30.4.08

Quand votre peau s’exprime

Une équipe de physiciens de l’Université hébraïque de Jérusalem vient de découvrir une surprenante propriété de notre peau. Plus précisément des canaux sudoripares, qui communiquent la sueur entre les glandes du même nom et la surface de l’épiderme. Ces canaux sont structurés comme de minuscules antennes hélicoïdales qui émettent à des fréquences sub-terahertz (ondes millimétriques et inframillimétriques).

Les chercheurs ont enregistré les radiations électromagnétiques émises par la paume aux fréquences comprises entre 75 et 110 GHz. Ils ont montré que cette signature radiative est étroitement corrélée à la fréquence respiratoire comme à la pulsion sanguine. Ils ont ainsi été capables d’interpréter l’activité d’un sujet au repos, puis entreprenant une activité physique intense, puis revenant doucement à un état plus calme.

Outre les performances athlétiques, ce réseau de micro-antennes naturelles pourrait aussi bien révéler notre état de stress et d’excitation, ou encore permettre d’identifier des troubles circulatoires. Leur découverte a déjà fait l’objet d’un brevet par la société de transfert technologique Yissum.

Référence :
Feldman Y. et al. (2008), Human skin as arrays of helical antennas in the millimeter and submillimeter wave range, Phys. Rev. Lett., doi:10.1103/PhysRevLett.100.128102

Post-salariat, économie à deux vitesses et fracture cognitive

Prix Nobel de la Paix (2006), Muhammad Yunus a contribué au lancement de la Grameen Bank et du microcrédit aux plus pauvres. Il reconte cette expérience et donne des idées dans un entretien au Monde 2. Dont cet extrait concernant le salariat.

Dans l'Occident riche, vous ne proposez qu'un seul type d'emploi, salarié, pour un patron, une entreprise. Entendez-moi bien : je soutiens toute forme d'embauche et d'industrie, toute politique de l'emploi. Mais ne promouvoir que le salariat me semble terriblement limité. Voir seulement l'homme comme un être recherchant une paie me semble une conception étroite de l'humain. C'est une forme d'esclavage.(…)
Aujourd'hui, dans les pays du Nord, chaque enfant travaille dur à l'école pour obtenir un bon travail. C'est-à-dire un bon salaire. Adulte, il travaillera pour quelqu'un, deviendra dépendant de lui. L'être humain n'est pas né pour servir un autre être humain. Un travailleur indépendant, qui tient une échoppe par exemple, travaille quand il en a besoin. Si certains jours il ne veut pas travailler, il le peut. Il a fait sa journée, il profite un peu de la vie. Il n'a personne à prévenir s'il a une heure de retard. Il ne s'inquiète pas de perdre une partie de son salaire. Quand nous étions des chasseurs-cueilleurs, nous n'étions pas des esclaves, nous dirigions nos existences. Des millions d'années plus tard, nous avons perdu cette liberté. Nous menons des vies rigides, calées sur les mêmes rythmes de travail tous les jours. Nous courons pour nous rendre au travail, nous courons pour rentrer à la maison. Cette vie robotique ne me semble pas un progrès. Avec le salariat, nous avons glissé de la liberté d'entreprendre et d'une certaine souplesse de vie vers plus de rigidité. J'ai un salaire, un patron, je dois faire mon job que cela me plaise ou non, car je suis une machine à sous. C'est là le danger global des structures économiques actuelles, de la théorie dominante. L'homme est considéré comme un seul agent économique, un employé, un salarié, une machine. C'est une vision unidimensionnelle de l'humain. Le salariat devrait rester un choix, une option parmi d'autres possibilités.

En soi, le propos semble juste et il y a d’autres choses fort intéressantes dans ce papier. Mais il se peut bien que Yunus décrive là une direction inévitable du capitalisme cognitif, et une direction qui ne sera pas forcément jugée très progressiste.

La création de valeur dépend de plus en plus de la mobilisation du travail intellectuel, mais celui-ci n’est pas uniformément réparti dans la société. Par exemple, le QI moyen est de 100 dans toute population. Or, d’innombrables études dans les sociétés industrialisées montrent que le QI est déjà un facteur prédictif de la réussite scolaire, universitaire, professionnelle et socio-économique. La pression nouvelle exercée sur les capacités cognitives va accentuer cet état de fait et condamner une partie de la population (celle dont le QI est inférieur à 100) à connaître moins d’opportunités de carrière ou de progressions de carrière. Sauf à nier l’évidence, un individu ayant un QI de 80 ou de 90 aura bien des difficultés personnelles à prospérer dans des secteurs où l’on vante le raisonnement abstrait pour des tâches complexes, la fluidité et la créativité intellectuelles, la capacité à s’adapter en permanence à de nouveaux outils, l’aptitude à changer d’orientation et de formation en se coulant rapidement dans un nouveau cadre de production, etc. En fait, ce type d’intelligence dit fluide (Gf) n’évolue plus à partir de l’âge adulte – et quelque soit leur niveau cognitif, beaucoup ont au contraire tendance à développer une intelligence dite cristallisée (Gc), c’est-à-dire associée à des savoir-faire spécifiques. Mais ce sont justement ces cristallisations que le capitalisme cognitif menace en valorisant la mobilité et la réactivité au cœur de chaque trajectoire individuelle.

Dès lors, l’économie sociale et informelle que Yunus appelle de ses vœux pourrait apparaître comme une solution, mais elle avaliserait du même coup une économie à deux vitesses, avec un secteur globalisé, concurrentiel, à haute valeur cognitive ajoutée et un secteur localisé, informel, à faible valeur cognitive ajoutée. Certains pays en développement peuvent adopter assez facilement ce schéma de transition, parce qu’ils n’ont pas les mêmes structures sociales que l’Occident, une vie communautaire plus dense, une classe moyenne moins étendue, un manque d’infrastructures pour garantir l’éducation de qualité à tous, etc. Mais les sociétés occidentales ont vécu sur un schéma opposé, avec l’imaginaire du salariat à vie et de l’ascenseur social garanti comme horizon d’équilibre et de sécurité des nouvelles générations. Ce thème d’une nouvelle fracture socio-cognitive ayant pour axe l’accès aux réseaux rejoint les problématiques ouvertes par Alexander Bard et Ian Soderqvist dans les Netocrates.

Voir également : Huit thèses sur le capitalisme cognitif et les neurodevenirs.

Presse : qui veut payer les soins palliatifs ?

Dans Libération, une tribune d’Emmanuel Schwartzenberg sur le déclin de la presse écrite.

Le constat :
Avec un total de 383 559 exemplaires de ventes au numéro en 2007, les ventes cumulées du Figaro, du Monde, de Libération, des Echos et de la Tribune atteignent exactement celles que France Soir réalisaient il y a vingt-cinq ans !

Pas fameux en effet.

Une des causes :
Les coûts de fabrication des quotidiens français sont les plus élevés au monde. Même sur le déclin, les avantages obtenus à la Libération par le Syndicat du livre qui bénéficie du monopole syndical et du monopole d’embauche continuent de peser sur les imprimeries.

Mais aussi :
Certains journalistes bénéficient de onze semaines de congés payés et de 20 jours de RTT, de l’autre un grand reporter devra abandonner le terrain et prendre des attributions hiérarchiques pour préserver un salaire décent. Le système général conduit à cette impasse : les quotidiens sont trop chers, leur contenu rédactionnel trop faible et il est difficile de les trouver si on veut les acheter.

Donc, un syndicat du livre qui bénéficie d’avantages exorbitants datant de la Libération, des journalistes pas toujours à plaindre sur leurs conditions de travail (sans parler du statut fiscal).

Et voici la solution :
Les pouvoirs publics doivent assujettir toutes les entreprises dont le développement s’effectue au détriment de la presse à une contribution. Les moteurs de recherche, les portails d’information, les supports électroniques de toute nature qui puisent leur contenu dans l’univers de la presse doivent être taxés à son profit. Au lieu d’instituer un prélèvement au profit de la télévision publique.

Vous avez bien lu. La presse va mal, alors il faut taxer Internet qui va si bien. Et refiler le pognon aux journaux que personne ne lit, histoire que les journalistes citoyens et les ouvriers du livre s’en paient une bonne à la santé des internautes.

Nietzsche a un meilleur plan : « Ce qui tombe, pousse-le ».

29.4.08

Oestrus humain : la femme en chaleur

Les oestres sont des mouches dont les larves parasitent les chevaux, les taureaux, les moutons ou les humains à l’occasion. L’oestrus, dérivé du terme grec puis latin servant à les nommer, a pris un sens différent en biologie : il désigne la période féconde du cycle ovulatoire durant laquelle la femelle éprouve une excitation sexuelle et se montre réceptive à l’accouplement. On parle aussi des chaleurs.

Jusqu'à présent, on pensait que l’oestrus ne concerne pas la femelle humaine. Contrairement à de nombreux espèces où l’oestrus se manifeste avec la plus grande évidence, par des changements physiologiques et comportementaux, la femme semble cacher son ovulation et ne manifeste pas, sauf exception, de débordements érotiques visant à un accouplement rapide avec le premier mâle de passage. Et pourtant, Steven W. Gangestad et Randy Thornhill (Université d’Albuquerque) suggèrent dans leur récent papier de synthèse que cette croyance est erronée : il existe bel et bien un oestrus chez la femelle humaine dans sa période péri-ovulatoire.

Pour le montrer, les deux auteurs rassemblent les conclusions de 20 travaux menés entre 1991 et 2008 sur les modifications des préférences sexuelles des femmes au cours de leur cycle. Toutes ces recherches ont été menées sur des sujets ne prenant aucun contraceptif. Et toutes montrent un certain nombre de variations significatives : par exemple, les femmes sont plus sensibles aux effluves d’androstérone et de testostérone, aux traits masculins associés avec un haut niveau de ces hormones, au comportement dominant, aux voix, aux visages et aux corps jugés les plus masculins par leur groupe d’appartenance, à une taille élevée, à des traits faciaux ou corporels symétriques, à des odeurs corporelles et à leurs corrélations avec la proximité ou la distance génétique du système majeur d’histocompatibilité… A ces variations inconscientes de préférence en faveur des mâles supposés avoir de bonnes qualités génétiques de reproducteurs s’ajoutent diverses variations cognitives et comportementales : les femmes ont par exemple en moyenne plus de fantasmes (en pensée) en phase péri-ovulatoire et leurs fantasmes sont alors plus souvent orientés vers un autre homme que leur partenaire officiel. Chez ce dernier, on a d’ailleurs observé symétriquement une plus grande jalousie lors de la période féconde de leur partenaire, un plus grand empressement à les accompagner ou à prendre soin d’elles, une plus grande possessivité. Soit une co-évolution antagoniste assez classique.

Il faut donc s’y faire : même si leur visage, leur poitrine, leurs fesses ou leur vulve ne rougissent pas comme chez certaines de leurs cousines primates, les femmes (ou une certaine proportion d’entre elles) n’en connaissent pas moins des chaleurs. Un homme averti en vaut deux, n’est-ce pas ?

Référence :
Gangestad S.W., R. Thornhill (2008), Human oestrus, Proc. Roy. Soc. B., 275, 991-1000, doi : 10.1098/rspb.2007.1425

Illustration : Julia Roberts et Richard Gere dans le film Pretty Woman (1990) (DR). Toute interprétation sauvage d’un rapport de cause à effet entre la robe rouge d’une belle femme et la précieux cadeau d’un homme riche ne recevrait pas notre caution, bien sûr.

Le corps social (je est aux autres)

Dans une tribune du Monde, ce propos de Jean-Paul Delevoye (médiateur de la République) : "En droit français, la libre disposition de son corps est par essence limitée par la loi. Les individus, au travers de leurs élus, en ont fait un thème collectif qui relève de la responsabilité de l'ensemble de la société." La belle affaire : la libre disposition de son corps n'est pas "limitée", elle n'est promulguée ni reconnue nulle part, de sorte que "l'ensemble de la société" - doux euphémisme pour le biopouvoir étatique - ne se prive pas d'accumuler les interdits sans même que nous ayons conscience de cette dépossession primordiale de nos corps.

28.4.08

Longue vie aux gros cerveaux

S’il faut caractériser l’humain parmi tous ses cousins primates ou petits-cousins mammifères, la taille du cerveau est sans conteste le trait le plus caractéristique, plus précisément le quotient d’encéphalisation (taille du cerveau rapportée à la taille de l’organisme). Mais cette encéphalisation a un coût évolutif : le développement est plus lent, il demande plus de soins, il expose les plus jeunes à des risques plus élevés de ne jamais atteindre l’âge reproductif. Des chercheurs de l’Université de Zurich et de l’Université Duke ont analysé 28 espèces de primates vivant dans des conditions sauvages. Ce point est important, car la plupart des études précédentes incluaient des animaux vivant en zoo, connus pour avoir un rythme de croissance plus soutenu. Pour les humains, ils ont choisi la tribu des Ache, qui vit dans les forêts tropicales du Paraguay et dans des conditions assez proches de celle du Paléolithique (chasse, cueillette, aucune contraception).

Le résultat de leur travail montre qu’il existe une corrélation constante entre l’encéphalisation d’une part, la longévité d’autre part. En fait, l’allongement de l’existence se retrouve sur toutes les étapes analysées : durée de la grossesse, années séparant la naissance de la maturité et de l’autonomie, développement pré- et post-natal du cerveau jusqu’à sa configuration complète, espérance de vie adulte. Les espèces à gros cerveaux présentent des techniques plus complexes de recherche de nourriture, des méthodes plus élaborées d’évitement des prédateurs et des aptitudes sociales plus développées. Au final, il y a donc un rapport coût bénéfice favorable entre les risques plus élevés de la période infantile (ainsi que de la gestation et de la mise au monde) et les gains liés à l’encéphalisation.

L’Homo sapiens actuel dérive de rameaux évolutifs n’ayant cessé de gagner en volume du cerveau au cours de l’hominisation : 450 cm3 pour les Australopithèques, 640 cm3 pour Homo habilis, 940 cm3 pour Homo erectus, 1350 cm3 pour notre espèce. Les chercheurs ne sont néanmoins pas d’accord sur les mécanismes exacts de ce « cycle vertueux » où le développement cérébral semble s’être auto-entretenu. L’hypothèse la plus souvent rencontrée est celle d’une « sélection sociale et sexuelle » où la survie au sein du groupe a requis des facultés de plus en plus complexes, c’est-à-dire que le groupe lui-même et ses interactions (à l’intérieur, à l’extérieur) sont devenus un environnement adaptatif exerçant une pression sélective sur les individus.

Référence :
Barrickman N.L. et al. (2008), Life history costs and benefits of encephalization: a comparative test using data from long-term studies of primates in the wild, Journal of Human Evolution, 54, 5, 568-590. doi:10.1016/j.jhevol.2007.08.012

Fatalité j'écris ton nom

Imaginons une étude montrant que 10% des différences entre les gens dans le domaine de la réussite scolaire provient de la qualité de leur alimentation entre 0 et 10 ans. Tout le monde serait vivement intéressé par cette annonce, le ministère de la Santé demanderait une expertise collective sur les tenants et aboutissants de la chose, les professionnels de la réforme sociale monteraient vite au créneau pour suggérer les mesures alimentaires susceptibles d’aider au progrès de chacun et de réduire les inégalités entre tous, les sociologues feraient de savantes études sur la transmission du capital alimentaire et même les psychanalystes auraient un mot à dire. Et pourtant, 10%, ce n’est pas si important. Quand la psychométrie et la génétique du comportement suggèrent qu’une proportion supérieure des différences de réussite scolaire provient des gènes, personne n’est vraiment intéressé, le gouvernement ne creuse pas la question, les réformateurs sociaux se taisent, les sociologues et les psychanalystes sifflotent en regardant le plafond. Tout le monde lit « hérédité » et chacun entend « fatalité ». Quelle attitude étonnante, quel respect superstitieux de la matière vivante pour des esprits supposés si libres, si actifs, si entreprenants...

27.4.08

Le souci de l'autre

L’histoire humaine ? Un lent, immense et raisonné dérèglement de l’altruisme par la conscience. Et beaucoup militent activement pour son achèvement en forme d’apothéose, un Etat-monde entièrement organisé pour la réplication infinie de l’humain. Et dire que tout cela est né de quelques gènes égoïstes…

Quand l'humain frôlait l'extinction... et accélérait son évolution

Le Genographic Consortium étudie l’évolution de la diversité humaine en réalisant des phylogénies moléculaires à partir des populations actuelles. L’étude de l’ADN mitochondrial (transmis par les mères), du chromosome Y (transmis par les pères) ou de l’ADN nucléaire des individus provenant de différentes ethnies permet en effet d’analyser les phases de différenciations (apparition de mutations non partagées d’une ethnie à l’autre) et de les dater par horloge moléculaire (selon le rythme de mutation de l’ADN lorsque la mutation est neutre, c’est-à-dire sans pression sélective particulière).

On s’intéresse beaucoup aux migrations humaines hors d’Afrique, qui ont commencé voici 60.000 à 70.000 ans et qui ont abouti aux peuplements successifs de l’Eurasie, de l’Australasie et de l’Amérique. Mais les chercheurs se sont penchés cette fois sur la période précédente, la phase africaine de l’Homo sapiens, qui aurait débuté vers 200.000 ans. Ils se sont particulièrement penchés sur les ethnies Khoi et San – à la fois parce que leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs est resté très proche de celui de nos ancêtres, et aussi parce que l’analyse des lignages maternels et paternels montre qu’il s’agit des plus anciens clades de l’humanité (les premières populations à s’être différenciées au sein de l’espèce). Dans ce travail, ils ont analysé l’ADN mitochondrial de 624 individus d’origine sub-saharienne. Cet ADN situé dans les mitochondries, organites des cellules servant à leur métabolisme énergétique, diffère de celui du noyau où se situe notre génome et n’est transmis que par les mères, sans contribution masculine.

Il en ressort plusieurs points intéressants. L’ensemble kkoisan aurait divergé entre 150.000 et 90.000 BP (before present), mais au moins cinq autres lignages maternels seraient apparus dans cette même période. Et 40 autres pour la seule Afrique sub-saharienne, avant la phase de dispersion, vers 70.000-60.000 BP. Ces tribus ou ethnies africaines se seraient réparties sur le continent, surtout au Sud et au Nord-Est si l’on en juge par les vestiges disponibles. Le second point, plus intéressant encore, c’est que l’humanité aurait alors connu une population globale très faible, de l’ordre de 2000 individus, ce qui la place à la limite de l’extinction. Le faible nombre d’humains a pu avoir pour causes des épidémies ou des changements climatiques (glaciation-déglaciation, éruptions volcaniques massives). Cela signifie que dans la phase cruciale de l’hominisation récente, entre 200.000 et 70.000 BP, nos ancêtres auraient vécu en groupes plutôt isolés, de très petites dimensions (quelques centaines d’individus), groupes qui ont ensuite connu une lente extension démographique et ont migré hors d’Afrique (ou se sont à nouveau mélangés pour ceux restés en Afrique).

Ce travail, s’il est confirmé par d’autres équipes, précise donc l’environnement adaptatif où certaines caractéristiques de notre espèce comme le langage, l’art et la culture ont connu une forte pression sélective. La division en petits groupes pourrait avoir contribué à cette évolution - à la fois parce que les conflits intergoupes favorisent les comportements altruistes et prosociaux à l’intérieur de chaque groupe (mais aussi des comportements agressifs et prédateurs vers l’extérieur) et parce que selon le mécanisme de « l’effet fondateur », des mutations favorables se répandent plus facilement dans des populations de petites dimensions en situation de goulot d’étranglement démographique (plus tard, elles se diffusent par des brassages reproductifs).

Référence :
Behar D.M. et al. (2008), The dawn of human matrilineal diversity, American Journal of Human Genetics, online pub., doi:10.1016/j.ajhg.2008.04.002

Illustration : le crâne de Herto, Homo sapiens vivant voici 160.000 ans sur le territoire de l’Ethiopie actuelle, in White TD. Et al. (2003), Pleistocene Homo sapiens from Middle Awash, Ethiopia, Nature 423, 742-747, doi:10.1038/nature01669.

26.4.08

La grande santé de Pat Califia

Pat Califia désigne deux personnes : Patricia, née aux Etats-Unis dans un milieu mormon, devenue lesbienne à 13 ans et sadique à 17 ans ; Patrick, ayant entamé sa transition (changement de sexe) en 1999. Cet essai, paru dans la collection l’Attrape-Corps des éditions La Musardine, rassemble douze articles rédigés entre 1979 et 1999 par celle qui devait s’imposer comme une figure du féminisme ainsi que du mouvement lesbien, gay, bi et transgenre. Mais une figure atypique : l’orientation SM de Pat Califia lui valut immédiatement des rejets de la part de la communauté lesbienne (le SM n’étant pas assez exclusif, trop mâle, pratiqué à l’occasion avec des hommes gays ou hétéros) aussi bien que du mouvement féministe (le SM étant assimilé à la réification fétichiste et à la domination masculine, à la misogynie et à la violence). Opposition paradoxale qui valut à l’auteur ce constat amer et précoce : les mouvements d’émancipation des femmes ou des minorités, dirigés contre un ordre hétérosexuel, monogame et patriarcal dominant, tendent à créer en interne des contraintes normatives et des régulations comportementales parfois aussi étouffantes.

Mais il en aurait fallu bien plus pour faire taire Pat Califia. Au fil de ces textes subversifs, elle décrit les pratiques qu’elle a choisies et les réflexions que ces pratiques nourrissent sur le mouvement LGBT et le féminisme. L’essai peut donc se lire comme une confession, une observation ou une réflexion, dont l’objet ne varie guère : le rapport que l’individu entretient avec ses choix sexuels, la réception de ces choix dans les minorités et dans la société en général. Il faut préciser que Pat Califia est douée d’un style remarquable, une rythmique percutante alliant sans la moindre difficulté dans un même texte des considérations tout à fait personnelles et pragmatiques à des propos bien plus généraux et théoriques. Les pages les plus saisissantes de l’ouvrage concernent certainement la description vécue de la pratique SM, vue du point de vue sadique (top ou dominant par opposition à bottom ou soumis) — mais un point de vue non exclusif, car Pat Califia est avant tout fascinée par la fluidité des rôles et des genres, par la capacité des individus à repenser leur corps et ses situations depuis les principes de désir et de plaisir, en parfaite indifférence à la morale et au quand dira-t-on. A tous ceux qui considèrent les pratiques minoritaires comme l’expression nécessaire d’un mal-être existentiel ou d’un dérèglement psychique, Pat Califia apporte la plus simple des réponses : un témoignage débordant de vitalité, de joie, d’intelligence, un gai savoir et une grande santé dont le simple contact rend la libération sexuelle un peu moins utopique.

Référence :
Califia P. (2008), Sexe et utopie, Paris, La Musardine, 196 p.

Illustration : collage de Philippe Tissier, galerie Blockhaus.

No Logo ? Une question… préhistorique

Fétichisme de la marchandise, règne de la marque, culte du logo… tout cela est supposé caractéristique du capitalisme moderne, ou de ses évolutions les plus récentes. L’archéologue David Wengrow vient de suggérer que ces pratiques ont une histoire ancienne, et même une préhistoire. Le chercheur a examiné le marquage des biens de consommation associés à la révolution urbaine du IVe millénaire avant notre ère, dans les premières grandes cités de Mésopotamie. Il observe que le système des sceaux, servant d’abord à personnaliser des amulettes, a été utilisé pour identifier des biens manufacturés en grande quantité, sans doute pour certifier leur provenance, leur propriété ou leur mode de fabrication. C’est le cas par exemple pour les amphores et bouchons d’amphores de vin ou d’huile. Tout serait une question d’échelle : lorsque des dizaines de milliers d’individus se rassemblent dans les villes, et que leur travail se trouve du même coup séparé et spécialisé, la marque deviendrait un moyen de sécurisation ou de distinction pour les biens circulant dans les marchés. Sans commune mesure avec l’importance de la marque dans le capitalisme actuel ? Sans doute. Mais les cités mésopotamiennes et leurs marchés locaux concernaient quelques dizaines de milliers de personnes tout au plus, alors que notre humanité et son marché global se chiffrent en milliards. La profondeur historique comme les ordres de grandeur permettent toujours de pondérer les jugements…

Référence :
Wengrow, D. (2008), Prehistories of commodity branding, Current Anthropology, 49, 1, DOI: 10.1086/523676.

25.4.08

L'erreur des opprimés

Toutes les réflexions sur l’oppression désignent telle ou telle institution comme coupable : la famille, la religion, l’Etat, l’entreprise, le marché, la société, etc. Modifions l’institution et nous émanciperons l’individu. Ce que signifie la Mutation de notre vision du monde : l’oppression ne réside pas dans l’institution, mais dans nos dispositions biologiques et psychologiques dont les institutions sont issues. Et subsidiairement, dans le fait que l'on doit toujours subir les dispositions psychobiologiques majoritaires et les institutions de masse qui en résultent.

Le lieu commun de la banalisation du sexe

Nouveau lieu commun : le sexe est partout, le porno est banalisé, l’époque est obscène. Cela me semble faux, à côté de la plaque, l’éternelle récrimination de gens se disant très ouverts mais souhaitant surtout que la sexualité ne soit pas évoquée du tout. Quand l’éducation publique intégrera l’histoire, la connaissance et la pratique de la sexualité comme une part réelle de son cursus, et non un bouche-trou du programme faisant rigoler les gamins, quand dans chaque ville moyenne de notre pays il y aura des prostitué(e)s exerçant librement leur profession à côté des coiffeurs et des boulangers, des clubs organisant chaque soir des rencontres pour adultes autour d’une pratique sexuelle différente, des cinémas proposant du X au milieu des autres genres, des supermarchés ayant un rayon sex toys entre le rayon jouet et le rayon layette, on pourra sans doute dire que la sexualité est reconnue comme une activité courante de nos concitoyens – et une activité finalement importante si l’on en juge par tout ce qui tourne d’elle, directement ou indirectement. Mais quelques publicités porno chic, quelques rubriques dans les magazines pour jeunes filles, quelques boutiques spécialisées à lourde tenture et une avalanche de sites X se recopiant les uns les autres, cela ne change pas grand chose au régime d’exception dont souffre la sexualité parmi toutes nos occupations.

Virus politiquement correct ?

En ces temps de Jeux Olympiques et de menaces de boycott, tout devient sensible. L’Organisation Mondiale de la Santé a décidé de rebaptisé les noms donnés aux différentes souches des virus de la grippe : le type Fujian est devenu clade 2.3.4, et le type Qinghai clade 2.2. Le politiquement correct a-t-il gagné la biomédecine ? Pas vraiment. En fait, ces dénominations sont plus précises puisqu’elles désignent les séquences de l’hémagglutinine, une protéine de surface du virus influenza responsable de sa fixation sur nos cellules. Mais certains spécialistes en épidémiologie soulignent que la référence spatiale est indispensable pour étudier la dynamique virale. On n’en reviendra pas pour autant aux lieux géographiques des premières épidémies dans les banques de données sur les virus, plutôt un système de coordonnées GPS permettant des suivis bien plus précis.

Neuro-anatomies hegeliennes

La lutte pour la reconnaissance et la dialectique maître-esclave sont-elles implantées dans nos circuits neuronaux ? Deux travaux parus dans la revue Neuron se penchent sur l’inscription de la hiérarchie et du statut dans le cerveau humain.

Dans le premier d’entre eux, Caroline Zink et ses collègues ont fait participer 72 sujets à un jeu interactif d’argent simulant des conditions de hiérarchie sociale. Les sujets pensaient que leur rang était déterminé par leurs résultats au jeu, alors qu’il était fixé à l’avance par les expérimentateurs (et que les autres joueurs de chaque tournoi étaient fictifs, chaque sujet jouait en fait individuellement contre des automates). Les participants passaient une imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), pendant qu’on leur montrait des images ou des scores de joueurs inférieurs ou supérieurs supposés être dans les pièces attenantes et jouer en même temps qu’eux.

Le résultat montre plusieurs choses : les circuits cérébraux du striatum ventral, qui signalent à l’attention des événements importants, se trouvent aussi bien activés par les gains ou pertes de rang que par celles d’argent ; le cortex préfontal médian, lié à la cognition sociale et aux jugements interpersonnels, montre une activité proportionnée à l’instabilité du joueur dans la hiérarchie ; battre un joueur supérieur active les zones liées à la planification de l’action alors qu’être battu par des joueurs inférieurs réveille les circuits émotionnels de douleur et de frustration ; plus les personnes montrent une activité émotive positive forte quand elles accèdent au rang supérieur, plus ils tombent dans une activité émotive négative à mesure qu’elles se dirigent vers le bas du classement.

Dans la seconde étude, Keize Izuma et ses collègues ont plus simplement testé les circuits de recherche de récompense de nos cerveaux, déjà très étudiés dans les processus de prise de décision ou d’addiction. Le jeu auquel ils sont soumis les participants (19), eux aussi observés en IRMf, se traduisait soit par des gains en argent, soit par des gains en réputation et en statut. Les circuits du striatum associés à la satisfaction ou l’insatisfaction dans la recherche de récompense ont été activés de la même manière quelle que soit la nature du gain. Ce qui suggère une « unité neurale commune » pour le statut par l’argent ou la réputation.

Références :
Izuma K. et al. (2008), Processing of social and monetary rewards in the human striatum, Neuron, 58, 284-294.
Zink C.F. et al. (2008), Know your place: Neural processing of social hierarchy in humans, Neuron, 58, 273-283.

Illustration : Zink et al. 2008.

24.4.08

Neurones miroirs : les enjeux théoriques

Les neurones miroirs sont l’une des découvertes les plus intéressantes des neurosciences au cours des trente dernières années. On peut donc se féliciter que le livre d’un artisan majeur de cette découverte, Giacomo Rizzolatti, soit traduit en français et permette au grand public de se familiariser avec une notion appelée à prendre une importance croissante à l’avenir.

Pour comprendre les neurones miroirs, il faut commencer par un mal-aimé des sciences de l’esprit : le système moteur. On se le représentait voici peu encore comme le simple exécutant de fonctions supérieures. Or, les travaux sur les singes et sur l’homme ont montré qu’il n’en est rien : les aires sensori-motrices du cerveau, d’une extraordinaire complexité, ne se contentent pas de calculer les coordonnées d’un mouvement dans l’espace et le temps par rapport au référentiel du corps (ce qui est déjà énorme), mais intègrent ce calcul dans le cadre d’une action motrice finalisée, et même d’un répertoire ouvert de différentes actions possibles. Le schéma de division du travail entre aires cérébrales chargées de concevoir l’action, aires sensorielles (visuelles surtout) chargées d’évaluer leur contexte et aires motrices chargées d’exécuter l’ensemble après passage dans les aires associatives est faux. En d’autres termes, et pour simplifier, la pensée est d’abord action et l’élaboration de cette pensée-action est déjà présente dans les voies du système sensori-moteur.

Or, l’analyse du système moteur a révélé chez les singes une étrange propriété : les neurones s’activent bien sûr lorsqu’il s’agit de saisir, tenir, manipuler, déplacer un objet ; mais une classe particulière de neurones s’activent de la même manière lorsque le sujet se contente d’observer un autre sujet accomplissant ces actions. On les a appelés des « neurones miroirs ». Ils ont pour propriété de permettre de penser « à la première personne » ce qu’un tiers accomplit. La vision est le principal sens concerné chez les mammifères diurnes, mais des expériences ont montré que, même chez le singe, il suffit d’entendre un congénère accomplir une action connue (présente dans le répertoire moteur appris par l’individu ou inné chez l’espèce) pour que celle-ci soit représentée par les neurones miroirs.

Découvert au milieu des années 1990 chez le singe, ces neurones miroirs sont également présents chez l’homme, et en quantité bien plus importante semble-t-il. Ils ouvrent une fenêtre nouvelle sur la physiologie de processus fondamentaux de l’évolution de notre espèce, du développement de chacun de ses individus et du fonctionnement de la vie en groupe. En réunissant l’action et l’intention, les neurones miroirs sont à la base du processus d’apprentissage par imitation – pas seulement reproduire un acte du répertoire moteur inné de l’espèce, mais aussi apprendre un type nouveau d’action pour le reproduire ensuite, ce qui est le fondement de la culture. La localisation de populations denses de neurones miroirs dans les aires visuomotrices de la périphérie de l’aire de Broca (dédiée chez l’homme au langage) suggère que cette dernière pourrait bien avoir évolué à partir d’eux, c’est-à-dire que le langage des mots serait un dérivé évolutif du langage des gestes. Avec la bipédie et la libération de la main, nos ancêtres proto-humains auraient d’abord affiné la perception du couple action-intention dans leur espace de préhension ; la désignation de ces actions-intentions par des mots serait venue ensuite ; l’organisation de ces mots par la syntaxe enfin. On retrouve cette séquence dans le développement individuel – le fœtus sait déjà téter son pouce dans le venre de la mère, et les tout premiers mois sont dédiés à la découverte de l’espace par l’affinement de la vision et la projection de la main.

Enfin, les neurones miroirs sont massivement impliqués dans l’empathie, c’est-à-dire la capacité à ressentir les émotions des autres. Or, les émotions sont un guide de l’action, de la motivation comme de la mémorisation – elles nous font fuir certaines choses, rechercher d’autres dans un jeu d’attraction-répulsion lié à des sensations (plaisir, souffrance), à des émotions primaires (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise), puis à des émotions secondaires en forme de sentiments plus élaborés, propres à la conscience humaine. C’est ainsi que l’homme est le seul animal à être doté d’une véritable « théorie de l’esprit », par quoi il faut entendre la capacité à se représenter l’état d’esprit d’un congénère tout en sachant que ce congènère se représente le nôtre.

Découverts voici un peu plus d’une dizaine d’années, les neurones miroirs s’imposent donc comme un champ de recherche majeur des années et décennies à venir. En vrac : analyser leur base génétique, leur différenciation cellulaire et leur communication moléculaire, comparer leur présence chez différentes espèces, notamment celles connues pour user de l’imitation (primates, oiseaux, cétacés), mesurer leur émergence dans le développement de la conception à l’âge adulte, évaluer les différences interindividuelles, analyser leur rôle dans l’apprentissage et l’aculturation, affiner les hypothèses sur les origines du langage, mieux comprendre certaines pathologies (autisme), produire un modèle plus élaboré de l’action, de l’intention et de la communication.

Les neurones miroirs tendent également un nouveau pont depuis la biologie et la psychologie vers la philosophie et les sciences sociales. A travers eux, on va modéliser de manière plus pertinente le processus de formation, de consolidation et de diffusion des croyances, des désirs, des connaissances, des pratiques ; on va donc progresser dans la matérialisation de la culture, que l’on se représente encore trop souvent comme une sorte d’entité abstraite et inaccessible au lieu de la poser au départ comme un processus émergent de l’interaction de cerveaux individuels dans un environnement donné. Le négatif ne sera d’ailleurs pas absent de cette quête : il est évident que les hommes se comprennent et partagent bien de choses, non moins évident que l’incompréhension et l’absence de réciprocité sont aussi omniprésents dans les rapports humains. Ou bien que ceux-ci prennent la forme de « rivalité mimétique », un concept forgé par René Girard à partir de données littéraires et anthropologiques, qui pourra à l’évidence se relire et s’approfondir depuis la recherche sur les neurones miroirs.

Référence :
Rizzolatti Giacomo, Corrado Sinigaglia (2008), Les neurones miroirs, Paris, Odile Jacob, 236 p.

Illustration : ibid.

Quelques réflexions sur la violence

L’homme est un animal violent. Et le mâle bien plus que la femelle. Pourquoi cette violence ? Parce qu’Homo sapiens cherche le maximum de ressources pour lui-même et les siens, mais que celles-ci sont en quantité limitée ou fluctuante – c’est le lot commun du vivant. Parce qu’Homo sapiens est une espèce sexuelle, et que la compétition est toujours féroce pour accéder aux partenaires du sexe opposé, puis les conserver. Parce qu’Homo sapiens est une espèce sociale, et que les sociétés animales produisent toutes des hiérarchies au sein des groupes et des conflits entre les groupes. Parce qu’Homo sapiens est une espèce consciente, et que la conscience aiguise les motifs de violence au lieu de les apaiser – elle nourrit l’impatience, l’humiliation, l’aigreur, la colère, l’envie, la jalousie, la hargne, la haine, le désir de vengeance, la volonté d’appropriation, toutes sortes de sentiments spécifiquement humains que l’on réprouve souvent, mais qui n’en accompagnent pas moins notre condition biopsychologique et qui nourrissent des explosions sporadiques de violence chez les individus ou les groupes. Depuis Homère ou la Bible jusqu’au dernier téléfilm ou jeu vidéo, la violence est omniprésente dans la fiction – avec l’amour, c’est en fait son thème majeur.
Quand on réfléchit à la société idéale ou au régime idéal, c’est un point qu’il faut garder en tête : que fait-on de cette violence ? Le capitalisme s’est pensé lui-même comme une solution à cette question : détourner l’ardeur des hommes de la guerre vers le commerce, canaliser la compétition dans la production et la consommation, noyer le conflit dans la jouissance et l’abondance. Lorsque le capitalisme doit se défendre de ses critiques, le premier argument qui lui vient à l’esprit est toujours celui de la violence : regardez les régimes nationalistes, fascistes, nazis, communistes, islamistes… est-ce ce débordement de contraintes, d’agressions, d’intolérances, de terreurs et de guerres que vous désirez ? Et inversement, bien des critiques du capitalisme lui reprochent d’être encore trop violent – violence désespérée des marges n’ayant d’autres moyens de survivre, violence froide des plans sociaux brisant des destins ou violence implicite des plans de carrière écrasant les voisins, violence rationalisée dans l’exploitation-destruction systématique de la Terre, violence organisée des guerres colonialistes et impérialistes pour accéder aux ressources.
Les Européens s’estiment souvent vaccinés contre la violence après avoir été saignés par deux guerres mondiales. Mais leurs sociétés plutôt paisibles, désengagées des conflits, paraissent l’exception plutôt que la règle. Et dans le siècle qui s’annonce, rien ne laisse présager la disparition de la violence comme problème majeur de la co-existence humaine.

23.4.08

Comment notre cerveau voit le monde

Un jour, le monde est gris, pesant, étranger. Un autre, le voici léger, vif, accessible. Le monde n’a pas changé d’un jour sur l’autre, ce sont seulement les connexions cérébrales du cerveau dépressif, cyclothymique ou bipolaire qui se sont modifiées et qui ont modulé différemment les processus perceptifs et cognitifs. Si vous êtes atteint de l’un de ces troubles, vous connaissez bien cette étrange transformation de la réalité et de la personnalité. Et vous savez bien que les autres - ceux qui ne sont ni dépressif, ni cyclothymique, ni bipolaire - ne parviennent pas réellement à comprendre ce que vous ressentez, ce qui rend la communication si difficile. Il en va bien sûr de même pour toutes les autres pathologies de l’esprit, dont certaines ont des effets plus prononcés encore – le schizophrène vit de manière intermittente dans le monde parallèle de sa psychose, l’autiste est incapable de communication sociale mais développe certaines aptitudes étonnantes, etc.

Il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin : le cerveau dit normal connaît de nombreuses variations de tempéraments et d’aptitudes, que l'on commence seulement à explorer. Il n’y a pas de raison de penser que celles-ci n’influencent pas profondément la manière dont nous voyons le monde, nos croyances comme nos raisonnements. Regardez les débats contradictoires : des individus d’intelligence et de culture comparables défendent avec acharnement des conclusions opposées sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire, penser ou ne pas penser, croire ou ne pas croire. On dit en général que ce désaccord résulte d’une dissymétrie d’informations, les connaissances et les expériences n’étant jamais les mêmes. Et s’il résultait autant, voire plus, d’une complexion différente du cerveau, de certaines inclinaisons innées ou précocément acquises dans le développement, préconditionnant le traitement des connaissances et des expériences dans un certain sens plutôt que dans un autre ? L’exploration scientifique du cerveau est dans l'enfance et ce continent inconnu n’a dévoilé que bien peu de ses secrets. Ce qu’on y découvre modifie peu à peu la manière dont on se pense et dont on pense les autres. Comme chez le dépressif, l’autiste ou le schizophrène, on pourrait bien s’apercevoir que des variations somme toute minimes produisent peu à peu des différences majeures dans la perception et la compréhension de la réalité.

Céréales au petit dej' et garçons au berceau

Fiona Mathews (Université d’Exter, Royaume-Uni) et son équipe ont examiné 740 femmes enceintes, en analysant particulièrement leur régime alimentaire au moment de la conception. Le groupe a été divisé en trois catégories selon la richesse calorique du régime (haute, moyenne et basse énergie). Résultat : plus le régime est calorique, plus forte est la probabilité d’avoir un garçon (56% pour le groupe à la nourriture la plus riche contre 45% pour le groupe à la nourriture la plus faible). La différence la plus prononcée a été relevée en fonction de la part des céréales au petit-déjeuner (59% contre 43%). Selon les chercheurs, il se pourrait que la baisse de naissance des garçons observée dans les sociétés occidentales soit due à des déséquilibre nutritionnels, notamment à l’habitude de sauter le petit déjeuner dont les calories sont les mieux métabolisées.

Ce résultat n’est pas tout à fait une surprise : les éleveurs ont déjà constaté depuis longtemps que les régimes caloriques augmentent la probabilité d’obtenir des naissances mâles chez les animaux. Et en laboratoire de fécondation in vitro, les embryons humains mâles survivent mieux si le milieu de culture cellulaire est riche en glucose. C’est en fait une bonne illustration des rapports gène-environnement et des processus discrets de l’évolution par sélection naturelle. Les garçons pèsent plus lourd que les filles (100 grammes en moyenne à la naissance), provoquent des grossesses plus difficiles, ont une mortalité plus importante dans les tout premiers âges de la vie : un environnement riche du point de vue nutritif agirait comme un signal pour favoriser la conception de naissances mâles. On sait par exemple que les périodes d’après-guerre, lorsque les restrictions alimentaires sont levées, voient un sex-ratio des naissances déséquilibré en faveur des garçons.

Référence :
Mathews F. et al. (2008), You are what your mother eats: evidence for maternal preconception diet influencing foetal sex in humans, Proc. Roy. Soc. B, Bio Sci, online pub, doi : 10.1098/rspb.2008.0105

22.4.08

La société et ses apories

Propos de Dominique Méda (sociologue) dans une tribune du Monde :

« Le développement d'une société ne dépend pas seulement de la valeur des biens et services produits et appropriés par des unités de consommation, mais aussi de beaucoup d'autres éléments : de la qualité de l'air et de l'eau, de l'aptitude des individus à la paix, de leur capacité à être autonomes, de leur niveau d'éducation et de santé, de la capacité de la société à maintenir ses membres dans une relative égalité des conditions. Dès lors, un nouvel indicateur de richesse ou une nouvelle batterie d'indicateurs devront permettre de donner une image plus pertinente des évolutions de la société, sans doute plus "vitale" que celle que donne le PIB. Ces nouveaux indicateurs devront permettre d'élaborer puis d'évaluer les politiques mettant en œuvre ce que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) appelle le développement humain. »

Cela consiste à dire in fine qu’une société dépend des politiques mises en œuvre pour la faire survivre en temps que société : on crée un indicateur pour vérifier que les individus se comportent bien socialement, et s’ils ne le font pas, un pouvoir socialise à leur place. Ce qui laisse entendre que les hommes ne seraient pas des animaux très sociaux, au bout du compte, mais pourtant rien n’en témoigne dans toute l’évolution de notre espèce... En fait, je crois surtout que Dominique Méda défend une certaine idée de la société (plutôt environnementaliste et égalitariste semble-t-il) ainsi qu’un certain rapport de l’État à la société. C’est tout à fait légitime, mais ce qui l’est moins, c’est de prétendre que cette vision particulière se confond avec « la » société ou « le » développement de la société : c’est une certaine vision politique du bon comportement social, et cela devrait être clairement posé comme tel.

Plus loin :

« Sommes-nous prêts à admettre que le fait même d'être en société nous importe et que la cohésion de cette société constitue un bien commun qui a une valeur ? Beaucoup d'économistes en doutent. Et s'interdisent même de parler de "la société", voyant dans cette expression une abstraction dangereuse et refusant a fortiori de qualifier la société ou ses évolutions. Or, comme le défend Axel Honneth, si nous sommes capables de désigner certaines évolutions de la société comme pathologiques, c'est bien parce que nous nous référons à des principes éthiques et à des normes, et que nous sommes capables d'expliciter les critères d'une vie réussie. Pour nous y aider, nous avons non seulement besoin d'économistes, mais aussi de chercheurs de toutes disciplines, et surtout des citoyens eux-mêmes. Le débat démocratique et la participation de tous les citoyens constituent des éléments essentiels dans la quête de ce que sont les ingrédients et les critères d'une société qui permet à tous ses membres de devenir pleinement des sujets et des individus toujours plus civilisés. Nous n'avons pas besoin du "dictateur bienveillant" de l'économie pour nous le dire. »

Même problème, bien sûr, mais avec des confusions supplémentaires. J’ignore qui peut légitimement décréter que telle ou telle évolution d’une société est « pathologique » et même ce que signifie cette étrange médecine sociale. Pareillement, tout le monde est prêt à admettre que le fait d’être en société est une donnée importante de l’existence humaine au même titre que boire ou manger : mais personne n’a de raison a priori de s’accorder au-delà sur des « principes éthiques » et des « normes » de la « vie réussie », pas plus que l’on ne s’accorde sur la qualité ou la quantité de ce que l’on veut boire ou manger. Il n’est que trop évident que les hommes ont toujours divergé sur ce point et que le débat démocratique organise la confrontation de ces divergences sans les résoudre pour autant. Faute de quoi on ne serait pas là à poser le problème, puisque les innombrables interactions humaines auraient fini par converger vers un ordre social optimal accepté par tous.

Dans tout cela, c’est à mon sens la référence à « la » société qui crée des apories. Pas parce que de méchants économistes affirment que l’individu égoïste et calculateur est la seule réalité tangible, ce qui est faux bien sûr. Mais parce que la socialisation humaine ne produit rien qui ressemble vraiment à « la » société abstraite dont parle Méda, plutôt des tribus, des communautés, des réseaux, des associations, toute une diversité de liens plus ou moins denses que le couple Etat-société n’a pas réussi à gommer ou sublimer, même dans les pays centralisés et bureaucratisés de longue date comme la France. Au-delà de la socialité primaire, finalement assez stable depuis le début de notre évolution (des réseaux relationnels directs faisant 150 personnes en moyenne selon l’anthropologue Robin Dunbar), la socialité secondaire est une question plus fonctionnelle et instrumentale qu’axiologique et éthique : il est inutile de chercher des consensus sur la « vie belle et bonne » d’une société de masse, on aboutira surtout à des dictatures de la majorité sur des minorités ou à des contraintes autoritaires sur le désir d’autonomie que la modernité a libéré. Il serait préférable de poser la question de manière plus rationnelle, en termes de minimum social commun que l’on est prêt à accorder à tous, en laissant à chacun de soin de développer librement des maxima sociaux à hauteur de ses désirs.

21.4.08

Sur l’effet Flynn, ses causes et ses limites

Depuis leur création au début du XXe siècle, la plupart des tests de QI sont standardisés. Ils sont aussi régulièrement actualisés, pour que leur mesure corresponde bien à une moyenne dans la population, conventionnellement fixée à 100. En 1987, James Flynn, professeur à l’Université d’Otago (Nouvelle-Zélande), a eu l’idée d’observer l’évolution du QI à travers les générations. Il eut la surprise de constater que celui-ci progressait régulièrement depuis cinquante ans, de l’ordre de 3 points par décennies (pour le QI évalué par l’échelle de Weschler), parfois plus (jusqu’à 7 points par décennies dans certains pays pour le QI évalué par les matrices de Raven). Une population d’enfants au QI de 100 qui passerait aujourd’hui un test des années 1960 obtiendrait en moyenne 115. Cette progression régulière du QI, observée dans la vingtaine de pays industrialisés où elle a été testée, est désormais appelée « effet Flynn », du nom de son découvreur.

Une abondante littérature a tenté d’expliquer cet effet Flynn. En général, les causes génétiques ont été mises de côté puisqu’il n’y a pas de raison de penser que nos gènes aient connu une évolution notable en l’espace de trois ou quatre générations. On a donc évoqué diverses causes environnementales, parmi lesquelles la nutrition de la mère et de l’enfant (quantité plus importante de viandes, de graisses, de sucres, etc. favorisant le développement du système nerveux), la généralisation des vaccins et des antibiotiques (certaines maladies infantiles peuvent altérer le développement du cerveau), le progrès de l’alphabétisation et de l’éducation, la stimulation intellectuelle liée à la complexification des modes de vie, la banalisation des tests psychométriques et la meilleure anticipation des réponses, la libéralisation de l’avortement (éliminant certains handicaps mentaux et plus souvent pratiqué chez les individus à QI en dessous de la moyenne de leur population), la réduction de la fécondité finale et l’investissement parental (plus de soins et de stimulations apportés à moins d’enfants par famille).

Deux papiers viennent de se pencher sur cet effet Flynn, l’un pour constater sa limite, l’autre pour en proposer une explication originale.

Dans le premier article, Elbert W. Russell apporte une mauvaise nouvelle : l’effet Flynn pourrait bien ne plus être une réalité, c’est-à-dire que le QI moyen des populations de pays industriels ne montre plus de gains significatifs. Un tel résultat serait une illustration de l’effet plateau, assez connu en biologie : quand un trait dépend en partie de l’environnement, ce dernier atteint souvent une configuration optimale au-delà de laquelle le trait ne montre plus de variations significatives. Par exemple, il est connu que les enfants d’immigrants japonais aux États-Unis sont plus grands que leurs parents, mais le gain relatif de taille diminue génération après génération, et finit par se confondre avec l’évolution de la population générale. Russell note que deux études récentes au Danemark (Teasdale et Owen 2005) et en Norvège (Sundet et al. 2004) ont documenté un plateau cognitif, c’est-à-dire une stagnation du QI moyen des nouvelles générations par rapport aux anciennes. Il suggère que les pays nordiques ayant mis assez tôt un système redistributif égalitaire sont aussi les plus susceptibles de voir diminuer rapidement l’effet Flynn. Une autre étude n’a pas retrouvé de gain de QI dans la population australienne (Cocolia et al. 2005). Dans sa propre analyse portant sur les États-Unis et le test de Weschler, Russell suggère que les Nord-Américains ont eux aussi atteint leur plateau cognitif, les gains récents étant mineurs et résultant probablement des changements de normalisation entre le WAIS-R e le WAIS-III (deux versions successives des échelles de Weschler).

Le second papier, de Michael A. Mingroni, envisage l’effet Flynn sous un angle plus intéressant. Beaucoup de chercheurs, dont James Flynn lui-même, ont insisté sur un paradoxe apparent : l’intelligence (telle que mesurée par les tests de QI) est un trait à forte héritabilité, de l’ordre de 0,8 chez l’adulte (80% des différences d’intelligence dues aux gènes) ; cette héritabilité ne semble pas avoir été modifiée au fil des générations ; elle est suffisamment élevée pour rendre problématiques les gains de QI observés si ceux-ci ne proviennent que de l’environnement (selon Flynn, il faudrait pour cela une héritabilité plus proche de 0,6, mais ce n’est pas la conclusion des études de génétique du comportement).

Comment faire tenir ensemble ces différentes observations ? Mingroni souligne tout d’abord que l’intelligence n’est pas isolée : des traits également connus comme ayant une héritabilité plus ou moins importante ont évolué au cours des dernières décennies (la taille générale, le volume du cerveau, l’autisme, la myopie, l’asthme et l’allergie, l’hyperactivité avec déficit d’attention, etc.). Il propose ensuite que l’effet Flynn n’est pas dû uniquement à l’environnement, là où tout le monde le cherche : par exemple, on n’observe pas de tendance significative entre les aînés et les cadets des familles, même quand les naissances sont séparées par une décennie ou deux (ce qui devrait produire en moyenne 3 à 6 points de gain de QI). Pour expliquer l’effet Flynn, Mingroni fait appel à un mécanisme appelé hétérosis ou vigueur des hybrides, bien connu chez les éleveurs et cultivateurs : si un trait a une base génétique, si les gènes (ou la majorité des gènes) de ce trait sont dominants, plus la population connaîtra un large brassage génétique (panmixie reproductive), plus on trouvera d’individus hétérozygotes pour ces gènes et plus le trait sera finalement exprimé. Son hypothèse, dont il fixe cinq prédictions à tester de manière quantitative, est donc que le gain d’intelligence au fil des générations serait surtout dû à une baisse de l’endogamie (reproduction au sein de classes cognitives avantagées ou désavantagés, les premières montrant un excès en homozygotes, les secondes un déficit en hétérozygotes), consécutive à des phénomènes comme la plus grande mobilité des individus, l’urbanisation et le déclin des isolats paysans, etc. Il suffit que la mixité sociale (donc reproductive) se trouve un plus prononcée en 1990 qu’en 1960, en 1960 qu’en 1930, etc. L’hypothèse de Mingroni n’est pas incompatible avec l’effet plateau documenté par Russell : plus les gènes d’un trait donné sont brassés dans une population, moins la variation de trait en question sera notable.

On verra à l’avenir si l’observation d’une stagnation du QI se confirme et si l’hypothèse de l’hétérosis est validée. Dans ce cas, il sera difficile d’obtenir des gains cognitifs supplémentaires, sauf si l’on venait à intervenir directement sur les gènes associés à l’intelligence chez les individus et les populations.

Références :
Mingroni M.A. (2007), Resolving the IQ paradox : Heretosis as a cause of the Flynn Effect and other trends, Psychological Review, 114,3, 806-829.
Russell A.W. (2007), The Flynn Effect revisited, Appl. Neuropsychology, 14, 262-266.
(Merci aux auteurs de nous avoir communiqué leurs articles).

Après le geste et la parole

Aux Pays-Bas, l’IMEC (Interuniversity Microelectronics Centre), une société privée spécialisée en micro- et nanotechnologies, vient de produire un électro-encéphalographe portatif et autonome. L’appareil, qui ressemble à deux gros écouteurs audio, tire son énergie de deux sources : batteries solaires d’une part, différence thermique entre l’air ambiant et le corps d’autre part. Le premier débouché sera hospitalier, puisque l’appareil produit des EEG de qualité comparable aux enregistrements effectués avec des systèmes fixes. Mais des applications sont également à l’étude pour les jeux, avec possibilité de traduire directement des signaux cérébraux en commande machine, ou pour des usages médicaux, comme l’anticipation de crise d’épilepsie. D'autres techniques, comme des systèmes à spectroscopie infrarouge analysant les flux sanguins des réseaux neuronaux (et non plus leur activité électrique), sont également en train d'émerger. Un petit avant-goût des innovations qui permettront à l'avenir de communiquer sans passer par les deux moyens privilégiés d'expression de notre cerveau, le geste et la parole.

Illustration : IMEC.

18.4.08

Quatre erreurs sur le darwinisme

L’année 2009 sera celle du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin, et des 150 ans de la parution de l’Origine des espèces. On peut espérer que cette actualité commémorative permettra de dissiper un certain nombre de malentendus. Ceux qui n’ont pas lu Darwin, et surtout l’immense littérature visant depuis lui à appliquer la théorie de l’évolution à l’homme, continuent en effet de commettre à ce sujet des erreurs déjà anciennes. En voici au moins quatre.

Première erreur, l’anthropocentrisme indirect : « le darwinisme s’applique peut-être aux animaux, mais ne concerne pas l’homme ». Cela n’a pas de sens puisque l’homme est un animal et que tout trait humain ayant une base génétique, même s’il est fort différent du reste du vivant, subit la loi darwinienne d’évolution et adaptation par sélection des mutations favorables. Toutes nos facultés intellectuelles dites supérieures sont le produit de l’évolution — Darwin lui-même était bien conscient (et effrayé) de cela.

Deuxième erreur, la politisation naïve : « le darwinisme, c’est la loi du plus fort et la justification du monde tel qu’il est ». Cette critique concerne une version dix-neuvièmiste du darwinisme, surtout due à Herbert Spencer, mais elle fantasme sur des positions archaïques n’existant plus guère que dans les livres d’histoire des idées politiques, et n’ayant donc rien à voir avec le contenu de la recherche évolutionniste depuis quelques décennies. En tout état de cause, la théorie de l’évolution offre un niveau d’observation, description et modélisation du vivant, humain inclus, mais ne cherche pas à produire de justification particulière à ce qu’elle observe, décrit et modélise. Elle émet des jugements de fait, pas des jugements de valeur, elle sécrète des hypothèses, des prédictions et des modèles. Tout au plus disqualifie-t-elle les visions trop étroites d’un phénomène, les erreurs naïves dans les attributions de causalité.

Troisième erreur, l’antiscientisme assumé : « on peut très bien penser le monde présent et futur sans rien connaître aux travaux évolutionnistes, ni à la science en général ». Tout dépend ce que l’on appelle penser. Mais si l’on entend par là une réflexion sur la manière dont l’homme exprime ses caractéristiques d’espèce, sur la façon dont il se comporte vis-à-vis de lui-même et de ses semblables, sur les constantes et variations de son existence sociale, morale ou politique, méconnaître les sciences de l’évolution et du développement revient à produire des constructions théoriques sans bases solides, ayant tendance à tourner en roue libre sur leurs propres interprétations, à multiplier des niveaux d’explication inutiles et stériles, avec une probabilité non nulle de dégénérer en charabia ou en charlatanerie.

Quatrième erreur, l’étroitesse de vue : « le darwinisme s’applique à la nature, pas à la culture ». L’élégance et la portée de la théorie de l’évolution résident dans l’explication d’une énigme millénaire : comment du chaos apparent émerge l’ordre dans le temps, comment le hasard semble se soumettre à un dessein, comme la complexité peut être produite par des instructions simples. Tout groupe d’entités présentant trois propriétés suffisantes – réplication, fidélité relative de la réplication, longévité de la réplication – obéit à l’algorithme darwinien de l’évolution par sélection des mutations favorables au sein de ce groupe, « favorables » signifiant simplement se répliquant mieux que d’autres entités de même nature dans un même environnement. L’homme étant une espèce dont la culture procède fondamentalement par imitation, c’est-à-dire réplication différentielle, cela signifie que l’approche évolutionniste a et aura son mot à dire sur les idées comme sur les pratiques, sur tout ce qui se réplique en se modifiant progressivement dans le temps et en colonisant le milieu si particulier de nos cerveaux.

Nota : le Dr John van Wyhe coordonne la publication des oeuvres complètes de Charles Darwin en ligne, sur ce site (anglais). L'illustration de cet article en est extraite. On trouvera beaucoup d'informations et de données (en français cette fois) sur ce site, auquel j'ai eu le plaisir de contribuer lors de mise en place.

17.4.08

Virologie de l'alarmisme

Le virus de la grippe nous fait tousser et éternuer. Ce n’est pas un hasard, puisque la grippe se transmet par voie respiratoire. Le virus Ebola, qui se transmet par tout contact avec des fluides corporels, provoque suées, diarrhées, vomissements et hémorragies. Ces stratégies virales sont des exemples classiques de l’évolution naturelle, qu’il s’agisse de leur mode de transmission ou de la relation hôte-parasite en fonction de la virulence, l’un et l’autre très variables.

Les idées sont des virus comme les autres, sauf qu’elles colonisent nos cerveaux. Elles possèdent leurs stratégies de réplication et de diffusion, pas toujours conscientes chez ceux qui les émettent ou les transmettent. Prenons « l’au-delà », cet excellent virus. Dire à quelqu’un « si tu continues de faire ceci ou cela, tu vas souffrir demain », cela n’est pas très efficace, car en l’absence de souffrance le lendemain, le cerveau va rejeter l’ensemble. Mais dire « si tu continues de faire ceci ou cela, tu vas souffrir dans l’au-delà », cela s’est révélé très performant : le virus de l’au-delà reste souvent en place, surtout s’il a colonisé de jeunes cerveaux dont le système immunitaire n’est pas bien armé contre ce genre d'infection mentale.

Ce virus de l’au-delà est plutôt en perte en vitesse. Alors il mute, surtout dans nos sociétés industrialisées et désenchantées. Prenons le catastrophisme ambiant en plein de domaines (le climat, la génétique, le nucléaire, etc.). Il n’utilise plus l’au-delà, mais un avenir assez lointain pour qu’on ne puisse pas le vérifier (les générations futures). En plus, ce virus mental a eu l’habileté de se coupler avec un autre, l’amour que l’on porte naturellement à sa progéniture. Ce qui donne des formules très efficaces, comme : « Si tu continues de faire ceci ou cela, tu vas faire souffrir tes petits-enfants ». C’est aussi terrifiant que l’au-delà, et aussi difficile à vérifier. Parfois, cela produit un croyant buté, réplicateur idéal du virus dans sa catégorie. Parfois, cela sème simplement le doute et dans le doute, on préfère encore obéir au précepte associé au virus - les réplicateurs sont là aussi efficaces dans leur catégorie, car ceux-là paraissent de surcroît raisonnables.

Tout cela ne signifie pas qu’un discours alarmiste ou catastrophiste est nécessairement faux, bien entendu. Mais il existe une probabilité non négligeable que l'essentiel de ce discours soit une manipulation autoréplicative sans fondement réel. Quand vous le lisez ou l'entendez, votre premier réflexe devrait être de supprimer ses virus périphériques et d’aller au cœur du propos, pour vous faire une idée de sa solidité. Evidemment, le coût social de cette prophylaxie mentale est qu'un certain nombre de journalistes et d'intellectuels seraient condamnés au chômage technique. Déjà que les curés et les prêtres sont une espèce en voie de disparition…

Illustration : virus influenza A en phase réplicative (Yoshihiro Kawaoka et al. in Nature 2006)

c^2 = 0 (ou comment ne devient-on pas ce que l’on est)

Depuis quelques décennies, la génétique du comportement répond à sa manière à la vieille question : comment devient-on ce que l’on est ? Elle ne prétend évidemment pas y apporter une réponse exhaustive ni définitive, encore moins une réponse individuelle fondée sur l’analyse au cas par cas, plutôt fournir un cadre général de compréhension appuyé sur des estimations quantitatives (travaux sur les populations). La génétique du comportement distingue trois grandeurs dans son objet d’étude : h^2, c^2 et e^2 (1). La première désigne l’héritabilité (part des gènes dans la variance interindividuelle), la seconde l’environnement partagé (part de la famille), la troisième le reste (environnement non partagé et biais).

Ces trois valeurs prennent tout leur sens dans les études de fratries, où l’on peut distinguer c^2 et e^2 : on observe des frères et des sœurs, parfois vrais et/ou faux jumeaux, parfois demi-frères et demi-sœurs (un membre de la fratrie adopté), à différents âges de leur vie. Et l’on essaie ainsi de comprendre à diverses étapes de l’existence l’influence relative des gènes, de l’environnement partagé (la famille et ses événements, comme les séparations et divorces, les habitudes de vie et leurs évolutions, la nutrition, le milieu immédiat du domicile), de l’environnement non partagé (ce que chaque enfant fait ou subit en propre par rapport à ses frères ou soeurs). Ces études portent sur les traits de personnalité, les aptitudes cognitives, parfois les troubles de l’esprit : tout cela est observé et quantifié par des examens, des tests ou des questionnaires. Les recherches en génétique du comportement concernent généralement de grands nombres, ce qui est indispensable à une démarche scientifique (quantitative et reproductible) et ce qui permet de minimiser les biais dus à des cohortes de trop petites dimensions. A titre d’exemple, les deux traits de personnalité appelés neuroticisme et extraversion ont été analysés sur 4766 paires de jumeaux en Finlande, 12 988 en Suèdes, 2793 en Australie, 20 754 aux Etats-Unis. L’intelligence (facteur g), trait le plus étudié et de loin, a mobilisé des quantités bien plus importantes et depuis plus longtemps. Même si le cadre est le plus souvent celui de populations occidentales, on voit que le nombre de sujets impliqués donne une certaine consistance aux travaux – qui, rappelons-le encore car le point est important et incompris, ne vise pas à dire comment l’individu X ou Y est arrivé à telle ou telle disposition psychologique à l’âge de 20 ans, mais à déterminer pour quelles raisons les individus X, Y et tous les autres en situations comparables diffèrent sur l’expression de cette disposition psychologique.

John Loehlin
, une figure déjà historique de la génétique du comportement travaillant au département de psychologie de l’Université du Texas, revient dans ce court papier de synthèse sur une découverte frappante, établie dès les années 1970, confirmée depuis et que l’on peut résumer d’une simple formule : c^2 = 0. Cela signifie que pour un grand nombre de traits de cognition ou de comportement étudiés chez l’adulte, l’influence partagée de l’environnement familial est à peu près nulle. Les frères et les sœurs devenus adultes se comportent de telle manière que l’on ne peut pas vraiment distinguer une influence de leur famille, les traits caractérisant leurs différences provenant soit de leurs gènes, soit de leur environnement non partagé (c’est-à-dire de ce que les frères et les sœurs développent en propre à mesure qu’ils grandissent, plutôt que ce qu’ils subissent en commun, cet environnement non partagé étant souvent le fruit d’une interaction gène-environnement).

Comme le souligne Loehlin, ce n’est pas vrai pour tous les traits (des travaux ont montré que la disposition à l’autonomie, par exemple, possède une composante familiale assez forte même à la fin de l’adolescence, de l’ordre de 0,48 pour c^2). Mais surtout, cela ne signifie pas que les familles n’ont aucune importance : elles sont bien sûr indispensables à un développement de l’enfant, et la valeur de c^2 est d’ailleurs plus élevée aux jeunes âges. Quand on examine des enfants de 5 ans, leur environnement familial pèse lourd dans les différences. Mais ce sera de moins en moins vrai au cours du développement, à 10 ans, 15 ans et 20 ans. Si les familles sont importantes, elles ne semblent donc pas pour autant déterminantes dans la construction des différences entre individus. Ces dernières proviennent plutôt des gènes et différents rapports gènes-environnements (interaction de nature passive, active ou réactive, selon que les gènes se confondent avec l’environnement – des parents névrosés produisent un cadre de vie névrosé et transmettent en même temps les gènes de leur névrose -, réagissent à l’environnement – un enfant prédisposé à la timidité et moqué par ses camarades se rétracte sur sa timidité -, ou produisent l’environnenment – un enfant prédisposé à l’intelligence et à l’introversion ira plus facilement dans une bibliothèque que sur le terrain de sport, dans sa chambre pour travailler que dans la rue pour jouer, etc.). Dans la dernière partie de son papier, Loehlin propose neuf pistes de travail pour améliorer la précision des études de génétique du comportement sur ces différents points.

La conclusion provisoire que l’on peut en tirer de ces 30 ans d’analyse scientifique du comportement humain va à l’encontre de l’idée reçue (et encore souvent transmise) selon laquelle nous sommes essentiellement les produits des influences parentales : quand on regarde les différences psychologiques entre adultes, dans les populations occidentales, l’héritage génétique est important, les expériences personnelles aussi, mais le passé familial ne l’est guère. Et les travaux disponibles sur d’autres civilisations, asiatiques notamment, ne vont pas à l’encontre de cette observation pour le moment. A côté de cela, l’odeur d’une madeleine peut éveiller un immense flot de souvenirs lointains. Mais quand on ne prétend pas faire de la littérature et plutôt réfléchir sur les traits communs des humains, un regard sur les sciences permet de se détacher de certaines croyances et de se forger une image un peu moins fausse, à défaut d’être absolument vraie, des destinées de l’Homo sapiens.

(1) Cette plateforme ne permet pas de mettre les exposants des puissances, il faut bien sûr lire h,c et e au carré.

Référence :
Loehlin J. C. (2007), The strange case of c2 = 0: What does it imply for theories of behavioral development?, Res. Hum. Devel., 4, 151-162. (Merci à l’auteur de nous avoir transmis son papier).

Illustration : The Dining Room (2007), Richard Jackson (galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois)

16.4.08

L'homme est-il un nuage comme un autre ?

Quand un chercheur étudie les nuages, il le fait en connaissant les lois physiques générales expliquant l’existence des nuages comme du reste (conservation de l’énergie, de la quantité de mouvement, du moment angulaire, etc.) et en développant une physique particulière adaptée à la nébulosité (convection, condensation, nucléation, etc.). Il s’assure bien sûr de la cohérence et de l’intégration de l’ensemble, c’est-à-dire qu’il n’invente pas gratuitement des lois physiques ou chimiques incompatibles avec le reste du corpus scientifique. Et il cherche toujours les explications les plus simples, c’est-à-dire la modélisation du plus grand nombre d’effets par le plus petit nombre de causes.

Quand il s’agit d’étudier les hommes, on ne procède pas ainsi. Des tas d’intellectuels, experts, philosophes ou autres spécialistes en "-logues" énoncent des généralités sur tel ou tel phénomène humain – la société, l’esprit, le langage, l’intelligence, la violence, ce que vous voulez – sans rien connaître de ce que disent éventuellement les sciences de l’évolution et du développement sur ce phénomène, en posant donc qu’ils n’ont pas à faire l’effort de s’intégrer dans une vision d’ensemble cohérente dont chaque domaine spécialisé est compatible avec les autres, en présumant que la biologie et la psychologie sont finalement indifférentes aux faits sociaux, moraux, politiques ou autres. Ce schisme entre science de la nature et science de la culture date du XIXe siècle. Il a prospéré au XXe siècle. Mais il ne survivra pas au XXIe siècle.

15.4.08

Sur la Mutation (4) : l’homme, espèce métamorphique

L’expression mutant ou mutation provient des sciences de la vie, de la génétique en l’occurrence. Cette provenance n’est pas neutre. L’approche scientifique de l’homme et du vivant a en effet bouleversé notre représentation du monde depuis deux siècles, et elle continue de le faire. Non seulement elle débarrasse l’univers de l’hypothèse inutile d’un dieu créateur, mais elle déstabilise le rapport de l’homme à lui-même — les fameuses humiliations coperniciennes, darwiniennes, freudiennes, ayant détrôné la terre, l’homme, la conscience de leur place centrale dans nos représentations de nous-mêmes.

Ce que la science détruit méthodiquement sans en avoir toujours la conscience ni la volonté, c’est ainsi une certaine image de l’Homme à majuscule initiale, de l’Homme comme une essence stable, identique, générique, dont les propriétés seraient interchangeables d’un individu à l’autre, de l’Homme comme identité spirituelle substantiellement différente de ses propriétés matérielles. Un Homme qui, chez certains, avait pris la place laissée vacante par Dieu. La science caractérise bien sûr l’humanité comme une espèce, et donc l’humain comme présentant certains patterns communs de développement, de comportement ou de reproduction. Mais par la nature même de son travail intellectuel, la science ne s’arrête pas à cet en-commun. Au contraire, la démarche expérimentale exige de se concentrer sur toutes les différences observables, pour ensuite les modéliser, c’est-à-dire comprendre l’émergence et la persistance des différences observées dans un même champ d’étude. La science va donc s’intéresser aux variations des choses, des êtres et des relations. L’homme tel qu’il émerge après deux siècles de sciences de la vie n’a plus grand chose à voir avec l’Homme tel que l’avaient légué les philosophies et les religions. Le matérialisme a procédé à un lent travail de sape de l’idéalisme. Mais son message n’est pas encore entendu, ni sa portée comprise.

L’examen scientifique de l’homme dévoile donc la différence, la variation et la singularité. Que faut-il entendre par là ? D’abord, il a existé plusieurs espèces humaines, il en existera plusieurs – ou plus aucune, peut-être. Les paléo-anthropologues estiment que 6 à 8 espèces humaines ont émergé et disparu au cours des trois derniers millions d’années, dont trois auraient co-existé à une date relativement récente (voici 30 000 à 50 000 ans, Homo neandertalensis, Homo floresiensis, Homo sapiens). Seule Homo sapiens, la nôtre, a survécu. Cette nouvelle représentation géologique et biologique ne définit pas l’homme comme un état, mais comme un résultat provisoire, celui du processus d’hominisation que l’on caractérise par la variation progressive de certains traits : la taille du cerveau ou encéphalisation, la bipédie, la maîtrise de l’outil, le langage articulé. Toutes les espèces humaines, et avant elles les espèces pré-humaines nous séparant de l’ancêtre commun avec les bonobos et chimpanzés (6-8 millions d’années), se sont progressivement différenciées par des ajustements successifs, des variations locales, des petites propriétés ajoutées ou retirées à leur constitution biologique, notamment à leur cerveau.

Le phénomène n’est pas spécifique à l’homme : toute la vie obéit au principe darwinien d’évolution par mutation-sélection-reproduction. C’est ainsi que des formes unicellulaires baignant dans la soupe primitive de la vie terrestre ont donné la prodigieuse variété des formes vivantes que nous connaissons, plus prodigieuse encore si l’on additionne les formes ayant existé jadis, mais ayant fini par s’éteindre faute de descendance. La vie se déploie comme un processus ouvert de différenciation et de complexification, avec au départ une réplication associée à un algorithme simple d’essai et d’erreur : une petite différence génétique produit une petite différence phénotypique, laquelle est conservée ou rejetée par la sélection. La mutation aléatoire change un détail, ce détail change l’existence, s’il la change dans un sens neutre ou positif pour l’organisme, le détail sera préservé et répliqué, s’il la change dans un sens négatif, le détail sera supprimé et l’organisme avec lui. Le positif ou le négatif en question ne sont pas des jugements de valeur, mais des observations de fait : ce qui favorise ou défavorise la croissance et la réplication d’un organisme, ce qui lui permet de mieux profiter des ressources, de mieux utiliser l’énergie, de mieux échapper aux prédateurs, de mieux traiter l’information, de mieux trouver un partenaire (pour les espèces sexuées) ou un hôte (pour les parasites). La reproduction différentielle des organismes est la sanction ultime, c’est-à-dire la réplication plus ou moins efficace d’un individu par rapport à ses congénères. Mais surtout la réplication de ses gènes puisqu’ils sont la seule chose qui se transmet réellement, matériellement, entre les générations. Un trait ou un comportement n’impliquant pas à un degré ou à un autre les gènes échappe à l’évolution par sélection naturelle. De ce point de vue, le génome est le conservatoire de l’intelligence adaptative du vivant en général, de chaque espèce en particulier. L’accumulation au fil des générations de ces mutations concernant de petits détails différencie peu à peu les individus, les populations et les espèces, leur permet de se simplifier ou de se complexifier (en gagnant ou perdant certaines structures associées à certaines fonctions), les autorise à coloniser des milieux disponibles. Toute espèce, homme compris, se présente donc comme une vaste collection de mutants dont certains vont se reproduire, d’autres non. Et cette reproduction différentielle fera lentement muter l’espèce, ou la divisera en de nouvelles espèces.

Le constat d’une évolution biologique de l’homme et d’une pluralité récente d’espèces humaines est bien sûr aux antipodes de la Création biblique, plus généralement de toutes les croyances prémodernes présentant l’homme comme venu au monde d’un seul coup en sa forme actuelle. Même pour ceux qui ne partagent pas ces visions religieuses, il est encore difficile de s’imaginer l’homme comme un « work in progress ». Nous établissons nos représentations intuitives sur ce que nous observons au cours de notre existence, et nous n’intégrons pas le temps long de l’évolution. Il y a toutefois quelques indices nous aidant à représenter la variabilité humaine. Par exemple, la diversité ethnique. Tous les hommes actuels sont issus d’une petite population d’ancêtres communs ayant vécu en Afrique voici environ 300 000 ans. Ces ancêtres étaient par définition assez homogènes, semblables entre eux comme peut l’être telle ou telle tribu de chasseurs-cueilleurs actuels. Or, il n’échappe à personne aujourd’hui que des populations de Kungs, d’Inuits, de Scandinaves, de Hans et de Papous présentent des différences moyennes de taille, de pigmentation, de pilosité, de carrure, etc. L’isolement géographique, les barrières culturelles, l’assortative mating et l’endogamie ont suffi à faire varier rapidement le type commun originel. Mais cette diversité ethnique elle-même est peu de chose comparée à la diversité individuelle : au sein d’une même population, on constate des variations importantes dans tous les traits mesurables, qu’ils soient physiques ou psychologiques. On avait longtemps pensé que l’espèce Homo sapiens était restée génétiquement stable depuis son apparition en Afrique. Mais ce n’est pas le cas, et les travaux les plus récents de la biologie moléculaire indiquent que bon nombre de gènes humains ont connu une sélection positive (non-aléatoire), sélection qui s’est même accrue à mesure que l’on se rapproche du présent et qui a connu son intensité maximale dans les 15 000 dernières années. Cela signifie que nous n’avons probablement ni la même physiologie ni la même psychologie que nos lointains ancêtres ayant vécu dans la savane africaine.

Au sein de l’espèce à un moment donné — le moment Homo sapiens par exemple —, on trouve donc une infinie diversité de caractères répartie dans les individus et les populations. Cette diversité provient le plus basiquement des mutations, justement, c’est-à-dire des petits changements moléculaires affectant les briques élémentaires du vivant que sont les gènes, nichés dans les noyaux des cellules. Pour chacun des 25 000 gènes environ composant le génotype de n’importe quel Homo sapiens, il existe des formes différentes (allèles) issues des mutations anciennes ou nouvelles, accumulées dans le génome de l’espèce au cours de l’évolution. La combinatoire de ces petites différences constitue un générateur permanent de diversité. Elle explique (avec d’autres facteurs) pourquoi nous sommes différents, pourquoi nous sommes homme ou femme, petit ou grand, noir ou blanc, extraverti ou introverti, intelligent ou idiot, etc. Ces catégories elles-mêmes ne sont généralement pas des variations discontinues, mais continues. C’est-à-dire que l’on n’est pas ceci ou cela, mais plus ou moins ceci et cela (sauf le sexe, variation discontinue puisque l’on est soit homme soit femme, mais encore existe-t-il plusieurs manières de le définir au-delà de la morphologie fonctionnelle, c’est-à-dire que la sexuation moléculaire et comportementale est bien plus complexe que l’existence de chromosomes XX/XY ou d’appareils génitaux masculin/féminin.) La nature continue des variations se traduit par une distribution gaussienne : la fameuse courbe en cloche, avec la majorité de la population autour des valeurs moyennes, la minorité dans les valeurs extrêmes (par exemple pour la taille, 50% d’une population entre 1,65m et 1,75m, mais 2,5% en dessous d’1,50m et 2,5% au-dessus d’1,90m). Cela s’explique notamment parce que tous les traits complexes sont sous la dépendance de plusieurs gènes (donc, de leur variance additive et de leur interaction épistasique, faisant que les effets des gènes sur le phénotype s’additionnent ou se soustraient). Si l’on prend comme autre exemple la part biologique de l’intelligence (facteur g ou capacité cognitive générale), elle n’est pas déterminée par un gène, mais sans doute par plusieurs centaines. Ceux qui ont certaines combinaisons (rares) auront plus de probabilité d’avoir un QI supérieur à 120 ou inférieur à 80. La plupart se situeront entre ces deux valeurs, selon la courbe en cloche dessinant la distribution statistique de la plupart des variations continues.

Quand il est dit ici que les mutations génétiques expliquent la diversité humaine, il ne faut pas l’interpréter comme une réduction au gène : nous verrons par la suite que l’évolution biologique se double d’une évolution culturelle et que les deux travaillent ensemble. Le gène est simplement la première étape biologique, la plus élémentaire du point de vue de l’information, dans une longue série de bifurcations parmi les possibles. Les variations du génome se retrouvent aussi bien à d’autres niveaux, le transcriptome (ce par quoi les gènes s’expriment ou non), le protéome (le produit peptidique des gènes exprimés), le métabolome (l’organisation cellulaire / tissulaire d’un organisme), etc. Aucun trait complexe n’est entièrement produit par les gènes et son expression sera dépendante du milieu au sens large, le milieu interne comme le milieu externe de l’organisme. Inversement, aucun de ces traits complexes n’est indépendant des gènes et ne résulte du seul milieu. Vous pouvez posséder tous les gènes requis pour une grande taille et une brillante intelligence, mais avoir à l’âge adulte une taille moyenne et un QI médiocre si vous n’avez pas bénéficié de conditions favorables de nutrition et d’éducation. Cela, tout le monde en convient. Mais, vous pouvez avoir la meilleure alimentation et les meilleurs éducateurs du monde, vous ne deviendrez pas un grand joueur de basket ou un génial physicien si vous n’avez de prédispositions biologiques pour cela. Cela, peu de gens l’accepte. Pourtant, le déterminisme génétique des traits et comportements humains est une réalité, dont on mesure l’importance relative depuis plus d’un siècle, soit dans les populations par les études d’héritabilité (la part des gènes impliqué dans la variance interindividuelle de ces traits et comportements phénotypiques, c’est-à-dire plus simplement dans les différences que l’on observe entre individus) soit maintenant chez les individus par l’examen de leur hérédité personnelle (le génotypage individuel, rendu possible par les progrès de la bio-informatique et appelé à se généraliser à horizon de 10 ou 20 ans).

Bien que la pensée moderne se réclame du matérialisme, y compris biologique donc, elle a largement ignoré ou violemment nié cette réalité. Comme l’a souligné le psychologue Steven Pinker, les représentations dominantes de l’homme jusqu’au siècle dernier ont été celles d’une « page banche », d’un « bon sauvage » et d’un « fantôme dans la machine ».

La page blanche signifie que les Modernes envisageaient l’homme à sa naissance comme un organisme vide de toute détermination préalable : ce qui différenciait les hommes, c’était seulement l’influence de leur environnement. Tout comme la langue maternelle changeait si l’on plaçait l’enfant dans une famille étrangère, les aptitudes physiques et intellectuelles d’un individu dépendaient tout entière de son éducation. Lamarck donna une version scientifique de cette croyance, en parlant d’une hérédité des caractères acquis (le lamarckisme resta vivace jusqu’au XXe siècle, y compris sous la forme militante du lyssenkisme en Union soviétique). Le behaviorisme en donna une autre version plus tardive, dans le domaine psychologique, en posant l’esprit comme une « boîte noire » façonnée par les imputs du milieu extérieur. Aucune de ces idées n’a résisté à l’épreuve de la science, et il ne se trouve pas une semaine ou presque sans que l’on découvre des variations moléculaires associées à des variations physiques, pshychologiques ou comportementales.

Le bon sauvage est un dérivé moral et politique de la page blanche, popularisé par Rousseau, ayant eu une descendance dans certains secteurs de l’ethnologie et de l’anthropologie. Le bon sauvage repose sur l’idée que l’état de nature est différent de l’état de société et que l’évolution de la société a corrompu la nature humaine : les inégalités, les violences, les injustices résulteraient toutes de l’organisation socio-économique et politique des communautés humaines. Et les peuples les plus « primitifs » ignoreraient ces travers, en vivant au plus près de leur état de nature. Là encore, cette image idyllique d’un paradis sur Terre préservé des affres de l’évolution historique s’est effacée : les sociétés prémodernes, y compris les chasseurs-cueilleurs proches des conditions ancestrales de l’Homo sapiens, connaissent la hiérarchie et la violence. Tout comme celles des plus proches cousins de l’homme, les chimpanzés. L’homme est un primate social, c’est-à-dire que la distintion de l’état de nature et de l’état social est une fiction sans fondement empirique ni portée heuristique. L’observation des sociétés de primates non-humains montre que bien des contraintes de groupe exercées sur l’individu sont issues de cette nature sociale, indépendamment de sa « perversion » par telle ou telle idée ou pratique ultérieure.

Le fantôme dans la machine, enfin, exprime le dualisme corps-esprit qui sous-tend l’idée d’un pur libre-arbitre (esprit) régissant le jugement et le comportement (corps). Il s’agit là encore d’un dérivé de la page blanche, puisque l’idée du libre-arbitre est que nous sommes absolument maîtres de nos choix sans que rien ne préside à eux, du moins rien qui ne soit accessible et modifiable par la conscience, rien qui ne soit antérieur à nos expériences. Mais les neurosciences n’ont retrouvé nulle part dans le cerveau humain le petit homoncule imaginaire qui symbolisait ce libre-arbitre. L’esprit fait partie intégrante du corps, le système nerveux est relié aux autres systèmes régulateurs (immunitaire, endocrinien, etc.), le cerveau est une agrégation de modules plus ou moins spécialisés et progressivement modifiés au cours de l’évolution. La conscience, perçue comme le pinacle de l’humanité, ne représente qu’une activité cérébrale très minoritaire, l’essentiel de nos processus cognitifs étant inconscients. Et le cerveau naît lui aussi avec des prédispositions innées, qui ont besoin de l’expérience du monde pour se déployer, mais qui ne résultent pas que d’elle et qui les préconditionne.

Ces trois croyances modernes ont eu une importance capitale dans l’histoire de la pensée récente. Du point de vue politique, elles satisfaisaient aussi bien les conservateurs (pour qui l’homme est créé à l’image de dieu sans qu’il soit nécessaire d’examiner en détail la nature humaine, ni les hiérarchies humaines sur Terre) que les progressistes (pour qui la nature humaine n’était que le produit de sa culture). Mais surtout, alors que la dynamique moderne consiste à transformer la réalité selon les fins autonomes que les individus et les sociétés se donnent, ces croyances ont expulsé l’homme de la réalité modifiable : puisque la biologie n’avait aucune influence particulière sur des êtres substantiellement identiques à la naissance, l’effort devait seulement porter sur la société, le milieu, l’environnement. Aujourd’hui encore, il s’agit d’ailleurs de la vision dominante. Mais pour dominante qu’elle soit, cette vision est fausse. Le milieu explique bien sûr ce que chacun devient, mais il ne détient qu’une partie de l’histoire. L’autre partie, ce sont les modifications biologiques successives de notre espèce, une espèce en évolution permanente depuis des milliers de générations, une espèce métamorphique. Et une espèce qui vient tout juste de comprendre les bases de cette métamorphose en même temps que d’en maîtriser les outils.

Dans la suite de ce texte, j’aborderai l’autre versant du métamorphisme humain, plus fascinant encore : le monde de la culture, des idées et des pratiques, dont nous verrons qu’il n’a rien d’étranger au vivant, qu’il est au contraire imbriqué dans la nature même de notre cerveau et de l’évolution de notre espèce.

Illustrations : évolution randomisée de vies artificielles par Biomorph Viewer.

7 secondes d’inconscience… Le libre-arbitre au scanner

John-Dylan Haynes et ses collègues ont examiné en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) le cerveau de 14 volontaires prenant une décision simple (appuyer sur un bouton situé à gauche ou à droite). Les volontaires devaient signaler le moment où leur décision était faite, pendant que le scan examinait en détail la signature cérébrale de chaque processus de décision. Par la suite, les examinateurs ont été capables de prédire (grossièrement, 60% de réussite au lieu de 50% dus au seul hasard) le choix que ferait les volontaires sept secondes avant leur décision consciente. Ce qui suggère que l’essentiel de la formation d’un choix conscient se situe hors du domaine de la conscience. Dans les années 1980 et 1990, les travaux de Benjamin Libet avait déjà montré que plusieurs dixièmes de secondes séparent la perception cérébrale et la perception consciente d’un état cognitif ou sensitif. L’amélioration des moyens d’observation du cerveau depuis cette date semble donc considérablement élargir le délai.

Faut-il y voir une remise en cause du libre-arbitre ? Pas forcément, du moins pas la plus significative (il y a bien d’autres travaux sur les biais cognitifs non conscients affectant nos jugements). D’abord, il faudrait des analyses plus complètes et plus détaillées - on n’est pas très loin ici du pile ou face en terme d’efficacité prédictive -, par exemple analyser des cas où le sujet change consciemment de décision au dernier moment. Mais surtout, seule une vision naïve du libre-arbitre en fait une instance séparée des processus cérébraux, capable à tout moment de les modifier dans tel ou tel sens. Si le libre-arbitre existe, ce qui reste bien sûr à démontrer, cela concerne plutôt ce qui se passe après avoir appuyé sur le bouton, c’est-à-dire la manière dont un individu modifie progressivement ses choix futurs en fonction de ses choix passés.

Référence :
Soon C.S. et al. (2008), Unconscious determinants of free decisions in the human brain, Nature Neuroscience, online pub., doi:10.1038/nn.2112.

Illustration : ibid.

14.4.08

Individu, société, réseau

Dans le débat plus que centenaire sur l’individualisme, on oppose classiquement l’individu et la société. Mais quel que soit le rapport que l’on tente d’établir entre l’un et l’autre, il y a une évidente dissymétrie dans cet exercice : l’individu existe, pas la société. Ce que l’on appelle « société », c’est en réalité un enchevêtrement d’appartenances diverses, dont les fonctions et les relations ne sont pas les mêmes. Et il y a bien des manières de « faire société », rien ne démontre que « mes » sociétés sont les mêmes que les vôtres : si vous êtes mon voisin, nous partageons certainement l’obéissance à un Etat, probablement quelques règles basiques de comportement dans un espace public, mais rien ne dit qu’il existe d’autres intersections entre nos existences.

Le processus moderne d’individualisation résulte de la primauté de certaines formes de socialisation, et non pas d’un retrait de l’individu de la société, comme on se le représente encore trop souvent. Si l’on reprend la typologie proposée par Max Weber, il existe quatre formes de l’action : traditionnelle, affectuelle, rationnelle par valeur, rationnelle par finalité. Les trois dernières sont en progression constante par rapport à la première, et ce sont elles qui produisent l’individualisation : au lieu de recevoir et reproduire des habitudes (mode traditionnel), l’individu interagit avec d’autres par ses émotions (mode affectuel), ses convictions (mode rationnel par valeur) ou ses intérêts (mode rationnel par finalité). Comme les individus divergent spontanément par ces émotions, valeurs ou intérêts, soit parce qu'ils ne les éprouvent pas de la même manière, soit parce qu'ils ne les placent pas dans les mêmes objets, ils n’ont pas de raison particulière d’aller au-delà d’un minimum social commun, souvent perçu de manière purement fonctionnelle ou instrumentale, leur socialisation maximale étant réservée à des groupes divers exprimant et renforçant tel ou tel aspect de leur identité.

Toute adhésion à un collectif passe alors par une négociation de ces penchants individuels, c’est-à-dire qu’aucun collectif ne peut prétendre s’imposer à l’individu s’il ne se montre séduisant (ordre affectuel), convaincant (ordre rationnel par valeur) ou intéressant (ordre rationnel par finalité). Et dans cette dernière phrase, le fait de « se montrer » a bien sûr son importance, car les représentations colectives sont elles-mêmes devenues divergentes et concurrentes à mesure que les outils d’information et de communication se développaient et façonnaient les mentalités individuelles.

L’impact à venir de l’Internet résidera dans cette mutation, sélection et adaptation permanentes des formes de socialisation. Le réseau global n’est pas simplement un média parmi d’autres, encore moins un hypermaché : en connectant les personnes sans passer par d’autres médiations que lui-même, il devient le nouveau terrain de convergence et de compétition des collectifs en vue d’agréger les individus, la porte d’accès à toutes les expériences en cours dans le monde, la matrice d’attraction-répulsion exprimant les identités et produisant les différences, la zone de libre-échange des émotions, des convictions et des intérêts, la couveuse de tous les projets formés par et pour les individus.

Illustration : Dancing in Peckham (1994), Gillian Wearing.

Francoscopie de la défiance

Voici un enième petit livre se penchant sur le « malaise français », mais de manière amusante. Les auteurs rassemblent en effet toutes sortes de données statistiques, notamment celles issues des grandes enquêtes internationales sur les comportements, attitudes et convictions prévalant au sein des différentes nations (World Values Survey, General Social Survey). Il en ressort que parmi la trentaine de pays étudiés, la France figure toujours en très mauvaise place (dans les cinq dernières) lorsqu’il est question de confiance. Ainsi, par rapport aux autres pays analysés, les Français ne se font pas tellement confiance entre eux, n’ont pas confiance dans leurs partis, leurs syndicats, leur justice ou leur Parlement, trouvent plutôt normal de recevoir des aides publiques même si elles ne sont pas dues, sont moins choqués que d’autres par la pratique de la corruption, ont des diplomates plutôt indifférents aux règles de stationnement autour leurs ambassades, ont des entreprises perçues par leurs partenaires étrangers comme fonctionnant assez facilement au pot-de-vin, etc. Tout cela est parfaitement chiffré, remarquablement convergent, incontestablement affligeant (enfin, ce dernier constat est un jugement de valeur, il y aura toujours des chauvins de droite ou de gauche pour se dire que nous les Français sommes décidément des gens exceptionnels et que le monde entier nous envie depuis Bouvard et Pécuchet). On trouve aussi des études plus cocasses, dont une consistant à perdre volontairement 20 portefeuilles dans différentes capitales, avec dans le portefeuille toutes les données nécessaires sur le propriétaire ou le service des objets trouvés. Vous constaterez qu’il vaut mieux prendre soin de ses affaires à Paris…

Les auteurs suggèrent que cette « société de défiance » provient du poids de l’Etat-providence depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais surtout de la convergence de l’étatisme et du corporatisme : au lieu de faire un Etat-providence égalitaire sur le modèle scandinave, les Français ont multiplié des régimes spéciaux, des passe-droits sociaux, des avantages fiscaux, bref un système lourd et incompréhensible, flattant la division, favorisant la magouille et décourageant le dialogue. On peut néanmoins penser que ce n’est pas la seule raison. Il est frappant de constater que les pays nordiques, germaniques et anglo-saxons arrivent régulièrement en tête en terme de confiance, quel que soit leur régime d’Etat-providence, et aussi que les petits pays s’en sortent bien mieux que les grands. Quant à la place centrale de l’Etat dans la construction de la société française, on sait depuis Tocqueville qu’elle date de la monarchie et qu’elle a franchi les siècles comme les régimes sans trop de difficulté. Un certain candidat avait promis la « rupture » de ce système, mais personne n’y croit évidemment, pas même ceux qui font encore semblant de penser qu’il est « ultralibéral »…

Référence :
Algan Y., P. Cahuc (2008), La société de défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit, Paris, Rue d’Ulm.

Ordres de grandeur

Pendant 2 millions d’années, l’information s’est diffusée à la vitesse d’un homme à pied. Pendant 6000 ans, à la vitesse d’un homme à cheval. Aujourd’hui, à la vitesse de la lumière. Le XVIIIe siècle nous paraîtra bientôt plus proche de la préhistoire que de notre époque.

13.4.08

Notes sur la société de contrôle

La société de contrôle est un concept lancé par le philosophe Gilles Deleuze au début des années 1990 (voir ici et ici). C’est aussi une expression par laquelle on désigne les différents systèmes socio-techniques de surveillance des comportements individuels et collectifs : par exemple, les mouchards informatiques traçant les visites des internautes, les fichiers informatiques qualifiant les consommateurs et leurs goûts, les puces RFID porteuses de codes d’identification, les éléments biométriques des papiers d’identité, les fichiers génétiques de délinquants ou de malades, les relevés des contacts et communications sur téléphonie mobile, les caméras de vidéosurveillance, les prises de vue permanente des satellites géostationnaires, etc. Ce thème connaît aujourd’hui une certaine fortune : les uns s’alarment des empiétements croissants du pouvoir sur les libertés individuelles ; les autres alimentent à nouveaux frais une posture technophobe et anticapitaliste.

Gilles Deleuze s’intéressait, à la suite de Michel Foucault, aux formes de la domination dans les régimes modernes. Foucault a décrit les sociétés disciplinaires, mises en place au XVIIIe siècle et actives jusqu’au milieu du XXe siècle. Leur modèle est celui d’une succession de milieux clos organisant le parcours de l’individu : famille, école, caserne, usine et, si nécessaire, hôpital, asile ou prison : « concentrer, répartir dans l’espace, ordonner dans le temps, composer dans l’espace-temps une force productive dont l’effet doit être supérieur à la somme des forces élémentaires ». Pour Deleuze, nous vivons depuis les années 1960 la crise généralisée de ces milieux d’enfermement. Pour désigner ce qui les remplace, il emprunte à William Burroughs le mot de « contrôle ». Les sociétés de contrôle fonctionnent en langage numérique plutôt qu’analogique, elles produisent des modulations plutôt que des moules, elles demandent des mots de passe plutôt que lancer des mots d’ordre, elles placent l’individu en situation de formation permanente et continue au lieu de fixations successives, elles fracturent cet individu lui-même en « dividus » (fragments observables, exploitables ou réformables) et les masses en échantillons, segments (de marché) ou banques (de données), elle endette les personnes plutôt que les enfermer. Chaque type de société a sa technologie dominante, machines mécaniques (leviers-poulies-horloges) pour les sociétés de souveraineté, machines énergétiques pour les sociétés de discipline, machines informatiques pour les sociétés de contrôle. Lorsqu’il décrit cet ensemble, Deleuze y voit essentiellement une métamorphose du capitalisme, et pose qu’il ne conçoit pas de philosophie politique contemporaine autre que fondée sur l’analyse de ce capitalisme.

Quelques remarques sur ce concept de société de contrôle.

Le principe du contrôle est déjà omniprésent dans les sociétés prémodernes. Quiconque a vécu dans une campagne (une vraie campagne, pas une zone verte aménagée pour néo-ruraux) sait fort bien que les faits et gestes des uns et des autres y sont très libres, mais en même temps très contrôlés, c’est-à-dire que chacun surveille tout le monde et inversement, que les régularités comportementales s’y établissent inexorablement et que les irrégularités y sont signalées, commentées, colportées rapidement. Les rares fois où le gendarme vient, il sait où aller. Les témoignages de l’anthropologie et de l’ethnologie révèlent qu’il en va exactement de même, en plus accentué, dans les villages ou tribus des sociétés de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs-éleveurs. Là, chaque individu ou chaque clan possède un répertoire étonnement vaste de parentés, de loyautés, de réciprocité, un système complexe de dettes, remontant parfois à plusieurs générations. Non seulement tout le monde s’observe dans un périmètre restreint et au sein d’un ensemble restreint, non seulement le commérage (gossip) est l’activité principale des journées, mais il pèse sur l’ensemble le poids encore vivant des observations et des discussions antérieures, le contrôle des générations passées s’ajoutant à celui des individus présents. Et l’on pourrait aller au-delà de l’humain, sur le terrain des primatologues décrivant les codifications étroites de nos cousins bonobos et chimpanzés dans leur horde. Le simple fait que nous ayons une telle capacité d’interprétation des expressions faciales, en dehors de tout comportement verbal, indique combien l’observation de l’autre en vue de sa prévisibilité (ou de sa manipulabilité) est ancrée dans notre comportement d’espèce, partagé avec d’autres animaux comme l’avait noté Darwin.

Se contenter d’opposer sociétés disciplinaires modernes et sociétés de contrôle hypermodernes sans la profondeur requise, sans la vue surplombante du comportement humain dans l’ensemble de son évolution, c’est s’exposer à des erreurs ou à des contresens sur l’originalité de notre situation. En même temps, les différences entre les sociétés de contrôle prémodernes et les sociétés de contrôle hypermodernes sont tangibles, à mon avis plus intéressantes à observer que la transition moderne depuis le disciplinaire.

Première différence : la technologie. Le contrôle prémoderne est le fait de l’humain, du langage articulé, des rites et des codes ; le contrôle hypermoderne est le fait des machines, de leur langage numérique, des banques de données et des points ou nœuds d’enregistrement. Inutile d’y revenir en détail, sauf pour signaler que l’on conserve la possibilité de modifier les informations au sein des machines (en les reprogrammant, en les effaçant, en les travestissant), ce qu’incarne la figure technopolitique du hacker (ou la figure déjà mythologique de Neo dans Matrix).

Deuxième différence : l’espace. Dans une société prémoderne, il y avait toujours la possibilité d’une fuite, d’un exil, d’un espace vierge, d’un en-dehors. Peut-être la lente dispersion humaine ayant abouti à la colonisation de la Terre est-elle née en partie de cela, quoique cette hypothèse soit peu probable (pour des raisons de taille critique d’un pool reproductif). Dans les sociétés hypermodernes, la totalité de l’espace est déjà quadrillée du dessus (par les satellites), elle le sera bientôt du dedans (par les nanopuces), les zones vierges sont en tout état de cause de plus en plus rares, et d’ailleurs souvent interdites pour cause de protection d’un environnement non humain. La terraformation de nouvelles planètes est la seule ligne de fuite radicale, et c’est ainsi qu’elle apparaît parfois dans l’imaginaire de la science-fiction.

Troisième différence : la profondeur. Le contrôle des sociétés prémodernes concernait les faits et les gestes, l’extérieur pourrait-on dire, la face sociale de l’individu, son expression ou son phénotype. Le contrôle des sociétés hypermodernes en est pour l’instant au même point (malgré la sophistication formelle), mais le fait est que nous nous donnons les moyens de progresser vers l’en-dedans, vers l’intime et vers l’interne, c’est-à-dire vers l’agencement des gènes produisant les corps et l’agencement des neurones produisant les pensées. Nous n’en sommes pas loin pour les gènes (le génotypage individuel sera une réalité de masse dans les 20 ans à venir, la manipulation de ces gènes ou de leurs produits viendra plus tard), encore très loin pour les neurones (l’observation du cerveau in vivo est grossière, coûteuse, malhabile et donne finalement très peu d’informations pour le moment, du moins au-delà de quelques analyses précises des neurosciences).

Mais le problème le plus intéressant est celui du pouvoir. Car justement, le contrôle en soi n’a rien d’inédit dans l’évolution humaine. Et la coupure opérée par Foucault-Deleuze en pleine modernité n’est pas toujours si évidente. Hobbes (en société de souveraineté, donc, bien avant la discipline et le contrôle) décrivait déjà l’abdication de la liberté individuelle face au pouvoir absolu garantissant la sécurité par un contrôle total des uns et des autres. La volonté de contrôle s’enracine aussi bien dans les peurs de chaque individu et le besoin de conjurer cette peur dans la régularité, la normalité, la prévisibilité : les mêmes qui se plaignent d’une société de contrôle sont souvent terrifiés à l’idée d’individus hors contrôle, selon cette logique hobbesienne bien connue (mieux vaut peut-être un Léviathan faisant de nous des moutons tranquilles qu’un état de pure liberté laissant s’exprimer les loups en nous). L’État disciplinaire a tout aussi bien développé le contrôle depuis un siècle, en créant la biométrie dès le XIXe siècle, en imposant les papiers d’identité ou le numéro de sécurité sociale, en développant le panoptisme typique du contrôle plutôt que de la discipline, etc. toutes choses montrant que les césures trop nettes en âges historiques sont parfois trompeuses et demandent au moins à être affinées.

La question que l’on doit se poser est : « qui contrôle et pour quoi ? », c’est-à-dire « qui possède le pouvoir de contrôler et dans quelles fins utilise-t-il ou peut-il utiliser son pouvoir de contrôle sur les individus ? ». Et dans la réponse à ces questions, il faut garder le sens de la mesure. Le pouvoir disciplinaire dans sa forme extrême, c’était un fonctionnaire nazi ou communiste qui venait au petit matin pour vous torturer dans une prison ou vous déporter dans un camp de concentration. C’est sans commune mesure avec un responsable marketing qui essaie de connaître votre marque de tennis préférée ou un employé de mairie qui vous demande une photo pour un papier officiel. On peut et on doit envisager que la société de contrôle évolue un jour vers un équivalent de souffrance, de violence ou de coercition, mais le poser comme inéluctable, a fortiori comme déjà présent est absurde ou obscène.

Autre point : la question du contrôle et du pouvoir se pose depuis l’individu, et le fait même de la poser est une consécration (parfois tardive) de l’individualisme. Qu’une société produise le contrôle d’elle-même ne choque personne, puisque la nature même du lien social est celle d’un contrôle des autres sur soi et de soi sur les autres (la polysémie du mot « lien » le rappelle, lier c’est aussi bien rapprocher que contraindre, associer qu’emprisonner, etc.). La société de contrôle contemporaine fait peur parce qu’elle empiète sur la vie privée des individus, parce qu’elle limite ou cadre la liberté individuelle d’agir et de penser, parce qu’elle donne à un pouvoir potentiellement nuisible des informations nombreuses et précises sur un individu potentiellement isolé.

Revenons sur nos comparaisons. Les sociétés prémodernes étaient des sociétés sans État (Pierre Clastres), dominées, ordonnées et traversées par la religion (Marcel Gauchet), souvent très égalitaires dans le comportement interne du groupe, notamment pour le partage des biens (Christopher Boesch), mais parfois très violentes dans les rapports intergroupes (Napoléon Chagnon). La question du pouvoir s’y pose surtout en terme de cohésion et de réplication du groupe, et de reproduction à l’identique.

Le cas de figure est très différent dans les sociétés modernes, où la phase initiale de développement des sociétés de contrôle se fait dans un monde en voie de sortie de la religion, inégalitaire en statuts et en biens, composé d’une multitude hétérogène, orienté vers l’innovation plutôt que la réplication, ayant développé toutes sortes d’institutions, un monde qui est donc saturé de pouvoirs dont au moins trois surnagent : le pouvoir politique, le pouvoir économique et le pouvoir médiatique. Chacun d’entre eux développe des systèmes de contrôle appropriés à leurs fins : gérer les informations en vue de pacifier les masses, de garantir la qualité biomédicale du parc humain et la qualité physico-chimique de son milieu, d’éduquer, surveiller et punir les individus (États ou coalition d’États), gérer les informations en vue de renforcer l’efficacité des producteurs, la dépense des consommateurs et la profitabilité de l’activité (entreprises), gérer les informations en vue de faire ou défaire les réputations, de cadrer les représentations, de construire les mentalités (médias). Comme cet ensemble s’inscrit dans un monde capitaliste, la logique économique prévaut, c’est-à-dire que le pouvoir d’un acteur est proportionné à sa puissance économique, que les pouvoirs économiques se développent en privatisant certaines prérogatives des pouvoirs politiques ou en englobant les pouvoirs médiatiques, et que l’activité principale de l’individu est finalement envisagée sous son angle économique de production et de consommation.

Pour conclure rapidement, quelques points de synthèse et discussion :

- toute société est par nature une société de contrôle ;

- la société contemporaine diverge principalement des précédentes par les moyens techniques du contrôle et les fins pratiques de ce contrôle ;

- toute critique de la société de contrôle qui défendrait par ailleurs une extension des prérogatives de la société sur celles de l’individu serait une contradiction logique ;

- la question n’est pas tant la société de contrôle que le pouvoir de contrôle ;

- le pouvoir de contrôle est toujours une menace pour l’individu et la seule réponse possible des individus, c’est comme toujours la défense ou l’affirmation collective de leurs droits fondamentaux (vie privée, réunion, opinion, circulation) partout où les contrôles menacent de les nier ;

- les droits fondamentaux des individus incluent des possibilités d’auto-organisation de l’existence en dehors des logiques dominantes de production-consommation. Ce n’est pas vraiment un droit, mais une liberté concrète que les individus (im)posent s’ils le désirent ;

- les outils mis en place par la société de contrôle peuvent produire la domination ou l’émancipation, l’homogénéisation ou la différenciation, l’expropriation ou l’appropriation, etc. Une critique de ces outils comme essentiellement ou ontologiquement mauvais n’a guère de sens. Une des caractéristiques de ces outils est qu’ils peuvent être plus facilement que d’autres réappropriés par les individus et les collectifs d’individus (logiciels libres, protocoles d’anonymisation, etc.) ;

- le pouvoir de contrôle est d’autant plus menaçant qu’il est concentré (ou monopolistique) et la division permanente des pouvoirs reste la meilleure garantie de leur innocuité relative.


Illustrations : Dislocation of Intimacy, 1998, Ken Goldberg.

12.4.08

Des coeurs simples

Que cherche la majorité des Homo sapiens, finalement ? Des choses simples, ne pas souffrir, vivre longtemps et en bonne santé, être heureux, trouver l’âme sœur, avoir des enfants beaux et intelligents… Tout cela est humain, très humain, trop humain diront certains. Si les technosciences appliquées au vivant et à l’esprit ont un si grand avenir, c’est simplement qu’elles apportent de nouvelles réponses à ces vieilles requêtes. Elles promettent de chasser la douleur, de soigner les maladies, de repousser les limites de la longévité, de rapprocher les humains pour qu’ils trouvent leurs partenaires, de modifier les humeurs, de donner à sa descendance le maximum d’atouts dès la conception. Tout cela est banal au fond. Ce qui change : auparavant, seuls des discours en forme de sagesses pratiques nous aidaient à satisfaire nos requêtes, ou plus souvent nous consolaient de ne pas pouvoir les satisfaire. La technoscience préfère les actes aux discours, et plutôt que consoler de la fatalité, elle la combat.

Neurostimulation : les chercheurs votent pour

La revue Nature a réalisé un sondage auprès de ses lecteurs (scientifiques pour la plupart) pour savoir s’ils utilisaient des médicaments afin de stimuler leurs fonctions intellectuelles ou de modifier leur humeur. Trois molécules étaient concernées à titre principal : le méthylphénidate (Ritaline), un stimulant proche des amphétamines, normalement destiné au trouble hyperactif avec déficit de l’attention, mais détourné dans les campus pour aider les étudiants dans leurs révisions ; le modafinil (Provigil), une molécule prescrite pour les troubles du sommeil (narcolepsie), mais qui est utilisée pour combattre la fatigue et fixer l’attention ; le propanolol (bêtabloquant), qui traite l’arythmie cardiaque en première intention mais possède un effet anti-anxieux. Résultat : 20 % des sondés ont admis avoir utilisé un de ces médicaments (ou des équivalents) en dehors de ses fins médicales, dans le but de stimuler attention, concentration ou mémoire. Parmi eux, le méthylphénidate reste le plus populaire avec 62 % des usages (44 % pour le modafinil et 15 % pour le propanolol). Mais surtout, 80 % des lecteurs estiment que l’usage de telles molécules neurostimulantes devrait être libre, et 69 % sont prêts à accepter des effets secondaires légers si la modification cognitive attendue est bien au rendez-vous.

Il est peu probable que cette quête de la neurostimulation reste cantonnée aux étudiants et aux chercheurs (ou à certains milieux comme la mode, le show biz et le clubbing en général, où circulent des drogues nettement plus dures et moins légales). D’abord parce que nos sociétés sont de plus en plus complexes et nos économies de plus en plus cognitives, ce qui crée une pression de sélection sur les capacités mentales, ainsi qu’un stress cérébral soutenu. Ensuite parce qu’un nombre croissant d’individus considèrent comme légitime d’améliorer le fonctionnement de son cerveau sans fin médicale particulière, comme c’est déjà le cas pour le reste du corps avec l’usage de produits cosmétiques ou de modifications esthétiques (voir par exemple Anjan Chatterjee 2007 sur l’avenir de la « neurologie cosmétique » et de la « chirurgie neurologique », texte disponible sur sa page). Les esprits chagrins diront que cette course à la neurostimulation ne mène à rien, que changer sa personnalité n’est pas moral, que les inégalités cognitives vont se creuser… mais aucune de ces objections n’est vraiment tenable dans une démocratie fondée sur le pluralisme éthique et le respect des choix individuels tant qu’ils ne nuisent pas autrui. La neurostimulation a de l’avenir.

Références :
Chatterjee A. (2007), Cosmetic neurology and cosmetic surgery: parallels, predictions, and challenges, Camb Q Healthc Ethics, 16, 2, 129-37.
Maher B. (2008), Poll results: look who's doping, Nature, 452, 674-675.

Darwin au salon : trois moyens de plaire en société

Séduire les autres, c’est agréable et cela peut toujours être utile. Voici quelques moyens efficaces issus de la psychologie évolutionniste.

Méthode 1 : le catastrophisme préventif. Nos ancêtres vivaient dans un environnement dangereux (nous aussi parfois) et ils avaient tout intérêt à prêter garde aux informations relatives à des menaces. Il en résulte que notre cerveau est câblé pour accorder une valeur particulière aux mauvaises nouvelles – d’ailleurs, on ne voit qu’elles dans les médias. Donc, n’hésitez pas : parlez du réchauffement climatique, des virus émergents, des pollutions invisibles, de la couche d’ozone, du terrorisme bactériologique, des armes secrètes d’un ennemi des Etats-Unis… même si vous n’y connaissez rien.

Méthode 2 : l’altruisme hyperbolique. On sait que l’homme est une espèce sociale, capable d’égoïsme mais aussi d’altruisme, allant jusqu’au sacrifice. Plusieurs hypothèses tentent d’expliquer cela, l’une d’elles suggérant que les individus très altruistes sont des partenaires sexuels intéressants : pour être altruiste, il faut en avoir les moyens (matériels ou psychologiques), ce qui indique un bon parti. Quoi qu’il en soit, libérez-vous : même si en l’occurrence vous n’en avez pas les moyens (ni même l’envie), clamez que vous voulez sauver l’Afrique de la famine, arracher les pauvres de la misère, sortir les vieux de la solitude, soigner les malades incurables, empêcher les tsunamis et les tremblements de terre.

Méthode 3 : le biophilie universelle. L’histoire nous a rassemblés dans les villes, mais presque toute notre évolution s’est faite dans la nature. Les humains en ont conservé un attrait pour la vie naturelle, une préférence pour tout environnement (ville ou intérieur) présentant au moins quelques éléments vivants (des plantes, des animaux domestiques), une sensibilité aux animaux, au moins ceux qui ne sont pas trop éloignés de notre rameau évolutif (mammifères). On a appelé cet instinct la biophilie. Sautez sur l’occasion : parlez avec tendresse (mais pas trop) de votre chien ou de votre chat, évoquez le bon temps où l’on vivait en harmonie avec notre environnement, montrez votre détresse face aux espèces en péril, parlez les yeux au ciel de vos randonnées en pleine nature ou de votre maison à la campagne.

Avec ces trois premières méthodes (il y en a d’autres), vous pouvez bien sûr obtenir des combinaisons optimales. Par exemple, faire une longue tirade sur le réchauffement climatique menaçant les espèces fragiles et les pays en développement vous garantit le jackpot. Pensez cependant à ne pas trop vous emporter (la gentillesse est très appréciée) et à rester spirituel (l'intelligence est très recherchée). Certes, les penchants de l’esprit humain produisent parfois des idées reçues, et aussi des croyances idiotes. Mais qu’importe après tout, vive le lien social !

11.4.08

Marx le proto-Mutant

Marx fut un observateur lucide du capitalisme de son temps, de la naissance et de l'importance de la société industrielle en général. Cet extrait des Manuscrits de 1844 montre qu’il entrevoyait également la destinée des sciences de la nature à devenir science de l’homme, dans un processus croisé de naturalisation de l’homme et d’humanisation de la nature. Quel dommage qu’il ait raté en 1859 son rendez-vous avec Darwin… Quant au marxisme historique et subséquent, il s’est montré incapable de produire la fusion annoncée, qui se réalise finalement sous les auspices du capitalisme. La convergence de la technoscience et de la vie apparaît ainsi comme l'orientation destinale d'une époque, indifférente en son chemin aux régimes et aux idéologies qui la portent.

« Les sciences de la nature ont déployé une énorme activité et ont fait leur un matériel qui va grandissant. Cependant, la philosophie leur est restée tout aussi étrangère qu'elles sont restées étrangères à la philosophie. Leur union momentanée n'était qu'une illusion de l'imagination. La volonté était là, mais les capacités manquaient. Les historiens eux-mêmes ne se réfèrent aux sciences de la nature qu'en passant, comme à un moment du développement des lumières, d'utilité, qu'illustrent quelques grandes découvertes. Mais par le moyen de l'industrie, les sciences de la nature sont intervenues d'autant plus pratiquement dans la vie humaine et l'ont transformée et ont préparé l'émancipation humaine, bien qu'elles aient dû parachever directement la déshumanisation. L'industrie est le rapport historique réel de la nature, et par suite des sciences de la nature, avec l'homme; si donc on la saisit comme une révélation exotérique des forces essentielles de l'homme, on comprend aussi l'essence humaine de la nature ou l'essence naturelle de l'homme ; en conséquence les sciences de la nature perdront leur orientation abstraitement matérielle ou plutôt idéaliste et deviendront la base de la science humaine, comme elles sont déjà devenues - quoique sous une forme aliénée - la base de la vie réellement humaine; dire qu'il y a une base pour la vie et une autre pour la science est de prime abord un mensonge.
Le monde sensible (cf. Feuerbach) doit être la base de toute science. Ce n'est que s'il part de celle-ci sous la double forme et de la conscience sens–ible et du besoin concret - donc si la science part de la nature - qu'elle est science réelle, L'histoire entière a servi à préparer (à développer). la transformation de “ l'homme ” en objet de la conscience sensible et du besoin de « l'homme en tant qu'homme » en besoin [naturel concret]. L'histoire elle-même est une partie réelle de l'histoire de la nature, de la transformation de la nature en homme. Les sciences de la nature comprendront plus tard aussi bien la science de l'homme, que la science de l'homme englobera les sciences de la nature : il y aura une seule science. »
Karl Marx, Manuscrits de 1884.

Darwin sur une puce

Comment mettre à profit le principe darwinien de mutation-sélection en laboratoire ? Brian M. Paegel et Gerald F. Joyce (Université de Californie, La Jolla) ont utilisé des enzymes ARN de la classe des ligases, ainsi nommées car elles ont la capacité de lier entre elles deux autres molécules (liaisons hydroxyle et ATP). Ces enzymes ont été baignées dans une culture moléculaire (elle aussi composer d’ARN, mais d’une autre classe), qu’elles devaient donc lier. Lorsque l’enzyme parvenait à effectuer cette liaison, elle se trouvait dupliquée par deux protéines situées sur l’ARN cible. Mais, pour créer une pression de sélection, la puce diminuait progressivement le volume total d’ARN dans la solution, de sorte que seules les enzymes les plus efficaces à effectuer leur liaison étaient encore répliquées. Au bout d’un moment, l’ensemble se trouvait aspiré et repartait dans une nouvelle solution pour un nouveau cycle de dilution / sélection. Après 70 heures et plusieurs millions de réplications, les enzymes ARN obtenues se trouvaient 90 fois plus efficaces dans leur rôle de ligases que celles utilisées du début de l’expérience. Outre que ce genre de technique permet de mettre au point des molécules de plus en plus efficaces dans le rôle qu’on leur assigne, elle démontre in vitro les mécanismes darwiniens à l’œuvre dans le vivant depuis quelques milliards d’années.

Référence :
Paegel B.M., G.F. Joyce (2008), Darwinian evolution on a chip, PLoS Biol, 6, 4, e85 doi:10.1371/journal.pbio.0060085

Illustration : fonctionnement du circuit microfluidique (ibid.).

10.4.08

De la construction du genre chez le singe rhésus

Chaque année, au moment de Noël, la section féministe de l’association Mix-Cité fait des descentes dans les grands magasins pour mettre en garde les parents sur la nature sexuée des jouets. Voyez-vous, acheter des poupées pour sa fille et des soldats pour son fils les inscrit à tout jamais dans un genre socialement déterminé.

En décembre prochain, Mix-Cité devra aussi manifester dans les zoos.

Une équipe dirigée par le psychologue Kim Wallen (Centre Yerkes de recherche sur le primate, Atlanta) vient en effet de tester les préférences des jeunes singes rhésus, âgés de 1 à 4 ans, accompagnés d’adultes plus âgés. Dans une cage, les chercheurs ont disposé deux types de jouets, certains en acier (type voitures ou wagonnets), d’autres en peluche (type poupées). Ils ont ensuite filmé les comportements des singes, puis décomposé le temps passé avec chaque type de jouet. Résultat : les mâles ont montré une préférence pour les jouets en acier, les femelles ont joué indifféremment avec les deux catégories.

Une étude ne fait pas le printemps direz-vous (ni même le Noël féministe), et vous aurez raison. Mais le travail des primatologues de Yerkes n’est pas isolé. En 2002, Gerianne M. Alexander et Melissa Hinesa avaient abouti au même résultat chez le singe vervet (cercopithèque) : le temps passé par les mâles avec des ballons et des voitures était plus important que celui des femelles ; et inversement pour les poupées et les pots (voir aussi Alexander 2003).

La suite à venir : babouins, chimpanzés, bonobos et gorilles auront-ils besoin de Mix-Cité pour les aider à déconstruire l’assignation des rôles sociosexuels ?

Références :
Alexander G.M., M Hinesa (2002), Sex differences in response to children's toys in nonhuman primates (Cercopithecus aethiops sabaeus), Evolution and Human Behavior, 23, 6, 467-479.
Alexander, G.M. (2003), An evolutionary perspective of sex-typed toy preferences: pink, blue, and the brain, Archives of Sexual Behavior, 32, 7-17.
Hassett J.M. et al. (2008), Sex differences in rhesus monkey toy preferences parallel those of children, Hormones and Behavior, online pub., doi:10.1016/j.yhbeh.2008.03.008

Illustration : extrait de vidéo New Scientist. On peut la consulter ici.

Nr-CAM, un gène impliqué dans l’impulsivité ?

Nr-CAM est une molécule d’adhérence cellulaire, produite par le gène du même nom, contribuant à l’interaction des neurones au cours du développement et de la maturation du système nerveux. On soupçonne que cette molécule joue un rôle dans les processus addictifs chez l’homme. Les chercheurs réunis autour de L. D. Matzel ont étudié l’effet de la suppression de cette molécule chez des rongeurs knock-out pour son gène. Ces souris montrent les mêmes capacités d’apprentissage et de mémorisation que les autres, mais elles sont en revanche plus indifférentes aux situations de stress et de menace (comportement impulsif), plus sensibles à la souffrance et au conditionnement aversif. Rechercher chez l’homme l’homologue et les différentes versions du gène permettra de vérifier s’il est associé aux mêmes différences de comportement.

Référence :
Matzel L. D. et al. (2008), Neuronal cell adhesion molecule deletion induces a cognitive and behavioral phenotype reflective of impulsivity, Genes Brain Behav., online pub.
doi:10.1111/j.1601-183X.2007.00382.x

Anorexie : Big Mother frappe encore

La députée UMP des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer vient de proposer à la Commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale une proposition de loi visant à sanctionner l'incitation à l'anorexie. Il punit de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende « le fait de provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l'exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé ». Les peines encourues sont portées à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende en cas de décès de la victime. La loi est proposée comme un dérivé du délit de provocation au suicide.

Le plus mou de tous les monstres mous a donc encore frappé, selon la logique compassionnelle maintenant bien rôdée de Big Mother : materner l’individu dans la douce matrice de la bureaucratie du bon sentiment, toujours contrôler un peu plus le corps social sous prétexte de lui épargner le moindre risque.

On prend donc une souffrance bien réelle mais très minoritaire (l’incidence de l’anorexie est de 0,5 à 1% chez les adolescents et jeunes adultes, les deux tiers des cas disparaissent à l’âge adulte, la mortalité est de 10% pour les cas les plus graves demandant hospitalisation), on en déduit l’urgence d’une loi s’adressant à toute la population et restreignant sa liberté d’expression, loi dont l’intitulé est suffisamment vague pour laisser la porte ouverte à des jurisprudences répressives, donc à l’arbitraire de Big Mother. En l’occurrence, pour un trouble dont l’héritabilité est élevée (0,7 selon Gorwood 2003) : la loi en question ne changera donc pas grand chose pour l'immense majorité des anorexiques qui trouvera toujours dans son environnement de quoi nourrir sa névrose. (Big Mother ignore accessoirement qu’Internet, comme le nuage de Tchernobyl, ne s’arrête pas à ses frontières).

Dans sa posture maternante, Big Mother fait évidemment preuve de la plus grande hypocrisie, puisque le poids de l’alcool ou du tabac (par exemple) dans la mortalité et la morbidité est sans commune mesure avec l’anorexie. Mais voyez-vous, Big Mother a besoin des ventes de cigarettes et d’alcool pour les finances de sa maisonnée, Big Mother a aussi beaucoup de petits électeurs qui en vivent, alors Big Mother ne dit rien pour le moment. Vous pourrez continuer en toute tranquillité à commenter vos beuveries et à échanger les adresses des restaurants offrant de belles terrasses pour s’en griller une.

Référence :
Gorwood P. et al. (2003), The human genetics of anorexia nervosa, Eur J Pharmacol., 480, 163-70.

Illustration : la campagne publicitaire d'Oliviero Toscani contre l'anorexie (No-l-Ita). Elle a été interdite dans son pays par l'Institut d'autodiscipline publicitaire, en 2007 (DR).

9.4.08

La société immédiate (requiem)

Attention braves gens, notre belle démocratie va mourir sous les coups de boutoir de la révolution numérique dont Internet est l’avant-garde. Tel est en substance le message de Pascal Josèphe dans son essai, La société immédiate.

Si l’on résume son propos, cela donne :
- les médias classiques (presse, radio, télévision) sont un des piliers de la démocratie moderne, dont ils forment un « corps intermédiaire » ;
- la révolution numérique bouleverse cet état de fait, car elle favorise l’immédiateté (disqualification du passé et du futur pour le seul présent) ;
- elle crée une utopie de démocratie directe risquant de conduire au totalitarisme ;
- seule une « poléthique » (vaguement définie comme « introduction militante et structurée de l’éthique dans le champ de la vie publique ») peut nous sauver du naufrage annoncé.

Il n’y a rien de très original dans cet essai, qui offre un bon résumé du déclinisme français, cette chanson triste dont on connaît maintenant par cœur les refrains : tout fout le camp, les gens souffrent de la perte de sens et de repères, l’individualisme et l’hédonisme règnent en maître, le sens du collectif se dissout, l’autorité n’est plus respectée, le citoyen est devenu consommateur, la satisfaction des désirs et des pulsions domine tout, le passé est méprisé comme l’avenir est ignoré, le lien social se désagrège, parler d’ordre et de morale fait de vous un réactionnaire, etc. On y ajoute bien sûr quelques craintes faisant plus « moderne » : avec le neuromarketing, les entreprises vont scanner le cerveau de la ménagère de moins de 50 ans ; avec la génétique, les gens vont se cloner comme des lapins dans leur garage. Quelle horreur, mais dans quel monde vit-on ma bonne dame / mon bon monsieur ?

Pascal Josèphe est un ancien de la télévision (TF1 époque publique, La 5, France 2, France 3) jusqu’en 1994, époque à laquelle il fonde l’IMCA (International Média Consultants Associés dixit le site : « société qui propose des services de conseil, d'étude et d'expertise, à tous les acteurs du secteur de la communication : chaînes de télévision hertzienne et câblo-satellitaires, producteurs, stations de radio, groupes multimédia, institutions publiques et privées, investisseurs, tant en France qu'à l'étranger ». Je précise cela parce que je me demande si l’IMCA propose la « poléthique » comme service payant à ses clients…).

Ce parcours donne évidemment à son livre comme un parfum de règlement de compte des vieux médias déclassés contre les nouveaux médias émergents : après avoir contribué à décérébrer la ménagère de moins de 50 ans pendant quelques décennies, le corps intermédiaire des journalistes ne regarde pas forcément d’un bon œil la désaffection des médias traditionnels en faveur du monde numérique. Ce soupçon de partialité est confirmé en refermant le livre. Les (anciens) médias sont systématiquement présentés comme les défenseurs vertueux d’une démocratie de citoyens éclairés. Josèphe signale quand même au passage que ces médias ont parfaitement accompagné et servi les systèmes totalitaires, mais à part cette petite erreur de parcours, c’est tout. Evidemment, rien de sérieux sur tous les dérapages de la bonne vieille télévision hertzienne faisant que celle-ci est le média jugé le moins crédible par les Français depuis le début des enquêtes d’opinion à ce sujet. Ou rien sur le fait que les médias ont servi indifféremment toutes les causes qui se présentaient dans l’opinion publique, les plus grands titres de la presse pouvant par exemple être colonialistes, nationalistes, militaristes et antisémites sous la IIIe république, les journaux et radios les plus engagés de l’après-guerre en Europe pouvant dissimuler ou minimiser les crimes du communisme, etc.

Le problème de la « démonstration », c’est surtout que tous les phénomènes sociaux et politiques que décrit Josèphe sont antérieurs à la révolution numérique : cela fait plusieurs décennies que la participation électorale est en baisse, que la consommation est en hausse, que les anciennes morales autoritaires sont contestées, que les nouveaux modes de vie s’exposent, que les solidarités concrètes s’émoussent, que les institutions (famille, armée, nation, syndicats, partis, armée) sont en crise ou en métamorphosent… bref, rien de bien nouveau sous le soleil numérique et l’on se demande pourquoi les vertueux médias traditionnels, corps intermédiaire supposés si efficaces, n’ont alors rien fait pour enrayer ces processus que l’auteur juge d’un seul coup si alarmant.

On rappellera au passage que bon nombre des lamentations du déclinisme français n’ont rien d’original et que l’on trouvait à peu près les mêmes antiennes sous la plume de certains sociologues américains des années 1960 et 1970 (Daniel Bell, Christopher Lasch, etc.). Il s’agit donc de tendances lourdes des démocraties libérales (ou des sociétés capitalistes), et l’imputation d’une responsabilité à l’Internet et à la révolution numérique est évidemment difficile. D’ailleurs, Pascal Josèphe n’est rien moins que clair sur ce point : il commence par une description de l’histoire des médias jusqu’au numérique, puis il parle de la post-modernité en général, puis il revient à l’Homo numericus et à sa tentation totalitaire sur la fin, sans que l’on comprenne bien la logique des transitions. Quant au spectre totalitaire, il est agité… sans aucune explication du caractère totalitaire en question. Josèphe parle de « survalorisation de la liberté individuelle et des progrès techniques », de « multiples demandes sociales nourries par l’individualisme et l’hédonisme », de « satisfaction immédiate d’attentes et d’exigences s’agrégeant sous la protection d’un pouvoir bienveillant »… mais que l’on sache, rien de tout cela n’est particulièrement totalitaire. Il se demande « comment éviter que cette course de vitesse ne se termine dans l’abîme d’un abandon corps et âme aux pires aventures », mais il n’est finalement jamais question de ces « pires aventures ».

Un monde meurt, un autre émerge, mais l’oraison funèbre comme le faire-part de naissance manquent d’imagination.

Référence :
Josèphe Pascal (2008), La société immédiate, Paris, Calmann-Lévy, 248 p.

Illustration : Das Blut kocht, 2001, Pipilotti Rist.

8.4.08

Horde morale

L’homme a vécu l’essentiel de son évolution, quelques centaines de milliers de générations, dans de petites tribus ne devant pas excéder 150 à 200 individus. C’est là que son cerveau a été façonné. Le voilà plongé depuis peu (à l’échelle de l’évolution) dans des sociétés de plusieurs dizaines de millions de personnes. Le problème est que ce qui était valable pour la petite horde primitive ne l’est généralement plus pour la grande société complexe. Prenons la morale. L’idée que tous les individus doivent partager la morale du groupe a été forgée à l’époque de la horde, sur la base d’une forte proximité génétique et d’un intérêt commun immédiat (vu la rareté ou l’imprévisibilité des ressources et la violence intergroupes). Mais cette idée n’a plus de sens dans une société complexe, où il n’y a plus de proximité génétique particulière entre deux voisins, où beaucoup intérêts matériels ou symboliques n’ont rien de commun, où une paix et une abondance relatives ne créent plus de pression forte sur les comportements. Malgré cela, vous en trouverez beaucoup qui raisonnent encore comme si vous étiez membres de leur horde, qui ne comprennent pas votre indifférence à leur morale particulière, qui voudraient voir cette morale personelle devenir celle de toute la société. Même les esprits supposés éclairés comme les philosophes manquent fréquemment de ce recul minimal sur l'évolution des conditions d'existence et leur décalage croissant avec notre ancien environnement adaptatif.

Vita activa

Que la science ait une visée active, et non seulement contemplative, n’est pas nouveau. Les Grecs déjà développaient et utilisaient la géométrie pour diviser les arpents de terres au plus juste. Et quand la science s’applique à l’homme, rien ne change. L’être humain cherche à connaître pour transformer ce qu’il connaît, y compris lui-même.

7.4.08

Notes sur l’hérédité et l’héritabilité

Un concept souvent employé dans ces pages, mais pas toujours compris, est celui de l'héritabilité. Quand on dit que l'héritabilité d'un trait est de 50 % (ou 0,5), par exemple, cela ne signifie pas que 50 % de ce trait sont déterminés chez un individu par ses gènes et 50 % par son environnement. Cela n'aurait aucun sens : vous pouvez avoir dans votre ADN une disposition particulière à devenir un génie musical, mais ne jamais exprimer ce talent parce que vous n'avez jamais trouvé un environnement propice à son expression. Ou bien encore, vous pouvez avoir des gènes protecteurs contre le cancer du sein, mais en développer un malgré tout parce que vous prenez des pilules surdosées, fumez comme un pompier et buvez comme un trou. Dans quelques années, le génotypage complet d’un individu sera accessible à coût assez modéré. Vous connaîtrez par exemple les variantes (allèles) de chacun de vos 25 000 gènes, votre hérédité personnelle. Cela ne vous donnera pas forcément une idée précise de votre destin, cela exigera plutôt que vous raisonniez en terme probabiliste : avec tel ensemble de gènes, j’ai une probabilité plus forte ou moins forte que la moyenne de développer telle pathologie ou tel trait associés à ces gènes. Mais cette hérédité personnelle (les variantes de gènes que vous avez ou n’avez pas) n’a pas le même sens que l’héritabilité, qui concerne les différences entre les individus au sein d’une population, et non pas les individus eux-mêmes.


Héritabilité : un concept s’adressant aux populations, pas aux individus
Une héritabilité de 0,5 signifie que 50 % des différences observées entre les individus d'une population donnée sont déterminés par leurs gènes, et 50 % par leurs environnements. (En termes techniques, l’héritabilité est la part de variance interindividuelle du phénotype que l’on peut rapporter à la variance du génotype cette dernière pouvant être entendue au sens étroit, la variance additive des gènes, ou au sens large, la variance d’expression des gènes incluant la dominance/récessivité, les interactions gène-gène, l’effet maternel et l’effet paternel, les modulations épigénétiques d’expression, etc. Mais peu importe ces détails techniques ici).

L'héritabilité est donc un outil de la génétique des populations, pas une mesure de la génétique individuelle : elle travaille sur des grands nombres et sur des moyennes, sans rien dire de précis sur tel ou tel cas particulier. Elle est utile pour orienter la recherche : si une pathologie révèle une héritabilité forte, par exemple, cela signifie que la biologie moléculaire aura des choses à dire à son sujet. En ciblant sur des individus et des familles souffrant d’une maladie donnée, et en comparant avec un groupe témoin de la population générale, on finira par circonscrire un ensemble de gènes impliqués dans l’émergence de cette maladie. Et en observant les produits de ces gènes (de l'ARN ou des protéines), on pourra mettre au point des protocoles de soin (de même quen pratiquant des génotypages individuels, on pourra établir des profils de risque). Les chercheurs de la firme privée DeCode Genetics publient par exemple abondamment depuis quelques années, car ils scannent le génome de la population islandaise et bénéficient de conditions très particulières : une société relativement isolée par l’insularité et la position géographique périphérique, une longue tradition de généalogie familiale faisant que les rapports de parenté (donc de proximité génétique) sont bien établis sur plusieurs degrés et plusieurs générations. Non seulement les scientifiques de DeCode Genetics déterminent aisément l’héritabilité des maladies qu’ils étudient, mais ils peuvent « descendre » facilement à l’examen de l’hérédité individuelle des malades.

Variations d’héritabilité, diversité des environnements
La nature statistique de l’héritabilité, le fait qu’elle se mesure dans une population donnée à un moment donné, a pour conséquence que sa valeur n’est pas forcément fixe pour un même trait. Prenons l’intelligence (capacité cognitive générale ou facteur g des psychométriciens), un domaine très étudié depuis un siècle avec toutes sortes de méthodes (jumeaux, enfants adoptés, agrégation familiale, etc.). Son héritabilité est d’environ 0,4-0,5 chez une population d’enfants de 5 ans dans les sociétés industrielles, mais elle grimpe à 0,7-0,8 chez une population d’adultes de plus de 18 ans dans les mêmes sociétés. Cela peut sembler étrange, mais ce n’est pas si contre-intuitif que cela. Entre la naissance et l’adolescence, le cerveau continue sa croissance et organise le câblage de ses synapses. Il est alors très sensible aux influences du milieu et celles-ci vont accentuer les différences entre les enfants. On sait qu’un enfant enfermé dans un placard entre 1 et 4 ans ne parviendra jamais à développer un langage normal par la suite, alors même qu’il dispose de tous les gènes fonctionnels pour cela. Cet exemple extrême montre l’influence du milieu au cours du développement. En revanche, après l’adolescence, la neuroplasticité est nettement moindre, les milieux ne modifient guère les capacités intellectuelles, les différences interindividuelles observées expriment donc davantage la part des gènes.

Autre précision : on voit (à peu près) ce que sont des gènes et l'inné, mais la notion d'environnements et d'acquis est vague. L'environnement, c'est aussi bien le milieu cellulaire (qui peut modifier l'expression des gènes et qui est déterminé par plein de choses, à commencer par la nutrition de la mère et de l'enfant) que le milieu familial, éducatif, social, économique, etc. Quand elle travaille sur l’héritabilité, la génétique du comportement ne se prononce généralement pas sur les détails de cet environnement. Mais elle distingue parfois l'environnement partagé de l'environnement non partagé. Par exemple, si l'on compare des enfants, l'environnement partagé est (a priori) leur famille (son quartier, son niveau socio-économique), l'environnement non partagé sera celui que chaque enfant se crée, les liens particuliers qu’il va nouer dans son milieu ou les activités propres qu’il va y développer. Une des surprises est que l’environnement non partagé joue un rôle important dans certains traits psychologiques, donc que la famille a bien moins d’influence qu’on ne le pense habituellement. Là où les choses se compliquent un peu, c'est que l'environnement non partagé est en partie sous la dépendance des gènes : si l'individu choisit telle ou telle activité, c'est parfois qu'il a une prédisposition innée à le faire, et cette activité va bien sûr renforcer sa prédisposition. Là encore, ce n’est pas si étonnant. Si l’environnement partagé du milieu social-familial exerçait une influence déterminante, les enfants d’une même fratrie devraient être très semblables. Or, on constate facilement le contraire, les frères et sœurs ne sont pas des clones sociaux.

L’héritabilité au-delà de la biologie et de la médecine
En soi, l'héritabilité n'est pas un outil limité à la biologie, à la psychologie ou à la médecine. Elle pourrait et devrait aussi servir à la réflexion philosophique, politique, morale, sociale ou autre. En effet, cette réflexion consiste souvent à énoncer des généralités sur l'homme et la société. La loi des grands nombres s'y applique parfaitement. Parler d'un trait quelconque, comme la violence ou l'intelligence par exemple, sans se demander auparavant de quoi ce trait résulte ne peut aboutir qu'à des réflexions hémiplégiques, survalorisant le conditionnement biologique ou le conditionnement social. Comme beaucoup de philosophes, sociologues et autres intellectuels n'ont pas de formation scientifique, et comme l'interdisciplinarité reste rare, la tendance générale est à survaloriser le conditionnement social quand on émet de telles réflexions générales sur l'homme et la société. Mais les conclusions que l'on tire sont alors partielles, et parfois partiales. Une bonne part de la pensée moderne exprime des préjugés tenaces contre l’idée d’une part biologique dans les différences interindividuelles, qu’elle tend à ignorer, à minimiser ou à nier.

Ainsi, bien loin de souffrir d’un excès de déterminisme génétique, la réflexion contemporaine pâtit plutôt de l’excès inverse. Ce qui se traduit souvent par des généralisations abusives du type « la violence à la télévision favorise la délinquance », « la dictature de la minceur provoque des épidémies d’anorexie » ou « la pornographie sur Internet développe la propension au viol », sans que l’on évoque jamais l’hypothèse de prédispositions innées (à l’agressivité, à la violence sexuelle ou à l’anorexie) faisant qu’une partie de la population (généralement minoritaire) sera effectivement influençable par tel contenu médiatique, alors que l’autre partie en sera parfaitement indemne. Autre exemple caractéristique de l’hémiplégie intellectuelle : les gender studies, qui produisent des kilotonnes d’essais, articles et compte-rendus de colloque pour expliquer que toutes les différences homme-femme sont construites par la société (genre) et non produites par la biologie (sexe). Il est évident que la société développe des stéréotypes sur les hommes et les femmes dont bon nombre sont critiquables ; il est non moins évident que l’inné explique une partie des variations moyennes de comportement entre hommes et femmes, variations qui donnent précisément de la matière première aux stéréotypes. La négation de la part biologique n’est ni tenable du point de vue épistémologique, ni pédagogique du point de vue civique.

Si vous l'avez bien comprise, l'héritabilité produit aussi des paradoxes intéressants. Par exemple, prenez une société (imaginaire ou idéale) où les conditions de vie sont parfaitement identiques entre les individus, une sorte d'utopie égalitaire accomplie. Eh bien dans une telle société, l'héritabilité serait forcément de 100 %, c'est-à-dire que toutes les différences observées entre les individus proviendraient exclusivement de leurs gènes (puisque les milieux uniformisés ne créeraient plus de différence). Sur n'importe quel trait donné, par exemple la capacité à peindre, à jouer de la musique ou à résoudre un problème, l'égalisation tendancielle des milieux produira la biologisation tendancielle des différences. C'est d’ailleurs une dimension peu débattue de la méritocratie moderne, fondée sur le modèle : « je n'ai pas acquis ma position en raison d'un avantage initial de statut (socio-économique ou politique), mais en raison de mes seuls mérites personnels ». Or, une part de ces « mérites personnels » revient à la loterie génétique de votre naissance, laquelle contrarie l’idée qu’il y aurait une parfaite égalité au départ. De ce point de vue, la méritocratie ne signifie pas que chacun peut développer les mêmes talents avec la même facilité pourvu qu’il y ait un cadre éducatif identique. Pour atteindre un même niveau dans un domaine donné, certains auront besoin de plus d’investissement en temps, énergie et ressources que d’autres. Mais comme les domaines d’expression et de réalisation des capacités humaines sont très variées, on peut aussi se dire que chacun dispose au départ de certains talents qu’il pourra atteindre plus facilement que d’autres.

6.4.08

Ordi, mon ordi : suis-je la plus belle ?

2018. Catherine se connecte sur son réseau social FaceLook et voit une nouvelle application : Suis-je la plus belle? Elle l'installe. Son ordinateur portable prend un cliché de son visage, l'analyse et lui donne instantanément son classement : 27 341e en catégorie "global", 19 765e en catégorie "caucasienne". Catherine est d'abord un peu mortifiée. Puis elle se dit qu'il y a 300 millions de membres sur FaceLook et que son score est quand même très honorable.

Ce scénario de science-fiction pourrait devenir bientôt réalité. L'équipe d'Amit Kagian (Ecole de science informatique de l'Université de Tel Aviv) a en effet mis au point un logiciel de reconnaissance faciale capable de reproduire assez fidèlement les jugements humains en matière d'attractivité physique. Dans la première phase de l'expérience, 30 hommes et femmes devaient juger et classer 100 photographies de visages féminins. Dans un second temps, les informaticiens ont décomposé les éléments d'attracivité des visages les mieux ou les moins biens notés, comme par exemple la symétrie des traits (un fort prédicteur dans toutes les cultures), la qualité du grain de peau, etc. Ayant ainsi passé une phase d'apprentissage, leur logiciel s'est montré capable de prédire par la suite les classements esthétiques des humains sur de nouvelles photos.

Référence :
Kagian A. et al. (2008), A machine learning predictor of facial attractiveness revealing human-like psychophysical biases, Vision Research, 48, 2, 235-243.

5.4.08

Huit thèses sur le capitalisme cognitif et les neurodevenirs

Thèse 1 : Les capacités de l’esprit sont réductibles à leur dispositif matériel, c’est-à-dire à leur organisation moléculaire (gènes, protéines) et cellulaire (neurones, glies, modules et réseaux fonctionnels). Les fonctions végétatives, émotives et cognitives, situées dans le système nerveux central et périphérique, varient d’un individu à l’autre en fonction de sa constitution biologique et de son interaction avec le milieu. L’enjeu des neurosciences au cours de ce siècle est la construction d’une théorie unifiée de l’esprit, du gène au comportement en passant par les inputs de l’environnement. Cet enjeu est descriptif : comprendre le fonctionnement de l’esprit-cerveau, déchiffrer le code neuronal comme on a déchiffré le code génétique. Il est aussi transformatif : modifier les états conscients et inconscients, l’humeur, la mémoire, l’intelligence, agir sur les modes de perception et de cognition.

Thèse 2 : Après sa phase urbaine, artisanale, terrienne et coloniale (env. 1600-1750), puis sa phase nationale, industrielle, banquière et commerciale (env. 1750-1970), le capitalisme est entré dans un troisième âge global, numérique, technoscientifique et cognitif. L’ensemble des activités précédentes restent en place, et continuent même de s’étendre aux pays en voie de développement, mais la dynamique des hommes et des capitaux, la différenciation et la compétitivité des acteurs (privés ou publics), la création de la valeur d’échange ou d’usage ne procèdent plus centralement de la transformation de matière par le travail physique ou mécanique. L’accent se porte désormais sur l’innovation, la créativité, la connaissance, l’immatériel, le symbolique, la flexibilité d’adaptation (aux normes, aux besoins, aux désirs), la gestion intelligente des réseaux, des flux et des stocks, la maîtrise de l’information. L’esprit devient le facteur clef de la création de valeur comme de la division du travail.

Thèse 3 : La transition vers le troisième âge du capitalisme rend progressivement caduques les critiques socialistes fondées sur les anciens modes de production. La nouvelle ligne de fracture n’oppose plus les bourgeois et les prolétaires, ou les spéculateurs et les travailleurs, mais les inclus et les exclus. Ces derniers se définissent comme l’ensemble des individus décrochant de la phase cognitive du capitalisme : pour une raison ou une autre, ils n’ont pas ou plus la capacité de s’adapter à la complexité croissante du monde commun, ce qui se traduit par l’isolement, la précarité, la pauvreté ou la violence. Du fait de sa définition négative (par la non-participation et le retrait) et de son caractère hétéroclite, cette classe n’est pas un acteur politico-historique comme le fut le prolétariat. Son intégration (à la nouvelle échelle planétaire) sera l’une des problématiques centrales de ce siècle, avec diverses options se dessinant déjà (par exemple, l’acceptation d’une sous-classe plus ou moins entretenue dans son exclusion et survivant de manière informelle à la périphérie, ou la transformation neurotechnique par les nouvelles capacités de manipulation du cerveau). Il serait illusoire de (faire) croire que tous les humains ont la même disposition innée à intégrer un système fondé sur l'exploitation intensive des capacités cognitives.

Thèse 4 : La transition vers le troisième âge du capitalisme rend également caduques les critiques écologistes fondées sur les limites de la croissance. Il existe bien entendu des limites matérielles et énergétiques à l’extension en cours du second capitalisme industriel, ainsi que des effets négatifs de cette extension sur la biosphère et l’écosphère. Mais la crise représentée par ces limites et ces dégradations est justement l’une des causes et donc l’un des moteurs de la transition capitalistique vers l’âge cognitif, au lieu d’en être un frein. La maîtrise de l’information dépasse largement le cadre des NTIC, elle inclut aussi bien la manipulation de l’information nichée au cœur de la matière vivante (biotechnologies) et inerte (nanotechnologies) en vue de créer de nouvelles ressources alimentaires, de nouveaux matériaux, de nouvelles sources d’énergie. Parce qu’il est d’emblée globalisé et conscient des limites de la révolution industrielle, le nouvel âge capitaliste pose la gestion de la Terre comme son horizon, et accepte l’idée d’intégrer des normes sanitaires, environnementales ou climatiques à cette gestion. Les crises du capitalisme industriel seront des accélérateurs du capitalisme cognitif selon un processus déjà bien rodé de destruction créatrice et d'émergence de grappes d'innovations.

Thèse 5 : Les réactions ou résistances identitaires (ethniques, nationales, religieuses) ne seront pas plus efficaces contre le capitalisme cognitif qu’elles ne le furent pour le précédent. Le recours à une identité collective protectrice ou stabilisatrice est un réflexe sporadique que l’on continuera d’observer (nationalismes, intégrismes), démographiquement alimenté par les exclus (thèse 3) et symboliquement nourri par leurs meneurs. Mais une identité collective se définit comme l’ensemble cohérent des codes et symboles partagés par un groupe d’individus, faisant sens dans une interprétation commune du monde, connaissant une évolution lente (intergénérationnelle). Or, le capitalisme cognitif disloque précisément le cœur de ce processus, ce que l’on peut aisément observer avec les nouvelles générations dont le cerveau a été irrigué par les industries des médias, des loisirs, du divertissement et de la pop-culture en général. Il n’y a aucune raison que les nouveaux entrants dans le capitalisme globalisé échappent au phénomène. L’émergence continuelle de tribus, sectes, communautés, métissages (voire nouveaux grands récits à vocation universelle répondant à des quêtes de sens non réductibles à la rationalité critique) ne sera ni comparable aux anciennes identités collectives, ni opposables au capitalisme cognitif, qui en est au contraire un co-générateur.

Thèse 6 : Le développement rapide d’Internet est la matérialisation et la préfiguration de ce nouvel âge cognitif du capitalisme. Internet est un métasystème de stockage et traitement de l'information alimenté par des cerveaux et des robots - qui sont eux-mêmes des systèmes de stockage et de traitement de l’information. Il préfigure la réticulation généralisée du monde, c’est-à-dire l’interconnexion au réseau global de tout ce qui est émetteur d’une information numériquement lisible (calculable). Les humains y seront minoritaires puisqu’au cours de ce siècle, l’essentiel des nouvelles connexions à ce réseau concernera des objets (des nanonpuces au cœur de la matière jusqu’aux satellites de l’espace) permettant l’observation et le contrôle du réel en temps immédiat. Un des principaux enjeux internes de ce réseau global est la mise au point de systèmes d’intelligences artificielles capables d’ordonner une masse exponentielle d’informations, dépassant les capacités de traitement de la simple somme des cerveaux individuels. Un des principaux enjeux externes sera l’interfaçage avec la matière inerte (par exemple, des micro-usines intégralement automatisées) ou vivante (par exemple, l’homme et son système nerveux).

Thèse 7 : Le cerveau devient une force de travail et une matière première (pour la production) en même temps qu’une cible (pour la consommation). La production s’adresse aussi bien à la rationalité qu’à la sensibilité, les passions, les émotions et les désirs du plus grand nombre étant le ferment de la motivation à participer au système et à accepter ses extensions. Au sein des inclus, la division cognitive du travail distingue les manipulateurs de concepts, organisateurs d’informations, créateurs de tendances, inventeurs de process, fondateurs de réseaux, producteurs de connaissance à ceux qui n’en sont que les consommateurs – les neuro-actifs et les neuro-passifs, ou plutôt une échelle d'intensité de la neuro-activité définissant un statut de reconnaissance, de réputation et d'attention. Mais à cette division verticale s'ajoutent des multitudes de communautés horizontales fondées sur l'intelligence collective et participative. Les principales oppositions au sein de l’élite cognitive concerneront l'universalité d’accès au réseau, la gratuité, les droits de propriété, la protection de la vie privée, la liberté d’opinion et d’expression, l’organisation de l’éducation, les modifications de l’homme – autant de domaines où l’on voit déjà émerger des oppositions socialistes ou anarchistes au pur principe de profitabilité guidant le capitalisme, ainsi que des conflits moraux non réductibles.

Thèse 8 : Il est peu probable qu’au cours de cette évolution l’individu et l’humanité conservent le sens que nous leur donnons encore aujourd’hui. La définition de l’identité individuelle (un état à peu près stable de conscience, de mémoire et de personnalité) est problématique dès lors que ses différents éléments constitutifs se trouvent fragmentés, partagés, effaçables, extensibles, modulables ou modifiables. La définition de l’espèce humaine est tout aussi problématique dès lors que chacun de ses membres a la possibilité de varier les éléments biologiques, psychologiques et symboliques constitutifs de cette espèce (ou bien de refuser cette variation, donc de voir s’éloigner les Mutants qui l’acceptent). La plupart des éléments cognitifs par lesquelles on pensait jusqu’alors la condition humaine (esprit, pensée, langage, conscience, désir, émotion, passion, mémoire, goût... bref, toutes les propriétés cérébrales) changent de sens dès lorsqu’ils se trouvent objectivés, qu’ils entrent dans le domaine du choisi et non plus du donné, qu’ils sont transformables de telle que sorte qu’une gamme diverse et non plus commune de perceptions du réel s’instaure. Un épisode de l’évolution humaine commence ainsi se refermer, mais il était finalement très récent à l’échelle de cette évolution, ne datant que du Néolithique (environ 10 000 ans BP) : auparavant, on sait que plusieurs espèces humaines cohabitaient et vivaient en groupes nomades sillonnant la planète. Au-delà du capitalisme cognitif, la fusion à venir des évolutions biologiques et technologiques représente une phase nouvelle du vivant sur Terre ; l’homme sera sujet et objet de cette expérimentation.

A lire :
Bard Alexander, Ian Söderqvist (2008), Les Netocrates. Une nouvelle élite pour l’après-capitalisme, Paris, Léo Scheer.
Boutang Yann Moulier (2008), Le capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Paris, Amsterdam (éd.).
Hunt Earl (1995), Will We Be Smart Enough? A Cognitive Analysis of the Coming Workforce, New York, Russell Sage Foundation.
Kamolnik Paul (2005), The Just Meritocracy, IQ, Class Mobility and American Social Policy, New York, Praeger.
Lynn Richard, Tatu Vanhanen (2002), IQ and the Wealth of Nations, New York, Praeger.

4.4.08

L’homme compassionnel

Je me fais un devoir de commenter ici mes lectures, mais comme pour Jean Clair jadis, je n’ai pas grand chose à dire de L’homme compassionnel de Myriam Revault d’Allonnes. L’essai, ressemblant à une honnête dissertation de classes préparatoires, nous rappelle ce que l’on savait déjà depuis Rousseau, Tocqueville ou Arendt, à savoir que l’homme moderne, placé en égalisation des conditions symboliques, est sujet à la compassion comme à l’envie, c’est-à-dire qu’il se dit « je pourrais être à sa place », tantôt avec rancœur et aigreur en voyant celui qui a réussi, tantôt avec douleur et douceur en voyant celui qui a échoué. Les démocraties modernes ont pris, au moins en Europe, un tour compassionnel marqué à mesure que les médias de masse s’imposaient dans la fabrique des représentations collectives et que ce registre compatissant leur assurait un bon succès d’audience (voire une bonne conscience historique pour les journalistes les plus engagés, repentis des lendemains qui chantent). De l’abbé Pierre aux Enfants de Don Quichotte, certains savent en jouer mieux que d’autres ; et les politiques se placent à la remorque des indignations médiatiquement assistées, prenant des décisions dans l’urgence sur des sujets repassant aussi rapidement dans l’ombre qu’ils sont venus prestement à la lumière, sans changer le fait que le système dominant produit des exclus matériels ou symboliques. Je crois avoir tout dit. Le livre coûte 10 euros, que j’aurais certainement dû donner à un mendiant.

Référence :
Revault d’Allonnes M. (2008), L’homme compassionnel, Seuil, 106 p.

3.4.08

Hybride homme-vache (et hybride laïc-religieux)

Le Figaro fait état aujourd’hui de la création au Royaume-Uni, par l’équipe de Lyle Armstrong (Université de Newcastle), d’un embryon hybride obtenu à partir de cellules humaines et de cellules de vache (*). Soit une première en Europe, si le résultat est publié dans une revue à comité de lecture, les Japonais nous ayant précédé voici quelques années avec un hybride homme-lapin. Ce genre de travaux a sans doute un intérêt fondamental (pour l’étude de l’autorenouvellement et la différenciation des cellules souches), mais il est peu probable qu’il débouche sur quoi que ce soit de concret en terme d’utilisation clinique, où l'on s'attache au contraire à éviter tout intrant animal dans les cultures cellulaires. D’autant que la véritable avancée en ce domaine, avec les annonces simultanées de Yamanaka et de Thomson en décembre dernier, réside dans les cellules humaines dites IPS, c’est-à-dire des cellules adultes que l’on rend pluripotentes par manipulation génétique sans passer par le stade embryonnaire et tous les (faux) problèmes éthiques qui lui sont souvent associés.

Je remarque surtout dans l’article du Figaro cette réaction du cardinal Keith O'Brien : ce serait une «attaque monstrueuse contre les droits de l'homme, la dignité humaine et le genre humain ». Comme le vocabulaire est exactement le même que celui de certains gardiens du temple bio-éthique se disant athées ou agnostiques, j’en déduis que l’on est en phase d’hybridation entre le monothéisme religieux et le monohumanisme laïc. Cet hybride-là m’indispose beaucoup plus que quelques cellules homme-vache dans une boîte de Pétri.

(*) Merci à NJG de me l’avoir signalé.

Gènes pour jean slim

On sait tous que la nature est cruelle, les femmes plus que les autres, elles qui consacrent tant d’énergie et de ressources pour en contrer le cours (des régimes alimentaires à la chirurgie esthétique). Les travaux de l’équipe réunie par Gregory Livshits (faculté de médecine Sackler de l’Université de Tel Aviv) ne vont pas vraiment les réconcilier avec l’amor fati.

Les chercheurs se sont penchés sur 3180 jumelles anglaises, 509 monozygotes (vraies) et 1081 dizygotes (fausses), dont ils avaient préalablement mesuré la masse maigre (LEAN-tot), formant avec la masse grasse et la masse osseuse l’indice global de masse corporelle. Résultat : la masse maigre possède une forte héritabilité de 65 à 74%. Deux régions des chromosomes 12 et 14 montrent des liaisons significatives, deux autres (chromosomes 7 et 8) des associations moins claires. SI ce résultat est confirmé, il signifie que les deux-tiers des différences observées entre les individus en ce domaine seraient dus à leurs gènes plutôt qu’à leur mode de vie. Cela rejoint une observation que l’on a tous faite ou entendue un jour ou l’autre : « Je ne sais pas comment elle fait, elle ne se restreint en rien et elle est toujours maigre comme un clou ». Alors que sa copine a pris deux kilos rien qu'en pensant à un gâteau au chocolat.

Bien que les autorités de bio-éthique le déconseillent fortement (en mettant en garde contre le narcissisme, l’effet pervers de la publicité, le mauvais exemple des mannequins, et gna gna gna et gna gna gna), je suis sûr que les femmes seront pionnières le jour où ces cruelles déterminations pourront être corrigées. Cela fait quelques millions d’années que la sélection sexuelle pousse Homo sapiens à se dépasser et cela m’étonnerait que le mouvement s’arrête d’un coup par l’effet de quelque décret…

Référence :
Livshits G. et al. (2007), Linkage of genes to total lean body mass in normal women, J. Clin Endocrin Met, 92, 8, 3171-3176, doi:10.1210/jc.2007-0418

Hitler, Staline, Mao et autres mauvais arguments

Argument souvent entendu dans les bouches religieuses : « Regardez Hitler, Staline, Mao : ce n’est pas la religion, mais l’athéisme qui tue ». Ce qui appelle bien sûr quelques contre-arguments. Il y a d’abord un sophisme évident : X était athée, X a tué, donc les athées tuent. La conclusion générale (les athées) ne peut être déduite de la prémisse particulière (X, un athée parmi bien d’autres qui n’ont jamais tué). Ensuite, ce n’est pas parce que des régimes se disant athées ont tué que cela légitime en quoi que ce soit le meurtre pour des motivations religieuses. Et un simple regard sur le monde actuel montre que la religion continue de motiver et de justifier un grand nombre de violences entre les individus, les peuples ou les civilisations (y compris lorsque certaines démocraties, comme les États-Unis, ont une direction politique faisant ouvertement état de ses convictions religieuses et de leur importance dans la conduite des affaires du monde). Enfin, ce ne sont pas Hitler, Staline et Mao qui ont tué beaucoup de gens, mais des systèmes de croyance collective appelés nazisme et communisme. Bien qu’ils se disent formellement athées (ce qui serait à discuter dans le cas du nazisme), ces systèmes ont repris très exactement le mode de pensée monothéiste : idéologie unique détentrice de la vérité dans l’histoire, persécution de ceux qui refusent d’adhérer aux dogmes de cette idéologie, persécution de ceux que cette idéologie désigne comme ses adversaires, interdiction de procéder à la critique rationnelle des fondements de l’idéologie, etc. Ce que suggère donc l’examen de l’argument « Hitler, Staline, Mao », c’est qu’un système de croyance collective opposant structurellement ses adeptes (ceux qui détiennent la vérité) aux non-adeptes (ceux qui sont dans l’erreur) et n’incluant pas dans ses principes fondateurs la liberté critique des individus à son égard a de bonne chance de dégénérer dans la coercition et la violence. Mais cela inclut bien sûr la plupart des religions.

Illustration : Him, Maurizio Cattelan, 2001 (galerie Emmanuel Perrotin)

2.4.08

Quand une cellule artificielle synthétise ses propres gènes

David Kong (MIT) a présenté voici quelques jours au congrès de la Société de recherche sur les matériaux (San Francisco) une cellule artificielle capable de synthétiser ses gènes et de produire ses protéines. La cellule, qui ressemble à une puce, est formée de plusieurs couches de caoutchouc où sont aménagés des chambres, des canaux et des valves permettant l’écoulement de microfluides. L’ensemble fait quelques dizaines de nanolitres. Dans une partie de la cellule, des brins d’ADN en culture sont récupérés et assemblés pour former de l’ADN fonctionnel (c’est-à-dire des gènes). Après injection des enzymes nécessaires, ces gènes expriment des protéines (dans le test, il s’agissait de marqueurs de fluorescence).

Dans un premier temps, ces cellules artificielles seront utilisées pour des tests de laboratoire, comme le criblage génétique (inactiver ou surexprimer tous les gènes d’un génome) ou le criblage pharmacologique (analyser l’effet de composés chimiques sur les gènes et leurs produits) demandant des centaines de milliers d’opérations. Avantage de cette cellule artificielle : elle serait susceptible de produire 100 000 tests pour le coût actuel de 50. A plus long terme, on peut imaginer que des nanocellules artificielles seront intégrées dans le corps humain, par exemple pour lutter localement contre une tumeur, régénérer des tissus nécrosés ou compenser une carence due à un défaut génétique.

Sources : MRS, New Scientist.

Référence : Kong D.D. t al. (2007), Parallel gene synthesis in a microfluidic device, Nucleic Acids Res, 35, e61.

Illustration : David Kong, MIT.

Détournement

Tout enfant est programmé pour croire ses parents, quitte à relativiser ou délaisser ces croyances plus tard dans l’existence. Le virus divin a colonisé et détourné ce programme de croyance, qui est à l’origine un programme de survie. Ainsi, Mère Nature ou Dieu le Père sont souvent perçus comme des parents parfaits, ceux qui savent tout, ceux qui sont toujours de bon conseil, ceux qui nous aident dans les moments difficiles. Et aussi ceux qui nous maintiennent dans la dépendance propre à l'enfance.

1.4.08

Cé la fote à la société

Dans Libération, Denis Guedj (professeur de mathématiques et d’histoire des sciences, Paris 8 Saint-Denis) donne son opinion sur la raison pour laquelle les filles choisissent moins que les garçons les filières scientifiques, notamment mathématiques. Ce qui donne :
« À l’école comme dans notre société inégalitaire, il y a une hiérarchie, et les maths sont utilisées pour la marquer. Elles jouent le rôle de l’excellence, de la distinction. Les sections scientifiques S sont présentées comme au-dessus des autres. Et comme nous sommes toujours dans une société d’hommes, les femmes y sont moins nombreuses. »
Ou encore :
« …dans le raisonnement mathématique, la rigueur est poussée à l’extrême. Le statut de la vérité est particulier : ou c’est vrai, ou c’est faux. Vous démontrez quelque chose par les maths, qui ne peut être contredit que par les maths. Cela peut être ressenti comme de la violence, une forme de brutalité. C’est d’ailleurs tout à la gloire des maths : ce n’est pas une science molle qui peut être mise à toutes les sauces. Cela heurte beaucoup de gens qui détestent les maths. Cette violence est-elle plus ressentie par les filles ? »
Ou bien :
« On continue d’élever les garçons davantage dans un esprit de compétitivité. Mais les femmes y viendront, c’est en train d’évoluer. (…) En maths, il n’y a qu’une vérité : ce qui est vrai est toujours vrai. On ne négocie pas, on ne fait pas d’arrangements, on ne deale pas comme on le fait aujourd’hui avec les parents, avec les profs. Rien ne peut être établi qui ne soit démontré. Cela va à l’encontre du « tout est équivalent » ambiant. Cela peut-il expliquer une plus grande distance des filles ? Je pose la question sans avoir la réponse. »

Tout cela est bel et bon, mais par hasard, n’y aurait-il pas aussi une part de prédisposition biologique ? Eh bien non :
« Y a-t-il un sens à dire qu’un sexe est plus attiré par telle discipline, comme on dit que les hommes sont plus attirés par la guerre pour des raisons culturelles ? Dans le cerveau, il n’y a rien qui l’explique. »

Cette position illustre bien le tropisme « tout dans la culture, rien dans la nature », particulièrement dominant en France (voir aussi les positions très engagées de Catherine Vidal). Il existe un nombre incalculable de travaux en psychométrie, neuro-anatomie et neuro-endocrinologie sur les différences sexuelles en matière cérébrale et cognitive, mais ces différences n’auraient aucune signification sur la manière dont les filles et les garçons réussissent en moyenne dans différentes disciplines. L’enjeu n’est évidemment pas de dire que toutes les différences sont biologiques, ce qui est un non-sens, ni qu’un sexe serait structurellement inadapté à une discipline (on constate une progression régulière des femmes dans les métiers de la recherche, moindre dans celle d’ingénierie, les maths et la physique théorique restant les disciplines le plus masculines). Mais en l’occurrence, c’est le discours du tout-culturel qui continue son lancinant bla-bla sur les inégalités sociales causes de toutes les inégalités individuelles, ou sur les individus vus comme des petites poupées de cire modelées par leur milieu de la naissance à la mort.

On observera d’ailleurs que cela conduit Guedj à des spéculations assez oiseuses et contradictoires : les maths seraient « violentes » et « brutales » dans leur essence (merci la psychologie populaire à deux sous) et les filles n’aimeraient pas ça. Mais au fait, pourquoi n’aimeraient-elles pas cela… sinon parce que leur comportement serait moins compétitif ou agressif que celui des garçons ? Dans ce cas, on en revient à soupçonner que nos hormones sexuelles ne sont pas indifférentes à nos manière d'agir et de penser, donc que la nature co-explique nos destins individuels avec la culture, mais en ayant pris les chemins de traverse d’hypothèses gratuites sur la nature profonde des mathématiques.

PS : j'ajoute un point qui m'est venu à la relecture. On n'a aucune difficulté à reconnaître que si les meilleurs résultats masculins sont toujours supérieurs aux meilleurs résultats féminins dans tous les sports, c'est en raison de différences innées de stature osseuse, de masse musculaire et d'oxygénation sanguine. Personne ne dirait sérieusement : c'est parce qu'on a poussé dès la maternelle les petits garçons dans la cour de récré et les petites filles dans l'atelier de couture. Mais on répugne à admettre ou simplement envisager qu'il pourrait exister de telles différences dans le cerveau - organe qui, rappelons-le, mobilise le plus de gènes dans sa construction et le plus d'énergie dans son fonctionnement. A mon avis, c'est encore un effet résiduel du dualisme corps-esprit : le second terme (esprit) serait une pure abstraction totalement indépendante de sa constitution matérielle.

Jouir avec entraves

Les adeptes des jeux sexuels de domination et soumission, dits aussi BDSM (bondage, discipline, sado-masochisme), sont-ils des individus déséquilibrés, ayant souffert de sévices dans leur jeunesse, incapables de savoir où est leur bien ? C’est probablement ce que pensent certaines associations féministes « antisexe » de type Chiennes de garde. C’est certainement ce que pense la Cour européenne des droits de l’homme, qui a condamné les pratiques SM entre adultes consentants (affaire Laskey, Jaggard et Brown vs Royaume-Uni, 1997). Et après tout, c’est peut-être votre avis.

Rien de tel toutefois que d’observer les faits plutôt que ses préjugés pour se forger une opinion. Et si possible de manière quantitative, au lieu de glaner deux ou trois anecdotes à la véracité douteuse et à la représentativité nulle. En bon adepte des grands nombres, Juliet Ritchers et ses collègues australiens ont interrogé 19.307 individus âgés de 16 à 59 ans sur leur comportement sexuel, sur leurs difficultés éventuelles en ce domaine, sur divers facteurs démographiques et psychosociaux. Il en ressort que 1,8 % des personnes sexuellement actives ont été impliquées dans une activité SM au cours de l’année précédant l’entretien (2,2 % des hommes, 1,3 % des femmes).

Portrait-robot de l’adepte des coups et blessures volontaires : par rapport à la moyenne de sa population, il est plus souvent gay, lesbienne ou bisexuel-le, il a plus souvent fait l’expérience du sexe oral ou anal, il a plus souvent utilisé des sex toys ou consommé du matériel classé X (internet ou télévision), il a eu plus d’un partenaire dans l’année écoulée. Côté biographique et psychologique : les SM n’ont pas plus connu de contraintes sexuelles que la moyenne de la population, ils ne sont pas plus malheureux ou anxieux que les autres – pour les hommes, c’est même le contraire, ils ont des scores moindres aux questionnaires de détresse psychologique.

Conclusion des scientifiques : « Notre étude soutient l’idée que le BDSM est simplement un intérêt sexuel ou une sous-culture attirante pour une minorité, et que pour la plupart des participants, elle n’est pas le symptôme psychopathologique d’un abus passé ou d’une difficulté avec le sexe ‘normal’ ». Pas de chance pour les bonnes âmes, il faudra donc faire le bien des SM malgré eux. Mais c’est peut-être une forme raffinée de supplice, qui sait ?

Référence :
Ritchers J. et al. (2008), Demographic and psychosocial features of participants in bondage and discipline, "sadomasochism" or dominance and submission (BDSM): Data from a national survey, J. Sex Med., online prepub., doi:10.1111/j.1743-6109.2008.00795.x

Illustration : Jennifer en détresse, Gilles Berquet, 2003 (galerie Clair Obscur).