui a finalement digéré et démocratisé l’esprit de Mai, qui s’est imposé comme le vecteur de l’autonomie et des libertés privées, qui a discrédité l’Etat comme instance de répression des désirs et des volontés, qui est passé d’un régime de masse homogénéisateur à un régime de niches différenciées, qui s’est transmué en avant-garde des droits de l’homme sous la forme de la démocratie de marché, qui a valorisé le travail cognitif contre le travail physique. Pourtant, l’émancipation des individus et des communautés est bien loin d’avoir achevé toutes ses potentialités, non seulement parce que l’Etat résiste à son discrédit en brandissant son rôle ultime de rempart contre l’insécurité, mais aussi parce que le capitalisme sécrète ses propres conservatismes. Malgré cela, le processus d’autonomisation continue lentement et chaque nouvelle génération s’éloigne un peu plus de l’ancienne. La vieille taupe creusait ses galeries dans les sous-sols du vieux monde : elle les expose désormais sur le réseau mondial - l’innovation la plus importante des quatre décennies écoulées - où se dessinent aujourd’hui les contours d’une ère future.

Illustration : C. Muller.

21.3.08

Nanopercée énergétique

Au cours de ce siècle, les énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) non renouvelables vont venir à manquer face à la demande croissante. Tout le monde est d’accord sur le constat (hormis la date du pic de production en regard de la consommation). Mais tout le monde n’en tire pas les mêmes conséquences. Les uns concluent qu’il faut en revenir à la frugalité par la décroissance. Les autres qu’il faut s’en sortir par la créativité et l’innovation. L’équipe de chercheurs et ingénieurs dirigée par Zhifeng Ren (MIT) appartient à la seconde catégorie.

Dans une prépublication en ligne de la revue Science, les chercheurs annoncent une percée importante dans le domaine des nanomatériaux. Leur problème de base est l’effet thermoélectrique, connu depuis les travaux de Seebeck, Peltier et Kelvin au XIXe siècle : certains matériaux peuvent transformer de la chaleur en électricité et inversement. Mais le problème est que les matériaux conduisant l’électricité conduisent également la chaleur. D’où une température qui s’égalise rapidement et un faible rendement. Zgifeng Ren ont contourné le problème par la nanotechnologie : ils ont recomposé des nanocristaux d’un alliage d’antimoine et de tellurure de bismuth, matériau mis au point dans les années 1950. Résultat : un gain de rendement de 40 % (mesuré en figure de mérite, c’est-à-dire rapport signal/bruit à l’entrée et à la sortie d’un récepteur). L’intérêt de ce travail est que la technique employée peut facilement être mise en œuvre en production de masse et que l’alliage, peu coûteux, n’a que faibles retombées environnementales. De quoi contribuer au sursis d’une civilisation industrielle dont on annonce régulièrement l’implosion prochaine.

Référence :
Poudel B. et al. (2008), High-Thermoelectric performance of nanostructured bismuth antimony telluride bulk alloys, Science, doi: 10.1126/science.1156446.

Illustration : ibid.

Autopsie du grand pharisien

Le même Etat qui interdit l’euthanasie n’hésite pas à dépecer un cadavre encore chaud pour chercher les causes de son décès, contre l’avis de ses proches. Et le scalpel dans la main, cela nous parle de la mort avec gravité, de la fin de vie avec compassion, de la souffrance avec onctuosité. Toutes ces choses soi-disant très complexes et très douloureuses deviennent très simples et très indifférentes sur le billard de la morgue, dès lors qu’une paperasse officielle en a décidé ainsi. Et ce Léviathan mou et froid exige encore respect et obéissance ? Eh bien non, je ne respecte pas ses lois, non, je ne leur obéirai pas.

Les îlots d'un fleuve désolé

De quoi l'homme est-il le problème ? Mais de lui-même, bien sûr. Et ce n’est pas moi qui le dis. Une bonne part de l'histoire de la religion, de la morale, de la philosophie, de la littérature tourne autour de cela, de cette insatisfaction de l'homme sur lui-même, de cet échec apparent que constitue le fait d'être humain, des souffrances afférentes à la condition humaine, de tous les vices, défauts, mauvais penchants attachés à l’existence humaine. Et à force de nager dans ce flot de désolation, on regarde d’un air suspicieux ceux qui semblent épargnés, on se dit qu’il y a sûrement une douleur intime dans leur allégresse, une faiblesse cachée dans leur force ou plus grave encore, une indifférence profonde aux autres dans leur grande joie de vivre.

20.3.08

Sur la Mutation (3) : la mobilisation du monde par l’économie et la technoscience

Les trois derniers siècles ont connu une modification sans précédent du milieu humain et naturel par l’économie et la technoscience. Elle est due à des facteurs purement quantitatifs, comme l’accroissement de la population, d’abord progressif à partir du XVe siècle et dans certaines contrées européennes, puis exponentiel entre le XVIIIe et le XXe siècle. Elle est aussi la conséquence du processus d’autonomisation des sociétés et de dévoilement du réel : si le salut dans l’au-delà est secondaire ou vide de sens, si la réalité est accessible par la théorie et modifiable par la pratique, si les morales ascétiques ou contemplatives n’ont plus de légitimité à contrarier les envies individuelles et collectives, si l’homme est libre de fixer ses fins terrestres et d’employer tous les moyens pour y accéder, la transformation de son milieu s’impose alors comme l’activité la plus évidente, non seulement pour satisfaire ses besoins (techno-économie de subsistance), mais aussi pour réaliser ses désirs (techno-économie d’abondance).

Cette mobilisation du monde à des fins nouvelles est souvent assimilée à l’émergence du capitalisme (ou de l’économie de marché) dont nous vivons aujourd’hui l’extension mondiale. Pour l’approuver ou le réprouver, tout le monde est à peu près d’accord sur les descriptions du phénomène. L’activité économique a pris une place croissante dans les affaires humaines, d’abord sous l’influence des États qui ont créé des marchés nationaux et dont la course à la puissance a conduit à la mobilisation des masses dans une économie de plus en plus productive. Sous la forme d’un marché auto-régulé, l’économie prétend s’affranchir du politique, lequel lui conteste régulièrement cette capacité. Les révolutions industrielles ont bouleversé les conditions d’existence du plus grand nombre en créant les premières sociétés de l’histoire où le travail de la terre n’est plus la condition d’existence ni la source de revenus de la majorité de la population, au point que l’agriculture représente à la fin du processus moins de 5 % des actifs. Les sociétés jadis formées pour leur plus grande masse d’artisans et de paysans au labeur codifié sont devenues des centres éclatés de production, consommation et distribution de biens ou services toujours plus nombreux. Dans tous les domaines pratiques (fonctionnels) soumis à une approche instrumentale, l’innovation par « destruction créatrice » a accéléré le remplacement systématique des solutions moins performantes par de nouvelles. Le capital technique puis le capital financier sont devenus prépondérants pour mobiliser les moyens humains et matériels autour de projets économiques, projets portés dans la majorité des cas par des entreprises privées salariant leurs employés. La compétition entre les acteurs politiques et économiques a conduit à une rationalisation et une spécialisation croissantes de la plupart des activités, tandis que l’accroissement global de la production exigeait une exploitation intensive des ressources naturelles (matières premières). Comme toute « mise en mouvement », ce qu’elle est au sens premier du terme, cette mobilisation technique et économique du monde a demandé une énergie considérable, qui a pris la forme d’une extension du travail humain, puis du travail mécanique alimenté par des sources d’énergie nouvelles. Le travail humain est passé d’une dominante physique (chez les agriculteurs et les ouvriers) à une dominante psychologique à mesure que la complexité des sociétés augmentait et que la dimension cognitive de l’activité se faisait centrale. Le travail mécanique prend d’ailleurs le même chemin, avec pour objectif annoncé la mise au point de machines intelligentes.

Ce qui vient d’être décrit rapidement fait souvent l’objet d’une analyse critique et polémique en forme d’alternative, « pour ou contre le capitalisme ? » Le débat est bien sûr grevé par l’échec économique et surtout humain des contre-modèles historiques. Du point de vue de la Mutation, il est relativement secondaire. D’abord parce que, comme Marx l’avait entrevu, le capitalisme a déjà liquidé les vestiges du monde prémoderne dans toutes les zones où il s’est installé, de sorte qu’il faut désormais penser à partir de lui comme environnement économique de la condition humaine (même s’il s’agit de penser son dépassement ou son améngament). Ensuite parce que l’enjeu le plus important est de comprendre ce qui a fait et fait encore la fortune de ce capitalisme, au lieu de dresser une critique moralisatrice ou esthétisante sur les méfaits du profit et de l’hédonisme, ou bien encore d’y voir peu ou prou une conspiration du monde bourgeois dirigée contre les pauvres (critique socialiste), le peuple (critique populiste), la tradition (critique conservatrice) ou la nature (critique écologiste). Enfin parce que la Mutation est une évolution anthropologique dont la portée séculaire dépassera largement la question de ses conditions initiales capitalistes.

L’emprise croissante de l’économie et de la technoscience sur les sociétés humaines a parfois été analysée comme un phénomène imposé : des théories nouvelles auraient décrit l’homme comme maître et possesseur de la nature (Bacon, Descartes, les technocrates ultérieurs) ou comme un être égoïste et calculateur (Mandeville, Smith, les libéraux à venir), des pouvoirs bourgeois acquis à ces idées auraient imposé le règne des ingénieurs et des marchands, les hommes auraient subi tout cela à leur corps défendant. Il est bien sûr exact que la transition moderne provoqua des résistances au changement brisées par la force, mais il faut cependant une certaine dose d’idéalisme pour penser que ce genre d’analyse résume toute l’affaire. Dans sa forme extrême, régulièrement adoptée par des franges radicales, il reproduit de manière plus ou moins sophistiquée le mythe d’un « bon sauvage » (égalitaire, respectueux de la nature) dont la nature généreuse aurait été trahie et transformée par l’évolution de la société. Mais on sait aujourd’hui que les hommes du passé exploitaient eux aussi leur environnement au point de mettre en péril leur civilisation, qu’ils se faisaient la guerre fort souvent, que leurs systèmes économiques en apparence généreux (donc et contre-don, redistribution par le pouvoir central) possédaient une forte charge conflictuelle et hiérarchisante. Si « l’homme traditionnel » n’a finalement pas eu tant de mal que cela à devenir « l’homme moderne », c’est aussi que la transition n’était pas si étrangère à ses attentes psychologiques.

Croître et se reproduire est inscrit dans la programmation génétique de toutes les espèces. Chez une espèce habile et consciente comme l’homme, l’optimisation des conditions de croissance et de reproduction passe par la modification de son propre milieu : l’évolution biologique de l’espèce se confond dès l’origine avec son évolution technologique. Nous aurons l’occasion d’y revenir en détail, mais notons à ce stade que c’est le libre-échange des idées, accéléré matériellement par l’imprimerie et facilité intellectuellement par le reflux de la religion, qui a permis d’amplifier le décollage technique de l’Occident post-féodal. Aucune des évolutions économiques mentionnées auparavant n’aurait été possible sans des grappes d’innovations technoscientifiques (de l’horloge à l’ordinateur, du sextant au moteur à explosion, de la machine à vapeur à l’électricité nucléaire, etc.) ayant permis d’exploiter l’information, la matière et l’énergie. C’est une évidence peu rappelée : le marché comme principe intellectuel d’échange n’aurait aucune portée sans la construction technique d’un lieu réel ou virtuel d’échange (le marché physique). Et inversement, il est douteux que la mobilité généralisée des hommes, des biens et des informations permise par la technoscience n’engendre pas une diversification des choix individuels, donc une logique d’offre et de demande se rapprochant du marché. L’évolution industrielle répondit à la satisfaction des ambitions territoriales des Etats-nations (se maintenir au niveau du compétiteur dans le « Grand Jeu » géopolitique consistant à dominer l’Europe et à coloniser le monde). À l’âge où le politique était autonomisé de la religion mais où la société ne l’était pas du politique, c’est l’État qui organisa l’essentiel du progrès technique et scientifique, souvent de manière autoritaire. Celui-ci prit notamment la forme d’une gestion du stock humain (biopolitique de Michel Foucault) en vue de s’assurer de la productivité économique ou de la mobilisation militaire des masses. Si les masses en question acceptèrent ce sort, c’est qu’elles trouvaient en contrepartie la satisfaction de leurs besoins primaires (ne plus être soumis aux aléas de la nature - famines, maladies), puis secondaires (s’alphabétiser et se cultiver, se divertir et se déplacer, etc.). Le grand nombre accède ainsi à l’âge reproductif, et vit de plus en plus longtemps au-delà de la reproduction, mais au prix d’une intrusion directe des systèmes socio-techniques de la naissance à la mort. On a présenté cela comme une victoire contre la sélection naturelle (permettre la survie des plus faibles). Du point de vue de la Mutation, cela représente surtout un nouvel âge de la sélection artificielle.

Chez une espèce sociale, sexuelle et symbolique comme l’homme, la croissance et la reproduction passent aussi, phénomène habituellement négligé, par l’appropriation individuelle de caractères jugés désirables par le groupe et par les partenaires du sexe opposé. Le « phénotype étendu » (Richard Dawkins) embrasse ainsi au-delà du corps tous les objets et symboles dont ce corps est propriétaire, et qui renforcent (ou diminuent) son attractivité sur la scène social et sexuelle. Nous sommes aux yeux d’autrui tout ce qui manifeste nos qualités et nos défauts, notre pouvoir, notre richesse et notre santé. Dans les sociétés traditionnelles minimisant la circulation des élites (comme celle des biens), les dominants confisquent à leur seul profit cet apparat de luxe, d’artifices et de dépenses qui manifeste en même temps qu’il renforce leur pouvoir. Mais dans les sociétés modernes où les hiérarchies de naissance s’effacent et où l’on reconnaît l’égale disposition des individus à forger leur existence, chacun devient en quelque sorte l’agent de la propre expansion de son phénotype, chacun désire se rendre désirable et accéder à ce qui est matériellement ou symboliquement reconnu comme tel par ses pairs. Werner Sombart, Thorstein Veblen, Georges Bataille ou Georges-Hubert de Radkowski ont analysé cette dimension ostentatoire à l’œuvre dans la nouvelle économie générale de la modernité (de manière différente les uns des autres, et non darwinienne chez ses auteurs). C’est aussi ce que Marx qualifiait de « fétichisme de la marchandise », mais sans en interroger les raisons véritables. Cette course en avant s’auto-entretient par un jeu de rétroactions positives, puisque chaque nouveauté donnant un avantage compétitif à autrui est rapidement copiée, en attendant la prochaine nouveauté. De ce point de vue, la rivalité mimétique propre à toute existence sociale forme un moteur puissant du capitalisme, qui canalise sa conflictualité potentielle dans l’activité de production et de consommation. On aurait donc tort de voir dans celui-ci un phénomène purement « antisocial » (il joue au contraire des comportements dérivés de la socialité) et « rationnel » (il répond au contraire à des pulsions sexuelles et conflictuelles). L’Homo oeconomicus comme être égoïste, rationnel et calculateur était une caricature épistémologique ; mais ce constat n’implique pas que le capitalisme soit inadapté à l’homme « réel », ce que démontrent d’ailleurs les trois derniers siècles.

Cette première série de textes a donc introduit aux conditions initiales de la Mutation : un monde déserté de dieu, où la science émerge comme grand récit commun d’explication du réel dévoilé, où les hommes bâtissent de manière autonome une histoire orientée par le futur plutôt que le passé, où la pluralité et l’irréductibilité des visions du monde s’imposent par-delà le monopole déchu des grands récits universels, où le bon régime commence à être perçu comme celui qui permet la libre réalisation des fins individuelles, où l’économie et la technoscience donnent des moyens inédits d’accomplir de telles fins, où l’homme vit dans un milieu de croissance artificiel de plus en plus isolé du cadre naturel. Avant de revenir plus en détail sur la technoscience, qui sera au cours de ce siècle un facteur décisif d’accélération vers la Mutation, je discuterai par la suite de la nouvelle définition de l’homme qui s’est dessinée depuis quelques décennies et qui a bouleversé de fond en comble la représentation de nous-mêmes et notre évolution.

Illustrations : Solange (2003), Bérénice (2003), Motohiko Odani.

Are We Harwired ?

Une introduction grand public à la génétique comportementale :

William R. Clark, Michael Grunstein, Are We Hardwired ? The Role of Genes in Human Behavior, 2004

Page de consultation directe : Wowio, anglais

NBICE 2020

Le dernier livre de Joël de Rosnay (président de Biotics International, conseiller de la Cité des Sciences et de l’Industrie) est une bonne introduction aux évolutions technologiques en cours dans le domaine NBIC (nano-bio-info-cogno), auquel l’auteur ajoute la dimension « eco » (écologie et économie) incluant l’énergie. Comme nous sommes en France, pays où le technopessimisme et le technocatastrophisme se disputent la place d’honneur des représentations dominantes, Joël de Rosnay est obligé de faire quelques concessions à l’air du temps en rappelant toutes les dix pages les « menaces », « périls » et autre « dangers » associés aux progrès de nos connaissances et de leurs dérivés pratiques. Mais dans l’ensemble, l’ouvrage est surtout informatif et la tonalité dominante reste enthousiaste. L’auteur situe vers 2020 la convergence manifeste des technologies NBICE, donc des évolutions biologiques, technologiques et numériques. On pourrait d’ailleurs contester l’intérêt de cette date (Rosnay ne parie pas comme Kurzweil sur la date d’apparition d’une intelligence machinale), puisque la convergence en question est déjà en marche et qu’elle procède par une myriade d’étapes locales (comme le vivant, mais en accéléré) sans « révolution » apparente.

Référence :
Rosnay (de), J. (2008), 2020, les scénarios du futurs, Fayard, Paris.

« Les vainqueurs ne punissent pas » (mais Zorro a peut-être beaucoup d’enfants)

La théorie des jeux aide les chercheurs à comprendre le fonctionnement des sociétés humaines et son évolution. Un classique du genre est le dilemme du prisonnier. Dans la forme basique, les deux joueurs ont le choix entre l’option « coopérer » (altruiste ou coopérateur) et l’option « faire défaut » (égoïste ou tricheur) : coopérer signifie faire gagner deux unités à l’autre et en perdre une soi-même ; faire défaut signifie gagner une unité et en faire perdre une à l’autre. Donc, quand les deux joueurs coopèrent, ils gagnent chacun une unité ; quand les deux font défaut, ils ne gagnent rien ; quand l’un coopère et l’autre fait défaut, le coopérateur perd deux points et le tricheur en gagne trois. Quand le jeu est réitéré un certain nombre de fois, il se révèle que le meilleur moyen de gagner est de se montrer altruiste, mais de tricher dès que l’autre a triché (stratégie dite du « tit for tat » ou donnant-donnant). Le dilemme du prisonnier aide notamment à modéliser la persistance de stratégies altruistes et égoïstes dans l’espèce humaine, et il connaît beaucoup de variantes plus ou moins sophistiquées (comme l’inclusion des réputations des joueurs).

Des chercheurs dirigés par Martin A. Nowak ont testé sur 104 sujets une version informatique légèrement différente de la version basique du jeu du prisonnier, incluant une troisième option : la punition. Celui qui punit un autre (par exemple s’il a fait défaut) perd un point, mais le joueur puni en perd quatre. Hors laboratoire, cette « punition altruiste » correspond à des situations de vie où l’on fait une action bénéfique pour le groupe mais (potentiellement) coûteuse pour soi (intervenir dans une bagarre, prendre une initiative risquée contre une injustice, etc.). Le jeu de Nowak et de ses collègues permet de voir si cette stratégie a une chance d’émerger dans le comportement d’un groupe (c’est-à-dire si elle apporte des gains lorsque le jeu est réitéré).

Le résultat est assez intriguant. Les joueurs ont utilisé l’option de punition dans 7 % des choix. La coopération est passée de 21 % (dilemme du prisonnier classique sans punition) à 52 %. Cela semble donc tout bénéfice pour le groupe… mais en fait, non : les gains cumulés sont strictement identiques dans les deux cas (pas d’avantage collectif) ; plus un joueur a puni, plus ses gains finaux sont faibles (désavantage individuel et donc mauvaise stratégie évolutive) ; les gagnants sont ceux qui n’ont jamais puni un autre joueur. Les chercheurs suggèrent donc que le comportement de « punition » n’est pas apparu dans l’évolution pour renforcer spécifiquement l’altruisme, car il ne représente pas une option intéressante à long terme pour l’individu qui punit ni pour son groupe, mais plutôt pour d’autres fins, comme imposer la dominance et la soumission. Il se peut aussi que la punition donne d’autres avantages au sein du groupe, mais ceux-ci ne sont pas documentés pour le moment. Il faudrait par exemple analyser la descendance de Zorro ou de Robin des Bois pour voir si leur bonne réputation en tant que « punisseur altruiste maximaliste » leur a permis de séduire un plus grand nombre de partenaire du sexe opposé, sait-on jamais…

Référence :
Dreber A. et al. (2008), Winners don't punish, Nature, 452, 348-351.

Illustration : Guy Williams, interprète de la série Zorro (1957-59), DR.

19.3.08

Démocratie, fin de partie ?

Ces temps-ci, on entend parfois parler de « crise de la démocratie » - beaucoup en France, précisons-le, où nous avons pris l’habitude de considérer nos problèmes locaux comme universels. Le philosophe et historien Marcel Gauchet s’est penché sur la question au-delà des slogans, en proposant une analyse magistrale de la genèse et de la crise du régime démocratique. Quatre volumes sont prévus, deux sont déjà parus, ainsi qu’un court essai reprenant une conférence et synthétisant les vues de l’auteur.

La forme politique de l’autonomie
Pour Gauchet, la démocratie doit s’analyser dans le cadre du « désenchantement du monde » qui caractérise plus généralement la modernité. « La démocratie des modernes ne se comprend en dernier ressort que comme l’expression de la sortie de la religion, c’est-à-dire du passage d’une structuration hétéronome de l’établissement humain-social à une organisation autonome ». La démocratie est donc la mise en forme politique d’une autonomie conquise contre les traditions.

La sortie de la religion s’est accomplie selon trois vecteurs enchevêtrés : le politique, le droit et l’histoire. Dans l’ordre politique, le pouvoir n’est plus légitimé par un au-delà, un fondement transcendant. L’État moderne se présente comme « l’opérateur de la scission entre le ciel et la terre et de l’immanence des raisons présidant à l’organisation du corps politique ». Dans l’ordre juridique, les anciennes hiérarchies entre les êtres, justifiées par la volonté divine ou les dissemblances de nature, sont supplantées par « le droit égal des individus et le contrat passé entre eux sur la base de leur égale liberté d’origine ». Dans l’ordre historique enfin, l’obéissance au passé fondateur de la tradition est remplacée par l’autoconstitution du monde humain, qui s’oriente résolument vers le futur. La démocratie moderne est donc un « régime mixte », pas au sens des Anciens (un mélange d’oligarchie, d’aristocratie et de démocratie), mais au sens où elle se tient à l’équilibre de ses trois vecteurs de déploiement. Et comme nous allons le voir, cet équilibre est précaire puisque chaque vecteur possède sa dynamique et sa direction propres.

La démocratie moderne est devenue selon Gauchet une démocratie essentiellement libérale au cours du XIXe siècle, en raison des effets spectaculaires du vecteur historique. L’orientation des modernes vers le futur concentre l’attention sur les éléments les plus dynamiques du régime, qui relèvent de la transformation effective du monde vécu par l’économie et la technique. Le processus implique la « découverte de la société », qui est la véritable source du changement historique, le foyer créateur de dynamiques collectives. Il y a dès lors inversion des rôles entre pouvoir et société : ce n’est pas le pouvoir qui constitue la société, dans un mode encore hétéronome, mais la société qui produit un certain pouvoir. Le pouvoir n’est pas cause, mais effet de la société civile. De là naît le gouvernement représentatif, chargé d’incarner une société qui conserve toujours sur lui primauté et priorité. C’est la forme classique de la démocratie libérale.

Crises et adaptations
La première crise de cette démocratie se tient dans les années 1880-1920, avec des dérèglements internes précédant l’émergence des compétiteurs totalitaires (communisme, fascisme, national-socialisme). Selon Marcel Gauchet, cette crise se nourrit des désillusions de la promesse moderne dont la démocratie était la forme politique. Le régime parlementaire traduit mal les aspirations d’une société divisée en classes antagonistes par l’industrialisation. Le changement historique s’accélère, mais il est perçu par le plus grand nombre (ère des masses) comme subi plutôt que voulu. Un sentiment de chaos et d’impuissance se développe, que les guerres nationales et les crises économiques attisent. Le fait totalitaire peut se lire comme un retour déguisé à l’ancien ordre hétéronome. Au changement perpétuel du devenir historique, il oppose le rêve d’un système fixe, déterministe et prévisible (hiérarchique ou égalitaire selon les totalitarismes). À l’anomie de l’individualisme juridique, il oppose des catégories collectives déterminantes (la race, la classe, la nation). À l’impuissance politique du parlementarisme, il répond par le pouvoir fort, sinon absolu, capable à nouveau d’engendrer et d’ordonner la société.

À cette époque de périls, que Karl Polanyi appelait la « grande transformation », la démocratie libérale va se ressaisir en trouvant un nouvel équilibre entre ses trois vecteurs. Victorieuse du nazisme et résistant au communisme, la démocratie libérale se réforme sur plusieurs points : renforcement de l’exécutif pour limiter la cacophonie parlementaire, création d’une gestion administrative performante par un service public améliorant l’intelligibilité de la société par elle-même, réformes sociales limitant les inégalités et la division en classes, permettant au plus grand nombre de transformer des libertés formelles en libertés réelles (Etat-providence). « Le résultat d’ensemble de ces vastes transformations est un mariage de la dynamique historique avec une puissance renouvelée de l’État et un droit des individus redéfini dans son épaisseur concrète ». Résultat : au cours des Trente Glorieuses, la démocratie libérale se raffermit, elle voit disparaître peu à peu les régimes autoritaires résiduels, et cet attrait renouvelé verra finalement en bout de course, à partir des années 1980, la dislocation et la disparition du dernier grand concurrent totalitaire, le communisme.

Le tournant des droits de l’homme
Pourtant, une nouvelle crise se niche dans le triomphe. La raison profonde, selon Marcel Gauchet, en est un déséquilibre dans les trois vecteurs de la démocratie moderne. Les années 1980 et 1990 ont connu une nouvelle phase du processus d’autonomisation centrée sur l’expansion de l’individu de droit et des droits de l’homme. C’est l’émergence en trois décennies de la « souveraineté des individus », désormais prééminente vis-à-vis de la souveraineté des peuples (ou de tout autre collectif). Le vecteur juridique s’est développé au détriment du vecteur politique, et il a laissé le vecteur social-historique dans l’ombre (l’individu s’intéresse avant tout aux conditions de vie de son présent, avec un moindre souci pour le futur, et bien sûr pour le passé).

Le pouvoir politique, désormais suspect de vouloir empiéter sur les libertés individuelles, se trouve frappé d’impuissance : pas seulement parce qu’il ne parvient pas à résister aux transformations imposées de l’extérieur (par le capitalisme ou par l’émergence de fédérations post-nationales), mais parce qu’il est délégitimé dans son principe même dès lors que la fondation juridique s’impose à la fondation politique ou à la fondation historique du processus démocratique. De là le sentiment diffus de crise d’un système qui sécrète lui-même cette paralysie, de l’intérieur et en raison de son évolution, non plus de l’extérieur et en raison d’un compétiteur (malgré le rôle que l’on tente de faire endosser à l’islamisme, mais peu croient vraiment à l’importance réelle de cette menace sur le long terme).

Ayant porté ce diagnostic, Marcel Gauchet conclut très sobrement et succinctement que notre siècle sera celui d’un rééquilibrage des vecteurs d’autonomisation et de démocratisation, c’est-à-dire d’une réévaluation du politique et de l’historique face au juridique tout-puissant des droits de l’homme.

Demos introuvable, polycratie émergente, cybernétique accomplie...
L’analyse de Gauchet est tout à fait stimulante, et je partage l’idée initiale selon laquelle la démocratie est la forme politique des processus de désenchantement et d’autonomie propre à la modernité (voir ici). Je suis en revanche plus réservé sur sa conclusion, dont l’idée tacite est que les trois vecteurs de la démocratie doivent ou même peuvent, d’une manière ou d’une autre, retrouver un équilibre. J’expose ici rapidement quelques raisons de mon scepticisme.

Un point quelque peu négligé par Gauchet, ce sont les modifications des conditions matérielles et symboliques (pratiques et imaginaires) d’existence entre la période ayant vu naître la démocratie et la nôtre. Pour le dire un peu brutalement, le « demos » de la démocratie moderne était en voie de constitution lorsqu’elle est née, après une longue sédimentation, il est en voie de fragmentation rapide aujourd’hui, et cette dissolution va bien au-delà de la simple victoire d’un discours (celui des droits de l’homme en l’occurrence). L’Etat-nation a été le creuset de la démocratie libérale en équilibre sur ses trois vecteurs, il l’entraîne peu à peu dans son propre tombeau.

Ce qui émerge progressivement en dessous des nations, ce sont des individus déjà séparés, soit isolés soit rassemblés en réseaux, en tribus et en communautés. Ces individus tentent éventuellement de s’approprier in situ quelques éléments jugés nécessaires à leur qualité de vie, ils ont repoussé les idéologies comme ils avaient repoussé les religions, ils ne chipotent plus que des détails sur l’organisation collective (plus ou moins d’égalité, de liberté) ou s’isolent dans des rêveries impolitiques en rupture totale avec la dynamique de l’époque (retour aux nations mono-ethniques, retour au passé pré-technique, etc.), ils choisissent souvent pour les plus actifs d’entre eux de s’engager dans des groupes de pression taillés sur mesure pour une cause particulière, mais sans légitimité démocratique traditionnelle, quand ils n’abandonnent pas purement et simplement toute visée politique pour mettre leur intelligence et leur dynamisme au service de l’économie ou de la technoscience.

Ce qui émerge progressivement au-delà de l’État national, ce sont des pouvoirs de plus en plus lointains, fondés sur la cooptation et l’expertise plutôt que l’élection et la vision du monde, des pouvoirs dont on attend qu’ils gèrent les grands équilibres mondiaux (écologique, économique, militaire, financier, etc.) et une interdépendance de plus en plus complexe tout en laissant les individus vivre le plus librement possible leur existence. Cette « gouvernance » n’a plus grand-chose que démocratique, pas seulement parce que son mode de fonctionnement est soustrait à la décision populaire : au-dessus des nations, bien des problèmes émergents (climat, environnement, énergie, stabilité financière) ne sont pas ceux d’un demos particulier, mais ceux de l’humanité tout entière comme espèce prenant conscience de son impact global sur son milieu ou des risques inhérents à l’interdépendance de ses activités. Le processus se déroule au sein d’un système "instrumental" de plus en plus doté des outils de son auto-organisation (le rêve cybernétique des années 1950 et 1960 devient discrètement réalité), tandis les pouvoirs non politiques (médiatiques, religieux, financiers, communautaires, etc.) occupent une place de plus en plus importantes dans l'existence des individus, dessinant une polycratie en déséquilibre permanent.

Je ne vois pas que cette tension dialectique vers le global et vers le local, vers l’unifié et le fragmenté, vers le planétaire et vers l’individuel laisse beaucoup place à une reconstruction décisive de la démocratie dans sa première forme moderne. Les grandes crises dont l’histoire est coutumière verront certainement des rétractions temporaires sur l’ancien cadre stato-national et démocratique, qui conserve un appréciable pouvoir de décision et d’organisation. Mais en dehors de ces situations d’urgence où la nécessité fait loi, la dynamique moderne n’a déjà plus pour horizon d’émancipation et de projection l’Etat-nation démocratique. Le gouvernement des hommes et des choses est en train de se réinventer.

Références :
Gauchet M. (2008), La démocratie d’une crise à l’autre, Paris, Cécile Defaut.
Gauchet M. (2007), L’avènement de la démocratie 1. La révolution moderne, Paris Gallimard.
Gauchet M. (2007), L’avènement de la démocratie 2. La crise du libéralisme (1880-1914), Paris, Gallimard.

Illustration : C. Muller.

18.3.08

No nogo ?

La souris mériterait un Nobel, au titre de bons et loyaux services rendus à la science. Depuis des générations, le rongeur subit dans le secret des laboratoires toutes sortes d’expériences plus ou moins plaisantes ; on lui a muté son ADN dans un nombre incalculable de lignées transgéniques ; on l’a rendue obèse, diabétique, cancéreuse, allergique, anxieuse... — bref, on a accablé de tous les maux humains un animal qui les ignorait. Mais parfois, comme pour compenser ce calvaire, on lui fait don de quelques propriétés inédites et désirables, du moins le pense-t-on. C’est le cas dans l’expérience de Roman Giger et de son équipe, qui a produit des souris au cerveau super-câblé.

Les biologistes s’intéressaient en l’occurrence à la protéine nogo. Ce récepteur est connu pour son effet dans les nerfs périphériques de la moelle épinière, où il contribue à paralyser la croissance des neurones, et donc la régénération en cas de traumatisme. Mais il semble que nogo joue également un rôle plus important que prévu dans le système nerveux central. D’une part, la molécule module les signaux dans les zones de transmission d’informations au contact des neurones (les synapses), d’autre part elle modifie les extensions des neurones servant à cette communication chimique et électrique (les épines dendritiques). Les souris mutés exprimant moins nogo que la normale ont montré un surcroît de neuroplasticité. Ce qui laisse entrevoir que nogo influence l’apprentissage, la mémoire et l’intelligence.

Il serait bien sûr tentant de voir dans une pilule bloquant l’expression de nogo la future solution universelle pour booster son pouvoir cérébral. No nogo, secret du supercerveau ? La prudence est de mise, prévient Roman Giger, car la protéine semble par ailleurs protéger les axones (encore une autre partie des neurones). L’étude approfondie de tous ces effets positifs et négatifs de nogo, ainsi que des meilleurs moyens de les moduler, est donc à l’ordre du jour. Les chercheurs ont de pain sur la planche. Et les souris neuroptimisées attendent leur Nobel.

Référence :
Lee H. et al. (2008), Synaptic function for the nogo-66 receptor NgR1: Regulation of dendritic spine morphology and activity-dependent synaptic strength, J. Neurosci., 28, 11, 2753-2765; doi:10.1523/JNEUROSCI.5586-07.2008

Illustration : souris vertes (exprimant la protéine GFP), obtenues par l’équipe de Masaru Okabe (1997).

L'art de la disgrâce

Complainte souvent entendue contre l’art moderne, et surtout contemporain : il représente le banal, le laid, le difforme, le mutilé, l’ignoble, l’obscène, le répugnant, etc. Curieusement, le reproche concerne les arts plastiques mais rarement la littérature, qui fait depuis belle lurette son miel de cette face cachée de l’humanité et dont on ne décrie pas pour autant les chefs d’œuvre. Cet art de la disgrâce nous invite à regarder en face la condition humaine qu’il exhibe, et on comprend que cela dérange ceux qui spéculent ou survivent depuis la nuit des temps du détournement de ce regard.

sk-interfaces

Des hymens issus de culture de cellules vaginales (Reodica), des drapeaux de peau (Goulet), un cerveau bioluminescent (Takita), des cuirs sans victimes animales (Catts et Zurr), des auto-hybridations en arlequin (Orlan), des plantes en gravité zéro (Oksiuta), des encres thermochromiques réagissant au toucher (Berzina)… bienvenue dans le monde des Sk-Interfaces, en équilibre toujours instable sur la frontière de l’art, de la technologie et de la société. L’exposition de la FACT rassemble à Liverpool, jusqu’au 30 mars prochain, une quinzaine d’artistes contemporains travaillant sur les modifications du vivant, les nouveaux rapports entre espèces, les interfaces individu-milieu et individu-société. Comme un avant-goût des mutations à venir.

Informations : Fondation for Art and Creative Technology.

17.3.08

Technologie et idéologie : quelle est votre techno-attitude ?

On n’achète pas seulement un iPhone pour téléphoner, mais aussi pour conforter une certaine représentation individuelle et sociale de l’iPhone. Robert V. Kozinets (Université York) s’est intéressé aux inscriptions idéologiques des consommateurs ou des non-consommateurs de produits de haute technologie. Au terme de son enquête, il distingue quatre attitudes aujourd’hui présentes :
l’idéologie techtopienne, issue de la Renaissance, considère les progrès de la technologie comme équivalents aux progrès de la société elle-même ;
l’idéologie du travail mécanique, issue de la Révolution industrielle, voit plus simplement la technologie comme un outil de croissance économique et d’efficacité pratique ;
l’idéologie verte / luddite, elle aussi provenant de la Révolution industrielle, analyse la technologie comme un mode de destruction des traditions et de la nature, plus généralement des modes de vie authentiques ;
l’idéologie techspressive, d’apparition la plus récente, utilise la technologie comme une source de plaisir, de divertissement et de style.
Pour ma part, je me sens assez techtopien techspressif. Et vous ?

Référence :
Kozinets R.K. (2008), Technology/Ideology: How ideological fields influence consumers' technology narratives, J. Consum. Res., online prepub., DOI: 10.1086/523289 (parution avril 2008).

Illustration : Metapet (2002-2003), Natalie Bookchin.

Matière à rêver


Non, cette belle composition aux formes énigmatiques n’est pas l’œuvre d’un artiste inspiré, ou bien il faut élargir les frontières de l’art – pourquoi pas, d’ailleurs. Il s’agit de l’un des 22 lauréats du prix 2008 de la Wellcome Collection, qui récompense chaque année les meilleures images de science et de médecine. En l’occurrence, la photographie ci-dessus représente des cristaux de vitamine C oxydés (Spike Walker). Sans la capacité de la vitamine C à s’oxyder ainsi, nos cellules seraient gravement endommagées par les radicaux libres.

Site : Wellcome Collection

Morphogenèse de la tomate et progrès vers le cube

La tomate cubique n’existe pas, bien qu’elle soit parfois utilisée dans l’iconographie anti-OGM comme le symbole de la « folie humaine » en matière de manipulation génétique. On se demande pourquoi d’ailleurs, puisque les centaines de varités de tomates actuelles (Solanum lycopersicum) n’ont rien de naturel et que l’homme leur a déjà imposé par sélection artificielle toutes sortes de formes étranges, bien éloignées de l’ancêtre sauvage petit et rond (S. pimpinellifolium). Mais bon, il ne faut pas trop en demander aux Gaïa-maniacs en matière de cohérence argumentative.

Des chercheurs de l’Université de l’Ohio, dirigés par Esther van der Knaap, sont parvenus à isoler et cloner un gène responsable de la forme de la tomate. Ce gène SUN, sur le chromosome 7 du fruit, est responsable à lui seul de 57% des variations phénotypiques observées dans les différentes espèces. C’est la duplication de certains éléments de ce gène sous l’influence d’un rétrotransposon qui fait tendre le fruit vers des formes plus ou moins ovoïdes.

Voilà qui promet des morphogenèses inédites pour les repas du futur. Pour les tomates cubiques, ce n’est pas gagné (sauf à les faire croître en conteneur de cette forme). Mais on fera quand même un effort pour les amis de Bové.

Référence :
Xiao H. et al. (2008), A retrotransposon-mediated gene duplication underlies morphological variation of tomato fruit, Science, 319, 5869, 1527-1530.

16.3.08

A la croisée des chemins

Changer l’homme en changeant son milieu, tel fut le rêve moderne. On allait mettre fin à la violence, à la hiérarchie, à l’esprit de clocher, à l’égoïsme, à la souffrance… il suffisait de trouver le cadre émancipateur. Oui mais voilà, on sait maintenant que le milieu ne raconte souvent que la moitié de l’histoire : l’autre moitié est nichée dans les gènes et les cellules, dans le processus aveugle et lent de l’évolution biologique qui n’a pas vraiment accouché de monades kantiennes. D’où le dilemme des Modernes : soit on refuse de toucher à la biologie humaine, mais il faudra s’habituer à vivre avec tous les défauts de l’humanité, renouveler toujours les efforts pour les conjurer tout en reconnaissant les limites intrinsèques de cette dépense de temps et d’énergie ; soit on persiste dans la réalisation d’un certain idéal pour le genre humain, mais on finira par changer le legs si problématique de l’évolution. Nous sommes à la croisée de ces chemins-là.

23andMe, le FaceBook génétique

Le site américain basé en Californie 23andMe propose aux internautes une analyse de leur génotype. Procédure : vous payez 1000 dollars (environ 650 euros), on vous envoie un kit de prélèvement pour recueillir un extrait de salive. La société analyse vos gènes et met le séquençage en ligne, sur votre adresse privée créée à cet effet. Ensuite, vous pouvez comparer ces gènes à ceux de vos amis, de votre famille ou de célébrités (s’ils sont présents dans la banque génétique de la société). On aura compris que les « 23 » en question sont les paires de chromosomes.

23andMe a été lancé en 2007 par Linda Avey et Anne Wojcicki (la femme du fondateur de Google). La société se livre à un marketing agressif – en janvier dernier un Forum économique de Davos, elle a proposé gratuitement le séquençage à 1000 personnalités dont l'écrivain Paolo Coehlo.

En France, un des pays les plus répressifs du monde en matière de libre usage du corps comme des innovations biotechnologiques, les tests génétiques sont interdits en dehors de motivations médicales précises. Et les gardiens du temple bio-éthique veillent, comme le célèbre généticien Axel Kahn ayant assimilé dans Le Parisien l’initiative de 23andMe à du « narcissisme », voire du « racisme » pour faire bonne mesure. Des propos oscillant comme toujours entre moralisation désuète et diabolisation excessive. Cours, cours, camarade, le nouveau monde est loin devant toi…

A consulter aussi : le blog de 23andMe

15.3.08

Conservateurs du musée humain

— « Rendez-vous compte, certains pensent que nous pourrons modifier l’homme, lui épargner la maladie et peut-être la mort, lui permettre de progresser vers son idéal personnel de corps et d’esprit, amplifier ses sens, sa mémoire, son intelligence, lui faire connaître des expériences inédites pour son espèce… »
— « Quelle horreur, mais quelle horreur… ce monde est fou ».
Ainsi parlent les conservateurs du musée humain, gardiens jaloux des innombrables collections de l’humanité malade, souffrante, diminuée, impuissante, cette humanité qu’ils aiment tant exposer et consoler aux yeux de tous, cette humanité dont les faiblesses alimentent secrètement leur force.

Vers l’abîme ? De la fascination du vide et de la catastrophe chez l’intellectuel français

La « politique de civilisation » ayant été récemment remise au goût du jour par Nicolas Sarkozy, de manière assez grotesque au demeurant, j’ai décidé de voir où en est la pensée de son père fondateur, Edgar Morin. Un recueil de ses plus récentes interventions (Vers l’abîme ?) m’a semblé l’outil idoine pour cela.

Le monde selon Morin
Si l’on résume les grandes idées de Morin, cela donne :
• La modernité est emmenée par le « quadrimoteur » science-technique-industrie-économie, mais ce quadrimoteur n’est plus piloté par l’éthique, la politique ou la pensée.
• Nous découvrons l’ambivalence de la notion de progrès, toute action positive entraînant des rétro-actions négatives : hausse du niveau de vie mais baisse de la qualité de vie, gains de confort mais dégradation de la biosphère, progrès de la science et de la médecine mais risque nucléaire-chimique-bactériologique, augmentation des richesses mais création d’îlots de pauvreté, ouverture des frontières mais homogénéisation des cultures, etc.
• La science moderne voit les limites de son approche réductionniste et spécialisée, elle doit être surmontée par une pensée de la complexité. De même, la rationalisation purement instrumentale doit céder à une nouvelle rationalité s’irriguant aux émotions.
• Nous avons besoin d’une approche dialogique capable de comprendre que la réalité s’organise toujours au frottement de principes ou de forces antagonistes.
• La société-monde doit s’organiser pour produire un pouvoir-monde susceptible de mettre fin aux déséquilibres géopolitiques (Moyen Orient surtout, nœud planétaire du risque de guerre et foyer symbolique du terrorisme anti-Occidental) et au retour des conflits ethno-religieux.
• Nous vivons une période de grands périls, où le chaos et la catastrophe sont les issues les plus probables, mais le principe espérance doit nous conduire à vouloir l’issue la plus improbable.
• Notre système actuel atteint ses limites : soit il s’effondre dans ses contradictions insurmontables, soit il se métamorphose en système d’ordre supérieur.

Edgar Morin surfe donc sur des idées assez consensuelles dans son pays, auxquelles il ajoute sa touche personnelle (pensée de la complexité, de la systémique, de la dialogique). Malgré certains points d’accord, l’ensemble ne me convainc pas pour plusieurs raisons.

La notion de catastrophe, de péril ou d’abîme est assénée sans examen précis des faits. C’est d’ailleurs un trait assez répandu aujourd’hui : le simple énoncé d’une idée à la mode (et si possible une idée noire en France) semble épargner celui qui l’énonce du besoin de la démontrer. Exemple : « la biosphère se dégrade ». L’activité humaine modifie la biosphère depuis toujours, et 6 milliards d’humains la modifient plus que 6, 60 ou 600 millions. Mais la biosphère se dégrade-t-elle plus ou moins aujourd’hui que voici 30 ans, à l’âge d’or du capitalisme et du communisme industriels ? Pour répondre à cette question, il faudrait une analyse détaillée des mesures disponibles, et l’on verrait que celle-ci est plus équivoque que l’idée reçue d’une dégradation continue et accélérée (par exemple, les villes sont beaucoup moins polluées aujourd’hui que dans les années 1970, les réserves naturelles de protection de la biodiversité plus nombreuses, les normes environnementales plus contraignantes, etc.). On pourrait aussi parler du « péril nucléaire » revenant souvent sous la plume de Morin, bien réel à l’échelle local mais sans doute moins présent aujourd’hui qu’à l’époque où deux superpuissances avaient les moyens et la tentation régulière de s’autodétruire. On pourrait enfin rappeler que la biosphère survivra à l’homme, quoiqu’il arrive, et que l’idée de la « conserver » dans un état stable est à peu près vide de sens. Morin suggère une « politique de civilisation », Nietzsche en évoquait plutôt la « médecine ». Le fait est qu’il faut poser les bons diagnostics pour proposer les bons remèdes. Il est douteux que le catastrophisme, même soft, soit de bon conseil dans l’exercice.

Les défauts du système sont exagérés pour les besoins de la démonstration. Exemple : « le progrès abaisse la qualité de vie ». Cette complainte d’enfant gâté de l’Occident est particulièrement agaçante, même si l’on comprend son succès chez les bourgeois-bohèmes toujours en mal de poses généreuses. Les 2 milliards d’individus vivant en région industrialisée ont une espérance de vie plus longue que tout autre humain avant eux, ils bénéficient d’un confort minimum comme jamais auparavant, ils jouissent d’un accès sans précédent à la culture, au loisir, au voyage et à la découverte. Au point que les 4 milliards d’humains privés de cette supposée « baisse de la qualité de vie » ont pour objectif principal annoncé soit de se développer comme les Occidentaux soit de migrer chez eux. Si l’on prend l’Indice de développement humain (IDH), censé dépasser l’approche purement quantitative et économique du PIB, car intégrant la santé et le savoir, on constate que les 20 premiers pays sont aussi les plus industrialisés. Et l’on pourrait aller dans bien des détails assénés par Morin comme des slogans non problématisés. Ainsi l’agriculture industrielle produit « bien des catastrophes alimentaires » : combien de morts causées par ces « catastrophes » d’un côté, combien de vies sauvées par les gains de productivité agricole de l’autre ? Se rappelle-t-on de la mortalité par intoxication ou des retards de développement par carence alimentaire dans les décennies et siècles passés ? A-t-on oublié les famines des années 1950 à 1970, avant la révolution verte, et les annonces déjà catastrophistes que beaucoup faisaient à l’époque sur l’incapacité structurelle à nourrir 6 milliards d’hommes en 2000 ? À nouveau, jamais dans l’histoire humaine l’alimentation n’a été aussi abondante et sûre qu’aujourd’hui, au point que selon l’OMS elle-même, le problème des plus pauvres est en train de devenir… l’obésité. En privant le lecteur de données exactes et donc d’ordre de grandeur, on suggère qu’une centaine de morts de l’ESB (assurément dramatiques pour les familles concernées) ont finalement le même poids que des centaines de millions de vies épargnées. Mais ce n’est pas exact, et ce genre de vision ethnocentrée rend incompréhensible les évolutions du monde actuel, à commencer par l’acharnement des Chinois, des Indiens, des Sud-Américains et des Africains à rejoindre un niveau de vie dont nous sommes blasés.

La pensée de la complexité reste assez nébuleuse, du point de vue épistémologique comme du point de vue pratique. J’avoue que je n’ai jamais bien compris ce que signifie la complexité chez Morin (ce recueil de courts textes ne m’y aide évidemment pas, mais c’était le cas quand j’avais lu La Méthode), ni la litanie des reproches à la science actuelle qui l’accompagne. Presque tous les systèmes physiques sont complexes, mais on n’a pas encore trouvé mieux pour approcher cette complexité que de réduire les systèmes à des éléments simples et d’analyser les interactions de ces éléments. Cette démarche analytique et « réductionniste » s’est traduite par des gains réels en compréhension et en prédiction sur l’évolution de ces systèmes (en parallèle bien sûr à la caractérisation mathématique des phénomènes non-linéaires par divers outils : chaos déterministe, fractales, structures dissipatives, etc.). Bien que ces débats épistémologiques ne me soient pas familiers, il me semble aussi que les limites mises en avant par les théories des systèmes et de la complexité dans les années 1940-70 ont été considérablement repoussées depuis par les progrès de la modélisation (liés à la numérisation), la simulation informatique permettant d’intégrer un nombre croissant de paramètres dans l’étude du réel. Le climat, système complexe s’il en est, est par exemple de mieux en mieux étudié sans qu’il ait été besoin de passer de la méthode analytique à une « méthode systémique » représentant un bouleversement épistémologique sans précédent : on a implémenté dans les calculateurs les lois fondamentales de la physique (conservation, accélération, gravitation, etc.) et toute une série de schèmes paramétrisés sur des mailles locales.

L’idée d’un « pilotage » de la mondialisation par la politique et l’éthique paraît contradictoire par rapport aux autres éléments de la pensée de Morin. Je saisis mal comment on peut développer d’un côté une analyse systémique mettant en avant l’importance de l’auto-organisation, souhaiter d’un autre côté que le système-monde auto-organisé en voie d’émergence soit doté d’un quelconque « pilote », comme s’il s’agissait d’une bonne vieille organisation pyramidale dont le sommet commande à chacune des parties de la base. L’idée sous-jacente d’un Etat mondial régulateur ou d’une morale mondiale prescriptive me paraît de surcroît porteuse de périls d’homogénéistion et de standardisation sans précédent, l’humain ayant une fâcheuse tendance à couper les têtes qui dépassent, étouffer les opinions qui dérangent et réprimer les comportements qui sortent de la norme moyenne du groupe. Si un tel comportement devait devenir le fait d’un pouvoir planétaire régentant toute l’espèce, il vaudrait mieux migrer dans un autre système solaire… En fait, ce raisonnement de Morin ressemble à une simple translation des modèles antérieurs : il faudrait « en haut » une politique et une éthique pour ordonner « en bas » la société et l’individu. Mais, comme j’ai l’occasion de le suggérer ici dans la série de texte sur la Mutation, l’originalité de notre époque réside peut-être dans la péremption de ce modèle inadapté à l’environnement techno-économique où l’homme évolue désormais, dont les régulations restent à inventer.

Enfin, la version intellectuelle du « y’a qu’à / faut qu’on » est parfois aussi barbante que sa version populaire (ou le café de Flore n’est pas plus fréquentable que celui du Commerce). C’est là encore un tropisme français : l’idée que l’intellectuel généraliste né au XIXe siècle est un élément important de la vie de l’esprit, que cet intellectuel généraliste peut donc donner son avis pertinent sur tout et rien, que les propositions de cet intellectuel généraliste vont trouver leur concrétisation historique car les idées des intellectuels généralistes mènent le monde, c’est bien connu, et qu’il suffit de croiser un président en jogging à défaut de rencontrer un Empereur à cheval pour changer la direction du train de l’histoire... Mais qui trop embrasse mal étreint, et à force de surfer sur chaque problème ou supposé problème de l’humanité, on finit par n’en comprendre aucun. Alors en effet, « il faut » trouver une solution au conflit israélo-palestinien, redonner de l’espoir à ceux qui n’en ont pas, organiser la mondialisation, protéger la biosphère, etc. ; en effet, « on doit » se libérer par la machine sans s’aliéner à elle, jouir du progrès matériel sans en être dépendant, choisir le meilleur de l’Occident pour en rejeter le pire, etc. Reste que ce catalogue de bonnes résolutions et vœux pieux n’enthousiasmera que les personnes déjà convaincues.

Référence :
Morin E. (2007), Vers l’abîme ?, Paris, L’Herne, 181 p.

Illustration : Le cri, Edvard Munch, 1893.

14.3.08

L'ennuyeux précepteur

Le principe de précaution expliqué aux enfants : arrête de jouer, fais tes devoirs.

Atlas du cerveau humain

L’Institut Allen pour la science du cerveau a été créé en 2003 grâce une donation de 100 millions de dollars du co-fondateur de Microsoft, Paul Allen. Après avoir produit un atlas du cerveau de la souris en 2006, l’Institut vient d’annoncer l’objectif des deux prochaines années : un atlas du cerveau humain.

Concrètement, il s’agira d’une simulation en trois dimensions permettant de visualiser où et comment 20 000 gènes s’expriment dans 500 à 1000 régions anatomiques de notre système nerveux central. Petit rappel : chaque cellule (hors gamète) de notre corps comporte la totalité de notre génotype dans son noyau, mais les gènes s’expriment différemment selon les familles cellulaires (et donc les localisation anatomiques). Pour identifier les gènes actifs ou inactifs, on utilise diverses techniques (hydridation in situ, micropuce ADN) permettant d’observer la production de l’ARN messager, une molécule portant les instructions des gènes (vers d’autres gènes ou pour fabriquer des protéines).

Cet atlas du cerveau humain sera utilisé pour analyser les bases moléculaires et cellulaires des nombreuses pathologies (autisme, schizophrénie, dépression, Alzheimer, Parkinson, tumeurs, etc.). Il permettra aussi de mieux intégrer les voies de signalisation des différents états cérébraux (sensation, émotion, cognition).

Illustration : expression de Magel2 (melanom antigen L 2) dans un hypothalamus de souris, Allen Institute for Brain Science.

Obligation de mourir dans l’indignité

L’euthanasie revient sur le devant de la scène (hexagonale) avec le cas de Chantal Sébire. Cette femme de 52 ans est atteinte d'un esthésioneuroblastome, tumeur évolutive incurable des sinus et de la cavité nasale, se traduisant par une déformation des traits du visage et des souffrances extrêmes. La demande de Chantal Sébire est simple : mettre fin à sa déchéance et sa souffrance, organiser sa mort auprès de ses proches, avec administration d’une substance létale par un médecin.

Comme toujours, cette requête soulève moult discussions et débats ayant pour effet de la compliquer inutilement. L’enjeu est pourtant clair comme de l’eau de roche : le droit pour chacun de mourir comme il le souhaite, y compris par intervention d’un tiers. Si l’on se réfère à la règle d’action minimale « ne pas nuire à autrui », il apparaît que l’euthanasie ne nuit à personne, puisqu’elle est un rapport de soi à soi ; mais que son interdiction nuit en revanche à tous ceux qui, craignant de se suicider seul ou étant dans l'incapacité de le faire, sont contraints d’éprouver des souffrances physiques ou psychologiques contre leur gré.

Le droit de mourir selon son choix est refusé par les religions (au moins le christianisme et l’islam) considérant la vie comme un don de dieu dont l’homme ne peut disposer. Il l’est aussi par certaines morales qui se disent « laïques » mais qui usent volontiers de concepts métaphysiques — comme par exemple une soi-disant « dignité humaine » consistant en l’occurrence à continuer une vie que l’individu lui-même, en pleine possession de ses moyens, considère comme indigne d’être vécue. (La palme revient à Christine Boutin, ayant déclaré à l’AFP : « Il faut dire à cette femme qui a le visage abîmé qu'elle peut être aimée et que sa dignité dépasse cela ». Voilà illustrés en quelques mots 2000 ans de morale catholique : secondarisation du corps et de sa souffrance, prétention à décréter ce qui est « digne » en lieu et place de chacun, instrumentalisation de l’amour d’autrui comme prétexte suffisant pour asservir autrui à ses propres vues, etc.)

Si l’on écarte les croyances religieuses, quels sont les arguments rationnels pour interdire l’euthanasie ? Les justifications avancées en dehors du caractère sacré de la vie concernent non le principe lui-même, mais les « dérives » et de « dérapages » possibles de sa dépénalisation : pression de tiers, manque de discernement du sujet, difficulté éventuelle à revenir sur son choix au cours de l’évolution de la maladie, etc. C’est évidemment secondaire, car toutes les libertés comportent des risques dans leur exercice et le rôle de la loi est justement de s’en prémunir, s’il est avéré que le risque a une probabilité non négligeable de se réaliser. On n’interdit pas de conduire sous prétexte que chaque conducteur peut renverser un piéton ; mais on fait un code de la route minimisant le risque de renverser des piétons, bien réel en l’occurrence. Autoriser l’euthanasie ne consisterait pas à signer un blanc-seing aux médecins et aux familles, mais à fixer les conditions dans lesquelles une demande d’euthanasie est recevable (consentement éclairé du sujet et absence de pressions externes, toutes choses qui se vérifient assez aisément). Qui plus est, d’innombrables témoignages montrent que l’euthanasie est pratiquée de fait par des médecins et des infirmières, notamment en services de réanimation. On a donc une pratique « sauvage » présentant déjà tout le potentiel de dérives et dérapages que l’on dit craindre par une légalisation (ou dépénalisation).

Pour l’euthanasie comme pour la plupart des sujets relatifs à l’usage du corps, l’Etat privilégie finalement une certaine position morale au détriment d’une autre, au lieu des laisser les individus libres de réaliser leur vision personnelle du bien.

À consulter :
Association pour le droit de mourir dans la dignité

Illustration : Pam and Kim (1995), série Dystopia, Aziz + Crucher.

13.3.08

Bêlons en choeur

Entendez-vous : « c’est la perte de sens », « il n’y a plus de repères », « nous avons besoin de valeurs », « il faut poser des limites »... ? Alors traduisez : encore un prêtre cherchant à rassembler ses fidèles, encore un berger voulant réunir son troupeau. Mais libre à vous d’aimer le confort tiède du troupeau, bien sûr, et de bêler en chœur à la suite du berger que vous aurez choisi : « nous avons du sens, des valeurs, des limites, des repères… »

Sur la Mutation (2) : autonomie de l'histoire, de la société et de l'individu

La religion ne fut pas seulement un voilement du réel, une entrave à la connaissance, une impasse de l’esprit : elle fondait également un certain ordre sociopolitique et historique. Sa caractéristique principale est l’hétéronomie. Les hommes ne décidaient pas de leur destin individuel dans la société, les sociétés ne décidaient pas de leur destin collectif dans le monde, l’histoire se confondait avec la providence, les desseins de dieu étaient ceux de la nature même et imposaient obéissance à tous.

En émancipant les individus et les sociétés de la tutelle divine, la Modernité a réalisé la transition de l’hétéronomie vers l’autonomie. Cette dimension est la mieux connue : elle s’illustre abondamment dans nos livres d’histoire par les révolutions anglaise, américaine et française, ses penseurs sont célèbres (de Machiavel à Locke, de Hobbes à Rousseau) et ses analystes nombreux (de Weber à Gauchet).

L’autonomie est d’abord liée à la question du pouvoir politique et de sa légitimité : celle-ci vient d’en haut ou d’en bas, de l’au-delà ou de l’ici-même. La Modernité a répondu d’ici-même et d’en bas. La première phase a été marquée par l’émergence de l’État moderne et l’émancipation de son pouvoir temporel par rapport à l’autorité spirituelle, alors incarnée par la Papauté. Encore autoritaire et religieux, ce pouvoir étatique était déjà séparé du plan divin et œuvrait pour le bien terrestre (supposé) de ses sujets, mettant en œuvre ses décisions désormais souveraines, assurant la sécularisation progressive des affaires humaines. La deuxième phase a vu la remise en cause des vestiges d’autorité traditionnelle et religieuse de cet État : si le bien commun terrestre est désormais l’enjeu du pouvoir, alors c’est à la communauté elle-même d’incarner ce bien, et à sa volonté générale d’en décider. La troisième phase a vu la reconnaissance de la priorité et de la pluralité de la société par rapport au politique : ce dernier enregistre et accompagne la dynamique autonome des évolutions sociales au lieu de les commander et de les planifier ; et ces évolutions sont marquées par la pluralité fondamentale des opinions et des attentes, au lieu de l’ancienne unité supposée du corps social (la société fantasmée comme un « tout » homogène).

Une grande nouveauté de l’autonomie est que les hommes font désormais leur histoire, individuelle et collective. Celle-ci est un processus ouvert, orienté vers le futur et modifié par l’innovation, et non plus une répétition morne, guidée par le passé et régie par la tradition. La chute de l’au-delà a entraîné celle de l’antérieur. Non pas que l’on ignore le passé, on ne l’a au contraire jamais aussi bien connu qu’à l’époque moderne avec le développement de l’histoire et de l’archéologie : mais ce passé n’a aucune autorité en soi. Loin des légendes autojustificatrices de la tradition et de la religion, l’étude du passé révèle d’ailleurs que les hommes ont eu toutes sortes de mœurs, toutes sortes de lois, toutes sortes de régimes, dont bon nombre répugnent à la sensibilité et à la rationalité modernes. Le passé est une collection des expériences locales, un rassemblement d’essais et d’erreurs en divers lieux et divers temps. Certaines expériences réussies peuvent donner des idées d’avenir ; mais aucune n’est dotée d’une propriété telle qu’elle s’imposerait à tous. À l’âge de l’autonomie, l’enjeu principal est ce que nous faisons aujourd’hui et ferons demain : ce qui a été fait hier n’est qu’une information parmi d’autres pour aider à la décision. Le futur commande désormais le présent.

Une autre nouveauté de l’autonomie est la pluralité, la conflictualité et l’irréductibilité des visions du monde. En d’autres termes, la relativité générale des produits de l’esprit. Ce que nous valorisons du point de vue des idées ou du goût n’est pas ce que valorise notre voisin et ni notre voisin ni nous-même n’avons la possibilité d’imposer notre valorisation comme supérieure dans l’absolu. Si la description de soi et du monde s’est trouvée de mieux en mieux ordonnée par la science, la valorisation de soi et du monde implosait ainsi en une multitude de possibles. La contrainte nouvelle sur la rigueur des jugements de fait (expliquer ce qui est) se double d’une liberté nouvelle sur la diversité des jugements de valeur (proposer ce qui devrait ou pourrait être). Les Grecs anciens parlaient de la « vie belle et bonne » comme idéal d’accomplissement, mais leurs philosophes l’entendaient souvent au singulier, avec une stricte hiérarchie de ce qui est beau et bon : il faut désormais le conjuguer au pluriel et admettre la juxtaposition des singularités innombrables dans la définition de ce qui est beau et bon pour les individus et les groupes. Et admettre du même coup l’éclatement des styles, de codes et des identités découlant du processus d’autonomie.

Bon nombre d’auteurs, comme Nietzsche ou Weber, avaient tiré dès le XIXe siècle cette conséquence de la fin de l’hétéronomie, le premier en analysant le « renversement de toutes les valeurs » et le « nihilisme », le second en annonçant la « guerre des dieux », c’est-à-dire l’affrontement des visions du monde n’ayant plus un référent absolu pour s’imposer comme évidences. Leur message a été temporairement oublié en raison de l’ascension et de la domination de la religion séculière communiste : Marx a lui aussi développé une approche matérialiste et conflictuelle du devenir, mais il l’a fait dans une économie générale de l’histoire enpruntant au christianisme bien des traits (l’universalisme, le progressisme, l’idée que les souffrances terrestres appellent une solution définitive des problèmes humains, l’idée d’une « vérité » de l’histoire déterminant les comportements individuels et collectifs, etc.). Mais aujourd’hui que ce dernier grand récit à tonalité religieuse s’est affaissé, l’absence de tout fondement ultime à nos jugements de goût et de valeur comme l’absence de direction pré-établie à nos choix historiques apparaissent de manière évidente. On a qualifié à tort de « post-modernité » (Lyotard) ce qui était en germe dans le processus d’autonomisation de la Modernité et qui a fini par éclore, une fois que les idéologies prophétiques n’ont plus masqué l’effondrement des fondements absolus de nos normes.

La quatrième phase du processus d’autonomisation, dont nous sommes aujourd’hui à l’aube et qui formera le socle de la Mutation, voit l’émancipation de l’individu au sein de la société. Comme toutes les avancées de l’autonomisation, on considère celle-ci comme hautement problématique et l’on fustige donc, avec un air de déjà-vu, toutes les catastrophes imaginables appelées à découler de cet individualisme en voie de rapide expansion. Mais cette phase est pourtant inscrite dans la logique même du processus : l’individu reconnu par le droit (les constitutions et lois fondamentales des États démocratiques) est posé comme libre de ses choix et créateur de son destin. C’est donc cet individu qui possède en dernier ressort le pouvoir sur sa propre existence, quand bien même divers biopouvoirs ou psychopouvoirs tentent encore de masquer cette évidence ou de minimiser toute sa portée. À côté de l’individualisme juridique et politique, toute la culture moderne, depuis les classiques des deux derniers siècles jusqu’à la pop-culture contemporaine, est déjà centrée sur la construction du sujet, sur ses expériences et sur son appropriation d’un fragment de monde vécu : ce qui était du domaine de l’art se transfère dans la vie, à mesure que chacun trouve les moyens de transformer ses idéaux en réalité.

L’émergence de l’autonomie individuelle ne signifie pas que les pouvoirs disparaissent, simplement que leur horizon de sens a changé : permettre à l’individu de réaliser ses fins, et non plus lui imposer une fin au nom d’un choix arbitraire, fut-ce celui d’une majorité contre une minorité. De même, l’autonomie individuelle n’implique pas l’absence de buts collectifs ni de projets communs : mais ces buts et ces projets doivent désormais recevoir l’assentiment de ceux qu’ils mobilisent, et non plus s’imposer d’eux-mêmes sans besoin de justifier les sacrifices exigés. Enfin, l’autonomie individuelle n’indique pas que les appartenances collectives disparaissent, simplement qu’elles prennent des formes variées, en deçà comme au-delà de la seule appartenance nationale ou religieuse issue du passé, et que les collectifs anciens ou émergents n’ont pas de légitimité en soi à imposer à l’individu des règles que celui-ci refuse. Ce pouvoir de l’individu sur lui-même, ce désir de contrôler son existence a commandé un mouvement d’individualisation des techniques de production et d’expression de soi. Le dernier moment en date – technologies numérisées de l’information et de la communication – est certainement le plus important, puisqu’il voit émerger un pouvoir informationnel et relationnel par lequel les individus isolés se rassemblent en collectifs choisis et se dotent d’une capacité de critique systématique des autres pouvoirs traversant les sociétés (et menaçant les individus). Mais nous l’examinerons plus en détail dans un autre texte.

Un dernier point pour lever une équivoque fréquente : tout comme il serait erronné de penser que la croyance va disparaître au profit d’une rationalité critique généralisée, il serait aberrant de s’imaginer que tous les êtres humains vont montrer la même disposition à s’individualiser ou la même originalité dans la création de leurs modes propres d’existence. On constate d’ailleurs le contraire, avec des phénomènes de grégarité, de servitude volontaire, de conformisme de masse malgré la liberté laissée à l’individu de se distinguer des autres. La Modernité a commis là aussi une erreur anthropologique de base en pensant que l’humanité est constituée d’atomes identiques aux propriétés interchangeables. Ce que l’individualisation va permettre d’observer, c’est précisément la diversité constitutive des individus formant l’espèce humaine. Et, mot encore affreux aux oreilles modernes trop délicates, leur inégalité dans la plupart des traits et talents permettant de hisser son existence au niveau de son idéal. Plus simplement encore, leur inégalité dans la capacité à avoir un idéal de vie autre que végétatif. Mais cela ne change pas grand chose à la dynamique de l’autonomie et de l’individualisation, car même dans sa version la plus plate, la moins imaginative et finalement la plus illusoire, chacun réclame néanmoins le droit de se singulariser et vit dans le plaisir de cette singularité.

Après le dévoilement du réel par la science au détriment de la religion, l’émancipation de l’individu dans une existence orientée vers le futur et une conscience libérée de l’obligation de fonder ses choix de vie dans l’absolu forme ainsi une seconde condition de la Mutation.

Illustration : Self and others, Tomoko Sawada, 2008.

Gènes, longévité et (future) pilule de jouvence

Les êtres vivants vieillissent, sans que l’on en connaisse exactement les raisons. Il existe de nombreuses données sur la matérialisation de la sénescence dans l’organisme, et quelques hypothèses concurrentes sur ses causes ultimes. Dans le cadre de la théorie de l’évolution, on peut prédire que le vivant s’est auto-organisé de telle sorte que les organismes parviennent à se reproduire, mais que rien n’a été prévu au-delà : il n’y a pas eu de sélection spécifique en faveur du maintien de l’organisme au-delà de sa reproduction, c’est-à-dire de son tribut personnel au fleuve du vivant.

On le voit chez l’homme : les grandes causes de mortalité (tumorales, cardiovasculaires, métaboliques) se déchaînent à partir de la cinquantaine, et elles sont parfois favorisées par les mêmes gènes qui avaient optimisé la croissance et le développement jusqu’à la vingtaine. Effet positif en deçà, effet négatif au-delà : on appelle cela la pléiotropie antagoniste. Au-delà des pathologies, nos cellules elles-mêmes ont pour la plupart un cycle de vie limité et cessent de se renouveler au bout d’un moment, entraînant l’affaissement et la nécrose des tissus. On peut prendre cela avec sagesse, se dire que chaque âge de la vie a ses vertus et que la mort donne son sens à la vie. Mais on peut aussi se dire qu’il serait quand même plus fun de rester en vie longtemps, très longtemps. C’est ce chemin que prend l’humanité, chez qui le fait d’avoir une conscience rend la mort plutôt inquiétante et la jeunesse assez désirable.

Quoi qu’il en soit, les biologistes tentent de percer les mystères du vieillissement en multipliant les analyses in vitro et in vivo de ses mécanismes. Des chercheurs ont examiné deux organismes très différents, un unicellulaire (levure) et un ver (C. elegans), deux habitués des laboratoires depuis quelques décennies. Le ver étant le mieux connu, les biologistes sont partis des 276 gènes déjà associés à la durée de vie des animaux. Ils ont retrouvé 25 gènes homologues chez la levure ; 15 d’entre eux sont également présents chez l’être humain — rappelons que la vie est parfois conservatrice, ou au moins opportuniste, c’est-à-dire qu’elle transmet les innovations intéressantes d’une espèce à l’autre au cours du temps ; c’est la raison pour laquelle nous partageons des gènes avec les bactéries, les mollusques ou les rongeurs.

Plusieurs de ces gènes concernent les voies de signalisation des protéines kinases TOR (target of rapamycin), connues pour gérer les facteurs de croissance et la disponibilité des nutriments. Cela confirme ce que l’on savait déjà : la diète joue un rôle important dans le vieillissement. Les animaux soumis à une restriction calorique ont une durée de vie accrue, et inversement. Mais on connaît aussi la blague de Woody Allen : « Pour vivre centenaire, il faut se priver de tout ce qui donne envie de vivre centenaire ». Pas sûr pour Matt Kaeberlein, l’un des auteurs de l’article : « Ce que nous aimerions, c’est être capable d’imiter les effets d’une restriction calorique avec un médicament. La plupart des gens n’ont pas envie de se mettre à un régime drastique juste pour vivre un peu plus longtemps. Mais un jour, nous pourrons obtenir le même effet avec une pilule ».


Référence :
Smith E.D. et al. (2008), Quantitative evidence for conserved longevity pathways between divergent eukaryotic species, Genome Res., advance online pub., doi:10.1101/gr.074724.107.

Illustration : Temps imparti / Eclipse, Jean-Bernard Métais (1999-2002)

12.3.08

En défense de Sooreh Hera (et en prophylaxie contre le virus monothéiste)

Cette photo de l'artiste néerlandaise d'origine iranienne Sooreh Hera représente deux homosexuels iraniens, affublés des masques de Mahomet et de son fils Ali. La série fait scandale aux Pays-Bas, en raison des protestations bruyantes de l'aile intégriste de la minorité musulmane. Le musée de La Haye a refusé d'exposer les oeuvres de Hera, qui devraient être bientôt visibles à Paris, au Centre Pompidou.

L'affaire a déjà quelques mois, mais ce blog n'existait pas. Et elle devrait rebondir avec le passage de l'artiste à Paris. Si je publie cette photo ici, ce n'est pas que j'en apprécie particulièrement la qualité, même si j'en partage le message (l'homosexualité est passible de la peine de mort en Iran, comme dans 9 autres pays). C'est pour les faire connaître, pour vous enjoindre à en parler à votre tour. Et c'est aussi l'effet d'un profond agacement : qu'un musée des Pays-Bas, terre connue pour sa tolérance et qui abrita jadis nombre de penseurs fuyant les persécutions des monarchies absolues, en soit réduit à décommander un artiste sous prétexte que sa création choque des croyances religieuses m'est insupportable.

Nous avons mis plusieurs siècles à nous débarrasser de la chape de plomb du christianisme d'Etat, à proclamer les droits fondamentaux des individus, à libérer les esprits de la pesanteur des dogmes religieux. Remettre en cause ces acquis pour ne pas contrarier une poignée de fanatiques barbus est une faiblesse méprisable. Et il en va de même lorsque des intégristes juifs ou chrétiens prétendent limiter les libertés de l'esprit.

Certains (souvent croyants eux-mêmes) essaient de nous faire avaliser la censure ou de nous inciter à la modération (l'autocensure en clair) sous prétexte qu'il ne faut pas "blesser les gens dans leurs croyances". C'est une aberration. Ne pas nuire à autrui est un principe tout à fait honorable, mais il exige que la nuisance sont matériellement caractérisée. Faute de quoi n'importe qui peut s'estimer "choqué", "blessé", "heurté" par n'importe quoi. Il suffirait de faire enregistrer cette "nuisance psychologique" pour interdire ce que l'on veut. Quant au meilleur moyen de pas être "blessé" par une exposition de Sooreh Hera, c'est de ne pas s'y rendre.

A titre personnel, je suis "blessé" chaque jour dans mes convictions athées par la simple existence de la Bible et le Coran, deux textes que je tiens pour les plus néfastes jamais écrits de main d'homme et pour responsables d'innombrables crimes contre l'humanité. Ce n'est pas pour autant que je réclame leur interdiction, ni bien sûr celle du judaïsme, du christianisme ni de l'islam. Je réclame en revanche le droit de lutter ouvertement contre des idées et des croyances que j'estime intrinsèquement nuisibles. Et je reconnais symétriquement le droit aux religieux de lutter contre les idées de la science et la libre-pensée s'ils le désirent.

Que l'on essaie ainsi de convaincre les autres du bien-fondé de ses opinions, c'est la règle du grand jeu d'attraction et répulsion rythmant l'histoire des représentations humaines. Encore faut-il respecter les règles de ce jeu telles qu'elles sont désormais posées, ce que les cerveaux infectés par le virus monothéiste ont du mal à comprendre. Concrètement, chacun fait ce qu'il veut dans la sphère privée, y compris au sein d'une communauté ; mais en raison de cette pluralité des opinions privées propre à toutes les démocraties modernes, la sphère publique ne peut exister que sur la base d'une défense sans faille des conditions d'existence de la pluralité, c'est-à-dire de la liberté d'expression et d'opinion des individus. Ceux qui ne l'acceptent pas sont libres de s'exiler dans une terre non-démocratique où leurs croyances sont obligatoires pour tous.

J'espère donc que nous serons nombreux à accueillir les oeuvres de Sooreh Hera à Paris.

PS : accessoirement, Sooreh Hera s'était exilée en Europe pour fuir les persécutions de son pays d'origine. On imagine son dépit de les retrouver ici. L'Europe est souvent incapable d'offrir des conditions matérielles aussi intéressantes que celles des Etats-Unis pour les chercheurs ou les artistes qui souhaitent y vivre et y travailler. Si de surcroît elle n'est plus capable d'assurer la liberté de l'esprit indispensable à toute création, elle ne devra pas s'étonner de sa place déclinante dans l'intelligence du monde présent et à venir.

Illustration : photographie de Sooreh Hera.

Présente innocence

On se plaint que les contemporains vivent au présent, en ignorant le passé comme l'avenir. Dans le même temps, on nous enjoint à regarder le passé comme une succession d'horreurs vis-à-vis desquelles nous aurions un devoir permanent de mémoire, de repentir et de compassion ; et l'avenir comme une série de catastrophes qu'il faudrait conjurer par une humilité de chaque instant en forme de principe de précaution hyperbolique. Si l'on est ainsi déclaré coupable des drames passés et responsable des tragédies futures, vivre au présent est peut-être le dernier moyen de clamer son innocence.

En avoir de longues, ou pas ?

Vous rêviez d'avoir les jambes interminables d'Adriana Sklenaříková (madame Karembeu) ? Peut-être faut-il modérer vos désirs, finalement.

Définir scientifiquement les caractéristiques de l'attractivité physique est une activité à laquelle les chercheurs se livrent avec assiduité dans le monde entier. On a ainsi étudié sous toutes les coutures le ratio taille-hanche, le caractère plus ou moins pulpeux des lèvres, l'avantage de la symétrie des traits, l'intérêt de montrer un beau nombril sur un vente lisse et plein d'autres choses fort croustillantes.

Deux chercheurs polonais, Piotr Sorokowskia et Boguslaw Pawlowskibc, se sont intéressés à un domaine encore non exploré : la longueur des jambes. Ils ont pris une photo d'homme et une photo de femme ayant des proportions moyennes (normales), et ils ont artificiellement raccourci ou allongé leurs jambes par morphing. 100 hommes et 118 femmes ont dû ensuite juger l'attractivité physique de chaque version. Résultat : les courts-sur pattes sont moins désirables, aux yeux des mâles comme des femelles. On s'en doutait un peu. Mais attention : l'optimum semble atteint avec une légère augmentation de la longueur des jambes seulement (5%). Au-delà, le sex-appeal en prend un coup.

On en rit peut-être de ce côté-ci du Vieux Monde : mais bon nombre de femmes asiatiques, surtout japonaises, n'hésitent pas à subir de pénibles opérations pour se faire allonger les jambes, qu'elles jugent trop courtes par rapport aux canons occidentaux ou africains. La Chine a d'ailleurs officiellement interdit cette pratique en 2006, en raison du trop grand nombre de demandes qui engorgeaient les cliniques selon le pouvoir.

Référence :
Sorokowskia P. et B. Pawlowskibc (2008), Adaptive preferences for leg length in a potential partner, Evolution and Human Behavior, 29, 2, 86-91.

Illustration : photographie Helmut Newton

Dynamique des systèmes complexes

Un peu ancien, mais présentant les bases de la discipline (par un physicien spécialiste de la complexité) :

Gérard Weisbuch, Dynamique des systèmes complexes. Une introduction aux réseaux d'automates, 1989.

Le livre est disponible en français (html) sur la page de Weisbuch au Laboratoire de physique statistique de l'ENS.

11.3.08

Sur la Mutation (1)

La Mutation est une hypothèse active que l’on peut énoncer ainsi : la Modernité n’est pas seulement une époque historique de l’humanité, succédant à une autre et précédant une autre, mais une transition plus fondamentale, un passage sans retour, un seuil au-delà duquel l’évolution de l’humanité bifurque, buissonne et s’éloigne de toutes les formes connues jusqu’alors. Cette évolution concernera les idées et les pratiques, mais aussi bien les corps : l’humain va entreprendre de s’auto-transformer, de varier les possibles au sein de son espèce, de fusionner sa constitution biologique à divers éléments non-biologiques, de sortir à terme de sa propre espèce.

La Mutation désigne donc un certain plan de conscience et d’existence, le Mutant celui qui adhère à ce plan. Si la Mutation est décrite d’emblée comme une « hypothèse active », c’est que sa réalisation dépendra notamment des actions des Mutants. Son échelle de temps est longue : elle se mesure en décennies et en siècles. Cela paraît lointain à l’aune d’une existence individuelle ; ce n’est presque rien pour les temps géologiques et cosmiques qui ont précédé l’apparition de l’homme. La plupart des ingrédients pratiques et symboliques de la Mutation sont déjà présents : malgré cette disponibilité, leur usage se heurte d’une part à l’inertie des mentalités et des habitudes ; d’autre part à l’hostilité des croyances antérieures, habituées à diriger à leur guise le troupeau humain, peu désireuses d’abandonner une domination encore source de pouvoir et de profit.

Cette série de réflexions esquisse les concepts de Mutation et de Mutants, qui donnent à bien des égards leur cohérence d’ensemble aux interventions de ce site.


Mort de dieu, renaissance du réel

La condition nécessaire quoique non suffisante de la Mutation est la mort de dieu et le regard neuf que nous posons sur le réel une fois débarrassés de son cadavre. Pendant longtemps, la réalité a été couverte du voile de la religion. La Mutation commence par le dévoilement moderne de cette réalité, à l’œuvre depuis quelques siècles.

Avant la Modernité, l’idée dominante voulait que le monde trouve son sens ultime et son explication première dans un « au-delà », dans un arrière-plan invisible quoique tout-puissant, dans une altérité plus ou moins radicale (le dieu monothéiste étant la version maximaliste de cette altérité, un principe abstrait totalement créateur du monde en même temps que totalement étranger à ce monde). La physique avait donc besoin de la métaphysique, la nature était toujours en manque de la surnature. Le réel se trouvait en quelque sorte aliéné, c’est-à-dire étranger à lui-même : ce que nous percevions et comprenions était accidentel, jamais essentiel. Et l’essentiel dépendait de la croyance : on ne pouvait accéder pleinement à la vérité du monde par nos sens et notre raison, il fallait en dernier ressort s’en remettre à la foi.

Cette époque est en train de disparaître lentement, au gré de ce que l’on a appelé la « mort de dieu », le « reflux du religieux », la « désacralisation » ou le « désenchantement du monde ». Ces désignations sont toutes négatives, et la notion de dévoilement du réel paraît préférable. Bien sûr, les croyances n’ont pas déserté l’esprit des hommes, et elles ne déserteront pas de sitôt. Mais ces croyances ne prétendent plus détenir une vérité universelle excédant la sphère privée du croyant, hormis quelques îlots fanatiques et nostalgiques des âges antérieurs. Celui qui se lèverait pour dire : « Vous faites une erreur fondamentale, la vérité est ailleurs, écoutez donc ma révélation ou ma tradition, ne cherchez pas au-delà » serait pris pour un simple d’esprit ou pour un fou, et réussirait au mieux à fonder une enième secte dans le grand bazar spiritualiste. Les croyances anciennes ou nouvelles offrent un peu d’espoir aux âmes inquiètes ou quelques convictions morales à ceux qui en ont besoin. Dans leurs formes laïcisées, comme nous le verrons plus tard en détail, elles irriguent encore bon nombre de conservatismes laïcs qui, à défaut de croire en un dieu, ont conservé de la religion l’idée d’un fondement arbitraire, autoritaire et universel à la norme. Mais malgré ces diverses survivances, la religion a perdu sa prééminence. Dès qu’il s’agit d’expliquer pourquoi le réel est tel qu’il est, d’analyser comment il fonctionne et prédire comment il évoluera, de statuer sur le régime des causes et des conséquences des phénomènes que nous observons ou ressentons, la croyance ne sert plus à grand-chose. Elle mène souvent à des erreurs fatales et des égarements dangereux, pour l’individu comme pour le groupe. Dans la compétition darwinienne des idées pour occuper les cerveaux, elle est en train de perdre son avantage au profit de modes de pensée ayant montré leur efficacité pour faire survivre les individus et leurs descendants.

La croyance en l’au-delà du réel est déjà le résidu cognitif d’une époque révolue de l’esprit humain. Toutefois, il ne faut pas interpréter cela de manière naïvement progressiste, comme ces anthropologues du XIXe siècle dressant les tableaux grandioses des étapes de la pensée, depuis les ténèbres de l’obscurantisme vers les lumières de la raison. Il y eut, il y a et il y aura toujours des individus qui préfèrent vivre dans une pensée magique, des individus qui ont foi en un dieu ou quelque principe supérieur, des individus qui cherchent la ferveur communautaire de la religion. Mais la dynamique des temps modernes n’est plus le fait de la religion et les transformations opérées en quelques siècles ont pris une telle ampleur, elles ont démontré avec une telle évidence la puissance effective de la raison critique comparée à celle de la foi aveugle que personne ne songe sérieusement à faire « comme si » ces transformations n’avaient pas eu lieu, « comme si » les croyances d’antan étaient encore centrales, « comme si » l’enjeu le plus important était toujours l’au-delà du réel.

Nous commençons seulement à vivre pleinement dans le réel tel qu’il est, en apprenant par exemple comment fonctionnent nos gènes, nos cellules, nos tissus, notre pensée, nos humeurs, nos comportements, notre naissance, notre mort, notre reproduction ; ou en nous percevant comme une petite espèce vivant sur la petite terre d’une petite galaxie ; de manière générale, en pensant dans les catégories d’espace et de temps, de matière et d’énergie, de lois régissant ces dimensions et ces éléments de l’univers. D’un seul coup, toutes sortes de spéculations absconses ayant passionné les religieux et les philosophes depuis des millénaires entrent en péremption, comme l’opposition de l’accidentel et de l’essentiel, du phénomène et du noumène, du monde trompeur des apparences et du monde vrai des idées. Ces vieilles idées avaient toutes un problème avec la réalité, qu’elles n’acceptaient pas comme telle. Mais le temps a passé et ces divagations ne signifient plus grand chose, occupant au mieux ceux qui font profession d’étudier l’histoire des idées.

Ce changement abrupt de perspectives sur nous-mêmes et notre milieu n’a pas fini de déstabiliser nos représentations individuelles et collectives. D’autant qu’il est accompagné de deux autres processus qui seront évoqués dans un prochain texte : l’autonomisation de l’histoire, de la société et de l’individu ; la mobilisation du monde par la technoscience et l’économie.

Illustration : Maurizio Cattelan, La Nona Ora (La neuvième heure), 1999.

Engine of Creation 2.0

Il m'arrive parfois de tomber sur des livres intéressants, intégralement et gratuitement disponibles sur la toile. Je les signale désormais dans la rubrique Infothèque.

Version intégrale de :
Eric Drexler, Engine of Creations 2.0, The Coming Era of Nanotechnology, 2007.

Page avec liens vers traductions (et vers le même livre en version 1.0, publiée en 1986) :
Drexler

Page de consultation directe :
Wowio, anglais

10.3.08

Horde cherche mâle dominant

Une hypothèse me trotte dans la tête depuis longtemps : et si les idées politiques étaient en nombre fini ? En tant que pratique, le politique est l’art du possible dans l’organisation d’un groupe, et comme les possibles changent tout le temps, il y aura toujours des objets différents pour l’activité politique. Mais qu’en est-il des idées qui président à cet exercice, des axes qui guident les choix collectifs, des hiérarchies de valeurs revendiquées par les acteurs ? Mon intuition est qu’il n’y a pas un choix si vaste que cela. Dans les réformes, on privilégie l’égalité (progressiste), ou la liberté (libéraux), ou la stabilité (conservateurs), ou l’identité (nationalistes), ou la qualité de vie (écologistes)… et souvent un dosage de ces ingrédients. Il y en a sans doute quelques autres, mais pas tant que cela au bout du compte (ou je manque d’imagination). La division tendancielle droite-gauche des démocraties libérales est l’expression simplifiée de cette limite. Et si cette limite n’apparaît pas très clairement, si beaucoup attendent encore des choses nouvelles dans les choix du pouvoir, c’est notamment que l’exercice politique est très personnalisé : le primate social se passionne pour le mâle dominant de sa horde, plutôt que rationaliser les évolutions possibles de la horde elle-même et choisir celle qui convient le mieux à ses propres idées.

Cap Jorn

Plaisante exposition d’une trentaine de toiles du peintre danois Asger Jorn (1914-1973), co-fondateur de CoBrA et de quelques ancêtres de l’Interntionale situationniste (MBI, Internationale lettriste, Comité psychohéographique de Londres), inventeur de concepts pertinents comme la triolectique, permettant notamment de jouer au football à trois côtés sur un terrain hexagonal... Les toiles des premières années parisiennes (1930s) oscillent quelque part entre Dubuffet, Miró et Léger, les créations plus tardives vont libérer tout le talent d’un coloriste hors-pair.

Lieu : Maison du Danemark, Paris, jusqu’au 6 avril.

A noter : conférence de Mikkel Bolt Rasmussen « Jorn comme acteur collectif », suivie de la projection de deux films écrits et réalisés par Guy Debord, le 13 mars 2008.

Catalogue : Coll. (2007), Asger Jorn, Skeleton and Body, Carl-Henning Pedersen Og Else Alfelts Museum, 120 p.

Illustration : Un conte d'hiver, 1963, huile sur toile, 103,5 x 140 cm

9.3.08

Free !

Chris Anderson, rédacteur en chef très écouté du magazine très lu Wired, a rédigé sur son blog une longue note abondamment commentée, appelée à devenir un livre en 2009. Elle est intitulée Free ! et repose sur une idée simple : l’avenir de l’économie numérique est à la gratuité et cette gratuité va peu à peu s’étendre à tout dans le domaine du numérisable. Contrairement à l’économie classique faite de matières premières et d’énergie rares, les coûts de fabrication et de transport du numérique tendent très rapidement vers zéro. D’un clic, on fabrique une nouvelle copie d’une chanson, d’un film, d’un livre ou d’une photo. D’un autre clic, on l’envoie à des dizaines, des centaines ou des milliers de personnes.

Plutôt que de vouloir s’arc-bouter à sécuriser leurs produits et à réprimer les amoureux du partage, donc à contrôler finalement toute la société dans un grand délire panoptique, les industries du divertissement, de la culture et de l’information devraient prendre acte de cette gratuité et construire leur développement autour d’elle. Car, comme le détaille Anderson, la gratuité « totale » n’est qu’un modèle parmi d’autres. Elle peut être aussi organisée de telle sorte qu’elle ne fait pas disparaître la profitabilité. Le modèle classique est la publicité, celle qui vous permet de lire ce blog car son interface ne me coûte rien. Mais il y a d’autres modèles : le contenu gratuit limité, avec accès payant pour des données plus rares ; le produit d’appel gratuit pour diriger vers d’autres biens et services restés payants ; le produit dérivé non numérique payant à partir d’un produit numérique libre ; le produit payant un premier temps (pout ceux qui ne veulent pas attendre), gratuit un peu plus tard ; le bénéfice relationnel indirect de celui qui donne (gains en attention, en réputation, en notoriété), etc.

Cette évolution, si elle a lieu, sera intéressante à plus d’un titre. Elle rapproche du « post-capitalisme » que décrivent Alexander Bard et Jan Söderqvist dans leur essai Les Netocrates, c’est-à-dire d’une économie où la gratuité est primaire et le profit secondaire, où, comme dans les sociétés les plus anciennes, on établit son pouvoir par sa capacité à donner et à dépenser au lieu d’accumuler et soustraire. Elle crée aussi les conditions d’une circulation accélérée des idées et des modes, avec une réplication « virale » de ce qui séduit, une contagion rapide des vues nouvelles ou des informations pertinentes. Elle alimente en contenu la base neurocognitive de ce que nous appelons ici la Mutation, c’est-à-dire la fusion de l’être et du devenir, la transformation permanente des identités et des réalités, la vision de la vie comme un jeu dont on change les règles à mesure qu’avance la partie.

Illustration : C. Muller

Génétique du bonheur

Le bonheur, cela ne se mesure pas. C’est ainsi que raisonne l’homme de la rue, mais pas le chercheur : la science expérimentale a besoin des mesures comme le poisson de son eau.

L’équipe d’Alexander Weiss (Université d’Edinbourg) a donc quantifié le bonheur de 973 paires de vrais et faux jumeaux sur une échelle standardisée de bien-être. Elle a ensuite analysé deux points : l’héritabilité de ce bonheur (la part de variance interindividuelle que l’on peut ramener aux gènes plutôt qu’au milieu) et sa corrélation avec les grands traits de la personnalité (les Big Five des Anglo-Saxons et l’OCEAN des francophones, c’est-à-dire ouverture à l'expérience, caractère consciencieux, extraversion, caractère agréable ou agréabilité, névrosisme ou neuroticisme). Résultats : une moitié environ de la propension à être heureux serait inscrite dans nos gènes plutôt que dans nos expériences de vie ; et il existe un facteur commun liant le bonheur au neuroticisme, à l’extraversion et au caractère consciencieux.

Étudier la part héréditaire du bonheur peut sembler incongru, mais ce n’est pas une initiative récente. Dans un travail très cité de 1996, Lykken et Tellegen avait déjà utilisé un questionnaire de bien-être auprès de 2310 jumeaux et conclu que l’héritabilité du sentiment subjectif de bien-être se situe entre 0,44 et 0,53, avec même 0,8 pour la composante stable de ce sentiment (n’évoluant pas au cours de l’existence malgré les différents contextes). Une conclusion finalement pas très étonnante, puisque nombre de troubles se traduisant par une conscience malheureuse (dépression, anxiété, stress) ont eux aussi une base héréditaire bien documentée par la génétique médicale.

Si nous ne sommes même pas égaux dans la poursuite du bonheur, qui va encore croire au grand rêves moderne ? Le désenchantement du monde continue décidément, même là où l’on ne l’attend pas…

Références :
Lykken D. et A. Tellegen (1996), Happiness is a stochastic phenomenon, Psychological Science, 7, 3, 186-189.
Weiss A. et al. (2008), Happiness is a personal(ity) thing: The genetics of personality and well-being in a representative sample, Psychological Science, 19, 3 , 205–210 doi:10.1111/j.1467-9280.2008.02068.x

Illustration : This is not a time for dreaming (2004), Pierre Huyghe.

8.3.08

En attendant la catastrophe

La théorie critique est orpheline de ses collectifs : les classes et les nations ne font plus recette, les « nouveaux mouvements sociaux » ne sont plus nouveaux ni guère en mouvement, les acteurs susceptibles de renverser le cours du capitalisme se font bien rares. Certains se réfugient vers le collectif suprême d’une Terre fantasmée, Gaïa au bord du gouffre ; d’autres lorgnent vers des radicalités rachitiques (sectes politiques) ou exotiques (monde islamique) ; tous semblent guetter les catastrophes à venir, révélant enfin les contradictions ultimes du capitalisme tant honni. Outre que cette position d’attente n’est aucunement satisfaisante pour l’esprit, elle se condamne à exagérer sans cesse les dysfonctionnements du système. Pour la « bonne cause », on est de moins en moins attentif aux faits, on développe des interprétations de plus en plus excessives. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner du faible écho de la critique. Ce n’est pas seulement l’effet d’une conjuration du pouvoir en place étouffant ses opposants, c’est aussi la conséquence d’une lassitude de ses partisans.

Meccano cellule souche

Que représente cette image selon vous ? Si vous avez répondu une éponge vivant dans les abysses ou une étoile en train de mourir aux confins de la galaxie, vous avez perdu. Il s’agit d’une colonie de cellules souches embryonnaires et humaines, exprimant des protéines fluorescentes. Elle a été créée dans les laboratoires de Peter Donovan, à l’Université de Californie, Irvine (UCI).

L’intérêt ne réside pas dans le joli vert fluo de ces embryons potentiels, mais dans la manipulation ayant servi à les créer. Les chercheurs ont d’abord maintenu les cellules souches en vie grâce à des facteurs de croissance, puis ils ont utilisé la nucléofection (chocs électriques) pour percer leur membranes de minuscules orifices. Le but ? Permettre à de l’ADN de franchir la membrane et de s’installer dans le noyau. C’est ainsi que les gènes de fluorescence ont pu colorer cette colonie cellulaire. Cette technique facteur de croissance / nucléofection est 10 à 100 fois plus efficace que les techniques traditionnelles pour insérer des gènes dans une cellule. Or, c’est un élément-clé des futures thérapies de médecine corrective et régénérative. Si par exemple votre enfant souffre d’une maladie grave d’origine génétique, il ne faut pas seulement utiliser ses cellules souches, il faut encore qu’elles soient porteuses de la bonne information génétique, c’est-à-dire que le gène délétère ait été remplacé par le gène sain. D’où l’intérêt du nouveau procédé mis au point par l’équipe de Donovan.

Référence :
Hohenstein K.A. et al. (2008), Nucleofection mediates high-efficiency stable gene knockdown and transgene expression in human embryonic stem cells, Stem Cells, online pub., doi:10.1634/stemcells.2007-0857

Illustration : ibid.

7.3.08

Le nouveau monde des esprits élastiques

Walter Benjamin s’interrogeait dans un texte célèbre sur le statut de l’œuvre d’art à l’âge de sa reproductibilité technique. On arrive sans doute à l’époque où la reproductibilité technique elle-même entend devenir une forme d’art, en explorant toutes les modalités de transfiguration du réel, en fusionnant du même coup les catégories jadis imperméables du fonctionnel et de l’esthétique, en modifiant finalement la représentation commune du temps, de l’espace ou de la matière. Le Musée d’art moderne (MoMA) de New York organise ainsi une exposition stimulante sur le thème « Design and the Elastic Mind », où 130 objets sont exposés, allant de l’échelle nanométrique à l’échelle cosmologique. Des choses fort spéculatives, comme un ADN clonable formant un octahedron par auto-assemblage, ou fort utilitaires, comme ce joli modèle Morph de Nokia, un téléphone autonettoyant et transparent que l’on peut tordre à volonté.

Informations : jusqu’au 12 mai, visite virtuelle sur cette belle interface.

La coquine, ses copains et le procureur

A Dieppe, une lycéenne de 15 ans réalise avec son mobile une vidéo « coquine » et l’envoie à son petit ami. Mais celui-ci l’envoie à ses copains, qui l’envoient à leurs copains… et la jeune fille se retrouve sur bon nombre de mobiles du lycée. Ses parents ont porté plainte, six jeunes de 13 à 17 ans ont été arrêtés, ils risquent 5 ans de prison et 75 000 euros d’amendes pour captage et diffusion d’images pédo-pornographiques.

Ce fait divers n’a guère d’intérêt, n’était sa démesure révélatrice si l’on en croit ces faits rapportés par les agences de presse. La jeune fille a semble-t-il 15 ans, c’est-à-dire la majorité sexuelle. C’est elle qui prend l’initiative de mettre en scène sa propre sexualité et de la graver sur un support connu pour sa réplication facile. Ses copains ont sensiblement le même âge, un âge réputé « bête » notamment parce que les hormones incitent à réfléchir avec l’organe inapproprié (syndrome dit de la tête de nœud). Mais voilà, cette banale histoire de touche-pipi assisté par téléphone mobile devient de la pédopornographie passible de 5 ans de prison. Car elle se trouve à la confluence de deux rocs de l’imaginaire contemporain : la sexualité, qui n’est absolument pas banalisée dans le droit contrairement à ce que prétend une certaine légende conservatrice (bien au contraire, délits et crimes sexuels sont condamnés plus lourdement que tous les autres) ; l’enfance, qui fait l’objet d’une sacralisation compulsive en cet âge de foules sentimentales ayant pris l’habitude de réagir à partir de leurs émotions.

Voir ce que le cerveau voit

Pourra-t-on un jour lire dans vos pensées ? Une équipe de l’Université de Berkeley vient de mettre au point une technique permettant d’identifier les images que le cerveau voit en scannant l’activité de ses aires visuelles.

Dans la première phase de l’expérimentation, deux sujets ont regardé 1750 images, des photographies de différentes catégories (visages, paysages, constructions, animaux, etc.). Une imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) enregistrait alors l’activité de leurs neurones dans les aires V1, V2 et V3 du cortex visuel. Dans la seconde phase, les mêmes sujets regardaient 120 photos (nouvelles), les données IRMf étaient collectées et un modèle devait déterminer quel type d’image était regardé selon l’enregistrement. Le modèle a réussi dans 92 % des cas pour le sujet 1 (110/120), dans 72 % des cas pour le sujet 2 (86/120), alors que la probabilité de désigner la bonne image n’était que de 0,8 % (1/120). Le décodeur visuel crée une image voxellisée (pixel en 3D) de l’activité cérébrale, avec les données d’orientation et de fréquence spatiales (illustration), créant en quelque sorte une topographie corticale propre à chaque image.

Référence :
Kay K.N. et al. (2008), Identifying natural images from human brain activity, Nature, online pub., doi:10.1038/nature06713

Illustration : ibid.

6.3.08

Economie d'énergie

Croire est facile, réfléchir est difficile. La majeure partie de son temps de veille, l’homme croit donc plus qu’il ne réfléchit. On peut y voir de la paresse. C’est aussi une simple économie d’énergie du cerveau, issue d’un temps où la réflexion n’apportait pas grand chose à la survie, sans doute moins que la croyance. Mais les temps changent, une énergie mentale de plus en plus importante sera requise pour vivre dans le nouveau milieu que l'homme s'est créé. En bonne logique, ceux à qui cette perspective déplaît réclament le retour à un monde plus simple, sur la base de croyances plus simples.

La pensée au scalpel

Nietzsche se réclamait d’une philosophie à coups de marteau, capable de briser les idoles. Je préfère pour ma part une pensée au scalpel, plus utile pour disséquer les cadavres. Il y a tant de matières molles dans l’esprit de notre temps...

Des mots, des filles et des garçons

Les psychométriciens le mesurent depuis fort longtemps : en moyenne, les filles obtiennent de meilleurs scores que les garçons dans les tests cognitifs associés au langage. Logiquement, elles obtiennent aussi (toujours en moyenne) de meilleures notes à l’école dans les matières littéraires, de même qu’elles sont largement majoritaires dans les filières de lettres.

Comment se matérialise cette différence dans le cerveau ? Pour le savoir, Douglas D. Burman, Tali Bitanc et James R. Booth ont fait passer une imagerie par résonance magnétique à 31 garçons et 31 filles âgés de 9 à 15 ans, en bonne santé et sans problème scolaire. Les enfants devaient accomplir des tâches verbales (écrire ou épeler) pendant que les chercheurs examinaient l’activité de leurs neurones.

Premier résultat : les filles ont montré une activité cérébrale bilatérale globalement plus importante que les garçons, notamment dans les aires spécialisées dans la maîtrise du langage (gyrus temporal supérieur, gyrus frontal inférieur, gyrus fusiforme gauche). Deuxième résultat : la performance est d’autant meilleure que l’activité mentale est intense. Troisième résultat, le plus intéressant : filles et garçons ne procèdent pas de la même manière. Chez les filles, le niveau de performance dépend essentiellement de l’activité de l’aire du langage elle-même, alors que chez les garçons, il dépend aussi des activités dans le cortex associatif visuel ou auditif, selon la tâche. « Nos résultats suggèrent que le processus du langage pourrait être plus sensoriel chez les garçons, plus abstraits chez les filles », remarque Douglas D. Burman.

Référence :
Burman G.D. et al. (2008), Sex differences in neural processing of language among children, Neuropsychologia, in press, doi:10.1016/j.neuropsychologia.2007.12.021

5.3.08

Sur la numérisation du monde

Polytechnicien et ingénieur des Mines, ancien chercheur à l’Inria, directeur scientifique de la société Esterel technologies, Gérard Berry est également professeur associé au Collège de France, chaire de l’Innovation technologique. Ce petit essai est constitué de sa leçon inaugurale. Ce n’est donc pas un enième livre à thèse, mais une courte et utile introduction à la société de l’information.

La plupart des textes sur le numérique et l’informatique envisagent les conséquences sociales, politiques et économiques du phénomène, par exemple la manière dont l’Internet modifie les rapports interpersonnels, l’accès à la culture et au divertissement, le commerce, le management, etc. Mais avant d’explorer ainsi les conséquences, il est toujours intéressant de bien comprendre les causes. Car, remarque G. Berry, si bien des gens se déclarent surpris par les progrès du numérique et les transformations associées, c’est avant tout parce qu’ils abordent la question avec un « schéma mental inadapté », signe d’un défaut de « bon sens informatique ».

Le numérique est une affaire de langage : la réalité est écrite avec deux chiffres 0/1, unités d’information (bit) fondamentales dont la combinatoire permet des variations infinies. La numérisation est une discrétisation, c’est-à-dire la création de petites unités discontinues là où nous percevons parfois un ensemble continu. Une lettre de l’alphabet aura un certain code en 0 et 1, de même qu’un point d’une image, un son d’une mélodie ou un élément d’une force mécanique. Ce langage a besoin d’une grammaire : ce sont des algorithmes génériques, c’est-à-dire des méthodes (mathématiques) pour calculer et transporter ces successions de 0 et de 1, et des algorithmes spécifiques, c’est-à-dire des codes d’interprétation particulière (par exemple, trouver une faute dans un texte, éclaircir une image, accélérer une musique, varier une force dans un modèle ou un automate, etc.). Ce langage a enfin besoin d’un support : la fameuse puce en silicium, qui équipe non seulement les ordinateurs, mais aussi bien les téléphones, les fours, les appareils photos, les voitures, les avions… Cette puce est constituée de circuits intégrés, des nano-rectangles en couches conducteurs, semi-conducteurs ou isolants, dont les transistors forment des portes logiques ou des points mémoires pour effectuer les calculs numériques. Le grand avantage du numérique, c’est son ubiquité due à l’indépendance du support : on peut toute écrire sur du silicium, alors qu’il fallait jadis du papier pour les textes, du vinyle ou des bandes magnétiques pour les sons, du celluloïd pour les images, des fils de cuivre pour le téléphone, etc.

Le point le plus intéressant de l’essai de Berry est certainement l’introduction à la dimension scientifique de cette numérisation du monde. L’auteur présente succinctement les différentes branches de l’algorithmique, de la théorie de la programmation et de la théorie de l’information — et l’utilisateur béotien de son PC découvre que la chasse aux bugs fait appel aux branches les plus complexes des mathématiques et de la logique (ce qui est préférable quand on prend l’avion, par exemple, personne n’a envie d’un bug dans le système embarqué à 10 000 mètres au-dessus de l’océan…). Mais ce n’est pas tout : presque toutes les sciences expérimentales progressent désormais à l’aide de modèles numériques permettant une compréhension du réel inaccessible autrement. Ainsi, la prévision de la météo et du climat, l’analyse des effets d’une molécule sur nos tissus, la cartographie des gènes et des peptides, l’analyse des éléments du cosmos ou la physique des matériaux s’écrivent désormais en langage numérique. Du point de vue épistémologique comme du point de vue pratique, nous n’en sommes qu’au début de cette numérisation du monde. Les transformations attendues dépasseront sans doute celles de l’imprimé : c’est plutôt à l’invention de l’écriture qu’il faut songer pour trouver un précédent technoculturel comparable.

Référence :
Berry G. (2008), Pourquoi et comment le monde devient numérique, Paris, Collège de France Fayard.

Illustration : ASCII History of Moving Images, Vuk Cosic

4.3.08

Jolies fleurs dans le cimetière des idoles

Il n’y a pas d’au-delà, pas d’arrière-monde, pas de surnature, rien d’autre que le réel tel que nous l’appréhendons par nos sens et par les amplifications techniques de nos sens, et encore ce réel n’est-il qu’un fragment d’univers dans un reflet de cerveau. Cette évidence émerge lentement dans la conscience humaine, bien qu'elle ait été énoncée voici fort longtemps dans sa forme la plus simple (Parménide : « Ce qui est est, ce qui n'est pas n'est pas »). En découle tout le reste, ce qui est ici nommé la Mutation, une phase de l’évolution humaine rendant étranges et lointaines toutes les expériences passées. L’homme moyen n’apprécie pas les causes de cette Mutation, car il a en horreur de se retrouver seul face à lui-même ; mais l’homme moyen en apprécie tant les conséquences pratiques dans son existence qu’il accepte son sort. Pour le Mutant, tout à sa joie du devenir, cette résignation vaut approbation. Et cela suffit.

Moins d'élèves par classe, une mesure… élitiste ?

Comme on discute beaucoup de la réforme de l’enseignement en France, voici une étude qui donnera à réfléchir. Réduire le nombre d’élèves par classes est une requête traditionnelle des parents et des professeurs (traduction : plus de moyens, plus de personnels), dont la visée est généralement égalitaire : plus le professeur peut consacrer de temps à chaque élève, mieux il aidera ceux qui en ont besoin, et donc réduira les différences de niveau. Voilà pour l’idée générale et généreuse. Mais quels sont les effets réels de cette réduction d’effectif ? Une étude américaine a analysé la question en suivant sur quatre ans les résultats en lecture et calcul de 11.000 élèves d’école élémentaire, répartis dans 79 établissements. Le chercheur, Skyros Konstantopoulos, a constaté de meilleurs résultats dans les petites classes que dans les classes à effectif normal. Ce qui semble politiquement et éducativement correct. Mais, lorsque le chercheur a creusé la question, il a abouti à des conclusions plus dérangeantes : ce sont les meilleurs élèves qui bénéficient le plus de la réduction de taille des classes. Les élèves les moins bien notés en bénéficient également (c’est-à-dire qu’ils ont de meilleurs résultats que les élèves les moins bien notés des classes normales), mais dans une moindre mesure. En d’autres termes, plus l’effectif est réduit, plus la classe est inégalitaire dans ses résultats. De l’intérêt de se méfier des idées reçues, comme toujours…

Référence :
Konstantopoulos S. (2008), Do small classes reduce the achievement gap between low and high achievers. Evidence from Project STAR, Elementary School Journal, 108, 4, DOI: 10.1086/528972. Texte intégral en pdf (anglais) ici.

Un garde-frontière désespéré

La science rapproche l’homme de l’animal comme de la machine. La morale essaie de rétablir les frontières, en désespoir de cause.

3.3.08

Encore une exception française

Le site Note2Be a ouvert le 29 janvier 2008 et permet aux élèves de noter leur professeur. Ce lundi 3 mars 2008, le juge des référés (saisi par le SNES-FSU et une cinquantaine d’enseignants) vient d’en condamner le principe, en interdisant de citer le nom des professeurs dans les forums. Ce qui est évidemment impossible avec 200 000 connexions par jour et 65 000 professeurs déjà notés. Stéphane Cola, co-fondateur du site, a annoncé son intention de faire appel de cette décision.

Ce genre de site existe déjà aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Suède. Lorsque la justice a été saisie dans ces pays, elle a tranché en faveur de la liberté d’expression des élèves (ou de leurs parents), dans les conditions habituelles d’exercice de cette liberté (pas d’insultes, pas de diffamations, pas d’informations privées, etc.). Dans l’Hexagone, comme toujours, l’autoritarisme est le premier réflexe des serviteurs de l’État. C’est une tradition ici, lancée par la monarchie, continuée par la République. L’État français n’est plus le nombril du monde, l’État français n’a plus les moyens de péter plus haut que son cul, alors l’État français se console de sa puissance déchue par ce genre de décisions où il redresse le menton, carre les épaules et vérifie qu’aucune tête ne dépasse dans le rang. Là, c’est le fait des petits juges crispés de la base. Mais avec le petit corps malade en son sommet, il y a fort à parier que l’État français multiplie ces sursauts d’un autre âge.

Marx disait à propos de Napoléon III que les événements reviennent toujours deux fois, la première comme tragédie et la seconde comme farce. Cela fait bien longtemps que l’État français joue sur le registre de la farce. Et cela fait bien longtemps que cette farce a cessé de nous amuser.

Evolution rapide de l’humanité

Longtemps, une jolie légende a circulé dans les manuels d’enseignement ou les discours de vulgarisation : l’espèce humaine telle que nous la connaissons (Homo sapiens) n’a presque pas évolué depuis sa naissance africaine voici 200 000 ans, elle présente une très faible diversité génétique interne, la naissance de la culture a ralenti, voire annulé les effets de la nature, c’est-à-dire l’évolution par sélection naturelle et sexuelle.

Mais les progrès de la génomique sont en train de dynamiter ce discours rassurant de l’unité et de la fixité humaines. Jusqu’à récemment, on ne pouvait examiner que certains gènes-candidats sur des nombres restreints d’individus. La bio-informatique permet désormais la lecture rapide de millions de paires de bases formant nos gènes, et cela chez des centaines d’individus. On peut comparer ces génomes entre eux, ou bien encore les comparer à ceux des autres espèces de primates. Dans cet exercice, on recherche les traces d’une sélection positive, c’est-à-dire d’une évolution des gènes n’étant pas due au seul hasard (la dérive génétique), mais à la pression du milieu (la sélection des mutations favorables et l’adaptation des individus). Il existe pour cela différentes méthodes statistiques, selon l’époque où les mutations génétique sont survenues (voir Sabeti 2006 pour une présentation globale).

Deux travaux viennent de montrer qu’un grand nombre de gènes ont connu une sélection positive récente chez Homo sapiens.

Des chercheurs de l’unité de génétique évolutive humaine (CNRS), dirigée par Lluis Quintana-Murci à l’Institut Pasteur, ont analysé chez 210 individus représentatifs des différentes populations plus de 2,8 millions de marqueurs polymorphes du génome humain. Résultat : au moins 582 gènes ont subi une forte pression sélective dans la période 60 000 – 10 000 ans BP (before present). C’est à cette époque que les populations humaines se sont réparties sur la planète et différenciées en ethnies. La fonction de tous ces gènes n’est pas encore connue. On sait que certains sont impliqués dans des différences physiques (pigmentation de la peau, épaisseur des cheveux), que d’autres interviennent dans les relations hôte-pathogènes ou sont associés à des maladies pour lesquelles le taux de prévalence peut varier entre les populations, comme le diabète, l’obésité ou l’hypertension.

Un travail similaire est paru un mois plus tôt, cette fois dirigé par Harry Harpending, paléo-anthropologue à l’Université de l’Utah (Salt Lake City, Etats-Unis). 270 individus étaient cette fois concernés, choisis pour la diversité de leurs ancêtres européens, asiatiques ou africains. 3,9 millions de polymorphismes simples (SNIPs) ont été analysés. Dans ce travail, les biologistes ont identifié 1800 gènes ayant connu une évolution ces 100 000 dernières années, ce qui représente 7% du génome humain environ. Mieux encore, il semble que le rythme des sélection positives s’est accéléré au cours des 40 000 dernières années, et plus particulièrement au cours des dix derniers millénaires, c’est-à-dire lors de la sortie du dernier âge glaciaire et la sédentarisation de la majeure partie des populations humaines (graphique : pic des variations alléliques dans les populations d’origine européenne et africaine).

De nombreuses autres études sont en cours, notamment autour du projet HapMap visant à cartographier avec précision la diversité génétique de l’espèce humaine. On n’a donc pas fini d’entendre parler de ces allèles plus ou moins fréquents selon les populations, c'est-à-dire de ces infimes variations ayant abouti à l'extraordinaire diversité de l'espèce humaine en l'espace de 10 000 générations. Et à terme, le processus d’analyse s’affinera encore, c’est-à-dire que les banques de bio-informatique pourront extraire les variations les plus rares, présentes dans certains génotypes familiaux et individuels seulement.

Références :
Barreiro L.B. et al. (2008), Natural selection has driven population differentiation in modern humans, Nat Genet, 40, 3, 340-345.
Hawks J. et al. (2007), Recent acceleration of human adaptive evolution, PNAS, 104, 52, 20753-20758
Sabeti P.C. et al. (2006), Positive natural selection in the human lineage, Science, 312, 5780, 1614 – 1620.

Illustration : extraite de Hawks 2007.

2.3.08

Malaise, malaise

J’aurais bien voulu chroniquer ici le Malaise dans les musées de Jean Clair, mais c’est impossible. Pourtant je l’ai acheté, pourtant je l’ai lu, mais non, impossible. La raison en est que l’essai en forme de pamphlet aligne une telle quantité de jugements personnels maquillés en vérités générales que j’envisage pour seule alternative de les reprendre tous ou aucun. Je choisis la seconde option, faute de temps, faute d’envie aussi pour un texte plutôt mineur, y compris dans la bibliographie de Jean Clair que l’on connût mieux inspiré, même si l’on ne partage pas ses attendus. À part quelques détails polémiques, faciles et inutiles, je rejoins les points essentiels de la critique de Philippe Saunier et vous invite à la lire, en lieu et place de celle que je n’écrirai donc pas.

Référence :
Clair J. (2007), Malaise dans les musées, Paris, Flammarion, 142 p.

Organe malade

Notre main se retire du feu par un réflexe acquis très tôt, à la suite d’une expérience malheureuse. L’organisme apprend vite à fuir la souffrance et rechercher le plaisir. Mais notre cerveau est jeune, très jeune, et l’évolution n’a pas eu le temps de lui imprimer de tels réflexes dans le domaine du langage. Voilà pourquoi il subit chaque jour toutes sortes d’intoxications, sans songer un instant à se protéger, à fuir ou à combattre, vivant au contraire avec ces mots qui le parasitent, ces concepts qui l'asphyxient, ces idées qui l'usent. Le cerveau, organe le plus malade, organe le moins soigné.

Régimes sexuels en devenir

Dans un entretien à Libération, je lisais hier des analyses (comme toujours) intéressantes et iconoclastes de la juriste Marcela Iacub sur la « libération sexuelle » de 1968. Quelques morceaux choisis pour ceux et celles qui ignorent son point de vue (voir aussi Iacub et Maniglier 2005).

La libération a-t-elle eu lieu ? « On s’est contenté de changer le contenu des contraintes. Il est faux de croire qu’on n’est passé d’un monde dans lequel on était accablé par des contraintes injustes, vers un régime de liberté sexuelle et procréative. Ce vieux maître rigide qu’était le mariage a été remplacé par un autre, tout aussi arbitraire, et, sans doute, plus redoutable encore qui est le sexe. »

Les bienfaits de la contraception et de l’avortement ? « La famille n’est plus organisée autour du mariage mais du ventre fertile des femmes. On met souvent en avant le fait que ces nouvelles lois ont permis aux femmes ne pas être enceintes lorsqu’elles ne le souhaitent pas. Ce faisant, on oublie le principal, c’est-à-dire que ce sont elles seules qui ont le pouvoir de faire naître. Ainsi, l’homme n’a pas le droit de demander à une femme d’avorter. C’est quand même un peu gonflé que l’on puisse encore imposer à un homme une paternité non désirée. Cela signifie que la liberté procréative n’est pas complète, car elle ne concerne que la moitié de la population. »

Les normes ont-elles disparu ? « Le sexe a été un formidable alibi pour que l’Etat casse les instances intermédiaires qui s’occupaient de gouverner la vie privée : la famille, l’école, les églises. C’est dorénavant le droit, et surtout le droit pénal, qui est devenu l’arbitre des conflits interpersonnels, au détriment d’autres normes morales, disciplinaires ou de politesse. »

L’idée qui surnage chez Marcela Iacub, et quelques autres représentantes du féminisme « prosexe », est que la sexualité n’est toujours pas vue comme une activité banale de l’être humain (au même titre que boire, manger ou se promener) et qu’elle fait toujours l’objet d’un discours normatif implicite ou explicite, malgré la neutralité officiellement affichée par l’Etat à son sujet. Le discours normatif est désormais secondé d’un discours explicatif, de nature psychologisante, certifiant de la place centrale de la sexualité dans l’équilibre du psychisme (d’où les obsessions de certains sur la pédophilie ou le viol, perçus et punis comme les plus graves de crimes alors même que la victime est en vie, contrairement à l’homicide). La psychanalyse n’est pas la dernière à s’associer à ce genre de propos, toute ravie de revigorer certaines de ses assises douteuses, fût-ce en étant à l’occasion instrumentalisée par les logiques autoritaires du biopouvoir.

Tout cela est très juste. En même temps, je suis toujours gêné par le culturalisme de Marcela Iacub, c’est-à-dire l’idée selon laquelle il suffirait d’une réforme culturelle (au sens large, incluant le juridique, une réforme des représentations) pour que la sexualité se trouve enfin banalisée. Si les discours les plus délirants sont tenus sur la sexualité, si les mises en garde les plus bigotes trouvent parfois un écho favorable au-delà de leur chapelle, si les sociétés ont imposé des contraintes plus ou moins fortes sur l’union et la procréation des sociétaires, ce n’est pas seulement par un étrange aveuglement répété de siècles en siècles et de lieux en lieux : c’est aussi, plus simplement, parce que la nature humaine commande ce genre de comportement. Pour toute espèce sexuée, l’accès au partenaire reproductif est une étape cruciale au grand jeu de la sélection — et pour les espèces sociales à union durable, il faut encore protéger ce partenaire de la concurrence, s’assurer de sa filiation biologique, accomplir ainsi les vœux des tyrans nichés dans nos gamètes et appelés gènes. Chez une espèce cérébrée comme la nôtre, la sexualité s’est donc naturellement enrichie de symboles, de règles et de sentiments. Dont beaucoup s’expliquent par la volonté de conjurer la violence résultant des conflits sexuels (en raison notamment de la jalousie, un des puissants moteurs de l’action et accessoirement l’une des premières causes d’homicide). On peut toujours se dire « mais nous ne sommes pas une bande de primates en promiscuité, nous sommes bien plus rationnels et évolués, nous savons distinguer différents types d’union, d’amour ou de plaisir », cela n’annulera pas cette évidence : nos gènes et nos neurones n’évoluent que très lentement par rapport à nos représentations, et lorsqu’une représentation heurte les tendances innées de notre constitution biologique, elle aura le plus grand mal à devenir le comportement banal des individus et des sociétés.

Voilà pourquoi, en ce domaine comme en d’autres, il me semble vain de tenir un discours universaliste selon lequel le « bon » régime de la sexualité serait celui-ci ou celui-là. C’est à chacun de définir son régime sexuel et de s’associer avec ceux qui le partagent. Ce qui inclut à mes yeux l’existence légitime de communautés très autoritaires en ce domaine, car certains individus ont probablement besoin d’un tel autoritarisme pour leur équilibre personnel ; mais ce qui exclut bien sûr que cet autoritarisme devienne la norme imposée à tous (hélas, c’est le problème de l’idéocentrisme déjà évoqué ici, phénomène probablement plus répandu chez les personnalités autoritaires). Une telle perspective pouvait sembler utopique à l’époque des sociétés closes à évolution lente : mais le processus de fragmentation en cours et la circulation de plus en plus rapide de l’information permettent l’éclosion de ces régimes sexuels diversifiés. Où je rejoins certainement Marcela Iacub, mais par d’autres chemins de réflexion.

Références :
Iacub M. (2008), « On s’est contenté de changer le contenu des contraintes », Entretien, Libération, 28 février.
Iacub M., B. Maniglier (2005), Antimanuel d’éducation sexuelle, Paris, Bréal.

Illustration : Roy Stuart

1.3.08

Article 31

Sur bon nombre de débats (prostitution, clonage, euthanasie, tests génétiques, etc.), je suis régulièrement irrité par l'hypocrisie ambiante et par l'arbitraire étatique. En y réfléchissant, il m'a paru évident que ces débats relèvent en fait d'un principe fondamental, le droit pour les individus de faire ce qu'ils veulent de leur corps tant que cet usage ne cause pas de tort à autrui. Or, un tel droit n'est reconnu nulle part. Il est même bafoué partout, car les biopouvoirs ne souhaitent pas lâcher leur monopole fort ancien sur nos corps.

Je soumets donc à votre sagacité et à vos critiques le projet suivant.

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Projet de pétition internationale pour le libre-usage de son corps

La déclaration universelle des droits de l’homme (ONU, 1948) compte aujourd’hui 30 articles. Ce texte de référence pose les grandes libertés de l’individu dans les sociétés démocratiques. Sauf une, pourtant fondamentale : la liberté d’utiliser son corps comme chacun l’entend.

Nous, signataires, souhaitons modifier la déclaration de 1948 en ajoutant cet article :

Article 31
Tout individu a droit au libre usage de son corps et des produits de son corps.

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Argumentaire de base

Depuis deux siècles, les sociétés démocratiques sont fondées sur le respect des libertés individuelles, comme les libertés d’opinion, d’expression ou de circulation. Mais il est une liberté totalement oubliée du législateur : le libre-usage de son corps.

Le corps est pourtant, directement ou indirectement, au cœur de nombreuses problématiques : contraception, avortement, prostitution, euthanasie pour citer quelques exemples. Avec les progrès des sciences et des techniques, la question devient plus aiguë : que peut-on faire de nos gènes, de nos cellules souches, de nos embryons, de nos tissus, de notre corps en général, avant comme après notre mort ?

Ces questions sont complexes, et chacun les aborde avec ses propres convictions. Mais dans une société pluraliste, c’est le cas de toutes les grandes questions politiques ou éthiques. Cette complexité n’empêche nullement de partir sur une base simple et universelle : la liberté de l’individu, la liberté d’user comme il le souhaite du corps qui définit son identité même et qui n’appartient qu’à lui.

Refuser aux individus un libre-usage intégral de leur corps, c’est livrer les mêmes individus aux décisions arbitraires des pouvoirs religieux, politiques, économiques ou autres.

Vous avez dit contrôle ?

Beaucoup parlent de l’émergence des « sociétés de contrôle », mais l’objet de leur crainte ou de leur colère est généralement le capitalisme, c’est-à-dire les stratégies des entreprises pour manipuler et espionner les individus (producteurs, consommateurs). Fort bien, cette critique est nécessaire : la liberté individuelle doit se défier de tous les pouvoirs, l’arbitraire économique n’a rien à envier à l’arbitraire politique, il y a toujours un crâne d’œuf à chemise bleue et cravate sombre qui croit dominer le monde en pianotant sur son logiciel de gestion des ventes. Mais cette critique reste hémiplégique tant qu’elle ne se double pas d’une analyse du contrôle des individus par les États. Car c’est bien l’État qui me colle un nom, un sexe et un numéro à la naissance, qui multiplie les codes, les lois et les règlements pour me surveiller ou me punir, qui entend souvent faire mon bien contre mon gré et me dissuader de toutes sortes de comportements à risque, qui entérine subrepticement une morale majoritaire contre les opinions minoritaires. Ceux qui appellent au reflux du marché sans appeler d’un même mouvement au reflux de l’État restent les ennemis de ma liberté : je ne fais aucune confiance à leur discours critique du « contrôle ». Quant à ceux qui se félicitent implicitement du double contrôle étatique et marchand sur les individus, ce ne sont même plus mes ennemis : ce sont les membres d’un troupeau dont je suis étranger, les rouages d’une machine qui m’indiffère.