31.8.08
Quand l'arbitre voit rouge
Une étude avait rapporté qu’en moyenne, les athlètes portant des vêtements de couleur rouge obtiennent de meilleurs résultats aux sports de combat (tae kwon do, judo, catch). L’hypothèse avait été faite que, pour des raisons biologiques ou culturelles, le rouge est associé à la dominance et à l’agression (Hill et Barton 2005). D’autres avaient suggéré un biais de visibilité (Rowe Harris et Roberts 2005). Une nouvelle étude menée par Norbert Hagemann, Bernd Strauss et Jan Leißing suggère que la bonne explication vient de l’arbitre. Dans les sports aux mouvements rapides, et quand les deux athlètes sont de niveau comparable, l’arbitre doit observer les gestes de chaque joueur, parfois selon des angles de vue difficiles. Le rouge créerait un léger biais de perception favorable au joueur qui le porte. Pour appuyer leur hypothèse, les chercheurs ont montré 22 extraits de combat de tae kwon do à 42 arbitres de cette discipline. Les combattants portaient des protections de couleur rouge ou bleue. Et de fait, ils ont observé une notation favorable aux rouges.
Gavagai !
Dans sa thèse sur l’indétermination de la traduction (Le mot et la chose, 1960), Quine suggère qu’il est impossible d’exclure une incompréhension persistante entre locuteurs sur un mot. Un homme d’une tribu dit « gavagai ! » en voyant un lapin, l’ethnologue linguiste est tenté de traduire « lapin », mais ce peut être « partie d’un lapin », « segment de lapinitude », « vitesse de lapinicité », etc. Pour s’assurer du sens exact du mot « gavagai », il faudrait observer une infinité d’occurrences de son énonciation (cela revient au problème de l’induction). Par extension, il y a sous-détermination de l’apprentissage d’une langue maternelle, c’est-à-dire possibilité que l’on n’attribue pas exactement les mêmes significations aux mêmes mots (la même classe d’objets réels depuis le même énoncé, ou la même valeur de vérité d’une proposition). Et par extension encore, sous-détermination empirique de la science.
Je ne trouve pas que cette critique est fatale au positivisme logique. Gottlob Frege notait déjà que la langue naturelle est le pire obstacle à l’émergence d’une langue formelle (logique), car elle nous induit en erreur par l’imprécision des références. La conséquence me semble que les sciences empiriques construisent progressivement une langue descriptive commune vidée de ces énoncés auxquels on ne peut attribuer une signification exacte ou une valeur de vérité. Et c’est ce qui se passe depuis plusieurs générations. Un grand changement depuis l’objection de Quine est l’extension de la science empirique à la psychologie, et plus précisément à l’activité cérébrale. Quine était resté au modèle behavioriste de réponse aux stimuli, le seul disponible à son époque dans l’orbite d’une psychologique scientifique. Dans La poursuite de la vérité (1990), il note encore : « En psychologie, on peut ou non être behavioriste, mais en linguistique le choix n’existe pas. Chacun de nous apprend sa langue en observant le comportement verbal des autres et en voyant les hésitations de son propre comportement verbal observées et encouragées ou corrigées par les autres ». Mais dans la nouvelle perspective des neurosciences évolutionnaires et développementales, l’enjeu paraît surtout la fonction des mots (ou classes de mots), fonction qui n’est pas inscrite dans le langage lui-même, mais bien dans la réalité désignée par ce langage (le rapport de l’individu à son milieu, la survie et la reproducion de cet individu et de son groupe, etc.). D’où la poursuite de la naturalisation, mais sous une perspective fonctionnaliste et mentaliste que la philosophie analytique n’était pas diposée à accepter, étant née de son rejet à la fin du XIXe siècle.
Que l’on apprenne par imitation et que cette imitation ait des ratés (des sens différents ou équivoques d’un mot), que l’individu attribue des références diverses aux mots et propositions selon son expérience personnelle, cela ne forme pas un obstacle à la recherche sur l’ensemble cerveau-langage-réalité et les diverses fonctions structurant cet ensemble. Bien sûr, la science empirique ne dira pas grand chose de pertinent sur les mille petites variations du langage ordinaire – mais là, on se demande s’il y a grand chose de pertinent à en dire de toute façon, y compris depuis la philosophie analytique en ayant fait un de ses dadas à partir du second Wittgenstein. La poésie et la littérature forment de très beaux jeux de langage depuis l’expérience ordinaire, le café du commerce et la discussion devant le distributeur de boisson en produisent de plus communes ; la science n’a pas cette finalité. Elle peut éventuellement dire des choses sur ces langages ordinaires, mais avec ses méthodes habituelles de quantification et qualification.
Je ne trouve pas que cette critique est fatale au positivisme logique. Gottlob Frege notait déjà que la langue naturelle est le pire obstacle à l’émergence d’une langue formelle (logique), car elle nous induit en erreur par l’imprécision des références. La conséquence me semble que les sciences empiriques construisent progressivement une langue descriptive commune vidée de ces énoncés auxquels on ne peut attribuer une signification exacte ou une valeur de vérité. Et c’est ce qui se passe depuis plusieurs générations. Un grand changement depuis l’objection de Quine est l’extension de la science empirique à la psychologie, et plus précisément à l’activité cérébrale. Quine était resté au modèle behavioriste de réponse aux stimuli, le seul disponible à son époque dans l’orbite d’une psychologique scientifique. Dans La poursuite de la vérité (1990), il note encore : « En psychologie, on peut ou non être behavioriste, mais en linguistique le choix n’existe pas. Chacun de nous apprend sa langue en observant le comportement verbal des autres et en voyant les hésitations de son propre comportement verbal observées et encouragées ou corrigées par les autres ». Mais dans la nouvelle perspective des neurosciences évolutionnaires et développementales, l’enjeu paraît surtout la fonction des mots (ou classes de mots), fonction qui n’est pas inscrite dans le langage lui-même, mais bien dans la réalité désignée par ce langage (le rapport de l’individu à son milieu, la survie et la reproducion de cet individu et de son groupe, etc.). D’où la poursuite de la naturalisation, mais sous une perspective fonctionnaliste et mentaliste que la philosophie analytique n’était pas diposée à accepter, étant née de son rejet à la fin du XIXe siècle.
Que l’on apprenne par imitation et que cette imitation ait des ratés (des sens différents ou équivoques d’un mot), que l’individu attribue des références diverses aux mots et propositions selon son expérience personnelle, cela ne forme pas un obstacle à la recherche sur l’ensemble cerveau-langage-réalité et les diverses fonctions structurant cet ensemble. Bien sûr, la science empirique ne dira pas grand chose de pertinent sur les mille petites variations du langage ordinaire – mais là, on se demande s’il y a grand chose de pertinent à en dire de toute façon, y compris depuis la philosophie analytique en ayant fait un de ses dadas à partir du second Wittgenstein. La poésie et la littérature forment de très beaux jeux de langage depuis l’expérience ordinaire, le café du commerce et la discussion devant le distributeur de boisson en produisent de plus communes ; la science n’a pas cette finalité. Elle peut éventuellement dire des choses sur ces langages ordinaires, mais avec ses méthodes habituelles de quantification et qualification.
Invivable
Chaque proposition du langage ordinaire est déjà une conjecture. L’envisager ainsi serait invivable – la recherche de la vérité devient très vite invivable, en fait, c’est sans doute la raison pour laquelle elle occupe très peu de vies humaines.
Main froide, conscience de soi et régulation physiologique
L’illusion de la main de caoutchouc (rubber hand illusion) est une expérience aussi amusante que troublante. On place un artefact de main sur une table, en parallèle de sa main véritable posée à côté mais cachée. On stimule simultanément les deux mains, par exemple par un pinceau passant exactement aux mêmes endroits des doigts et jointures. Au bout d’une à deux minutes, et pour les deux tiers des sujets, la main en caoutchouc semble devenir la sienne (voir une vidéo ici).
Lorimer Moseley et ses collègues de l’Université d’Oxford ont utilisé cette illusion pour analyser un autre phénomène étonnant : certains patients schizophrènes, anorexiques ou ayant souffert d’un accident vasculaire cérébral rejettent un ou plusieurs de leurs membres comme s’ils ne leur appartenaient pas ; et on a observé que la température de surface de ces membres est inférieure à celle du reste du corps. Les chercheurs ont réalisé six expériences séparées d’illusion de la main de caoutchouc avec des sujets sains. Et ils ont observé que la température de surface de la main réelle baisse à mesure que le sujet prend illusoirement possession de la main en caoutchouc, consécutivement à une baisse du flux sanguin. Cette baisse est spécifique au membre devant fantôme (elle ne concerne ni l’autre main, ni le pied ipsilatéral). La conscience psychologique de soi (de son corps) et la régulation physiologique sont donc intimement liées, par un mécanisme allant du centre à la périphérie (top down). La température corporelle est notamment régulée par des noyaux neuronaux du thalamus et de l’hypothalamus.
Référence :
Moseley G.L. et al., Psychologically induced cooling of a specific body part caused by the illusory ownership of an artificial counterpart, PNAS, online pub, doi: 10.1073/pnas.0803768105
Lorimer Moseley et ses collègues de l’Université d’Oxford ont utilisé cette illusion pour analyser un autre phénomène étonnant : certains patients schizophrènes, anorexiques ou ayant souffert d’un accident vasculaire cérébral rejettent un ou plusieurs de leurs membres comme s’ils ne leur appartenaient pas ; et on a observé que la température de surface de ces membres est inférieure à celle du reste du corps. Les chercheurs ont réalisé six expériences séparées d’illusion de la main de caoutchouc avec des sujets sains. Et ils ont observé que la température de surface de la main réelle baisse à mesure que le sujet prend illusoirement possession de la main en caoutchouc, consécutivement à une baisse du flux sanguin. Cette baisse est spécifique au membre devant fantôme (elle ne concerne ni l’autre main, ni le pied ipsilatéral). La conscience psychologique de soi (de son corps) et la régulation physiologique sont donc intimement liées, par un mécanisme allant du centre à la périphérie (top down). La température corporelle est notamment régulée par des noyaux neuronaux du thalamus et de l’hypothalamus.
Référence :
Moseley G.L. et al., Psychologically induced cooling of a specific body part caused by the illusory ownership of an artificial counterpart, PNAS, online pub, doi: 10.1073/pnas.0803768105
L'anthropotechnie : soi-même comme une oeuvre d'art
L’idée que l’homme est entré dans une phase inédite du rapport à son propre corps n’est pas nouvelle. L’eugénisme, terme inventé par Francis Galton à la fin du XIXe siècle, avait déjà nourri l’imaginaire de penseurs et de chercheurs pendant deux générations, avant d’être englouti dans la mémoire collective sous l’horreur des délires nazis de race pure. Mais la médecine et la biologie n’en ont pas moins continué leur cours, modifiant nos représentations et nos pratiques, suggérant avec insistance que la simple diabolisation d’un mot (eugénisme) ne suffirait pas à faire refluer les désirs que ce mot recouvrait. Depuis une trentaine d’années, on a vu fleurir des termes ou expressions comme « algénie » (Jeremy Rifkin), « santé parfaite » (Lucien Sfez), « adieu au corps » (David Le Breton), « avenir post-humain » (Francis Fukuyama), « eugénisme libéral » (Jurgen Habermas), « domestication de l’être » (Peter Sloterdijk), « species technica » (Gilbert Hottois). Derrière ces expressions, leurs auteurs dressent les analyses d’une époque en train de basculer sur la question du corps, de son fonctionnement, de sa santé, de ses potentialités et de ses promesses. Leurs conclusions sont parfois contradictoires, mais il s’agit d’un désaccord sur l’évaluation (éthique, politique, économique, philosophique) du phénomène, pas sur sa réalité.
Dans son ouvrage, Jérôme Goffette reprend cette problématique sous un jour plus précis, et plus systématique que certains essais journalistiques sur le « post-humain ». Du point de vue de la méthode (chp. II), il observe que nous pensons les activités humaines selon certains référents, alimentés par certaines pratiques, renvoyant à des tropismes. Par exemple, la médecine a pour référent la lutte contre la maladie, elle renvoie à toutes sortes de pratiques à cette fin, son tropisme est le rétablissement de la santé, ou l’évitement de sa dégradation. Or, sous le vocabulaire de « médecine » ou de « biomédecine », on désigne aujourd’hui des pratiques qui ne renvoient plus au tropisme médical ou biomédical. Il existe un décalage, et un non-dit, entre la réalité de certaines pratiques médicales (ou paramédicales) et la finalité non-médicale qu’elles expriment.
L’auteur en donne de nombreux exemples. Dans le domaine de la procréation, la contraception n’a rien de médical au sens usuel (elle ne guérit ni n’évite une maladie), la sélection de certains traits d’un embryon non plus. Dans le domaine du dopage, et avant lui dans l’optimisation des capacités des athlètes, des médecins spécialisés s’affairent autour du sportif, mais là encore il n’est nulle question de guérison ou de prévention. Dans le marché des fortifiants intellectuels (remèdes naturels, compléments divers, nootropes, médicaments détournés, drogues), il en va de même, ainsi que dans celui des remèdes biochimiques à nos troubles moraux ou existentiels, c’est-à-dire l’utilisation de plus en plus banalisée des anxiolytiques ou antidépresseurs pour faire varier son humeur au gré des situations. La chirurgie esthétique offre un dernier exemple, encore plus massif et palpable : la laideur, le vieillissement, l’assignation d’un sexe à la naissance ne sont pas des maladies ; et pourtant là encore, des médecins luttent contre les imperfections, les dégradations ou les sommations issues de la nature.
Ces pratiques atypiques dans leur tropisme actuel (biomédecine) renvoient toutes à un nouveau tropisme que Jérôme Goffette qualifie d’ « anthropotechnie », « art de la transformation de l’homme par lui-même », ou plus précisément « art ou technique de transformation extra-médicale de l’être humain par intervention sur son corps ». Il remarque très justement que ces entreprises « de modelage et de façonnage » du corps ont débuté voici bien longtemps : « depuis l’aube de l’humanité, il existe un souci de faire transparaître cette humanité et de montrer la rupture qui la sépare de l’animal : de là les vêtements, les parures, les ornements, mais aussi les maquillages, les scarifications et toutes ces entreprises de transformations corporelles que tous (et les anthropologues mieux que quiconque) peuvent constater ici et là pour exprimer l’humanité, affirmer la différence des sexes ou la position sociale ». La différence entre l’anthropotechnie et les anciennes « techniques du corps » (Marcel Mauss) tient bien sûr dans les révolutions accomplies par la science moderne : ce ne sont plus des retouches superficielles qui sont offertes à l’homme, mais la possibilité de se modeler dans l’ensemble de ses constituants, du gène au comportement, à la cognition et à l’apparence en passant la cellule, la protéine, le tissu, l’organe et la prothèse.
Comme le souligne Jérôme Goffette, les grandes visées de l’anthropotechnie sont celles que les humains plaçaient jadis dans la symbolique de leurs dieux ou figures légendaires : jeunesse, immortalité, incorruptibilité de la chair ; puissance mentale, sagacité, intelligence, mémoire ; beauté ; force, puissance, résistance ; fertilité et fécondité ; volupté sexuelle ; sérénité, lucidité, mais aussi ivresse et vision ; création pure enfin, notamment la création de l’humain. Mais le plan mythologique de transcendance est devenu un plan biologique d’immanence.
Si la médecine se donne pour tâche de corriger l’état pathologique pour restituer l’état normal du patient, l’anthropotechnie part de cet état normal, ou ordinaire, pour induire un état modifié et amélioré. Contrairement à la médecine, l’anthropotechnie comporte des risques, au moins dans les phases émergentes de ses nouvelles techniques, c’est-à-dire que l’amélioration peut conduire par la suite à un état pathologique ou qu’elle inclut cela comme probabilité non-négligeable. Un exemple connu en est le vieillissement problématique d’un certain nombre de sportifs de haut niveau, dopés ou non. Mais un tel risque est accepté, car le rapport médecin / patient est supplanté par un rapport praticien (anthropotechnicien) / client, commanditaire : l’obligation d’assistance médicale vis-à-vis du malade fait place à un choix responsable de l’individu non-malade, le praticien n’ayant qu’une obligation de service rapportée à ce choix (un devoir de compétence dans l’amélioration proposée). Cela n’empêche pas la possibilité que l’anthropotechnie en devenir se dote d’un code de déontologie – sur lequel Jérôme Goffette élabore quelques pistes de réflexion, en contraste avec certaines règles éthiques médicales inadaptées (tout ce qui limite strictement à la guérison, sans induire de risque au-delà, non-malfaisance et bienfaisance), mais en continuation d’autres (respect de l’autonomie, clause de conscience, secret).
« Face à l’anthropotechnie, conclut Jérôme Goffette, nous sommes à la fois, forcément, dans l’errance et le bricolage. L’errance, c’est-à-dire ici une aventure un risque, une incertitude, une découverte. Le bricolage, c’est-à-dire la tentative de réaliser un projet tout en sachant toujours que cette réalisation donnera des surprises et révélera des aspects négligés ou insoupçonnés ». Le chemin qui mène les humains à se considérer comme des œuvres d’art est ainsi semé d’embûches et d’inconnues ; c’est bien pour cela qu’une partie des humains l’emprunte, comme ils l’ont toujours fait dans leur évolution, animés par un désir et une volonté qui est l’autre nom de leur liberté.
Référence :
Goffette J. (2008), Naissance de l’anthropotechnie. De la médecine au modelage de l’humain, Vrin, Paris, 187 p.
Dans son ouvrage, Jérôme Goffette reprend cette problématique sous un jour plus précis, et plus systématique que certains essais journalistiques sur le « post-humain ». Du point de vue de la méthode (chp. II), il observe que nous pensons les activités humaines selon certains référents, alimentés par certaines pratiques, renvoyant à des tropismes. Par exemple, la médecine a pour référent la lutte contre la maladie, elle renvoie à toutes sortes de pratiques à cette fin, son tropisme est le rétablissement de la santé, ou l’évitement de sa dégradation. Or, sous le vocabulaire de « médecine » ou de « biomédecine », on désigne aujourd’hui des pratiques qui ne renvoient plus au tropisme médical ou biomédical. Il existe un décalage, et un non-dit, entre la réalité de certaines pratiques médicales (ou paramédicales) et la finalité non-médicale qu’elles expriment.
L’auteur en donne de nombreux exemples. Dans le domaine de la procréation, la contraception n’a rien de médical au sens usuel (elle ne guérit ni n’évite une maladie), la sélection de certains traits d’un embryon non plus. Dans le domaine du dopage, et avant lui dans l’optimisation des capacités des athlètes, des médecins spécialisés s’affairent autour du sportif, mais là encore il n’est nulle question de guérison ou de prévention. Dans le marché des fortifiants intellectuels (remèdes naturels, compléments divers, nootropes, médicaments détournés, drogues), il en va de même, ainsi que dans celui des remèdes biochimiques à nos troubles moraux ou existentiels, c’est-à-dire l’utilisation de plus en plus banalisée des anxiolytiques ou antidépresseurs pour faire varier son humeur au gré des situations. La chirurgie esthétique offre un dernier exemple, encore plus massif et palpable : la laideur, le vieillissement, l’assignation d’un sexe à la naissance ne sont pas des maladies ; et pourtant là encore, des médecins luttent contre les imperfections, les dégradations ou les sommations issues de la nature.
Ces pratiques atypiques dans leur tropisme actuel (biomédecine) renvoient toutes à un nouveau tropisme que Jérôme Goffette qualifie d’ « anthropotechnie », « art de la transformation de l’homme par lui-même », ou plus précisément « art ou technique de transformation extra-médicale de l’être humain par intervention sur son corps ». Il remarque très justement que ces entreprises « de modelage et de façonnage » du corps ont débuté voici bien longtemps : « depuis l’aube de l’humanité, il existe un souci de faire transparaître cette humanité et de montrer la rupture qui la sépare de l’animal : de là les vêtements, les parures, les ornements, mais aussi les maquillages, les scarifications et toutes ces entreprises de transformations corporelles que tous (et les anthropologues mieux que quiconque) peuvent constater ici et là pour exprimer l’humanité, affirmer la différence des sexes ou la position sociale ». La différence entre l’anthropotechnie et les anciennes « techniques du corps » (Marcel Mauss) tient bien sûr dans les révolutions accomplies par la science moderne : ce ne sont plus des retouches superficielles qui sont offertes à l’homme, mais la possibilité de se modeler dans l’ensemble de ses constituants, du gène au comportement, à la cognition et à l’apparence en passant la cellule, la protéine, le tissu, l’organe et la prothèse.
Comme le souligne Jérôme Goffette, les grandes visées de l’anthropotechnie sont celles que les humains plaçaient jadis dans la symbolique de leurs dieux ou figures légendaires : jeunesse, immortalité, incorruptibilité de la chair ; puissance mentale, sagacité, intelligence, mémoire ; beauté ; force, puissance, résistance ; fertilité et fécondité ; volupté sexuelle ; sérénité, lucidité, mais aussi ivresse et vision ; création pure enfin, notamment la création de l’humain. Mais le plan mythologique de transcendance est devenu un plan biologique d’immanence.
Si la médecine se donne pour tâche de corriger l’état pathologique pour restituer l’état normal du patient, l’anthropotechnie part de cet état normal, ou ordinaire, pour induire un état modifié et amélioré. Contrairement à la médecine, l’anthropotechnie comporte des risques, au moins dans les phases émergentes de ses nouvelles techniques, c’est-à-dire que l’amélioration peut conduire par la suite à un état pathologique ou qu’elle inclut cela comme probabilité non-négligeable. Un exemple connu en est le vieillissement problématique d’un certain nombre de sportifs de haut niveau, dopés ou non. Mais un tel risque est accepté, car le rapport médecin / patient est supplanté par un rapport praticien (anthropotechnicien) / client, commanditaire : l’obligation d’assistance médicale vis-à-vis du malade fait place à un choix responsable de l’individu non-malade, le praticien n’ayant qu’une obligation de service rapportée à ce choix (un devoir de compétence dans l’amélioration proposée). Cela n’empêche pas la possibilité que l’anthropotechnie en devenir se dote d’un code de déontologie – sur lequel Jérôme Goffette élabore quelques pistes de réflexion, en contraste avec certaines règles éthiques médicales inadaptées (tout ce qui limite strictement à la guérison, sans induire de risque au-delà, non-malfaisance et bienfaisance), mais en continuation d’autres (respect de l’autonomie, clause de conscience, secret).
« Face à l’anthropotechnie, conclut Jérôme Goffette, nous sommes à la fois, forcément, dans l’errance et le bricolage. L’errance, c’est-à-dire ici une aventure un risque, une incertitude, une découverte. Le bricolage, c’est-à-dire la tentative de réaliser un projet tout en sachant toujours que cette réalisation donnera des surprises et révélera des aspects négligés ou insoupçonnés ». Le chemin qui mène les humains à se considérer comme des œuvres d’art est ainsi semé d’embûches et d’inconnues ; c’est bien pour cela qu’une partie des humains l’emprunte, comme ils l’ont toujours fait dans leur évolution, animés par un désir et une volonté qui est l’autre nom de leur liberté.
Référence :
Goffette J. (2008), Naissance de l’anthropotechnie. De la médecine au modelage de l’humain, Vrin, Paris, 187 p.
30.8.08
La vérité évolue
« Le monde est tout ce qui arrive », et comme tel le monde n’est ni vrai ni faux, il est. La vérité est un dérivé tardif de la vie, un énoncé sur ce qui arrive formulé depuis la pensée. Elle est soit une relation de la pensée à elle-même (une fonction logique, vérité-cohérence), soit une relation de la pensée au monde (une fonction empirique, vérité-correspondance). Dans les deux cas, elle n’est pas une propriété du monde, mais du monde-pensé ou de la pensée du monde. La naturalisation de l’épistémologie suggérée par Quine revient à dire au final que la vérité évolue avec les cerveaux qui la produisent.
Belligérance, bravoure et évolution
Pourquoi la guerre ? En première approximation, on peut y voir un trait irrationnel ou rationnel du comportement humain. Dans le premier cas, la guerre résulte par exemple de la disposition plus ou moins pathologique des leaders d’un groupe à s’engager dans la violence contre un autre groupe malgré le coût de celle-ci. Dans le second cas, la guerre survient si elle apporte des bénéfices au groupe belligérant excédant ses coûts. Pour la théorie de l’évolution et la biologie théorique, la guerre est un cas de figure intéressant, tout comme l’altruisme : elle est répandue à toutes les époques et parmi tous les groupes humains ; elle diminue par définition la fitness (survie et reproduction) de ses victimes directes ou indirectes. Soit elle est un produit dérivé malheureux d’autres capacités utiles à leurs porteurs (hypothèse irrationnelle) ; soit elle a sa logique propre pouvant faire l’objet d’une sélection positive (hypothèse rationnelle). Il faut noter que la « rationalité » en question ne concerne pas la psychologie de l’acteur individuel, mais simplement l’évaluation des conséquences de l’action collective en terme de survie / reproduction pour le groupe s’engageant dans la guerre.
Laurent Lehmann et Marcus W. Feldman (Université Stanford) ont développé un modèle de génétique des populations pour examiner l’évolution possible de deux traits masculins (la guerre étant presqu’exclusivement une affaire de mâles chez les primates humains ou non-humains) : la belligérance (disposition à s’engager dans un conflit) et la bravoure (disposition à la vaillance au combat augmentant la probabilité de victoire dans le conflit). Cela dans le cadre dont on pense qu’il fut celui du Paléolithique, des petites populations séparées spatialement et parvenant au bout d’un moment à l’épuisement des ressources sur leur territoire. Leur modèle montre que deux cas de figure au moins justifient la guerre du point de vue de la fitness moyenne des individus du groupe guerrier : celui où les mâles du groupe vainqueur se reproduisent avec les femelles du groupe vaincu ; celui où les femelles du groupe vainqueur bénéficient de l’extension des ressources pour la survie de leur descendance. La limite de taille du groupe est cependant imposée par l’hypothèse d’une base génétique à la belligérance et la bravoure et par la nécessité dans ce cas de parenté génétique de ses mâles (selon l’hypothèse de sélection de parentèle de Hamilton : le sacrifice d’un mâle au combat permet la survie de mâles apparentés et porteurs des gènes poussant au sacrifice), parenté qui est affectée progressivement par l’augmentation de la taille des groupes (et les migrations). Avec cette double contrainte d’héritabilité et de sélection de parentèle, le modèle permet une sélection positive sur la belligérance et la bravoure pour des groupes allant jusqu’à 50 individus adultes de chaque sexe. Mais si la belligérance et la bravoure sont des traits hérités culturellement et non biologiquement, la taille du groupe peut prendre n’importe quelle valeur sous certaines conditions spécifiques : il faut alors que les traits culturels affectent la ségrégation des groupes et renforcent la capacité reproductive des porteurs. Cette conclusion rejoint celles d’autres travaux de modélisation sur la co-évolution de l’altruisme coopératif en interne et compétitif en externe (voir ici par exemple nos recensions des travaux de Choi et Bowle 2007, Bernhard et al. 2006).
Référence :
Lehmann L., M.W. Feldman (2008), War and the evolution of belligerence and bravery, Proc Roy Soc B Bio Sci, doi :10.1098/rspb.2008.0842
(Merci à Laurent Lehmann de m’avoir communiqué son travail).
Laurent Lehmann et Marcus W. Feldman (Université Stanford) ont développé un modèle de génétique des populations pour examiner l’évolution possible de deux traits masculins (la guerre étant presqu’exclusivement une affaire de mâles chez les primates humains ou non-humains) : la belligérance (disposition à s’engager dans un conflit) et la bravoure (disposition à la vaillance au combat augmentant la probabilité de victoire dans le conflit). Cela dans le cadre dont on pense qu’il fut celui du Paléolithique, des petites populations séparées spatialement et parvenant au bout d’un moment à l’épuisement des ressources sur leur territoire. Leur modèle montre que deux cas de figure au moins justifient la guerre du point de vue de la fitness moyenne des individus du groupe guerrier : celui où les mâles du groupe vainqueur se reproduisent avec les femelles du groupe vaincu ; celui où les femelles du groupe vainqueur bénéficient de l’extension des ressources pour la survie de leur descendance. La limite de taille du groupe est cependant imposée par l’hypothèse d’une base génétique à la belligérance et la bravoure et par la nécessité dans ce cas de parenté génétique de ses mâles (selon l’hypothèse de sélection de parentèle de Hamilton : le sacrifice d’un mâle au combat permet la survie de mâles apparentés et porteurs des gènes poussant au sacrifice), parenté qui est affectée progressivement par l’augmentation de la taille des groupes (et les migrations). Avec cette double contrainte d’héritabilité et de sélection de parentèle, le modèle permet une sélection positive sur la belligérance et la bravoure pour des groupes allant jusqu’à 50 individus adultes de chaque sexe. Mais si la belligérance et la bravoure sont des traits hérités culturellement et non biologiquement, la taille du groupe peut prendre n’importe quelle valeur sous certaines conditions spécifiques : il faut alors que les traits culturels affectent la ségrégation des groupes et renforcent la capacité reproductive des porteurs. Cette conclusion rejoint celles d’autres travaux de modélisation sur la co-évolution de l’altruisme coopératif en interne et compétitif en externe (voir ici par exemple nos recensions des travaux de Choi et Bowle 2007, Bernhard et al. 2006).
Référence :
Lehmann L., M.W. Feldman (2008), War and the evolution of belligerence and bravery, Proc Roy Soc B Bio Sci, doi :10.1098/rspb.2008.0842
(Merci à Laurent Lehmann de m’avoir communiqué son travail).
La vache et le satellite
Les images satellite de Google ont permis à des chercheurs de l’Université de Princeton d'effectuer une découverte capitale : les chevreuils, mais aussi les vaches, tendent à aligner leurs corps selon un axe Nord-Sud quand ils paissent ou se reposent. Le trait est plus marqué chez les chevreuils que chez les vaches : cette sensibilité au champ magnétique serait un résidu d’une adaptation migratoire, devenue progressivement inutile chez les braves ruminants enfermés derrière leur enclos.
29.8.08
La leptine, bonne aussi pour le cerveau
Découverte dans les années 1990, la leptine est une pro-hormone exprimée dans les tissus adipeux. Elle joue de nombreux rôles dans le métabolisme (reproduction, homéostase du glucose, formation des os et des tissus, inflammation), mais sa fonction la plus connue concerne la régulation de la prise d’énergie et de l’appétit. La leptine agit de concert avec les peptides de l’hypothalamus (NPY, AgRP) pour réguler la prise alimentaire. Les mutations des gènes producteurs ou récepteurs de leptine provoquent divers troubles métaboliques, dont certaines formes d’obésité.
Mais la leptine semble également jouer un rôle dans nos fonctions cognitives. C’est ce que rapporte une équipe américaine et brésilienne ayant traité un patient de 5 ans, souffrant d’une mutation Cys-to-Thr du codon 105 sur le gène ob. Pendant deux ans, le jeune malade souffrant d’obésité depuis l’âge de trois mois a bénéficié d’un traitement à la leptine recombinanate (r-metHuLeptin, 0,03 mg/kg/jour) pour compenser la production naturelle déficiente. Ses capacités cognitives verbales et non verbales ont été mesurées au cours de son développement (échelles DAS). Or, outre la perte de poids, l’enfant a connu une amélioration notable de ses aptitudes intellectuelles, qui se situaient en dessous de la moyenne avant le traitement. Cela confirme un rôle neurodéveloppemental pour la pré-hormone. Les nouveau-nés en possèdent des taux sériques deux à trois fois supérieurs à ceux des adultes. La leptine semble notamment agir sur les récepteurs NMDA (potentialisation à long terme de la mémoire), la neurogenèse de l’hippocampe et la myélinisation des axones (gaines de lipides favorisant la communication interneuronale).
Référence :
Paz-Filho G.J. et al. (2008), Leptin replacement improves cognitive development, PloS ONE, e3098. doi:10.1371/journal.pone.0003098
Mais la leptine semble également jouer un rôle dans nos fonctions cognitives. C’est ce que rapporte une équipe américaine et brésilienne ayant traité un patient de 5 ans, souffrant d’une mutation Cys-to-Thr du codon 105 sur le gène ob. Pendant deux ans, le jeune malade souffrant d’obésité depuis l’âge de trois mois a bénéficié d’un traitement à la leptine recombinanate (r-metHuLeptin, 0,03 mg/kg/jour) pour compenser la production naturelle déficiente. Ses capacités cognitives verbales et non verbales ont été mesurées au cours de son développement (échelles DAS). Or, outre la perte de poids, l’enfant a connu une amélioration notable de ses aptitudes intellectuelles, qui se situaient en dessous de la moyenne avant le traitement. Cela confirme un rôle neurodéveloppemental pour la pré-hormone. Les nouveau-nés en possèdent des taux sériques deux à trois fois supérieurs à ceux des adultes. La leptine semble notamment agir sur les récepteurs NMDA (potentialisation à long terme de la mémoire), la neurogenèse de l’hippocampe et la myélinisation des axones (gaines de lipides favorisant la communication interneuronale).
Référence :
Paz-Filho G.J. et al. (2008), Leptin replacement improves cognitive development, PloS ONE, e3098. doi:10.1371/journal.pone.0003098
28.8.08
Le principe responsabilité (Hans Jonas) : critique d'un concept trentenaire
Voici trente ans paraissait Le principe responsabilité de Hans Jonas, et comme le relève Hervé Kempf dans Le Monde : « La fortune en a été extraordinaire : diffusé depuis sa parution à plus de 200.000 exemplaires, cet essai a influencé la vie politique allemande, inspiré des normes internationales, comme la ‘prise en compte des générations futures’ et ‘le principe de précaution’, et constitue toujours une des bases majeures sur lesquelles s'élabore la réflexion des intellectuels sur l'écologie. » Ce succès du Principe responsabilité, qui était une réponse au Principe espérance d’Ernst Bloch, tient probablement à sa consonance avec les tendances médiatiques et idéologiques de l’époque. On ignore en revanche si ceux qui s’en réclament l’ont vraiment lu.
Au commencement de la réflexion jonassienne, il y a la « transformation de l’essence de l’agir humain » : jusqu’à présent, la teknè (l’art) était limité à la cité, monde clos des hommes autour duquel la nature « sauvage », « non civilisée », restait intacte et se perpétuait. Comme telle, la technique ancienne n’appelait pas la morale ni pour le sujet (l’artiste, l’artisan, l’ingénieur) ni pour son objet (la nature). Mais la technique moderne aurait transformé cela, dévoilant la « vulnérabilité » de la nature, faisant entrer la « biosphère » tout entière dans le domaine de la responsabilité humaine. Alors que les morales anciennes formaient des énoncés de proximité (elles concernaient le « prochain ») dans un cadre de simultanéité entre l’action et son effet, la technique impose désormais une dimension nouvelle : « Nulle éthique antérieure n’avait à prendre en considération la condition globale de la vie humaine et l’avenir lointain et l’existence de l’espèce elle-même ».
On peut déjà émettre quelques réserves sur cette pierre angulaire du raisonnement formant le premier chapitre. Ce n’est pas « l’essence » de l’agir humain qui est transformée, plutôt sa portée matérielle : une bombe nucléaire tue (potentiellement) plus d’humains qu’une bombe classique, qu’un missile, qu’un fusil, qu’un arc, qu’un glaive, qu’un silex taillé. La mort potentielle de l’ennemi reste la vocation de l’arme comme jadis, sa puissance ou son rayon d’action ont évolué. La menace sur l’homme est aussi proportionnée à un autre élément matériel, sa démographie. Un virus émergent, d’origine naturelle ou artificielle, pourrait tuer un quart de l’humanité comme la peste tua un quart des Européens : le simple fait d’une population nombreuse et interconnectée produit cette éventualité. Dans l’hypothèse où ces technologies se retourneraient sur l’homme pour le modifier (« l’homo faber applique son art à lui-même », suggère Jonas), serions-nous dans une transformation de « l’essence » de l’agir humain ? C’est à nouveau douteux, puisqu’il devrait être dans la nature de cette « essence » de ne pas être modifiable par « accident » (action externe) : si l’homme parvient à se transformer en autre que lui-même, cette transformation serait la démonstration que son essence était en réalité réductible à certains composants matériels, qu’elle n’est donc pas une essence au sens philosophique habituel de ce terme, plutôt une contingence. Ce que j’ai appelé ici la nature métamorphique de l’animal humain.
Selon Jonas, la technologie moderne crée la nécessité d’un nouvel impératif moral lié à l’agir humain : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » (ou de façon négative « Ne compromets pas les conditions que pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre ».) Pour que cet impératif entre en action, il faut « consulter nos craintes préalablement à nos désirs », car le malum apparaît plus facilement à la sensibilité humaine que le bonum. C’est donc « l’heuristique de la peur » : « Nous avons besoin de la menace contre l’image de l’homme – et de types tout à fait spécifiques de menace – pour nous assurer d’une image vraie de l’homme grâce à la frayeur émanant de cette menace ». En vue de cela, « doit (…) être constituée une science des prédictions hypothétiques, une ‘futurologie comparative’ ».
Le problème évident, c’est qu’une telle futurologie n’a rien d’une science. Les actions humaines forment un système chaotique et toute tentative de les anticiper sur le long terme est vouée à l’échec (un peu comme si Napoléon III en 1860 considérait que la gestion des chevaux et des écuries serait le grand problème urbain de 1960 et agissait dans cette perspective). On fera donc, comme aujourd’hui dans le cas du réchauffement climatique, des scénarios et des modèles sur un phénomène donné. Mais plus le phénomène analysé sera vaste (concernant l’humain ou la biosphère dans son entier comme Jonas y invite), plus son modèle sera simplificateur et produira des incertitudes impossibles à contraindre. On trouvera toujours des issues catastrophiques parmi les trajectoires de ces modèles rustiques à base de scénarios incertains ; et l’on pourra toujours dire que la seule possibilité (fut-elle affectée d’une très faible probabilité) d’une catastrophe exige telle ou telle décision sur l’activité technologique concernée. Mais outre qu’une telle démarche est totalement incapacitante, elle est surtout insensée : je puis certainement faire un modèle où la lutte contre le réchauffement climatique (pour rester dans cet exemple) implique elle aussi des catastrophes locales ou globales dans certaines trajectoires possibles de mes simulations à long terme ; je me retrouve alors avec deux possibilités d’action (faire quelque chose ou ne rien faire) qui produisent chacune des probabilités de catastrophe. Nous n’aimons pas cette idée que les systèmes chaotiques ou les systèmes dynamiques complexes sont imprévisibles à moyenne et longue échéances, mais c’est une réalité. Il est assez piquant de constater que les esprits les plus critiques sur la toute-puissance de la raison technique et scientifique acceptent sans l’ombre d’un doute ni d’une réticence que cette rationalité pleine d’hubris se prétende capable de prévoir l’évolution du système hydrosphère-atmosphère-héliosphère-litosphère-biosphère sur 100 ans. C’est assez cocasse…
L’autre problème dans la manière dont Jonas pose la situation, c’est la notion de responsabilité. Un individu est responsable de ses actes. Mais un individu seul n’a pas le pouvoir de détruire l’humanité ou la biosphère. La prise en compte de la « condition globale » (toute l’humanité, toute la biosphère) crée une responsabilité collective dont nul individu particulier n’est en réalité responsable. Jonas note d’ailleurs que son propos « s’adresse beaucoup plus à la politique publique qu’à la conduite privée ». Dans ce cas, le principe responsabilité ressemble surtout à un principe autorité où une minorité éclairée (par la « science futurologique ») dicte son comportement à la majorité. Jonas l’envisage d’ailleurs clairement lorsqu’il parle des « avantages de l’autocratie » : « Les décisions au sommet, qui peuvent être prises sans consentement préalable de la base, ne se heurtent à aucune résistance dans le corps social (si ce n’est peut-être une résistance passive) et, à supposer un degré minimal de fiabilité de l’appareil, elles peuvent être certaines d’être mises en œuvre. Cela inclut des mesures que l’intérêt individuel des sujets concernés ne se serait jamais imposées spontanément, qui donc, dès qu’elles atteignent la majorité, peuvent difficilement faire l’objet d’une décision dans le processus démocratique. Or de telles mesures sont précisément ce qu’exige l’avenir menaçant et ce qu’il exigera toujours davantage. » Un avenir décrété « menaçant » par une « science des prédictions hypothétiques » qui n’a rien d’une science en vient à justifier des « décisions au sommet » s’imposant à la base. Une dictature des bonnes intentions, en somme.
Quand il en arrive aux raisons philosophiques pour lesquelles l’homme devrait s’estimer des devoirs envers la nature, Jonas cultive une sorte de finalisme néo-aristotélicien et post-heidegerrien, dont les soubassements sont assez obscurs : « Nous voulons, en dernière instance au nom de l’éthique, élargir le site ontologique de la fin comme telle en allant de ce qui se manifeste à la fine pointe du sujet vers ce qui est latent dans l’épaisseur de l’être ». Ce qui peut se dire : il existe de la finalité chez l’humain, il en existe aussi dans la nature. « Puisque la subjectivité manifeste une fin agissante, et qu’elle vit entièrement de cela, l’intérieur muet qui accède à la parole seulement grâce à elle, autrement dit la matière, doit déjà abriter en elle de la fin sous forme non subjective ». Le « puisque » est assez étonnant : Jonas assène cela comme une conséquence logique, alors qu’il n’y a évidemment rien de tel dans son saut ontologique du cerveau humain à la totalité de la matière. Ce n’est pas parce que l’évolution a produit un singe conscient que les attributs de cette conscience pré-existent ailleurs dans le vivant, a fortiori le non-vivant. Le philosophe défend finalement une moralisation de la technique, mais aussi et surtout de la nature elle-même en vertu de « fins » dont celle-ci serait dotée. On baigne dans une métaphysique d’un autre âge.
Jonas est bien sûr obligé de limiter l’explication scientifique du monde pour appuyer son propos : « Il n'est naturellement tout simplement pas vrai qu'une compréhension ‘aristotélicienne’ de l'être est en contradiction avec l'explication moderne de la nature ou qu'elle est incompatible avec elle, à plus forte raison qu'elle ait été réfutée par elle ». Mais le philosophe n’apporte strictement rien au-delà des sciences de la nature : « Nous laissons entièrement ouverte la manière dont une ‘finalité’ généralisée de la nature se manifeste inconsciemment dans son mécanisme causal déterministe ». Donc Jonas assure que les sciences de la nature sont dans l’incapacité de fournir une explication suffisante de ce qui est, tout en étant lui-même dans l’incapacité de définir la « finalité » de la nature lui permettant d’asseoir ce constat d’impuissance ou de carence des sciences. Il peut néanmoins conclure son chapitre ténébreux sur « les fins et leurs positions dans l’être » : « Notre démonstration [sic] précédente que la nature cultive des valeurs, puisqu’elle cultive des fins, et que donc elle tout sauf libre de valeurs… ». Il serait bien sûr plus simple d’en appeler à la croyance en un dieu créateur de l’univers – Jonas est par ailleurs fasciné par les gnostiques –, mais le philosophe s’en garde bien. Il n’hésite pas en revancher à flirter avec le « sacré », tarte à la crème des métaphysiciens et des romantiques : « La question est de savoir si, sans le rétablissement de la catégorie du sacré qui a été détruite de fond en comble par l'Aufklärung scientifique nous pouvons avoir une éthique capable d'entraver les pouvoirs extrêmes que nous possédons aujourd'hui et que nous presque forcés d'acquérir et de mettre constamment en œuvre. »
Si Jonas n’a probablement pas été lu par bien des personnes se réclamant de lui, son message a été entendu. On a vu déferler au cours des trente dernières années la fameuse « heuristique de la peur » que Jonas appelait de ses vœux, sous la forme vulgarisée des alarmismes, catastrophismes et misérabilismes en tout genre, dont une certaine militance de la conscience malheureuse fait profession, et dont se repaissent nos médias toujours avides de mauvaises nouvelles et paniques morales en gros titres. La résistance au changement, l’aversion au risque, la méfiance ou la défiance de principe à l’égard des innovations étaient habituellement le fait des conservateurs et des réactionnaires. Avec l’écologie politique et philosophique, ces mêmes traits psychologiques ont produit d’autres engagements, plutôt au sein d’une gauche plaçant habituellement le progrès au pinacle. Mais justement : l’avenir, qui était la temporalité directrice de la modernité, est entré en crise chez une partie de ces intellectuels et politiciens, sans pour autant restaurer les supposées vertus du passé. Parler désormais au nom des « générations futures », comme Jonas y invitait, c’était un coup de génie rhétorique puisqu’elles ne sont pas là pour nous contredire : on gagne à peu de frais une solide réputation de générosité en se réclamant de leur bien-être ; on maquille d’un parfum d’avenir son insatisfaction foncière du présent, en évitant ainsi les accusations de nostalgie ou de ressentiment.
Il reste que ces incantations ne changent pas grand-chose à la réalité. Non seulement les trente dernières années n’ont pas connu de ralentissement significatif dans le domaine scientifique et technique, mais 3,5 milliards d’humains se sont engagés à marche forcée dans la modernisation de leur société et de leur économie. Les effets négatifs des premières révolutions industrielles, indéniables et inévitables, ont conduit à inclure diverses considérations de qualité de vie et de préservation du milieu dans les choix politiques, techniques et économiques. Les annonces catastrophistes du Club de Rome, ayant influené Jonas et bien d’autres dans les années 1970, ont été démenties les unes après les autres. Car si le principe responsabilité séduit, il en est un autre qui a la vie dure : le principe de réalité, sur lequel se fracassent les idées floues, folles ou fausses.
Référence :
Jonas H. (1979, 1990), Le principe responsabilité, Cerf, Paris. Disponible en poche (Champs-Flammarion, Paris, 1998).
Au commencement de la réflexion jonassienne, il y a la « transformation de l’essence de l’agir humain » : jusqu’à présent, la teknè (l’art) était limité à la cité, monde clos des hommes autour duquel la nature « sauvage », « non civilisée », restait intacte et se perpétuait. Comme telle, la technique ancienne n’appelait pas la morale ni pour le sujet (l’artiste, l’artisan, l’ingénieur) ni pour son objet (la nature). Mais la technique moderne aurait transformé cela, dévoilant la « vulnérabilité » de la nature, faisant entrer la « biosphère » tout entière dans le domaine de la responsabilité humaine. Alors que les morales anciennes formaient des énoncés de proximité (elles concernaient le « prochain ») dans un cadre de simultanéité entre l’action et son effet, la technique impose désormais une dimension nouvelle : « Nulle éthique antérieure n’avait à prendre en considération la condition globale de la vie humaine et l’avenir lointain et l’existence de l’espèce elle-même ».
On peut déjà émettre quelques réserves sur cette pierre angulaire du raisonnement formant le premier chapitre. Ce n’est pas « l’essence » de l’agir humain qui est transformée, plutôt sa portée matérielle : une bombe nucléaire tue (potentiellement) plus d’humains qu’une bombe classique, qu’un missile, qu’un fusil, qu’un arc, qu’un glaive, qu’un silex taillé. La mort potentielle de l’ennemi reste la vocation de l’arme comme jadis, sa puissance ou son rayon d’action ont évolué. La menace sur l’homme est aussi proportionnée à un autre élément matériel, sa démographie. Un virus émergent, d’origine naturelle ou artificielle, pourrait tuer un quart de l’humanité comme la peste tua un quart des Européens : le simple fait d’une population nombreuse et interconnectée produit cette éventualité. Dans l’hypothèse où ces technologies se retourneraient sur l’homme pour le modifier (« l’homo faber applique son art à lui-même », suggère Jonas), serions-nous dans une transformation de « l’essence » de l’agir humain ? C’est à nouveau douteux, puisqu’il devrait être dans la nature de cette « essence » de ne pas être modifiable par « accident » (action externe) : si l’homme parvient à se transformer en autre que lui-même, cette transformation serait la démonstration que son essence était en réalité réductible à certains composants matériels, qu’elle n’est donc pas une essence au sens philosophique habituel de ce terme, plutôt une contingence. Ce que j’ai appelé ici la nature métamorphique de l’animal humain.
Selon Jonas, la technologie moderne crée la nécessité d’un nouvel impératif moral lié à l’agir humain : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » (ou de façon négative « Ne compromets pas les conditions que pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre ».) Pour que cet impératif entre en action, il faut « consulter nos craintes préalablement à nos désirs », car le malum apparaît plus facilement à la sensibilité humaine que le bonum. C’est donc « l’heuristique de la peur » : « Nous avons besoin de la menace contre l’image de l’homme – et de types tout à fait spécifiques de menace – pour nous assurer d’une image vraie de l’homme grâce à la frayeur émanant de cette menace ». En vue de cela, « doit (…) être constituée une science des prédictions hypothétiques, une ‘futurologie comparative’ ».
Le problème évident, c’est qu’une telle futurologie n’a rien d’une science. Les actions humaines forment un système chaotique et toute tentative de les anticiper sur le long terme est vouée à l’échec (un peu comme si Napoléon III en 1860 considérait que la gestion des chevaux et des écuries serait le grand problème urbain de 1960 et agissait dans cette perspective). On fera donc, comme aujourd’hui dans le cas du réchauffement climatique, des scénarios et des modèles sur un phénomène donné. Mais plus le phénomène analysé sera vaste (concernant l’humain ou la biosphère dans son entier comme Jonas y invite), plus son modèle sera simplificateur et produira des incertitudes impossibles à contraindre. On trouvera toujours des issues catastrophiques parmi les trajectoires de ces modèles rustiques à base de scénarios incertains ; et l’on pourra toujours dire que la seule possibilité (fut-elle affectée d’une très faible probabilité) d’une catastrophe exige telle ou telle décision sur l’activité technologique concernée. Mais outre qu’une telle démarche est totalement incapacitante, elle est surtout insensée : je puis certainement faire un modèle où la lutte contre le réchauffement climatique (pour rester dans cet exemple) implique elle aussi des catastrophes locales ou globales dans certaines trajectoires possibles de mes simulations à long terme ; je me retrouve alors avec deux possibilités d’action (faire quelque chose ou ne rien faire) qui produisent chacune des probabilités de catastrophe. Nous n’aimons pas cette idée que les systèmes chaotiques ou les systèmes dynamiques complexes sont imprévisibles à moyenne et longue échéances, mais c’est une réalité. Il est assez piquant de constater que les esprits les plus critiques sur la toute-puissance de la raison technique et scientifique acceptent sans l’ombre d’un doute ni d’une réticence que cette rationalité pleine d’hubris se prétende capable de prévoir l’évolution du système hydrosphère-atmosphère-héliosphère-litosphère-biosphère sur 100 ans. C’est assez cocasse…
L’autre problème dans la manière dont Jonas pose la situation, c’est la notion de responsabilité. Un individu est responsable de ses actes. Mais un individu seul n’a pas le pouvoir de détruire l’humanité ou la biosphère. La prise en compte de la « condition globale » (toute l’humanité, toute la biosphère) crée une responsabilité collective dont nul individu particulier n’est en réalité responsable. Jonas note d’ailleurs que son propos « s’adresse beaucoup plus à la politique publique qu’à la conduite privée ». Dans ce cas, le principe responsabilité ressemble surtout à un principe autorité où une minorité éclairée (par la « science futurologique ») dicte son comportement à la majorité. Jonas l’envisage d’ailleurs clairement lorsqu’il parle des « avantages de l’autocratie » : « Les décisions au sommet, qui peuvent être prises sans consentement préalable de la base, ne se heurtent à aucune résistance dans le corps social (si ce n’est peut-être une résistance passive) et, à supposer un degré minimal de fiabilité de l’appareil, elles peuvent être certaines d’être mises en œuvre. Cela inclut des mesures que l’intérêt individuel des sujets concernés ne se serait jamais imposées spontanément, qui donc, dès qu’elles atteignent la majorité, peuvent difficilement faire l’objet d’une décision dans le processus démocratique. Or de telles mesures sont précisément ce qu’exige l’avenir menaçant et ce qu’il exigera toujours davantage. » Un avenir décrété « menaçant » par une « science des prédictions hypothétiques » qui n’a rien d’une science en vient à justifier des « décisions au sommet » s’imposant à la base. Une dictature des bonnes intentions, en somme.
Quand il en arrive aux raisons philosophiques pour lesquelles l’homme devrait s’estimer des devoirs envers la nature, Jonas cultive une sorte de finalisme néo-aristotélicien et post-heidegerrien, dont les soubassements sont assez obscurs : « Nous voulons, en dernière instance au nom de l’éthique, élargir le site ontologique de la fin comme telle en allant de ce qui se manifeste à la fine pointe du sujet vers ce qui est latent dans l’épaisseur de l’être ». Ce qui peut se dire : il existe de la finalité chez l’humain, il en existe aussi dans la nature. « Puisque la subjectivité manifeste une fin agissante, et qu’elle vit entièrement de cela, l’intérieur muet qui accède à la parole seulement grâce à elle, autrement dit la matière, doit déjà abriter en elle de la fin sous forme non subjective ». Le « puisque » est assez étonnant : Jonas assène cela comme une conséquence logique, alors qu’il n’y a évidemment rien de tel dans son saut ontologique du cerveau humain à la totalité de la matière. Ce n’est pas parce que l’évolution a produit un singe conscient que les attributs de cette conscience pré-existent ailleurs dans le vivant, a fortiori le non-vivant. Le philosophe défend finalement une moralisation de la technique, mais aussi et surtout de la nature elle-même en vertu de « fins » dont celle-ci serait dotée. On baigne dans une métaphysique d’un autre âge.
Jonas est bien sûr obligé de limiter l’explication scientifique du monde pour appuyer son propos : « Il n'est naturellement tout simplement pas vrai qu'une compréhension ‘aristotélicienne’ de l'être est en contradiction avec l'explication moderne de la nature ou qu'elle est incompatible avec elle, à plus forte raison qu'elle ait été réfutée par elle ». Mais le philosophe n’apporte strictement rien au-delà des sciences de la nature : « Nous laissons entièrement ouverte la manière dont une ‘finalité’ généralisée de la nature se manifeste inconsciemment dans son mécanisme causal déterministe ». Donc Jonas assure que les sciences de la nature sont dans l’incapacité de fournir une explication suffisante de ce qui est, tout en étant lui-même dans l’incapacité de définir la « finalité » de la nature lui permettant d’asseoir ce constat d’impuissance ou de carence des sciences. Il peut néanmoins conclure son chapitre ténébreux sur « les fins et leurs positions dans l’être » : « Notre démonstration [sic] précédente que la nature cultive des valeurs, puisqu’elle cultive des fins, et que donc elle tout sauf libre de valeurs… ». Il serait bien sûr plus simple d’en appeler à la croyance en un dieu créateur de l’univers – Jonas est par ailleurs fasciné par les gnostiques –, mais le philosophe s’en garde bien. Il n’hésite pas en revancher à flirter avec le « sacré », tarte à la crème des métaphysiciens et des romantiques : « La question est de savoir si, sans le rétablissement de la catégorie du sacré qui a été détruite de fond en comble par l'Aufklärung scientifique nous pouvons avoir une éthique capable d'entraver les pouvoirs extrêmes que nous possédons aujourd'hui et que nous presque forcés d'acquérir et de mettre constamment en œuvre. »
Si Jonas n’a probablement pas été lu par bien des personnes se réclamant de lui, son message a été entendu. On a vu déferler au cours des trente dernières années la fameuse « heuristique de la peur » que Jonas appelait de ses vœux, sous la forme vulgarisée des alarmismes, catastrophismes et misérabilismes en tout genre, dont une certaine militance de la conscience malheureuse fait profession, et dont se repaissent nos médias toujours avides de mauvaises nouvelles et paniques morales en gros titres. La résistance au changement, l’aversion au risque, la méfiance ou la défiance de principe à l’égard des innovations étaient habituellement le fait des conservateurs et des réactionnaires. Avec l’écologie politique et philosophique, ces mêmes traits psychologiques ont produit d’autres engagements, plutôt au sein d’une gauche plaçant habituellement le progrès au pinacle. Mais justement : l’avenir, qui était la temporalité directrice de la modernité, est entré en crise chez une partie de ces intellectuels et politiciens, sans pour autant restaurer les supposées vertus du passé. Parler désormais au nom des « générations futures », comme Jonas y invitait, c’était un coup de génie rhétorique puisqu’elles ne sont pas là pour nous contredire : on gagne à peu de frais une solide réputation de générosité en se réclamant de leur bien-être ; on maquille d’un parfum d’avenir son insatisfaction foncière du présent, en évitant ainsi les accusations de nostalgie ou de ressentiment.
Il reste que ces incantations ne changent pas grand-chose à la réalité. Non seulement les trente dernières années n’ont pas connu de ralentissement significatif dans le domaine scientifique et technique, mais 3,5 milliards d’humains se sont engagés à marche forcée dans la modernisation de leur société et de leur économie. Les effets négatifs des premières révolutions industrielles, indéniables et inévitables, ont conduit à inclure diverses considérations de qualité de vie et de préservation du milieu dans les choix politiques, techniques et économiques. Les annonces catastrophistes du Club de Rome, ayant influené Jonas et bien d’autres dans les années 1970, ont été démenties les unes après les autres. Car si le principe responsabilité séduit, il en est un autre qui a la vie dure : le principe de réalité, sur lequel se fracassent les idées floues, folles ou fausses.
Référence :
Jonas H. (1979, 1990), Le principe responsabilité, Cerf, Paris. Disponible en poche (Champs-Flammarion, Paris, 1998).
Rêveries
Il est fascinant de constater combien les rêves ne fascinent plus, en regard du passé humain. Les spiritualités chamaniques en faisaient grand cas, les religions antiques également. Ancien et Nouveau Testament en sont parsemés. Grégoire le Grand crut bon interdire l’oniromancie et ne reconnaître que les rêves d’origine divine. Freud fut finalement le dernier aboutissement de cette fascination multimillénaire et malgré ses prétentions scientifiques, la psychanalyse conserva au rêve sa fonction centrale de dévoilement d’une vérité cachée, en l’occurrence refoulée et travestie (« L'interprétation des rêves est, en réalité, la voie royale de la connaissance de l'inconscient, la base la plus sûre de nos recherches, et c'est l'étude des rêves, plus qu'aucune autre, qui vous convaincra de la valeur de la psychanalyse et vous formera à sa pratique. Quand on me demande comment on peut devenir psychanalyste, je réponds : par l'étude de ses propres rêves », écrit Freud in Cinq leçons sur la psychanalyse, 3e leçon, 1904). Nous savons maintenant que tous les animaux à sang chaud connaissent un sommeil paradoxal, que l’activité cérébrale y est intense, que le « rêve » humain s’inscrit dans ce cadre évolutif, que sa fonction neurodéveloppementale est probablement un tri des informations reçues pendant l’éveil et une consolidation des données pertinentes. S’il stimule encore la curiosité scientifique, s’il étonne toujours le rêveur à son réveil, le songe n’a plus aucune dimension magique, spirituelle, mystérieuse ou profonde, en dehors de quelques superstitions individuelles. Voilà après tout une définition de la modernité comme une autre : la première époque qui ne croit plus en ses rêves, qui ne leur attribue aucune valeur particulière, aucun sens décisif.
Corrélats neuraux du désir
Hideaki Kawabata et Semir Zeki ont demandé à 18 sujets japonais, dont neuf femmes, âgés de 20 à 48 ans, de regarder 432 images dans trois catégories (personnes, objets, événements). Les sujets devaient classer ces images sur une échelle de désirabilité de 1 à 10 (1 à 4 indésirable, 5 et 6 indifférent, 6 à 10 désirable). Dans le même temps, on observait leur cerveau en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. Il en ressort que la variation entre désirable et indésirable active essentiellement le cortex orbito-frontal, celle entre désirable et indifférent les cortex cingulaire médian et cingulaire antérieur. Outre ces activations neurales communes, chaque type de stimulus éveillait d’autres zones spécifiques (noyau accumbens, striatum, hypothalamus, etc.). Et des aires différentes et spécialisées du cortex visuel analysaient chaque type d’images. Le cortex cingulaire et le cortex orbito-frontal apparaissent donc comme deux zones de tri parmi les stimuli perçus, selon qu’ils éveillent ou non le désir de l’individu. L’étude peut être lue ici (PloS One).
Saint ou stupide ? La morale comme valorisation de soi
Un supérieur entre dans le bureau que vous partagez avec un collègue et vous demande à tous deux une tâche ennuyeuse. Vous l’accomplissez, mais votre collègue s’y refuse finalement, arguant qu’il a d’autres urgences et que la tâche ne fait pas vraiment partie des attributions de votre poste. Il s’avère que le collègue en question ne pâtit en rien de son refus. Comment réagissez-vous ? On considère en général que ce genre de situation affecte l’individu ayant accepté le travail ingrat et supplémentaire de deux manières : il s’en veut d’avoir sacrifié son intérêt personnel sans motif valable (intérêt qui est considéré comme un bon guide de la conduite rationnelle dans la culture occidentale) ; il s’en veut de ne pas avoir eu assez de caractère pour résister à une demande inappropriée. L’une ou l’autre analyse peut l’emporter.
Alexander H. Jordan et Benoît Monin (Département de psychologie de l’Université Stanford) se sont intéressés à la manière dont un individu va réagir à de telles situations pour défendre ou reconstruire son image de soi.
Dans une première expérience, 57 participants (dont 31 femmes) se sont trouvés dans une situation comparable à celle décrite ci-dessus, le « collègue » refusant de participer faisant bien sûr partie de l’équipe des expérimentateurs, à l’insu du « cobaye ». Deux situations de contrôle ont été organisées : l’une où il n’y avait pas de « rébellion » de la part du collègue ; l’autre où la rébellion avait lieu au début de la tâche et non au cours de celle-ci, de sorte que le « cobaye » acceptait son travail en toute connaissance de cause (il serait seul à la suite de la défection du comparse). Après l’expérience, les sujets devaient s’évaluer eux-mêmes et leur collègue sur l’intelligence, la confiance, la moralité et le sens de l’humour (gradient de 1 à 7). Il en ressort que le seul trait affecté par la mésaventure est la moralité : les individus ayant été largués en cours de route se sont jugés plus moraux que les autres, sans que change l’évaluation relative de l’intelligence, de la capacité à inspirer confiance ou du sens de l’humour. Jordan et Monin y voit une confirmation de l’hypothèse « sucker-to-saint » (de la bonne poire au saint, littéralement) : la moralisation est une stratégie choisie pour renforcer l’image de soi. Pour appuyer cette conjecture, ils ont réalisé une seconde expérience (84 participants dont 44 femmes) dans les mêmes conditions que la première, avec une nuance : les membres d’un groupe devaient avant l’expérience décrire par écrit une action passée où ils avaient illustré leurs qualités personnelles (musicales, athlétiques, morales, etc. le choix était libre) ; le groupe de contrôle devait décrire les aliments absorbés dans les 48 heures précédentes. L’idée de Jordan et de Monin était la suivante : si les individus peuvent s’auto-valoriser juste avant l’expérience, ils auront moins besoin de se justifier après elle, lorsqu’ils auront été « largués » en cours de route. Et ce fut le cas : les bonnes poires ont, comme dans la première expérience, jugé qu’ils étaient plus moraux (sans variation des autres qualités) ; mais cette compensation psychologique a été atténuée dans le groupe des bonnes poires ayant renforcé l’estime de soi juste avant le test.
« Les gens clament qu’ils sont des saints, plutôt que s’estimer des bonnes poires, quand ils voient les autres utiliser des expédients auxquels ils n’avaient pas songé eux-mêmes », remarquent les auteurs. Et ils concluent : « Plutôt que confirmer des principes abstraits de justice, le jugement moral peut parfois aider simplement les gens à se sentir moins bêtes ».
Référence :
Jordan A.H. et B. Monin (2008), From sucker to saint: Moralization in response to self-threat, Psychological Science, 19, 8, 809-815, doi : 10.1111/j.1467-9280.2008.02161.x
Alexander H. Jordan et Benoît Monin (Département de psychologie de l’Université Stanford) se sont intéressés à la manière dont un individu va réagir à de telles situations pour défendre ou reconstruire son image de soi.
Dans une première expérience, 57 participants (dont 31 femmes) se sont trouvés dans une situation comparable à celle décrite ci-dessus, le « collègue » refusant de participer faisant bien sûr partie de l’équipe des expérimentateurs, à l’insu du « cobaye ». Deux situations de contrôle ont été organisées : l’une où il n’y avait pas de « rébellion » de la part du collègue ; l’autre où la rébellion avait lieu au début de la tâche et non au cours de celle-ci, de sorte que le « cobaye » acceptait son travail en toute connaissance de cause (il serait seul à la suite de la défection du comparse). Après l’expérience, les sujets devaient s’évaluer eux-mêmes et leur collègue sur l’intelligence, la confiance, la moralité et le sens de l’humour (gradient de 1 à 7). Il en ressort que le seul trait affecté par la mésaventure est la moralité : les individus ayant été largués en cours de route se sont jugés plus moraux que les autres, sans que change l’évaluation relative de l’intelligence, de la capacité à inspirer confiance ou du sens de l’humour. Jordan et Monin y voit une confirmation de l’hypothèse « sucker-to-saint » (de la bonne poire au saint, littéralement) : la moralisation est une stratégie choisie pour renforcer l’image de soi. Pour appuyer cette conjecture, ils ont réalisé une seconde expérience (84 participants dont 44 femmes) dans les mêmes conditions que la première, avec une nuance : les membres d’un groupe devaient avant l’expérience décrire par écrit une action passée où ils avaient illustré leurs qualités personnelles (musicales, athlétiques, morales, etc. le choix était libre) ; le groupe de contrôle devait décrire les aliments absorbés dans les 48 heures précédentes. L’idée de Jordan et de Monin était la suivante : si les individus peuvent s’auto-valoriser juste avant l’expérience, ils auront moins besoin de se justifier après elle, lorsqu’ils auront été « largués » en cours de route. Et ce fut le cas : les bonnes poires ont, comme dans la première expérience, jugé qu’ils étaient plus moraux (sans variation des autres qualités) ; mais cette compensation psychologique a été atténuée dans le groupe des bonnes poires ayant renforcé l’estime de soi juste avant le test.
« Les gens clament qu’ils sont des saints, plutôt que s’estimer des bonnes poires, quand ils voient les autres utiliser des expédients auxquels ils n’avaient pas songé eux-mêmes », remarquent les auteurs. Et ils concluent : « Plutôt que confirmer des principes abstraits de justice, le jugement moral peut parfois aider simplement les gens à se sentir moins bêtes ».
Référence :
Jordan A.H. et B. Monin (2008), From sucker to saint: Moralization in response to self-threat, Psychological Science, 19, 8, 809-815, doi : 10.1111/j.1467-9280.2008.02161.x
Faux souvenirs et modifications de comportement
Les croyances erronées et faux souvenirs peuvent affecter durablement nos comportements, selon Elke Geraerts et ses collègues. Dans une étude venant de paraître dans Psychological Science, des chercheurs néerlandais et américains ont travaillé avec 180 sujets (dont 135 femmes, âge moyen 21 ans) divisés en deux groupes : les membres de l’un (120) se voyaient suggérer un faux souvenir selon lequel ils avaient été malades dans leur enfance après avoir consommé des œufs ; l’autre n’en recevait pas et servait de contrôle. Les chercheurs ont ensuite réuni les sujets autour d’un buffet, 24 heures et quatre mois plus tard. Dans les deux cas, ils ont observé que les sujets au faux souvenir consommaient moins de plats avec des œufs que les autres. Ce n’est pas la première fois que l’on met ainsi en évidence la capacité du cerveau à intégrer des informations fausses et à modifier en conséquence les attitudes et comportements du sujet. Dans les années 1980 et 1990, les États-Unis avaient connu des épidémies de faux souvenirs relatifs à des abus sexuels dans l’enfance ou à des abductions par des extra-terrestres. Dans le premier cas, on avait montré que les psychothérapeutes peuvent parfois créer ex nihilo des souvenirs traumatiques. Les lecteurs intéressés pourront consulter le site d’une spécialiste de la question, Elizabeth Loftus.
27.8.08
Doug Melton sur les iPS
Doug Melton est co-directeur du Harvard Stem Cell Institute. À la fin de l’année 2007, son équipe a publié ses travaux sur la mise au point de cellules souches induites (iPS pour induced pluripotent stem-cells) : au lieu de partir de cellules embryonnaires naturelles ou clonées par transfert nucléaire, les iPS sont obtenues directement des cellules différenciées d’un adulte, dont on reprogramme quatre gènes pour induire la pluripotence. Les Américains avaient été précédés un mois plus tôt par une équipe japonaise parvenue à un résultat similaire. Dans un entretien à Technology Review, Doug Melton évoque ces travaux et leurs implications, notamment pour l’étude des maladies dégénératives.
Des chiffres et des lettres : peut-on compter sans mots?
L’hypothèse de Sapir-Whorf postule un déterminisme linguistique de la cognition humaine : les mots ne serviraient pas seulement à désigner la réalité, ils fabriqueraient aussi la pensée. Sous sa forme radicale, elle est surtout due à Benjamin Whorf (Language, Thought, and Reality, 1956). On doit à cette hypothèse des « légendes urbaines » comme celle des Eskimos possédant des dizaines, voire centaines de mots pour désigner la neige, ce qui correspondrait à un affinement de la perception par le langage dans un contexte donné. Il a été montré que les Eskimos et les Anglais possèdent en réalité un vocabulaire numériquement comparable (et référentiellement similaire) pour désigner la neige. L’hypothèse de Sapir-Whorf était aussi un relativisme radical : à langues différentes, pensées différentes. Mais elle a été progressivement abandonnée en linguistique et neurosciences cognitives (de Chomski à Pinker). Un des derniers points où elle est discutée concerne les nombres : une étude de 2004 sur les Indiens amazoniens Piraha a par exemple montré que les locuteurs, ne possédant que trois mots (un, deux, plusieurs), éprouvent de grandes difficultés pour des opérations numériques supérieures à 3 (Gordon 2004). Ce qui suggère qu’en l’absence de mot, le calcul serait impossible, par exemple distinguer un groupe de 5 et de 7 items.
Mais ce travail vient d’être affiné et contredit par une nouvelle étude, dirigée par Edward Gibson (MIT, États-Unis). Les chercheurs ont montré que la langue Piraha ne possède en réalité aucun mot pour désigner une quantité exacte pas même l’unité (« un »). L’équivalent du mot « un » désigne en fait les petites quantités (indéterminée entre 1 et 4), le mot « deux » désigne des quantités plus grandes (5 à 10), le mot « beaucoup » des quantités supérieures indéterminées (à partir de 7). Or, malgré cette absence de mot, les Indiens Piraha ont été capables de réussir des évaluations numériques de quantités comprises entre 1 et 10. Les tests étaient non-verbaux, mais consistaient à additionner ou soustraire des éléments matériels d’une série pour en reproduire une autre. Les auteurs suggèrent que les échecs observés par Gordon dans les expériences de 2004 s’expliquent par l’âge très jeune des participants (enfants) ou par des explications incorrectes dans le déroulement des épreuves. Les tests ne permettent cependant pas de savoir si les Piraha possèdent une représentation mentale de la cardinalité des ensembles qu’ils savent reconstituer à l’identique. Gibson et ses collègues en concluent que l’existence de mot pour désigner les nombres n’est pas indispensable pour en posséder l’intuition, mais que l’invention de ces mots équivaut à la mise au point d’ « outils cognitifs » qui facilitent la représentation mentale.
Une conclusion similaire vient d’être tirée par une autre équipe, dirigée par Brian Butterworth (Institut des sciences cognitives, University College de Londres ; Université de Melbourne, Australie), dont les travaux doivent paraître dans les compte-rendus de l’Académie américaine des sciences (PNAS). Les chercheurs ont ici comparé trois populations de 45 enfants aborigènes (4 à 7 ans), une anglophone et assimilée vivant à Melbourne, deux autres ne parlant que leur langue native : Warlpiri et Anindilyakwa. Le Warlpiri connaît trois mots qui désigne l’un, le deux et le plusieurs au-delà du deux. L’Anindilyakwa a quatre locutions pour l’un, le deux, le trois (qui inclut parfois le quatre) et le plusieurs (plus que trois). Les adultes utilisent parfois des mots empruntés à d’autres locuteurs pour des quantités données (5, 10), mais les enfants ne les connaissent pas. Là encore, malgré la limitation de leurs langues, les enfants aborigènes ont montré des performances similaires à celles des enfants anglophones pour des tests numériques non-verbaux entre 1 et 10, incluant des additions, des soustractions ou des équivalences. Les auteurs concluent que « le développement des concepts d’énumération ne dépend pas de la possession d’un vocabulaire de mots désignant chaque nombre. L’explication alternative est que nous naissons avec la capacité de numérosités exactes et qu’utiliser des mots pour les nommer est utile, mais pas indispensable ».
Références :
Butterworth B. et al. (2008), Numerical thought with and without words: Evidence from indigenous Australian children, PNAS, online pub, doi :10.1073/pnas.0806045105
Franck M.F. et al. (2008), Number as a cognitive technology: Evidence from Pirahã language and cognition, Cognition, online pub, doi :10.1016/j.cognition.2008.04007
Gordon P. (2004), Numerical cognition without words: Evidence from Amazonia, Science, 306, 496–499.
Mais ce travail vient d’être affiné et contredit par une nouvelle étude, dirigée par Edward Gibson (MIT, États-Unis). Les chercheurs ont montré que la langue Piraha ne possède en réalité aucun mot pour désigner une quantité exacte pas même l’unité (« un »). L’équivalent du mot « un » désigne en fait les petites quantités (indéterminée entre 1 et 4), le mot « deux » désigne des quantités plus grandes (5 à 10), le mot « beaucoup » des quantités supérieures indéterminées (à partir de 7). Or, malgré cette absence de mot, les Indiens Piraha ont été capables de réussir des évaluations numériques de quantités comprises entre 1 et 10. Les tests étaient non-verbaux, mais consistaient à additionner ou soustraire des éléments matériels d’une série pour en reproduire une autre. Les auteurs suggèrent que les échecs observés par Gordon dans les expériences de 2004 s’expliquent par l’âge très jeune des participants (enfants) ou par des explications incorrectes dans le déroulement des épreuves. Les tests ne permettent cependant pas de savoir si les Piraha possèdent une représentation mentale de la cardinalité des ensembles qu’ils savent reconstituer à l’identique. Gibson et ses collègues en concluent que l’existence de mot pour désigner les nombres n’est pas indispensable pour en posséder l’intuition, mais que l’invention de ces mots équivaut à la mise au point d’ « outils cognitifs » qui facilitent la représentation mentale.
Une conclusion similaire vient d’être tirée par une autre équipe, dirigée par Brian Butterworth (Institut des sciences cognitives, University College de Londres ; Université de Melbourne, Australie), dont les travaux doivent paraître dans les compte-rendus de l’Académie américaine des sciences (PNAS). Les chercheurs ont ici comparé trois populations de 45 enfants aborigènes (4 à 7 ans), une anglophone et assimilée vivant à Melbourne, deux autres ne parlant que leur langue native : Warlpiri et Anindilyakwa. Le Warlpiri connaît trois mots qui désigne l’un, le deux et le plusieurs au-delà du deux. L’Anindilyakwa a quatre locutions pour l’un, le deux, le trois (qui inclut parfois le quatre) et le plusieurs (plus que trois). Les adultes utilisent parfois des mots empruntés à d’autres locuteurs pour des quantités données (5, 10), mais les enfants ne les connaissent pas. Là encore, malgré la limitation de leurs langues, les enfants aborigènes ont montré des performances similaires à celles des enfants anglophones pour des tests numériques non-verbaux entre 1 et 10, incluant des additions, des soustractions ou des équivalences. Les auteurs concluent que « le développement des concepts d’énumération ne dépend pas de la possession d’un vocabulaire de mots désignant chaque nombre. L’explication alternative est que nous naissons avec la capacité de numérosités exactes et qu’utiliser des mots pour les nommer est utile, mais pas indispensable ».
Références :
Butterworth B. et al. (2008), Numerical thought with and without words: Evidence from indigenous Australian children, PNAS, online pub, doi :10.1073/pnas.0806045105
Franck M.F. et al. (2008), Number as a cognitive technology: Evidence from Pirahã language and cognition, Cognition, online pub, doi :10.1016/j.cognition.2008.04007
Gordon P. (2004), Numerical cognition without words: Evidence from Amazonia, Science, 306, 496–499.
Plomb, mercure, arsenic et autres remèdes
Comme toutes les médecines traditionnelles, les remèdes ayurvédiques connaissent un certain succès, notamment sur Internet. Prudence tout de même : une étude menée sur 193 substances achetées sur le net conclut que 20,7 % contiennent des doses de plomb, mercure et arsenic supérieures aux taux acceptés dans les pays occidentaux. L’une de raisons pourrait être le mode de préparation traditionnel rasa shastra, qui implique le mélange d’herbes, minéraux et sels métalliques. Ces mixtures seraient bénéfiques en très petites quantités et aux bons dosages : pourquoi pas, mais c'est une assertion qui reste cependant à démontrer par des études épidémiologiques, des tests cliniques et des analyses biologiques ad hoc. Bien que les adeptes des remèdes du temps jadis affirment que la médecine moderne occidentale rend les gens malades, l’espérance de vie indienne (69,25 ans) est encore de dix ans inférieure à celle des pays occidentaux…
23andMe : critique de la critique
Dans Libération, Joël Gellin critique la démarche de la société américaine 23andMe, dont nous avions parlé ici. Bien que la spécialité de son laboratoire de génétique cellulaire (Inra, Toulouse) soit les animaux de ferme, le chercheur semble avoir des idées bien arrêtées sur ce que l’animal humain devrait ou ne devrait pas faire. Analyse critique de ce discours.
« Tapez 23andMe sur la Toile (« 23 chromosomes et moi »). Pour 600 euros, on vous propose d’ouvrir le secret de votre propre ADN. Après une commande sur Internet, vous recevrez, en kit, un tube et une petite brosse pour récupérer un peu de salive. Vous envoyez le tout dans une enveloppe à l’adresse indiquée. Le but avancé est de vous fournir une information sur votre risque de développer une maladie parmi une liste proposée sur le site. »
Détail : ce n’est pas le seul but, on peut aussi bien comparer des gènes avec ceux de sa famille ou de ses amis, analyser ses gènes ancestraux (au sein de la phylogénétique des populations humaines), etc.
« Dans le domaine de la santé, les choses sont, en effet, compliquées. Il n’y a pas qu’un gène à l’origine d’un problème mais sans doute plusieurs qui interviennent chacun pour une partie infime du déclenchement d’une anomalie ou d’une maladie. La part du milieu (de l’environnement) et de votre mode de vie est énorme et primordiale. Dès lors, 23andMe peut donner, au minimum, une information mal adaptée. »
Non. 23andMe donne une information génétique : savoir si elle est « adaptée » ou non dépend de la pathologie et du gène concernés. Par exemple, pour une maladie monogénique autosomique récessive (déclenchée par la présence de deux gènes identiques du père et de la mère sur un même locus), savoir que je suis porteur sain est une information tout à fait pertinente en elle-même : elle signifie que si mon partenaire l’est aussi, il existe un risque non négligeable (25 %) que l’enfant développe la maladie. Pour une maladie polygénique, les plus répandues, un seul gène ne donne qu’une part de l’information et, en tout état de cause, une simple probabilité de déclenchement, lequel dépend aussi de l’environnement (mode de vie). Mais deux choses : il n’y a aucune raison que 23andMe (ou autres sociétés privées de testing) se contente d’un seul gène (si en 2010 ou 2020 on connaît 750 gènes en interaction qui influent sur le diabète, 23andMe peut donner de l’information sur ces 750 gènes et les probabilités affectées à leurs combinaisons) ; connaître un risque est toujours une information utile, même si l’on conçoit qu’une probabilité n’a rien d’une certitude (si je sais que je vis en zone inondable, je peux prendre certaines dispositions si je le désire, quand bien même je ne suis pas sûr d’une inondation dans mon existence).
« En France, l’obtention d’informations sur le génome humain est médicalement très encadrée. Les tests génétiques préventifs, par exemple pour le cancer du sein, ne sont proposés aux patientes qu’après une étude de la prévalence de cette maladie dans la famille. Si cette étude suspecte la présence d’un variant génétique délétère, c’est-à-dire pouvant, avec une grande probabilité, rendre malade, alors il y a un contrôle médical renforcé de la patiente. Mais ce test génétique ne vaut que pour un gène particulier, responsable que d’un petit pourcentage de cancers du sein. Si le test fournit par 23andMe indique que vous n’avez pas l’anomalie en question, qui est la seule testée, cela ne dit pas grand-chose sur vos risques de faire un cancer. Ainsi, vous devez conserver une bonne hygiène de vie et effectuer les classiques mammographies. Donner cette information sans ces précisions peut avoir un effet démobilisateur. »
Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots : l’absence des gènes de prédisposition aux formes familiales du cancer du sein (famille BRCA et autres) ne signifie évidemment pas l’absence de risque de cancer du sein, et donc n’annule pas l’intérêt des procédures de dépistage. S’il est un jour avéré que j’ai un génotype optimal vis-à-vis des cancers, je ne vais pas pour autant prendre mes vacances à Tchernobyl ou fumer trois paquets de cigarettes par jour en toute insouciance.
« 23andMe est, me semble-t-il, au minimum un ‘business à risque’. Le premier des risques reste bien entendu un manque éventuel de fiabilité des tests effectués par cette société. Rien nous permet aujourd’hui de s’assurer de la qualité des prestations proposées. En France, les tests sont réalisés par des laboratoires surveillés et labellisés. »
L’argument n’est pas très fort : les laboratoires de 23andMe sont sous licence du gouvernement fédéral américain. On peut supposer que cela impose des critères de qualité. Soit on démontre la faiblesse de ce contrôle qualitatif, soit on évite la suspicion gratuite.
« À l’origine de cette société, on trouve le cofondateur de Google. On flaire la bonne idée. Celle, à mon avis, de créer des sites d’internautes sur la Toile regroupant des individus partageant un certain nombre de particularités génétiques. À terme, l’ambition des concepteurs de 23andMe est peut-être de créer des communautés d’un nouveau type, pourquoi pas des ethnies nouvelles. »
Pourquoi pas en effet ? Cela fait partie des dimensions intéressantes du projet, la capacité ou non de créer des communautés sur base d’affinités génétiques. Il est peu probable que cela soit l’usage majoritaire (qui donc a envie de choisir un ami ou un partenaire sous le seul prétexte qu’il partage X % de ses gènes ?). Mais en soi, cela sera amusant d’observer ce genre d’effets sociaux s’ils existent. Il n’est inscrit sur aucune table de la loi que les individus doivent ignorer leur patrimoine génétique et qu’ils ne sont pas libres d’en faire l’usage qui leur plaît.
« De multiples informations pourraient y circuler au jour le jour entre ces communautés et 23andMe. Des informations sur leur mode de vie et leur vécu, sur des échanges de conseils et d’informations sur la survenue de troubles de santé, d’intolérance à des médicaments ou d’une maladie. Tout cela sans clause bien claire de confidentialité. Cela fait penser au logiciel en ligne Facebook. Ce projet 23andMe créerait un double flux d’informations capable à terme de rendre pertinentes ou de renforcer certaines des prédictions fournies par cette société. Rapidement, 23andMe - Google pourrait construire une base de données médicales très détaillée et évolutive mais aussi, on l’a compris, très lucrative. Google fait-il de la recherche en génétique humaine ? »
Le manque de confidentialité relève pour le moment du procès d’intention, tout comme le défaut de qualité des tests suggéré ci-dessus. 23andMe spécifie que chacun partage ses données avec qui il le souhaite et que celles-ci sont protégées par divers niveaux de cryptage. On peut ne pas les croire, mais la moindre des choses est de démontrer, pas d’insinuer. Pour ma part, j’espère bien que Google fera de la recherche en génétique humaine – et 23andMe a déjà des accords avec des laboratoires en ce sens : si l’on peut constituer ainsi, sur un mode ludique et commercial au départ, des bases de données de dizaines ou centaines de millions de personnes, cela sera un outil très utile pour la recherche. Sans que l’anonymat des informations soit nécessairement brisé. Le patrimoine génétique d’un individu fait partie des informations de vie privée n’ayant pas à être divulguées ou connues sans son consentement. Elles ne sont ni plus ni moins « sacrées » que les autres aspects de sa vie privée – il est curieux de se défier d’un côté de la fascination du gène et d’entretenir d’un autre côté cette même fascination.
« Ce projet peut changer votre rapport à la vie. Avec cette société, le client croit devenir l’acteur de sa santé sans intermédiaire médical. C’est le passage d’une partie de la médecine dans un secteur strictement commercial. »
Non. Il faut cesser d’en rabattre ainsi sur « le médecin » en toute généralité, avec des nostalgies hippocratiques d’un autre âge. Il existe par exemple une profession appelée conseil génétique, celle-ci doit simplement faire son travail, en lien avec l’individu et la médecine lorsque cela est nécessaire : il y aura de plus en plus de demandes, tant mieux.
« Il s’agit bien de se mettre à nu de se regarder de l’intérieur, de se montrer. On peut comparer cela à l’exposition à Paris sur le monde du corps, l’anatomie y est révélée grâce à de véritables corps humains écorchés et plastifiés ou encore, à la mode des échographies de fœtus en trois dimensions, en dehors de tout contrôle médical. S’agit-il d’une pornographie ? En tout cas, c’est bien une manière obscène de montrer, de se montrer. »
Les considérations morales de Joël Gellin n’engagent que lui : personne n’est obligé de montrer son string dans la rue, de mettre des photos et vidéos personnelles sur son blog, de partager ses gènes sur un site. 23andMe est une plateforme privée (et non publique) où des individus échangent ce qu’ils désirent sur des informations privées. Ceux à qui cela déplaît n’ont qu’à faire autre chose, personne ne les contraint à quoi que ce soit.
Conclusion : Joël Gellin illustre assez bien les tropismes de l’idéologie dominante française en ce qui concerne la génétique. Défiance de principe à l’égard des innovations privées n’ayant pas reçu l’aval de l’autorité publique, infantilisation des individus, moralisation suspicieuse, mise en avant systématique des dangers, des dérives, des dérapages, défense à tonalité corporatiste du Médecin et du Chercheur comme figures seules détentrices du savoir pertinent, etc. On est au XXIe siècle, les amis, il faudrait desserrer la cravate, descendre de sa chaire, discuter avec les gens de leurs désirs et de leurs besoins plutôt que réfléchir en petits comités d’experts aux prochaines normes étatiques promulguées au nom de la Morale et du Savoir à majuscules initiales.
« Tapez 23andMe sur la Toile (« 23 chromosomes et moi »). Pour 600 euros, on vous propose d’ouvrir le secret de votre propre ADN. Après une commande sur Internet, vous recevrez, en kit, un tube et une petite brosse pour récupérer un peu de salive. Vous envoyez le tout dans une enveloppe à l’adresse indiquée. Le but avancé est de vous fournir une information sur votre risque de développer une maladie parmi une liste proposée sur le site. »
Détail : ce n’est pas le seul but, on peut aussi bien comparer des gènes avec ceux de sa famille ou de ses amis, analyser ses gènes ancestraux (au sein de la phylogénétique des populations humaines), etc.
« Dans le domaine de la santé, les choses sont, en effet, compliquées. Il n’y a pas qu’un gène à l’origine d’un problème mais sans doute plusieurs qui interviennent chacun pour une partie infime du déclenchement d’une anomalie ou d’une maladie. La part du milieu (de l’environnement) et de votre mode de vie est énorme et primordiale. Dès lors, 23andMe peut donner, au minimum, une information mal adaptée. »
Non. 23andMe donne une information génétique : savoir si elle est « adaptée » ou non dépend de la pathologie et du gène concernés. Par exemple, pour une maladie monogénique autosomique récessive (déclenchée par la présence de deux gènes identiques du père et de la mère sur un même locus), savoir que je suis porteur sain est une information tout à fait pertinente en elle-même : elle signifie que si mon partenaire l’est aussi, il existe un risque non négligeable (25 %) que l’enfant développe la maladie. Pour une maladie polygénique, les plus répandues, un seul gène ne donne qu’une part de l’information et, en tout état de cause, une simple probabilité de déclenchement, lequel dépend aussi de l’environnement (mode de vie). Mais deux choses : il n’y a aucune raison que 23andMe (ou autres sociétés privées de testing) se contente d’un seul gène (si en 2010 ou 2020 on connaît 750 gènes en interaction qui influent sur le diabète, 23andMe peut donner de l’information sur ces 750 gènes et les probabilités affectées à leurs combinaisons) ; connaître un risque est toujours une information utile, même si l’on conçoit qu’une probabilité n’a rien d’une certitude (si je sais que je vis en zone inondable, je peux prendre certaines dispositions si je le désire, quand bien même je ne suis pas sûr d’une inondation dans mon existence).
« En France, l’obtention d’informations sur le génome humain est médicalement très encadrée. Les tests génétiques préventifs, par exemple pour le cancer du sein, ne sont proposés aux patientes qu’après une étude de la prévalence de cette maladie dans la famille. Si cette étude suspecte la présence d’un variant génétique délétère, c’est-à-dire pouvant, avec une grande probabilité, rendre malade, alors il y a un contrôle médical renforcé de la patiente. Mais ce test génétique ne vaut que pour un gène particulier, responsable que d’un petit pourcentage de cancers du sein. Si le test fournit par 23andMe indique que vous n’avez pas l’anomalie en question, qui est la seule testée, cela ne dit pas grand-chose sur vos risques de faire un cancer. Ainsi, vous devez conserver une bonne hygiène de vie et effectuer les classiques mammographies. Donner cette information sans ces précisions peut avoir un effet démobilisateur. »
Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots : l’absence des gènes de prédisposition aux formes familiales du cancer du sein (famille BRCA et autres) ne signifie évidemment pas l’absence de risque de cancer du sein, et donc n’annule pas l’intérêt des procédures de dépistage. S’il est un jour avéré que j’ai un génotype optimal vis-à-vis des cancers, je ne vais pas pour autant prendre mes vacances à Tchernobyl ou fumer trois paquets de cigarettes par jour en toute insouciance.
« 23andMe est, me semble-t-il, au minimum un ‘business à risque’. Le premier des risques reste bien entendu un manque éventuel de fiabilité des tests effectués par cette société. Rien nous permet aujourd’hui de s’assurer de la qualité des prestations proposées. En France, les tests sont réalisés par des laboratoires surveillés et labellisés. »
L’argument n’est pas très fort : les laboratoires de 23andMe sont sous licence du gouvernement fédéral américain. On peut supposer que cela impose des critères de qualité. Soit on démontre la faiblesse de ce contrôle qualitatif, soit on évite la suspicion gratuite.
« À l’origine de cette société, on trouve le cofondateur de Google. On flaire la bonne idée. Celle, à mon avis, de créer des sites d’internautes sur la Toile regroupant des individus partageant un certain nombre de particularités génétiques. À terme, l’ambition des concepteurs de 23andMe est peut-être de créer des communautés d’un nouveau type, pourquoi pas des ethnies nouvelles. »
Pourquoi pas en effet ? Cela fait partie des dimensions intéressantes du projet, la capacité ou non de créer des communautés sur base d’affinités génétiques. Il est peu probable que cela soit l’usage majoritaire (qui donc a envie de choisir un ami ou un partenaire sous le seul prétexte qu’il partage X % de ses gènes ?). Mais en soi, cela sera amusant d’observer ce genre d’effets sociaux s’ils existent. Il n’est inscrit sur aucune table de la loi que les individus doivent ignorer leur patrimoine génétique et qu’ils ne sont pas libres d’en faire l’usage qui leur plaît.
« De multiples informations pourraient y circuler au jour le jour entre ces communautés et 23andMe. Des informations sur leur mode de vie et leur vécu, sur des échanges de conseils et d’informations sur la survenue de troubles de santé, d’intolérance à des médicaments ou d’une maladie. Tout cela sans clause bien claire de confidentialité. Cela fait penser au logiciel en ligne Facebook. Ce projet 23andMe créerait un double flux d’informations capable à terme de rendre pertinentes ou de renforcer certaines des prédictions fournies par cette société. Rapidement, 23andMe - Google pourrait construire une base de données médicales très détaillée et évolutive mais aussi, on l’a compris, très lucrative. Google fait-il de la recherche en génétique humaine ? »
Le manque de confidentialité relève pour le moment du procès d’intention, tout comme le défaut de qualité des tests suggéré ci-dessus. 23andMe spécifie que chacun partage ses données avec qui il le souhaite et que celles-ci sont protégées par divers niveaux de cryptage. On peut ne pas les croire, mais la moindre des choses est de démontrer, pas d’insinuer. Pour ma part, j’espère bien que Google fera de la recherche en génétique humaine – et 23andMe a déjà des accords avec des laboratoires en ce sens : si l’on peut constituer ainsi, sur un mode ludique et commercial au départ, des bases de données de dizaines ou centaines de millions de personnes, cela sera un outil très utile pour la recherche. Sans que l’anonymat des informations soit nécessairement brisé. Le patrimoine génétique d’un individu fait partie des informations de vie privée n’ayant pas à être divulguées ou connues sans son consentement. Elles ne sont ni plus ni moins « sacrées » que les autres aspects de sa vie privée – il est curieux de se défier d’un côté de la fascination du gène et d’entretenir d’un autre côté cette même fascination.
« Ce projet peut changer votre rapport à la vie. Avec cette société, le client croit devenir l’acteur de sa santé sans intermédiaire médical. C’est le passage d’une partie de la médecine dans un secteur strictement commercial. »
Non. Il faut cesser d’en rabattre ainsi sur « le médecin » en toute généralité, avec des nostalgies hippocratiques d’un autre âge. Il existe par exemple une profession appelée conseil génétique, celle-ci doit simplement faire son travail, en lien avec l’individu et la médecine lorsque cela est nécessaire : il y aura de plus en plus de demandes, tant mieux.
« Il s’agit bien de se mettre à nu de se regarder de l’intérieur, de se montrer. On peut comparer cela à l’exposition à Paris sur le monde du corps, l’anatomie y est révélée grâce à de véritables corps humains écorchés et plastifiés ou encore, à la mode des échographies de fœtus en trois dimensions, en dehors de tout contrôle médical. S’agit-il d’une pornographie ? En tout cas, c’est bien une manière obscène de montrer, de se montrer. »
Les considérations morales de Joël Gellin n’engagent que lui : personne n’est obligé de montrer son string dans la rue, de mettre des photos et vidéos personnelles sur son blog, de partager ses gènes sur un site. 23andMe est une plateforme privée (et non publique) où des individus échangent ce qu’ils désirent sur des informations privées. Ceux à qui cela déplaît n’ont qu’à faire autre chose, personne ne les contraint à quoi que ce soit.
Conclusion : Joël Gellin illustre assez bien les tropismes de l’idéologie dominante française en ce qui concerne la génétique. Défiance de principe à l’égard des innovations privées n’ayant pas reçu l’aval de l’autorité publique, infantilisation des individus, moralisation suspicieuse, mise en avant systématique des dangers, des dérives, des dérapages, défense à tonalité corporatiste du Médecin et du Chercheur comme figures seules détentrices du savoir pertinent, etc. On est au XXIe siècle, les amis, il faudrait desserrer la cravate, descendre de sa chaire, discuter avec les gens de leurs désirs et de leurs besoins plutôt que réfléchir en petits comités d’experts aux prochaines normes étatiques promulguées au nom de la Morale et du Savoir à majuscules initiales.
26.8.08
Une histoire de corne-cul...
Le genre Onthophage rassemble la plupart des scarabées (1800 espèces) et l’onthophage taureau (O. taurus) est fréquent dans les prairies de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Harald Parzer et Armin Moczek viennent d’étudier quatre populations séparées de cet animal, ainsi que dix autres espèces de son genre. Ils ont mis en évidence que les espèces comme les populations connaissent un équilibre différent entre la taille des cornes (qui servent aux mâles dans les combats) et des organes génitaux (dont l’utilité pour les mêmes mâles n’est pas à rappeler). Cette tendance est marquée puisqu’en moins de 50 ans, les populations séparées d’O. taurus présentent déjà des valeurs moyennes différentes pour la répartition de ces deux traits chez les mâles. Le point intéressant est que la modification d’un caractère sexuel secondaire (corne) est associée à celle d’un caractère sexuel primaire (organes génitaux) qui est elle-même liée à la probabilité de spéciation (divergence telle entre populations que l’interfécondité devient problématique et que de nouvelles espèces apparaissent). Cet exemple, parmi bien d’autres, rappelle la puissance évolutive de la sélection sexuelle par rapport à la sélection naturelle : le processus de co-évolution antagoniste (la Reine rouge de Leigh Van Valen) est stimulé par les compétitions entre mâles et femelles pour l’accès aux partenaires. L’espèce Homo sapiens, qui a évolué très rapidement et qui présente un énorme cerveau aux pouvoirs étonnants, devrait sans doute réfléchir à cela. Peut-être notre environnement est-il rempli de caractères sexuels secondaires indirects, après tout…Référence:
Parzner H.H. et A.P. Moczek (2008), Rapid antagonistic coevolution between primary and secondary sexual characters in horned beetles, Evolution, online pub., doi :10.1111/j.1558-5646.2008.00448.x
Illustration : Département de biologie, Université de l’Indiana.
La vérité sans révélation ni soumission
De la proposition « la science est la discipline qui énonce des propositions vraies / vérifiables », on a tendance à déduire une sorte de devoir vis-à-vis des propositions scientifiques dans nos actions individuelles ou collectives : il faudrait admettre leur vérité, mais encore s’y soumettre. Un tel devoir n’est cependant inscrit nulle part dans la science elle-même, c’est une position morale. Elle est issue d’une mentalité religieuse qui prétendait elle aussi détenir la vérité (révélée, et non démontrée), et faisait en même temps de ce discours vrai un instrument de domination sur les corps et les esprits. Mais le chercheur n’est pas le prêtre, la science n’est pas une église. « Tout est bon », disait Feyerabend en défense de l’anarchisme épistémologique : les hommes peuvent tout à fait vivre et penser dans l’erreur si cette erreur leur est plaisante, voire salutaire ; et même d’un point de vue scientifique, les hypothèses ou conjectures les plus farfelues gagnent à être considérées et testées. Je considère pour ma part que la connaissance scientifique est bénéfique aux groupes humains qui la produisent et l’utilisent ensuite à travers l’innovation technologique, et qu’elle jouit d’une sélection socio-culturelle favorable dans l’histoire, les pensées logiques gagnant lentement du terrain au détriment des pensées magiques dès lors que la survie et la reproduction en sont dépendantes. Mais j’accepte volontiers, et en un sens je souhaite, que d’autres groupes humains produisent et utilisent d’autres discours.
Banques ombilicales
La Fondation Anthony Nolan (Royaume-Uni) annonce l’ouverture, le 11 septembre prochain, de sa Banque de sang de cordon ombilical et d’un Institut de recherches associé. Le sang de cordon ombilical contient des cellules souches multipotentes (mais non totipotentes, car déjà différenciées) du nouveau-né. Les scientifiques estiment que ces cellules auront peut-être un usage thérapeutique majeur dans les années et décennies à venir, selon l’évolution des recherches fondamentales et appliquées dans le domaine de la différenciation cellulaire, de la biothérapie et de la médecine régénérative. Il existe diverses banques privées de sang de cordon ombilical (en Europe, CryoGenesis ou Swiss Stem Cells Bank par exemple), bien que la pratique soit interdite ou découragée dans bon nombre d’Etats.
J'suis moi-même, tu vois, j'suis authentique
De ce côté-ci de l’Atlantique, D. Servan-Schreiber et ses amis sonnent le tocsin contre les psychotropes ; sur l’autre rive, réputée plus pragmatique, Jason Riis et ses collègues se sont interrogés sur le rapport que les individus entretiennent avec les pilules d’amélioration de soi. Au moins les jeunes individus, puisque leurs enquêtes ont concerné environ 360 étudiants. Dans plusieurs tests, ils ont analysé 19 traits susceptibles d’être améliorés par voie pharmaceutique dans les prochaines années : créativité, concentration, mémoire épisodique, aptitude logique, confiance en soi, contrôle de soi, aisance sociale, etc. Les étudiants devaient exprimer, par diverses méthodes directes ou indirectes, s’ils estimaient que ces traits sont importants dans le « soi » et son identité ; et de manière indépendante s’ils étaient prêts eux-mêmes à améliorer le trait, à interdire ou non cette amélioration, à juger l’amélioration moralement acceptable.
Il en ressort que le premier critère de décision pour les individus est associé à l’importance présumée d’un trait dans l’identité personnelle : plus ce trait révélerait le « moi authentique », moins on est disposé à le modifier. Les meilleurs scores pour l’indice d’identité ont été obtenus pour des traits émotionnels et sociaux : gentillesse, empathie, confiance en soi, humeur et motivation pour les cinq premiers ; aptitude logique, aptitude dans les langues étrangères, moindre besoin de sommeil, mémorisation rapide et réflexes pour les cinq derniers. Il est assez intéressant que la notion subjective d’identité soit ainsi rabattue sur ce genre de traits : être bon en maths ou en musique serait plutôt impersonnel alors qu’être gentil et sociable serait très personnel. La corrélation entre la volonté d’utiliser/ne pas utiliser une pilule d’amélioration et la volonté d’interdire/autoriser cet usage est nulle, ce qui signifie que les jugements pour soi et pour les autres n’empruntent pas les mêmes cheminements psychologiques ; en revanche, et logiquement, il existe une forte corrélation entre l’acceptabilité morale et la volonté d’interdire, ces deux aspects présentant une forte variance entre les individus.
La dernière étude des auteurs a consisté, cette fois auprès de 500 personnes dont certaines plus âgées (18 à 45 ans), à analyser si la publicité pour ces pilules d’amélioration est susceptible de modifier les comportements des consommateurs potentiels. Ils ont donc inventé une molécule hypothétique sur le point d’être mise sur le marché (Zeltor), garantie sans effets secondaires et à effet réversible, avec deux signatures différentes : Zeltor, Deviens plus que ce que tu es ; Zeltor, Deviens ce que tu es. Zeltor a été testé sur deux traits, l’un à faible valeur dans l’identité personnelle (concentration), l’autre à forte valeur (aisance sociale). De manière prévisible, le Zeltor pour la concentration a d’autant plus intéressé le consommateur potentiel qu’il en promettait « plus » (recherche directe d’amélioration sur un trait jugé non personnel) ; et le Zeltor pour l’aisance sociale a provoqué plus d’attrait selon qu’il garantissait au contraire de simplement devenir ce que l’on est (meilleure acceptabilité d’un changement personnel s’il est présenté comme une révélation de soi). A ceux qui s’apprêtent à se lamenter sur les terribles manipulations publicitaires qui nous privent de notre libre-arbitre, on précisera quand même que l’effet d’un changement de signature fut faible (de 45 à 50 % d’intérêt selon la variation de signature).
Ce genre d’études serait évidemment plus instructif avec un panel plus étalé en âge (le rapport à soi et le besoin de compenser ses « défaillances » se modifient avec le vieillissement), ainsi qu’une analyse des divergences sexuelles et culturelles. Il faudrait également comparer des promesses exactement identiques avec des remèdes naturels / traditionnels d’un côté et des produits pharmaceutiques de l’autre, afin d’évaluer la part de résistance à la nouveauté et à l’artificialité dans le refus des modifications de soi.
Référence :
Riis J. et al. (2008), Preferences for enhancement pharmaceuticals: The reluctance to enhance fundamental traits, J. Consum Res, online pub., doi :10.1086/588746
(Merci à Jason Riis de m’avoir fait parvenir son article).
Il en ressort que le premier critère de décision pour les individus est associé à l’importance présumée d’un trait dans l’identité personnelle : plus ce trait révélerait le « moi authentique », moins on est disposé à le modifier. Les meilleurs scores pour l’indice d’identité ont été obtenus pour des traits émotionnels et sociaux : gentillesse, empathie, confiance en soi, humeur et motivation pour les cinq premiers ; aptitude logique, aptitude dans les langues étrangères, moindre besoin de sommeil, mémorisation rapide et réflexes pour les cinq derniers. Il est assez intéressant que la notion subjective d’identité soit ainsi rabattue sur ce genre de traits : être bon en maths ou en musique serait plutôt impersonnel alors qu’être gentil et sociable serait très personnel. La corrélation entre la volonté d’utiliser/ne pas utiliser une pilule d’amélioration et la volonté d’interdire/autoriser cet usage est nulle, ce qui signifie que les jugements pour soi et pour les autres n’empruntent pas les mêmes cheminements psychologiques ; en revanche, et logiquement, il existe une forte corrélation entre l’acceptabilité morale et la volonté d’interdire, ces deux aspects présentant une forte variance entre les individus.
La dernière étude des auteurs a consisté, cette fois auprès de 500 personnes dont certaines plus âgées (18 à 45 ans), à analyser si la publicité pour ces pilules d’amélioration est susceptible de modifier les comportements des consommateurs potentiels. Ils ont donc inventé une molécule hypothétique sur le point d’être mise sur le marché (Zeltor), garantie sans effets secondaires et à effet réversible, avec deux signatures différentes : Zeltor, Deviens plus que ce que tu es ; Zeltor, Deviens ce que tu es. Zeltor a été testé sur deux traits, l’un à faible valeur dans l’identité personnelle (concentration), l’autre à forte valeur (aisance sociale). De manière prévisible, le Zeltor pour la concentration a d’autant plus intéressé le consommateur potentiel qu’il en promettait « plus » (recherche directe d’amélioration sur un trait jugé non personnel) ; et le Zeltor pour l’aisance sociale a provoqué plus d’attrait selon qu’il garantissait au contraire de simplement devenir ce que l’on est (meilleure acceptabilité d’un changement personnel s’il est présenté comme une révélation de soi). A ceux qui s’apprêtent à se lamenter sur les terribles manipulations publicitaires qui nous privent de notre libre-arbitre, on précisera quand même que l’effet d’un changement de signature fut faible (de 45 à 50 % d’intérêt selon la variation de signature).
Ce genre d’études serait évidemment plus instructif avec un panel plus étalé en âge (le rapport à soi et le besoin de compenser ses « défaillances » se modifient avec le vieillissement), ainsi qu’une analyse des divergences sexuelles et culturelles. Il faudrait également comparer des promesses exactement identiques avec des remèdes naturels / traditionnels d’un côté et des produits pharmaceutiques de l’autre, afin d’évaluer la part de résistance à la nouveauté et à l’artificialité dans le refus des modifications de soi.
Référence :
Riis J. et al. (2008), Preferences for enhancement pharmaceuticals: The reluctance to enhance fundamental traits, J. Consum Res, online pub., doi :10.1086/588746
(Merci à Jason Riis de m’avoir fait parvenir son article).
25.8.08
Fatales éoliennes
Les gentilles éoliennes font la joie des gentils amoureux de la gentille nature. Mais pas celle des chauves-souris, qui figurent au premier rang de leurs victimes, bien avant les oiseaux. Une équipe de chercheurs vient de publier dans Current Biology l’explication du phénomène : les chauves-souris ne sont pas seulement heurtées par les pales, mais souffrent de barotraumatismes dus aux microchutes de pression autour des éoliennes. Leurs poumons de mammifères y sont plus sensibles que ceux des oiseaux.
Haro sur les pilules du bonheur
Après les téléphones mobiles, le chevalier blanc David Servan-Schreiber s’en prend aux psychotropes, nous apprennent Le Monde et Psychologies Magazine. Pas de pot : nous étions déjà déprimés en attendant notre tumeur au cerveau par portable interposé, sans pouvoir nous relaxer avec une cigarette (qui donne des maladies graves, c’est marqué sur le paquet) ou un verre d’alcool (qui nuit à la santé, c’est inscrit sur la bouteille), voilà que l’on ne doit plus lorgner du côté des pilules…
Avec 14 autres signataires donc, essentiellement psychiatres, Servan-Schreiber dénonce l’abus d’antidépresseurs : « Nous consommons, en France, trois fois plus de tranquillisants et d'antidépresseurs que nos voisins européens. Et cette surconsommation augmente chaque année. » Le problème ? « Des centaines de milliers de personnes (…) se voient prescrire ces médicaments sur de longues durées, sans être averties de leurs effets secondaires ni bénéficier d'un suivi régulier. » Donc, il semble nécessaire et urgent « d'alerter l'opinion et les pouvoirs publics de cette surmédicalisation du mal être et sur l'existence d'alternatives non médicamenteuses aussi efficaces. » La solution ? « Les techniques ayant fait leurs preuves pour soulager la douleur psychique non pathologique ne manquent pas : psychothérapie, phytothérapie, relaxation, méditation, activité physique… C'est pourquoi il nous semble important de faire connaître et de favoriser ces réponses différentes à nos souffrances. »
Du côté des chiffres : 21,4 % des Français ont consommé des médicaments psychotropes dans l'année, contre 15,5 % des Espagnols, 13,7 % des Italiens, 13,2 % des Belges, 7,4 % des Néerlandais et 5,9 % des Allemands. Et, précise le Monde : « Les "troubles mentaux" représentent le quatrième poste des dépenses pharmaceutiques de l'assurance-maladie et se situent - avec 122 millions de boîtes vendues en 2005 - au deuxième rang en termes de prescriptions, derrière les antalgiques. De 300 millions d'euros en 1980, le montant remboursé par l'assurance-maladie pour ces produits a atteint 1 milliard d'euros en 2004. Un adulte sur quatre utilise un psychotrope au moins une fois par an. » (Les Français sont certes en tête des Européens, mais on remarquera au passage qu’ils sont 78,6% à ne pas consommer de psychotropes régulièrement.)
Je ne souhaite pas particulièrement faire l’éloge du Prozac ou de Lexomil, mais je trouve que la problématique n’est pas clairement située. S’agit-il d’une question économique relative au remboursement ? Y a-t-il des problèmes de santé induits par la consommation des psychotropes (lequels au juste) ? Cela pose-t-il un dilemme moral de préférer une pilule à une thérapie ou un cours de yoga ? Les individus ont-ils une obligation de ne pas altérer leur personnalité par des molécules psycho-actives ? Les médecins doivent-ils refuser les requêtes de confort ?
Serge Hefez, psychiatre et signataire, pose d’abord le problème sous l’angle économique : « Cela semble lié à une façon de nous en remettre à la protection de l’État providence. Plus concrètement, notre système de santé, sans doute le meilleur d’Europe, pour ne pas dire du monde, fait que quiconque, sans débourser un centime, peut quasiment dans la minute avoir accès à un médecin et à des médicaments. » Trou de la Sécu donc, une spécialité hexagonale. Cependant, il y ajoute rapidement un versant éthique : « Nous considérons que toute souffrance est un état pathologique. La grande nouveauté de ces dernières décennies, c’est de médicaliser la souffrance, comme de médicaliser la mort, le deuil. Cela revient à faire passer l’idée que la normalité, c’est le bonheur. Certes, chacun de nous aspire à la joie, à la félicité, mais dire que c’est normal, cela fait basculer ce qui est de l’ordre de la souffrance et de la tristesse du côté du pathologique, donc du médical. C’est une question éthique, une dynamique dans laquelle nous sommes pris, patients comme médecins. » Mais peut-être que la distinction normal-pathologique ou médical-non médical est elle-même en train de basculer, justement. Si telle pilule aide à la décontraction ou à la bonne humeur par action directe sur des neurotransmetteurs ou leurs récepteurs, elle est finalement du même ordre qu’un jogging, une séance de relaxation ou tout ce qui présente un effet comparable sur le cerveau, par des voies différentes. À moins que l’on considère la douleur (ou la pesanteur) psychique comme favorable à la construction de l’esprit… mais il faut au minimum justifier cela.
Avec 14 autres signataires donc, essentiellement psychiatres, Servan-Schreiber dénonce l’abus d’antidépresseurs : « Nous consommons, en France, trois fois plus de tranquillisants et d'antidépresseurs que nos voisins européens. Et cette surconsommation augmente chaque année. » Le problème ? « Des centaines de milliers de personnes (…) se voient prescrire ces médicaments sur de longues durées, sans être averties de leurs effets secondaires ni bénéficier d'un suivi régulier. » Donc, il semble nécessaire et urgent « d'alerter l'opinion et les pouvoirs publics de cette surmédicalisation du mal être et sur l'existence d'alternatives non médicamenteuses aussi efficaces. » La solution ? « Les techniques ayant fait leurs preuves pour soulager la douleur psychique non pathologique ne manquent pas : psychothérapie, phytothérapie, relaxation, méditation, activité physique… C'est pourquoi il nous semble important de faire connaître et de favoriser ces réponses différentes à nos souffrances. »
Du côté des chiffres : 21,4 % des Français ont consommé des médicaments psychotropes dans l'année, contre 15,5 % des Espagnols, 13,7 % des Italiens, 13,2 % des Belges, 7,4 % des Néerlandais et 5,9 % des Allemands. Et, précise le Monde : « Les "troubles mentaux" représentent le quatrième poste des dépenses pharmaceutiques de l'assurance-maladie et se situent - avec 122 millions de boîtes vendues en 2005 - au deuxième rang en termes de prescriptions, derrière les antalgiques. De 300 millions d'euros en 1980, le montant remboursé par l'assurance-maladie pour ces produits a atteint 1 milliard d'euros en 2004. Un adulte sur quatre utilise un psychotrope au moins une fois par an. » (Les Français sont certes en tête des Européens, mais on remarquera au passage qu’ils sont 78,6% à ne pas consommer de psychotropes régulièrement.)
Je ne souhaite pas particulièrement faire l’éloge du Prozac ou de Lexomil, mais je trouve que la problématique n’est pas clairement située. S’agit-il d’une question économique relative au remboursement ? Y a-t-il des problèmes de santé induits par la consommation des psychotropes (lequels au juste) ? Cela pose-t-il un dilemme moral de préférer une pilule à une thérapie ou un cours de yoga ? Les individus ont-ils une obligation de ne pas altérer leur personnalité par des molécules psycho-actives ? Les médecins doivent-ils refuser les requêtes de confort ?
Serge Hefez, psychiatre et signataire, pose d’abord le problème sous l’angle économique : « Cela semble lié à une façon de nous en remettre à la protection de l’État providence. Plus concrètement, notre système de santé, sans doute le meilleur d’Europe, pour ne pas dire du monde, fait que quiconque, sans débourser un centime, peut quasiment dans la minute avoir accès à un médecin et à des médicaments. » Trou de la Sécu donc, une spécialité hexagonale. Cependant, il y ajoute rapidement un versant éthique : « Nous considérons que toute souffrance est un état pathologique. La grande nouveauté de ces dernières décennies, c’est de médicaliser la souffrance, comme de médicaliser la mort, le deuil. Cela revient à faire passer l’idée que la normalité, c’est le bonheur. Certes, chacun de nous aspire à la joie, à la félicité, mais dire que c’est normal, cela fait basculer ce qui est de l’ordre de la souffrance et de la tristesse du côté du pathologique, donc du médical. C’est une question éthique, une dynamique dans laquelle nous sommes pris, patients comme médecins. » Mais peut-être que la distinction normal-pathologique ou médical-non médical est elle-même en train de basculer, justement. Si telle pilule aide à la décontraction ou à la bonne humeur par action directe sur des neurotransmetteurs ou leurs récepteurs, elle est finalement du même ordre qu’un jogging, une séance de relaxation ou tout ce qui présente un effet comparable sur le cerveau, par des voies différentes. À moins que l’on considère la douleur (ou la pesanteur) psychique comme favorable à la construction de l’esprit… mais il faut au minimum justifier cela.
Après l'espace et le temps
Dans un petit livre de vulgarisation (Qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce que l’espace ?), le physicien Carlo Rovelli nous introduit à son parcours de chercheur et à son domaine, la théorie des boucles en gravitation quantique, une concurrente de la théorie des cordes. Le point troublant de sa conclusion : la description de l’espace-temps au niveau quantique peut se faire sans aucune référence à l’espace et au temps dans ses équations. Les formes a priori de notre sensibilité (espace et temps) ne seraient pas celles de notre Univers. Ces divers champs sientifiques sont encore hypothétiques et spéculatifs, comme le reconnaît (et y insiste) avec une grande honnêteté Rovelli, et attendent des confirmations expérimentales inaccessibles pour le moment. Mais si la relativité générale et la mécanique quantique parviennent à s’unifier au cours de ce siècle, comme tous les physiciens l’attendent, il faudrait une nouvelle « critique de la raison pure ». En fait, elle serait déjà nécessaire, depuis l’existence de la RG et de la MQ : mais où est-elle ? Ne serait-ce plus possible et alors pourquoi ?
Dans les plis et replis du cortex
On sait que le cerveau de notre espèce a gagné en volume au cours de l’hominisation. Une des caractéristiques anatomiques est en la gain en convolution, c’est-à-dire le fait que le cortex se développe en plis et replis (gyrencéphale) plutôt qu’en surface lisse (lissencéphale). Des travaux phylogénétiques ont montré, chez les primates, que plus le cerveau est volumineux, plus il est circonvolué de la sorte. Ces replis sinueux sont aussi appelés des gyres. Les facultés cognitives supérieures de l’homme, et notamment l’intelligence, sont-elles associées à cette circonvolution corticale ? On a rapporté l’intelligence (au sens psychométrique : facteur g) à divers traits neurobiologiques auxquels elle est (faiblement à chaque fois) corrélée positivement : taille du cerveau, volumes de diverses régions subcorticales, épaisseur du corps calleux, volume de tissus intracrânien (matière grise et matière blanche). Mais jamais aux circonvolutions ou gyrifications corticales.Une équipe germano-américaine a utilisé une nouvelle technique d’imagerie cérébrale qui permet de mesurer, sur des milliers de points de surface, le degré de gyrification ou convolution du cortex. 30 hommes et 35 femmes en bonne santé, dont on a mesuré au préalable le QI (total, verbal, performance), se sont donc prêtés à un examen des plis et replis de leur surface corticale. Aucune corrélation négative n’a été trouvée. Une corrélation positive a en revanche émergé entre la section postérieure externe du gyrus cingulaire gauche, à la jonction du lobe occipital et du lobe temporal médians (la zone rouge dans l'hémisphère gauche LH de l'illustration ci-dessus). Ce résultat n’est pas évident à interpréter. On pourrait supposer qu’une gyrification plus prononcée dans une aire corticale donne simplement plus de surface, donc plus de neurones. Mais divers travaux ont suggéré que l’intelligence n’est pas spécialement associée au nombre absolu de neurones, ni à la consommation totale en glucose (mesure de l’activité neurale), ce qui implique que les personnes intelligentes utiliseraient mieux leurs neurones, plutôt que d’en mobiliser beaucoup. Les circonvolutions dans l’aire observée pourraient être associées à une meilleure connectivité des réseaux neuronaux, mais une analyse anatomique serait nécessaire pour le confirmer. Autre point : de précédents travaux ont montré des corrélats anatomiques avec d’autres régions cérébrales que le lobe médian temporo-occipital ici mis en valeur (lobe préfrontal latéral, temporal inférieur, occipital). On avait néanmoins suggéré que ce lobe médian temporo-occipital est une zone de convergence entre les informations visuelles et linguistiques, et pourrait comme tel être associé de manière plus directe aux différences interindividuelles dans la rapidité et l’efficacité de traitement de ces informations. Enfin, concernant le dimorphisme sexuel, les femmes présentent une gyrification plus prononcée dans les lobes frontaux, mais la seule différence significative d’avec les hommes est une corrélation positive entre les circonvolutions de l’aire préfrontale droite (BA 10 de Brodmann), le QI verbal et le QI total (mais pas le QI performance). Les participants présentaient cependant le même QI verbal moyen, ce qui suggère que cette différence anatomique latéralisée indique sous-tend peut-être des stratégies neurocognitives différentes pour les mêmes tâches.
Référence et illustration :
Luders E. et al. (2008), Mapping the relationship between cortical convolution and intelligence: Effects of gender, Cerebral Cortex, 18, 2019-2026, doi:10.1093/cercor/bhm227
(L’article peut être chargé en [pdf] sur la page du Structural Brain Mapping Group, Département de psychiatrie, Université d’Iéna)
24.8.08
Bon, beau, vrai
Le bon et le mauvais, le beau et le laid, le vrai et le faux : l’esprit mystique pense que tout est confondu, que le bon est nécessairement vrai et beau. Rien n’indique cette nécessité dans le monde : on doit supposer qu’elle n’existe que dans certains cerveaux, certaines visions du monde. Le mystique croit généralement que cette vision fait de lui un élu, il voit ce que personne d’autres ne voit, il en accorde le don à une puissance surnaturelle au lieu d’y voir le produit de son esprit. Pour ceux qui séparent ces propriétés, il y a le type moral (primauté au bon sur le vrai et le beau), le type esthète (primauté au beau), le type logique (primauté au vrai). Impossible de m’entendre avec le type moral : il m’indispose très vite, tout chez lui respire la contrariété, la pesanteur, l’acrimonie, le ressentiment, la femelle inquiète ou le mâle sourcilleux, les éléments les plus ennuyeux ou les plus venimeux de l’espèce humaine.
Retour sur clones
Le site Wired revient sur la naissance en août de 5 chiots clonés à des fins commerciales. Madame Bernann McKinney, citoyenne américaine, possédait un chien nommé Booger, qu’elle adorait comme il se doit. Mais Booger eut la mauvaise idée de mourir en avril 2006. Désespérée, sa maîtresse fit d’abord appel à la société Genetic Savings & Clone. Comble de malchance : cette société a déposé son bilan en septembre 2006. Elle avait réussi à cloner quelques dizaines de chats, mais aucun chien, depuis sa fondation au début des années 2000. Mme McKinney se tourna donc vers la Corée : le Pr Woo Suk Hwang y avait réussi le premier clonage d’un chien, un lévrier afghan appelé Snuppy, dont le faire-part était paru dans Nature en 2005. (Il avait aussi prétendu avoir cloné des embryons humains, mais cette annonce se révéla être une fraude). Mais un collègue de Hwang, Lee Byeong-chun, dirige désormais le département scientifique une société privée de biotechnologie, RNL. Comme on peut le constater sur leur site, RNL a pour offre principale des solutions de thérapie cellulaire humaine. Mais les Coréens sont des pragmatiques, à moins qu’ils n’aient été très sensibles à la douleur de Mme McKinney : toujours est-il qu’après accord sur le transfert de technologie avec l’Université nationale de Séoul, les chercheurs ont décidé d’ajouter le clonage animal dans leur offre commerciale. Le travail sur Booger a commencé début mai 2008. Et s’est donc achevé le 28 juillet 2008 par la naissance de cinq nouveaux Booger en bonne santé. Pour un coût de 50.000 dollars tout de même, ce qui ne place pas la photocopie de Médor à la portée de toutes les bourses. Comme le souligne Wired, on ignore cependant le nombre de tentatives nécessaires pour obtenir ces naissances viables. Le clonage des chiens est notoirement difficile : quand l’équipe de Hwang avait cloné Snuppy, il avait fallu 1095 embryons transférés chez 123 chiennes. La faillite de Genetic Savings & Clone paraissait signaler la retombée du soufflé dans le domaine du clonage, après les quelques années de fort enthousiasme ayant suivi la naissance de Dolly, en 1996. L’exploit coréen signifiera-t-il le retour en grâce des carbon-copies à fins privées ? Une société californienne, BioArts International, a été relancée sur les cendres de Genetic Savings & Clone. Américains et asiatiques ne lâchent donc pas le marché du clonage de compagnie.
Récompense différée, intelligence et mémoire de travail
Nous passons notre temps à sacrifier des buts immédiats à des buts lointains : ne pas trop manger pour garder la ligne, ne pas trop boire pour conserver l’esprit lucide, ne pas être trop égoïste pour préserver divers liens sociaux, ne pas dépenser notre argent pour en avoir en cas de difficultés, etc. Bref, nous alignons une part de nos comportements sur un mode réflexif et projectif plutôt qu’expressif et impulsif. Cette tendance a été mesurée en psychométrie par des tests de dépréciation de la récompense différée (delay discounting dans la littérature, qui est essentiellement anglo-saxonne) : un gain plus ou moins important selon un délai plus ou moins long. Elle est associée à des bénéfices : par exemple meilleure réussite scolaire, universitaire et professionnelle, moindre probabilité de psychopathologie et de comportement criminel. Il se trouve que ces caractéristiques sont aussi celle de l’intelligence, psychométriquement appelée g ou capacité cognitive générale. L’équipe de Jeremy R. Gray a publié cette année deux papiers pour analyser les liens entre l’intelligence et la capacité à différer des récompenses. Le premier est une méta-analyse de 24 travaux précédemment parus depuis la première étude sur le sujet (1962), éligibles parmi 110 au total pour leur significativité statistique (taille d’effet). Il en résulte une corrélation négative (-.23) entre le facteur g et la dépréciation de récompense différée. Le second travail a consisté à analyser le rôle de la mémoire de travail dans ce processus. 103 adultes en bonne santé se sont livrés à un test sur la récompense, un autre sur l’intelligence et une imagerie cérébrale lors du passage du test de récompense. Du point de vue neurologique, les différences les plus notables ont été observées dans une aire du cortex préfrontal antérieur gauche, déjà connue pour intégrer les diverses informations que le cerveau reçoit en temps réel. Les différences d'activation neurale de cette aire sont corrélées à g (.26) et à la dépréciation de la récompense différée (-.44).
Références :
Shamosh N.A. et al. (2008), Individual differences in delay discounting: Relation to intelligence, working memory, and anterior prefrontal cortex, Psychological Science, 19, 9 online pub.
Shamosh N.A. et J.R. Gray (2008), Delay discounting and intelligence: A meta-analysis, Intelligence, 36, 289-305, doi:10.1016/j.intell.2007.09.004
Références :
Shamosh N.A. et al. (2008), Individual differences in delay discounting: Relation to intelligence, working memory, and anterior prefrontal cortex, Psychological Science, 19, 9 online pub.
Shamosh N.A. et J.R. Gray (2008), Delay discounting and intelligence: A meta-analysis, Intelligence, 36, 289-305, doi:10.1016/j.intell.2007.09.004
Mystique, logique
Ou je suis d’accord avec Russell : que le type mystique et le type logique sont deux manières inconciliables de penser, le premier produisant des erreurs (des énoncés faux). Ou je suis en désaccord avec Russell : que le type mystique serait bénéfique à la vie sociale de l’homme. Là aussi, il produit des erreurs, dès lors que la vie sociale en question excède quelques cercles restreints.
23.8.08
Télévision, piège à cons
Dans Le Monde, Christophe Girard s’émeut des évolutions de la télévision depuis 30 ans. Il dénonce ce qu’il appelle le « zipping », c’est-à-dire la décomposition des images au moment du montage en de multiples plans rapides : « L'évolution principale de la télévision ces trente dernières années est un changement d'ordre technique dont les effets et les conséquences dépassent largement le domaine de la technique audiovisuelle, mais engagent des bouleversements dans la réception, l'interprétation et l'utilisation des images. Il s'agit de la réduction de la durée de chaque plan, qui excède désormais rarement dix secondes. Le nombre de plans par minute (NPM) a en effet augmenté de façon vertigineuse, du fait de la multiplication des caméras utilisées simultanément, au point que l'unité de mesure d'un plan télévisuel est désormais la seconde. Et alors, dira-t-on ? Le principal effet d'une telle accélération du flux d'images est d'une part d'interdire tout développement d'une même image ou idée en l'atomisant en une multiplicité d'images ou d'idées plus ou moins disparates, et d'autre part de placer l'esprit du téléspectateur sous tutelle, dans un état de fascination télévisuelle. »
La faute en revient (oh surprise) à la dictature du marché : « Cette vitesse des images et ce raccourcissement de chaque plan répondent au besoin économique de l'industrie télévisuelle de tenir le spectateur captif, lequel besoin relève directement ou indirectement, via le critère de l'Audimat, de l'ordre économique de la rentabilité. La télévision ne se conçoit elle-même qu'en termes de parts de marché. Par conséquent, la soumission de la télévision au diktat économique de la concurrence se trahit déjà au niveau du traitement technique des images télévisées. Le montage télévisuel des images ressortit à ce titre à l'univers de la publicité. »
A dire vrai, je n’ai rien contre cette interprétation technique et économique de l’évolution des contenus de la télévision, il y a certainement une part de vérité, parmi d’autres facteurs. Je m’interroge surtout sur l’état d’esprit, assez répandu, que cette interprétation révèle. A quoi rêvent au juste les gens comme Christophe Girard ? Une masse spontanément orientée vers son édification intellectuelle, qui regarderait pendant trois heures une émission en plan fixe sur des questions artististiques, scientifiques ou philosophiques plutôt que zapper sur les dernières conneries de télé-réalité en concurrence sur cent chaînes différentes ? Et si cette masse ne s’oriente pas spontanément vers cela, une contrainte pour qu’elle le fasse, une intervention nécessaire des directeurs de conscience télé-visuelle, une renationalisation des chaînes, un modèle chinois universalisé ?
Girard va bien moins loin : « Si la télévision doit être aussi un service public et pas seulement une activité économique, il faut donc qu'elle se dote d'un observatoire critique télévisé de la télévision qui démonte jour après jour sous les yeux du télé-spectateur les montages vus la veille à la télé pour que l'analyse des causes neutralise la fascination des effets. » C’est plus modeste. Plus français aussi : faisons un enième observatoire public des activités privées, continuons le rêve panoptique du contrôle, dans ce cas précis de contrôle public du contrôle privé sur les pauvres mentalités (dont la nature profonde est apparemment d’être contrôlées et contrôlables). Plus vain également : ne seront intéressés par les travaux de cet observatoire que les gens possédant déjà une distance critique vis-à-vis de la télévision (les autres vont zapper), les mêmes gens qui se plaignent de la dégradation de la télévision mais qui, en réalité, se concoctent pour beaucoup des programmes de bonne qualité en sélectionnant les émissions les plus exigeantes sur les chaînes les plus pointues. Plus pauvre enfin : l’analyse de Girard est monomédiatique, alors que les pratiques individuelles sont multimédiatiques. Il suffit de voir comment Internet soulève régulièrement les divers lièvres des autres médias pour comprendre que les règles du jeu ont changé. Qu’ils servent les propagandes étatistes hier ou les publicités capitalistes aujourd’hui, les médias one-to-many ont toujours été en priorité des instruments de captation des esprits et de composition des masses – masses nationales, masses totalitaires ou masses marchandes – et non d’édification des individus : croire le contraire, c’est reconduire la légende dorée que le quatrième pouvoir s’est inventée, tentant de faire avaler qu’il existait dans le seul but de contrebalancer les trois autres et qu’il était lui-même exempt de toutes les tares propres au pouvoir.
Au fond, le présupposé de base de tout cela est : « la télévision rend con » (con est une propriété vaste ; ici, elle signifie manque d’esprit critique par rapport aux images manipulées et anesthésiantes). J’incline à penser que c’est faux, que la télévision n’a pas cette capacité inouïe de modeler l’intelligence de ses spectateurs, et que l’on se dirige plutôt vers un schéma inverse où seuls les cons regarderont encore la télévision (ou ne regarderont que la télévision, ou la feront regarder à leurs enfants dès le berceau, etc.). Girard parle de la téléréalité : « En montrant à l'écran des gens du public, la télévision a créé chez le téléspectateur anonyme le sentiment fantasmatique de faire lui-même partie, sinon de fait du moins en droit, de la télévision, en d'autres termes d'en être lui aussi. Cela revient pour la télévision à se donner elle-même comme le suprême objet du désir : le rêve de chacun est d'"y passer", telle une étoile, un animateur ou un figurant cathodique d'un soir. » Eh oui, les médias deviennent ainsi des miroirs : dis-moi ton média et ton programme, je te dirai qui tu es. Car la multimédiatisation produit peu à peu cette cruelle évidence : tu regardes ce qui te reflète.
La faute en revient (oh surprise) à la dictature du marché : « Cette vitesse des images et ce raccourcissement de chaque plan répondent au besoin économique de l'industrie télévisuelle de tenir le spectateur captif, lequel besoin relève directement ou indirectement, via le critère de l'Audimat, de l'ordre économique de la rentabilité. La télévision ne se conçoit elle-même qu'en termes de parts de marché. Par conséquent, la soumission de la télévision au diktat économique de la concurrence se trahit déjà au niveau du traitement technique des images télévisées. Le montage télévisuel des images ressortit à ce titre à l'univers de la publicité. »
A dire vrai, je n’ai rien contre cette interprétation technique et économique de l’évolution des contenus de la télévision, il y a certainement une part de vérité, parmi d’autres facteurs. Je m’interroge surtout sur l’état d’esprit, assez répandu, que cette interprétation révèle. A quoi rêvent au juste les gens comme Christophe Girard ? Une masse spontanément orientée vers son édification intellectuelle, qui regarderait pendant trois heures une émission en plan fixe sur des questions artististiques, scientifiques ou philosophiques plutôt que zapper sur les dernières conneries de télé-réalité en concurrence sur cent chaînes différentes ? Et si cette masse ne s’oriente pas spontanément vers cela, une contrainte pour qu’elle le fasse, une intervention nécessaire des directeurs de conscience télé-visuelle, une renationalisation des chaînes, un modèle chinois universalisé ?
Girard va bien moins loin : « Si la télévision doit être aussi un service public et pas seulement une activité économique, il faut donc qu'elle se dote d'un observatoire critique télévisé de la télévision qui démonte jour après jour sous les yeux du télé-spectateur les montages vus la veille à la télé pour que l'analyse des causes neutralise la fascination des effets. » C’est plus modeste. Plus français aussi : faisons un enième observatoire public des activités privées, continuons le rêve panoptique du contrôle, dans ce cas précis de contrôle public du contrôle privé sur les pauvres mentalités (dont la nature profonde est apparemment d’être contrôlées et contrôlables). Plus vain également : ne seront intéressés par les travaux de cet observatoire que les gens possédant déjà une distance critique vis-à-vis de la télévision (les autres vont zapper), les mêmes gens qui se plaignent de la dégradation de la télévision mais qui, en réalité, se concoctent pour beaucoup des programmes de bonne qualité en sélectionnant les émissions les plus exigeantes sur les chaînes les plus pointues. Plus pauvre enfin : l’analyse de Girard est monomédiatique, alors que les pratiques individuelles sont multimédiatiques. Il suffit de voir comment Internet soulève régulièrement les divers lièvres des autres médias pour comprendre que les règles du jeu ont changé. Qu’ils servent les propagandes étatistes hier ou les publicités capitalistes aujourd’hui, les médias one-to-many ont toujours été en priorité des instruments de captation des esprits et de composition des masses – masses nationales, masses totalitaires ou masses marchandes – et non d’édification des individus : croire le contraire, c’est reconduire la légende dorée que le quatrième pouvoir s’est inventée, tentant de faire avaler qu’il existait dans le seul but de contrebalancer les trois autres et qu’il était lui-même exempt de toutes les tares propres au pouvoir.
Au fond, le présupposé de base de tout cela est : « la télévision rend con » (con est une propriété vaste ; ici, elle signifie manque d’esprit critique par rapport aux images manipulées et anesthésiantes). J’incline à penser que c’est faux, que la télévision n’a pas cette capacité inouïe de modeler l’intelligence de ses spectateurs, et que l’on se dirige plutôt vers un schéma inverse où seuls les cons regarderont encore la télévision (ou ne regarderont que la télévision, ou la feront regarder à leurs enfants dès le berceau, etc.). Girard parle de la téléréalité : « En montrant à l'écran des gens du public, la télévision a créé chez le téléspectateur anonyme le sentiment fantasmatique de faire lui-même partie, sinon de fait du moins en droit, de la télévision, en d'autres termes d'en être lui aussi. Cela revient pour la télévision à se donner elle-même comme le suprême objet du désir : le rêve de chacun est d'"y passer", telle une étoile, un animateur ou un figurant cathodique d'un soir. » Eh oui, les médias deviennent ainsi des miroirs : dis-moi ton média et ton programme, je te dirai qui tu es. Car la multimédiatisation produit peu à peu cette cruelle évidence : tu regardes ce qui te reflète.
La « science telle qu’elle devrait être » et l’exemple de la neurogénétique
Dans un essai récemment traduit en français, le philosophe et mathématicien David Berlinski dresse une critique de la psychologie évolutionnaire, discipline se proposant d’analyser les traits de l’esprit humain répondant à une adaptation darwinienne. La critique de Berlinski est à mon avis faible : elle reste en surface et méconnaît le contenu réel de son objet, c’est-à-dire les publications scientifiques relevant directement ou indirectement de l’approche évolutionnaire en psychologie. Elle s’articule sur « ce que la science devrait être », à partir du modèle de l’équation différentielle, c’est-à-dire une relation entre une fonction (inconnue, objet de la modélisation) et sa dérivée (connue, les phénomènes observés). La possibilité d’établir une telle relation est le modèle causal basique de la science moderne depuis la physique newtonienne.
Selon David Berlinski, la psychologie évolutionnaire s’en éloigne, et se rapproche de la « pensée magique » d’une « cause à distance » sans aucun élément de preuve (mesure et modèle) sur les effets de cette cause, à peu près comparable à l’astrologie (suggère-t-il in fine en citant Ptolémée à propos de l’influence de Saturne sur nos traits psychologiques). Parmi divers arguments, il prend comme exemple des citations de la littérature de vulgarisation. Ainsi « Les gènes prescrivent des règles épigénétiques, qui sont les voies neurales et les régularités de développement cognitif par lesquels l’esprit s’assemble ». Berlinski n’a pas de mal à souligner (en italiques) les impropriétés des métaphores du langage commun, donnant l’impression d’une chaîne causale depuis un agent (le gène) quasiment « conscient » de son produit final (l’esprit). Mais le procédé de Berlinski est tout à fait rhétorique, sinon sophistique : extraire une citation d’un texte de vulgarisation ne donne pas d’information pertinente sur la valeur scientifique du domaine vulgarisé. Il suffit de lire la plupart des essais sur la physique quantique, pourtant écrits par de brillants physiciens sur un domaine plus « dur » que la biologie, pour en extraire de-ci de-là des citations qui aident le lecteur à comprendre, mais trahissent évidemment les mathématiques sous-jacentes, passablement complexes.
Il se trouve que certains aspects de cette question sont traités dans une récente perspective d’Adam E. Green et ses collègues, parue dans le numéro de rentrée de Nature Reviews Neuroscience. Leur papier de synthèse est consacré à la « neurogénétique cognitive », c’est-à-dire la compréhension des bases moléculaires de certains traits psychologiques et de leurs variations. On est là devant le problème de Berlinski : comment passe-t-on d’un gène à un trait complexe et « lointain » (par exemple l’attention, l’émotion, le langage, etc.) ? Green et ses collègues exposent la stratégie dite du « phénotype intermédiaire » qui est actuellement utilisée en neurosciences cognitives et comportementales. Elle est illustrée par la figure 1 du schéma ci-contre (cliquer sur l'image pour une vision plus nette si nécessaire). Un trait psychologique quelconque est d’abord cerné, par les diverses méthodes dont on dispose (tests, questionnaires, observations, introspection). On étudie ensuite les corrélats génétiques et neurologiques de ce trait. Ces derniers, qui sont isolés par les diverses méthodes d’observation du cerveau (EEG, EMG, potentiels évoqués, PET-scan, IRMf), vont former le phénotype intermédiaire, c’est-à-dire les noyaux et réseaux neuronaux impliqués dans le trait étudié. C’est au niveau de ce phénotype intermédiaire que les effets des gènes et des variations génétiques sont analysés.
La figure 2, extraite du même article, donne un exemple sur un gène très étudié, COMT, et son polymorphisme Val/Met. Si l’on devait vulgariser pour un très large public, comme dans l’exemple de Berlinski, on formerait une phrase du genre : « Les gènes influencent la manière dont l’esprit traite les informations de son milieu ». Si l’on entre dans un niveau de vulgarisation plus précis, comme ici, on dira quelque chose du genre : les tests standardisés de mémoire de travail montre des perfomances supérieures chez les porteurs du polymorphisme Met/Met du gène COMT ; comparé à Val/Val, la variante Met/Met produit une moindre activité enzymatique du gène COMT ; il en résulte dans les tissus du cortex préfrontal un ratio plus important de liaison des récepteurs dopaminergiques D1/D2 ; ce dernier affecte le rapport signal-bruit du traitement de l’information en modulant la production du glutamate dans les cellules pyramidales ; ces variations chimiques au niveau synaptique produisent les variations d’efficience dans l’inhibition du bruit et l’émergence du signal au sein des aires cérébrales de la mémoire du travail ; cela se traduit par des performances variables des sujets aux tests psychométriques. Si l’on veut aller au-delà, il faut lire la littérature primaire, où ces différents points sont exprimés de manière chimique / mathématique, conforme à « ce que la science devrait être » selon Berlinski (et les scientifiques en général).
Avec Adam E. Green et ses collègues, et pour appuyer cette fois Berlinski, il faut admettre que le champ émergent de la neurogénétique cognitive est dans l’enfance et que les conditions d’une modélisation rigoureuse des phénomènes observés, du gène au comportement, sont rarement remplies. On peut lister les divers biais et difficultés : la caractérisation précise des phénotypes psychologiques (tests psychométriques fiables) et des phénotypes intermédiaires neurologiques (imagerie cérébrale sur des échantillons assez larges avec conditions de contrôle) ; l’analyse biochimique des divers polymorphismes fonctionnels d’un même gène (COMT présente par exemple d’autres variations que Val158Met dont on a parlé) ; les effets des gènes sur des réseaux neuronaux plutôt que sur des aires circonscrites (analyse de connectivité des diverses aires concernées) ; pléiotropie (effets multiples d’un même variant génétique ; dans le cas de COMT, il n’y a pas que des effets cognitifs, mais également des influences sur le niveau d’anxiété à travers l’amygdale, l’hippocampe, le gyrus parahippocampique et le gyrus cingulaire) ; polygénicité (tout trait psychologique complexe dépend des effets additifs ou interactifs de plusieurs gènes ; de même que l’analyse de connectivité concerne des réseaux de neurones pour chaque gène, ce sont des réseaux de gènes qui doivent ici être considérés).
À ces questions de méthodologiques neurogénétiques s’en ajoutent d’autres quand on passe à la psychologie évolutionnaire, que Berlinski entendait critiquer. Il serait trop long ici d’aborder l’ensemble du sujet – et vain de le faire à partir d’une critique de surface dont je voulais simplement souligner le caractère mal-informé (il y aurait beaucoup à dire sur les autres point de Berlinski, qu’il s’agisse de l’analogie cerveau-ordinateur ou du neutralisme de Kimura, présenté peu ou prou comme seule approche mathématiquement sérieuse de la génétique des populations, ce qui est inquiétant). Au-delà de Berlinski, c’est le problème plus général de l’information scientifique dans les débats philosophiques ou épistémologiques qui se pose. À l’époque de Galilée, Copernic ou Newton, nous avions une science qui évoluait assez lentement (mais par bonds prodigieux dans ces cas-là), des philosophes qui étaient aussi des scientifiques (ils étaient généralement formés en mathématique et sciences de la nature), un temps long du débat (plusieurs générations autour des mêmes basculements de paradigmes). Ces conditions se font plus rares, avec une explosion quantitative des contenus spécialisés de la recherche scientifique et de leur diffusion, un éloignement tendanciel de la philosophie (formée aux humanités) et de la science (surtout en Europe), une médiatisation généralisée imposant un rythme rapide de réactivité intellectuelle. La science sait à peu près « ce qu’elle devrait être » : ce sont surtout ses rapports à la société, et avant cela à la pensée, que l’on devrait méditer.
Références (et illustration) :
Berlinski D. (2008), Origines. L’esprit, la vie, la matière, Saint-Simon, Paris, 142 p.
Green A.E. (2008), Using genetic data in cognitive neuroscience: from growing pains to genuine insights, Nature Reviews Neuroscience, 9, 710-720, doi:10.1038/nrn2461
Selon David Berlinski, la psychologie évolutionnaire s’en éloigne, et se rapproche de la « pensée magique » d’une « cause à distance » sans aucun élément de preuve (mesure et modèle) sur les effets de cette cause, à peu près comparable à l’astrologie (suggère-t-il in fine en citant Ptolémée à propos de l’influence de Saturne sur nos traits psychologiques). Parmi divers arguments, il prend comme exemple des citations de la littérature de vulgarisation. Ainsi « Les gènes prescrivent des règles épigénétiques, qui sont les voies neurales et les régularités de développement cognitif par lesquels l’esprit s’assemble ». Berlinski n’a pas de mal à souligner (en italiques) les impropriétés des métaphores du langage commun, donnant l’impression d’une chaîne causale depuis un agent (le gène) quasiment « conscient » de son produit final (l’esprit). Mais le procédé de Berlinski est tout à fait rhétorique, sinon sophistique : extraire une citation d’un texte de vulgarisation ne donne pas d’information pertinente sur la valeur scientifique du domaine vulgarisé. Il suffit de lire la plupart des essais sur la physique quantique, pourtant écrits par de brillants physiciens sur un domaine plus « dur » que la biologie, pour en extraire de-ci de-là des citations qui aident le lecteur à comprendre, mais trahissent évidemment les mathématiques sous-jacentes, passablement complexes.
Il se trouve que certains aspects de cette question sont traités dans une récente perspective d’Adam E. Green et ses collègues, parue dans le numéro de rentrée de Nature Reviews Neuroscience. Leur papier de synthèse est consacré à la « neurogénétique cognitive », c’est-à-dire la compréhension des bases moléculaires de certains traits psychologiques et de leurs variations. On est là devant le problème de Berlinski : comment passe-t-on d’un gène à un trait complexe et « lointain » (par exemple l’attention, l’émotion, le langage, etc.) ? Green et ses collègues exposent la stratégie dite du « phénotype intermédiaire » qui est actuellement utilisée en neurosciences cognitives et comportementales. Elle est illustrée par la figure 1 du schéma ci-contre (cliquer sur l'image pour une vision plus nette si nécessaire). Un trait psychologique quelconque est d’abord cerné, par les diverses méthodes dont on dispose (tests, questionnaires, observations, introspection). On étudie ensuite les corrélats génétiques et neurologiques de ce trait. Ces derniers, qui sont isolés par les diverses méthodes d’observation du cerveau (EEG, EMG, potentiels évoqués, PET-scan, IRMf), vont former le phénotype intermédiaire, c’est-à-dire les noyaux et réseaux neuronaux impliqués dans le trait étudié. C’est au niveau de ce phénotype intermédiaire que les effets des gènes et des variations génétiques sont analysés.La figure 2, extraite du même article, donne un exemple sur un gène très étudié, COMT, et son polymorphisme Val/Met. Si l’on devait vulgariser pour un très large public, comme dans l’exemple de Berlinski, on formerait une phrase du genre : « Les gènes influencent la manière dont l’esprit traite les informations de son milieu ». Si l’on entre dans un niveau de vulgarisation plus précis, comme ici, on dira quelque chose du genre : les tests standardisés de mémoire de travail montre des perfomances supérieures chez les porteurs du polymorphisme Met/Met du gène COMT ; comparé à Val/Val, la variante Met/Met produit une moindre activité enzymatique du gène COMT ; il en résulte dans les tissus du cortex préfrontal un ratio plus important de liaison des récepteurs dopaminergiques D1/D2 ; ce dernier affecte le rapport signal-bruit du traitement de l’information en modulant la production du glutamate dans les cellules pyramidales ; ces variations chimiques au niveau synaptique produisent les variations d’efficience dans l’inhibition du bruit et l’émergence du signal au sein des aires cérébrales de la mémoire du travail ; cela se traduit par des performances variables des sujets aux tests psychométriques. Si l’on veut aller au-delà, il faut lire la littérature primaire, où ces différents points sont exprimés de manière chimique / mathématique, conforme à « ce que la science devrait être » selon Berlinski (et les scientifiques en général).
Avec Adam E. Green et ses collègues, et pour appuyer cette fois Berlinski, il faut admettre que le champ émergent de la neurogénétique cognitive est dans l’enfance et que les conditions d’une modélisation rigoureuse des phénomènes observés, du gène au comportement, sont rarement remplies. On peut lister les divers biais et difficultés : la caractérisation précise des phénotypes psychologiques (tests psychométriques fiables) et des phénotypes intermédiaires neurologiques (imagerie cérébrale sur des échantillons assez larges avec conditions de contrôle) ; l’analyse biochimique des divers polymorphismes fonctionnels d’un même gène (COMT présente par exemple d’autres variations que Val158Met dont on a parlé) ; les effets des gènes sur des réseaux neuronaux plutôt que sur des aires circonscrites (analyse de connectivité des diverses aires concernées) ; pléiotropie (effets multiples d’un même variant génétique ; dans le cas de COMT, il n’y a pas que des effets cognitifs, mais également des influences sur le niveau d’anxiété à travers l’amygdale, l’hippocampe, le gyrus parahippocampique et le gyrus cingulaire) ; polygénicité (tout trait psychologique complexe dépend des effets additifs ou interactifs de plusieurs gènes ; de même que l’analyse de connectivité concerne des réseaux de neurones pour chaque gène, ce sont des réseaux de gènes qui doivent ici être considérés).
À ces questions de méthodologiques neurogénétiques s’en ajoutent d’autres quand on passe à la psychologie évolutionnaire, que Berlinski entendait critiquer. Il serait trop long ici d’aborder l’ensemble du sujet – et vain de le faire à partir d’une critique de surface dont je voulais simplement souligner le caractère mal-informé (il y aurait beaucoup à dire sur les autres point de Berlinski, qu’il s’agisse de l’analogie cerveau-ordinateur ou du neutralisme de Kimura, présenté peu ou prou comme seule approche mathématiquement sérieuse de la génétique des populations, ce qui est inquiétant). Au-delà de Berlinski, c’est le problème plus général de l’information scientifique dans les débats philosophiques ou épistémologiques qui se pose. À l’époque de Galilée, Copernic ou Newton, nous avions une science qui évoluait assez lentement (mais par bonds prodigieux dans ces cas-là), des philosophes qui étaient aussi des scientifiques (ils étaient généralement formés en mathématique et sciences de la nature), un temps long du débat (plusieurs générations autour des mêmes basculements de paradigmes). Ces conditions se font plus rares, avec une explosion quantitative des contenus spécialisés de la recherche scientifique et de leur diffusion, un éloignement tendanciel de la philosophie (formée aux humanités) et de la science (surtout en Europe), une médiatisation généralisée imposant un rythme rapide de réactivité intellectuelle. La science sait à peu près « ce qu’elle devrait être » : ce sont surtout ses rapports à la société, et avant cela à la pensée, que l’on devrait méditer.
Références (et illustration) :
Berlinski D. (2008), Origines. L’esprit, la vie, la matière, Saint-Simon, Paris, 142 p.
Green A.E. (2008), Using genetic data in cognitive neuroscience: from growing pains to genuine insights, Nature Reviews Neuroscience, 9, 710-720, doi:10.1038/nrn2461
22.8.08
Que périsse le malade pourvu que la morale soit sauve...
Dans Le Monde, un article sur le tourisme médical de la greffe : « Les principales sociétés savantes médicales directement impliquées dans la pratique des greffes d'organes viennent de condamner solennellement une série de pratiques contraires à l'éthique observées dans de nombreux pays - en particulier, le "tourisme de transplantation". L'OMS estime que ce commerce d'organes, qui prospère sur des vides juridiques ou sur la corruption, représentait, en 2005, environ 10 % de l'ensemble des transplantations rénales pratiquées dans le monde. »
Mais comme le rappelle l’auteur, Jean-Yves Nau : « Cette évolution ne saurait faire oublier que c'est la pénurie des greffons disponibles dans les pays industrialisés qui est pour l'essentiel à l'origine de ces pratiques. (…) En France, (…) plus de 13.000 malades sont en attente d'une greffe d'organe et, en 2007, on a recensé 231 décès dus à l'absence de greffons disponibles. »
Si je comprends bien, le discours de l’État est donc : mieux vaut 231 morts dans notre système inefficace qu’un commerce d’organes entre vivants. Comme le même État cède aux sirènes obscurantistes et met toutes sortes de bâtons éthiques et bureaucratiques dans les roues de la médecine régénérative à base de cellules souches, qui sera un jour capable de produire des organes de substitution, on va finir par croire que le sacrifice du malade sur l’autel de la morale est son leitmotiv…
Mais comme le rappelle l’auteur, Jean-Yves Nau : « Cette évolution ne saurait faire oublier que c'est la pénurie des greffons disponibles dans les pays industrialisés qui est pour l'essentiel à l'origine de ces pratiques. (…) En France, (…) plus de 13.000 malades sont en attente d'une greffe d'organe et, en 2007, on a recensé 231 décès dus à l'absence de greffons disponibles. »
Si je comprends bien, le discours de l’État est donc : mieux vaut 231 morts dans notre système inefficace qu’un commerce d’organes entre vivants. Comme le même État cède aux sirènes obscurantistes et met toutes sortes de bâtons éthiques et bureaucratiques dans les roues de la médecine régénérative à base de cellules souches, qui sera un jour capable de produire des organes de substitution, on va finir par croire que le sacrifice du malade sur l’autel de la morale est son leitmotiv…
Note sur l'épigénétique
L’épigénétique désigne les variations d’expression d’un gène dans la cellule, le tissu et donc l’organisme, observées sans que ce gène connaisse par ailleurs de variation dans ses paires de bases chimiques (ses nucléotides). Un même gène a donc des produits différents, en fonction de son environnement moléculaire et cellulaire. Les mécanismes les plus étudiés concernent les liaisons entre ce gène et les molécules de soutien (histones) autour desquelles il s’enroule pour former la chromatine. Des variations locales sur les paires de base vont affecter leur lecture biochimique (l’adjonction d’un groupe méthyl- est la plus étudiée, sous le nom de méthylation de l’ADN, mais il en existe bien d’autres).
L’épigénétique est souvent désignée comme une nouveauté révolutionnaire (alors que sa désignation par Waddington date des années 1940) et interprétée comme la démonstration que le « réductionnisme » ou « déterminisme » génétique ne tient pas la route. Mais en énonçant qu’un même gène connaîtra des expressions variables selon son milieu (chimique), elle ne constitue pourtant pas un renversement décisif de la biologie moléculaire – une complexification, assurément. Quand on observe l’évolution « du point de vue du gène », c’est en réalité le produit d’interaction gène-milieu qui est observé, et les variations de produit pour un même gène avec milieux différents ne sont pas en soi incompatibles ou incohérentes par rapport aux variations pour un même milieu avec des gènes différents. En montrant combien le gène réagit de manière « souple » à son environnement, l’épigénétique devrait logiquement renforcer son rôle dans l’expression et l’évolution du vivant.
Plus intéressante est l’hypothèse d’une transmission héréditaire des processus épigénétiques, qui ressemblerait à la fameuse « hérédité des caractères acquis » de Lamarck (les modifications au cours de l’existence transmise à la descendance). Cette épigénétique héritable a été observée sur des plantes et des rongeurs, suspectée chez l’humain. On ne connaît pour l’instant ni l’extension ni la portée du phénomène. Cette hérédité épigénétique n’est cependant pas vraiment celle que Lamarck avait en tête. Pour le naturaliste français, l’action du milieu pouvait progressivement déformer les tissus et organes dans tel ou tel sens (les girafes qui, voulant manger des feuilles de plus en plus haut à mesure que les plus basses sont déjà consommées, allongent peu à peu leur cou). S’il est avéré que les modifications épigénétiques se transmettent sur un grand nombre de générations en conservant des variations fonctionnelles affectant la survie et la reproduction (double condition pour leur attribuer un rôle évolutif), on sera évidemment très loin de l’image lamarckienne. En fait, la théorie de l’évolution s’intéresse aux fonctions d’un gène : que ces fonctions soient modifiées par une mutation classique (altération des bases chimiques) ou par une mutation épigénétique (altération de la transcription) ne change pas le mécanisme général décrit par Darwin. Ce dernier ignorait d’ailleurs Mendel et était lamarckien, ce que l’on ignore souvent.
L’épigénétique est souvent désignée comme une nouveauté révolutionnaire (alors que sa désignation par Waddington date des années 1940) et interprétée comme la démonstration que le « réductionnisme » ou « déterminisme » génétique ne tient pas la route. Mais en énonçant qu’un même gène connaîtra des expressions variables selon son milieu (chimique), elle ne constitue pourtant pas un renversement décisif de la biologie moléculaire – une complexification, assurément. Quand on observe l’évolution « du point de vue du gène », c’est en réalité le produit d’interaction gène-milieu qui est observé, et les variations de produit pour un même gène avec milieux différents ne sont pas en soi incompatibles ou incohérentes par rapport aux variations pour un même milieu avec des gènes différents. En montrant combien le gène réagit de manière « souple » à son environnement, l’épigénétique devrait logiquement renforcer son rôle dans l’expression et l’évolution du vivant.
Plus intéressante est l’hypothèse d’une transmission héréditaire des processus épigénétiques, qui ressemblerait à la fameuse « hérédité des caractères acquis » de Lamarck (les modifications au cours de l’existence transmise à la descendance). Cette épigénétique héritable a été observée sur des plantes et des rongeurs, suspectée chez l’humain. On ne connaît pour l’instant ni l’extension ni la portée du phénomène. Cette hérédité épigénétique n’est cependant pas vraiment celle que Lamarck avait en tête. Pour le naturaliste français, l’action du milieu pouvait progressivement déformer les tissus et organes dans tel ou tel sens (les girafes qui, voulant manger des feuilles de plus en plus haut à mesure que les plus basses sont déjà consommées, allongent peu à peu leur cou). S’il est avéré que les modifications épigénétiques se transmettent sur un grand nombre de générations en conservant des variations fonctionnelles affectant la survie et la reproduction (double condition pour leur attribuer un rôle évolutif), on sera évidemment très loin de l’image lamarckienne. En fait, la théorie de l’évolution s’intéresse aux fonctions d’un gène : que ces fonctions soient modifiées par une mutation classique (altération des bases chimiques) ou par une mutation épigénétique (altération de la transcription) ne change pas le mécanisme général décrit par Darwin. Ce dernier ignorait d’ailleurs Mendel et était lamarckien, ce que l’on ignore souvent.
Sic transit gloriam dei
Le destin des grandes religions ? Elles se fragmentent en sectes mystiques d’une part, en idéologies éthico-politiques d’autre part. Les premières conservent l’ardeur de la religiosité, mais se coupent peu à peu de la réalité ; le secondes préservent la rigueur de la moralité, mais se noient peu à peu dans la réalité.
L'ère de la génomique personnelle
La réponse de notre organisme aux médicaments dépend de nombreux paramètres, dont plusieurs sont d’origine génétique. Cette réponse n’est pas toujours bonne : les effets secondaires indésirables touchent des millions de personnes, et provoquent parfois la mort. Aux États-Unis, on estime à 2 millions le nombre annuel de réactions indésirables, provoquant 100.000 décès. Rapporté à la population française, cela ferait 400.000 et 20.000 cas respectivement. De là, entre autres domaines, l’enjeu de la génomique médicale personnelle : examiner vos gènes pour anticiper vos réactions à certaines molécules « xénobiotiques », c’est-à-dire étrangères à votre corps.
Les gènes CYP (cytochrome P450) sont ainsi impliqués dans les enzymes de phase 1 qui métabolisent 75 % des médicaments aujourd’hui vendus dans le commerce. Ils ne représentent qu’une partie du processus, mais leur polymorphisme a été abondamment étudié. On l’a d’abord fait de manière large, dans les groupes ethniques. L’idée d’une « médecine raciale » a ainsi fait son chemin ces dernières années, surtout aux États-Unis, non sans polémique. Le fait est que la proportion des gènes CYP varie dans une population selon qu’elle est composée d’individus à ancêtres africains, européens ou asiatiques. Mais comme toujours en mesure de statistique des populations, celle-ci est imprécise et grossière. La variante CYP2C19*3 est par exemple rarissime chez les Africains par rapport à CYP2C19*2, mais le fait est qu’elle est tout de même présente chez un petit nombre d’individus. Et ainsi de suite pour chaque polymorphisme de ce gène précis, comme celui des autres du groupe CYP.
Mais cette mode de la génomique raciale va sans doute cesser aussi rapidement qu’elle a éclos. La raison en est simple : grâce aux progrès du séquençage bio-informatique, la vitesse et la précision de lecture des génomes se sont accrues de manière considérable en quelques années, en même temps que leur coût a chuté. Pourquoi en rester à des groupes ethniques imprécis et incertains, lorsque l’on peut directement observer le génotype des individus ?
Dans un article de la livraison de rentrée de Clinical Pharmacology & Therapeutics, l’équipe de J.C. Venter et Pauline Ng (J. Craig Venter Institute) en apporte la démonstration. Il se trouve que deux génotypes ont été intégralement déchiffrés : celui de Craig Venter justement, qui fut à l’origine du décryptage du génome humain dans les années 1990 et 2000, avec le consortium public HUGO, et celui de James Watson, le prix Nobel co-découvreur de la structure en double hélice de l’ADN (voir notre précédent article ici). Tous deux sont considérés comme caucasiens, c’est-à-dire d’ascendance européenne. Mais les chercheurs ont examiné en détail le polymorphisme de 6 gènes CYP, dont on sait qu’ils sont impliqués ans la réponse variable à de nombreux médicaments, des antipsychotiques aux bêtabloquants en passant par les statines et les antidépresseurs. Cela permet de constater par exemple que James Watson possède la version *10/*10 du gène CYP2D6, présente chez 3 % seulement des caucasiens, mais très fréquente chez les asiatiques.
Il existe aujourd’hui environ 1100 tests génétiques disponibles, pour toutes sortes de pathologies ou de prédispositions. Ce nombre va exploser dans les années à venir, à mesure que les grandes banques génétiques vont être croisées avec les généalogies médicales. Au-delà de ces tests, c’est le génotypage individuel complet qui se profile à l’horizon proche. Outre le Craig Venter Institute, plusieurs sociétés privées sont déjà sur les rangs de cette génomique personnelle : Navigenics, 23andMe ou deCODE sont les plus connues. Les débouchés sont d’abord médicaux, comme l’exemple de la réaction aux médicaments : avoir son génotype sur son dossier médical numérisé sera fort utile pour la consultation ou l’hospitalisation. Mais l’humanité étant fort curieuse et inventive, on peut gager que ces débouchés seront aussi bien ludiques : voir dans quelle population ancestrale ses gènes sont les plus fréquents, trouver sur Internet ses quasi-jumeaux génétiques sur certains loci, savoir si l’on porte des mutations rarissimes (pour le meilleur et… pour le pire), comparer ses gènes à celui de sa copine / son copain, etc. D’ici quelques années, il sera du dernier cri de transporter son génotype sur une clé USB ou un téléphone mobile.
Les grincheux habituels (des bio-éthiciens aux psychanalystes en passant par les psycho-socio-sociétologues) ne vont pas manquer de s’alarmer des dérives, pentes glissantes, effets pervers et autres catastrophes annoncées. Surtout en France où la panique morale est un sport national. Il est clair que l’extension prévisible de la génomique personnelle posera un certain nombre de problèmes. Par exemple, ce n’est pas forcément drôle d’apprendre à 20 ans que l’on a des prédispositions au diabète, à l’hypertension, à tel cancer ou à l’Alzheimer (même si savoir qu’un oncle, une grand-mère et un cousin ont déclaré ce genre de maladies revient un peu au même, l’incertitude en moins) : que faire dans ce cas ? On peut supposer que le métier de conseiller génétique a un bel avenir devant lui, pour expliquer les tenants et aboutissants de ce genre de « prédispositions ». Ce n’est pas drôle non plus si papa s’aperçoit que les gènes de sa petite fille chérie ne collent pas vraiment avec les siens, et bien mieux avec ceux du plombier. Les naissances issues de liaisons extraconjugales sont estimées entre 1 et 10 % selon les études et les populations. Mine de rien, cela fait du monde. C’est ici le métier de conseiller conjugal qui pourrait connaître un boom. Et il est probable qu’à terme, de grands organismes publics ou privés d’assurance-maladie ne resteront pas indifférents à ces informations qui influent sur le calcul des risques médicaux ou les discours de prévention.
Quoi qu’il soit, l’ère de la génomique personnelle est ouverte. Moins de 10 ans après l’annonce du séquençage du génome humain, qui paraissait pourtant un effort titanesque, quasiment hors de portée au début des années 1990. C’est dire si le progrès des biotechnologies est rapide. Et si leur influence sur les comportements individuels et sociaux ne fait que commencer.
Référence :
Ng P.C. et al. (2008), Individual genomes instead of race for personalized medicine, Clinical Pharmacology & Therapeutics, 84, 3, 306–309, doi:10.1038/clpt.2008.114
Les gènes CYP (cytochrome P450) sont ainsi impliqués dans les enzymes de phase 1 qui métabolisent 75 % des médicaments aujourd’hui vendus dans le commerce. Ils ne représentent qu’une partie du processus, mais leur polymorphisme a été abondamment étudié. On l’a d’abord fait de manière large, dans les groupes ethniques. L’idée d’une « médecine raciale » a ainsi fait son chemin ces dernières années, surtout aux États-Unis, non sans polémique. Le fait est que la proportion des gènes CYP varie dans une population selon qu’elle est composée d’individus à ancêtres africains, européens ou asiatiques. Mais comme toujours en mesure de statistique des populations, celle-ci est imprécise et grossière. La variante CYP2C19*3 est par exemple rarissime chez les Africains par rapport à CYP2C19*2, mais le fait est qu’elle est tout de même présente chez un petit nombre d’individus. Et ainsi de suite pour chaque polymorphisme de ce gène précis, comme celui des autres du groupe CYP.
Mais cette mode de la génomique raciale va sans doute cesser aussi rapidement qu’elle a éclos. La raison en est simple : grâce aux progrès du séquençage bio-informatique, la vitesse et la précision de lecture des génomes se sont accrues de manière considérable en quelques années, en même temps que leur coût a chuté. Pourquoi en rester à des groupes ethniques imprécis et incertains, lorsque l’on peut directement observer le génotype des individus ?
Dans un article de la livraison de rentrée de Clinical Pharmacology & Therapeutics, l’équipe de J.C. Venter et Pauline Ng (J. Craig Venter Institute) en apporte la démonstration. Il se trouve que deux génotypes ont été intégralement déchiffrés : celui de Craig Venter justement, qui fut à l’origine du décryptage du génome humain dans les années 1990 et 2000, avec le consortium public HUGO, et celui de James Watson, le prix Nobel co-découvreur de la structure en double hélice de l’ADN (voir notre précédent article ici). Tous deux sont considérés comme caucasiens, c’est-à-dire d’ascendance européenne. Mais les chercheurs ont examiné en détail le polymorphisme de 6 gènes CYP, dont on sait qu’ils sont impliqués ans la réponse variable à de nombreux médicaments, des antipsychotiques aux bêtabloquants en passant par les statines et les antidépresseurs. Cela permet de constater par exemple que James Watson possède la version *10/*10 du gène CYP2D6, présente chez 3 % seulement des caucasiens, mais très fréquente chez les asiatiques.
Il existe aujourd’hui environ 1100 tests génétiques disponibles, pour toutes sortes de pathologies ou de prédispositions. Ce nombre va exploser dans les années à venir, à mesure que les grandes banques génétiques vont être croisées avec les généalogies médicales. Au-delà de ces tests, c’est le génotypage individuel complet qui se profile à l’horizon proche. Outre le Craig Venter Institute, plusieurs sociétés privées sont déjà sur les rangs de cette génomique personnelle : Navigenics, 23andMe ou deCODE sont les plus connues. Les débouchés sont d’abord médicaux, comme l’exemple de la réaction aux médicaments : avoir son génotype sur son dossier médical numérisé sera fort utile pour la consultation ou l’hospitalisation. Mais l’humanité étant fort curieuse et inventive, on peut gager que ces débouchés seront aussi bien ludiques : voir dans quelle population ancestrale ses gènes sont les plus fréquents, trouver sur Internet ses quasi-jumeaux génétiques sur certains loci, savoir si l’on porte des mutations rarissimes (pour le meilleur et… pour le pire), comparer ses gènes à celui de sa copine / son copain, etc. D’ici quelques années, il sera du dernier cri de transporter son génotype sur une clé USB ou un téléphone mobile.
Les grincheux habituels (des bio-éthiciens aux psychanalystes en passant par les psycho-socio-sociétologues) ne vont pas manquer de s’alarmer des dérives, pentes glissantes, effets pervers et autres catastrophes annoncées. Surtout en France où la panique morale est un sport national. Il est clair que l’extension prévisible de la génomique personnelle posera un certain nombre de problèmes. Par exemple, ce n’est pas forcément drôle d’apprendre à 20 ans que l’on a des prédispositions au diabète, à l’hypertension, à tel cancer ou à l’Alzheimer (même si savoir qu’un oncle, une grand-mère et un cousin ont déclaré ce genre de maladies revient un peu au même, l’incertitude en moins) : que faire dans ce cas ? On peut supposer que le métier de conseiller génétique a un bel avenir devant lui, pour expliquer les tenants et aboutissants de ce genre de « prédispositions ». Ce n’est pas drôle non plus si papa s’aperçoit que les gènes de sa petite fille chérie ne collent pas vraiment avec les siens, et bien mieux avec ceux du plombier. Les naissances issues de liaisons extraconjugales sont estimées entre 1 et 10 % selon les études et les populations. Mine de rien, cela fait du monde. C’est ici le métier de conseiller conjugal qui pourrait connaître un boom. Et il est probable qu’à terme, de grands organismes publics ou privés d’assurance-maladie ne resteront pas indifférents à ces informations qui influent sur le calcul des risques médicaux ou les discours de prévention.
Quoi qu’il soit, l’ère de la génomique personnelle est ouverte. Moins de 10 ans après l’annonce du séquençage du génome humain, qui paraissait pourtant un effort titanesque, quasiment hors de portée au début des années 1990. C’est dire si le progrès des biotechnologies est rapide. Et si leur influence sur les comportements individuels et sociaux ne fait que commencer.
Référence :
Ng P.C. et al. (2008), Individual genomes instead of race for personalized medicine, Clinical Pharmacology & Therapeutics, 84, 3, 306–309, doi:10.1038/clpt.2008.114
21.8.08
Gare aux belles images de cerveau
Dans une amusante expérience, Deena Skolnick Weisberg et ses collègues (département de psychologie de l’Université Yale) ont présenté des récits sur des phénomènes psychologiques à trois groupes (« naïfs », « novices » étudiants en neurosciences, « experts » diplômés en neurosciences). Chaque récit était déployé en quatre possibilités : avec une bonne ou avec une mauvaise explication du phénomène (x2), avec ou non des termes savants et des images cérébrales issues des neurosciences (x2). Le matériel neuroscientifique était sans rapport logique ou factuel avec le phénomène expliqué. Les trois groupes ont préféré les bonnes aux mauvaises explications, les experts étant meilleurs que les novices, et les novices que les naïfs. Mais les naïfs comme les novices ont en moyenne trouvé l’explication meilleure lorsqu’elle était assortie d’arguments ou visuels neuroscientifiques. Et les naïfs ont surtout été trompés par ces éléments, les fausses explications étant nettement mieux acceptées en leur présence. Plusieurs interprétations peuvent être avancées. De précédents travaux ont montré que plus on multiplie les détails (non pertinents) dans une explication, plus il est difficile de synthétiser l’information utile et de repérer les biais logiques ou erreurs factuelles. Il est aussi possible que le grand public, au moins dans les sociétés modernisées, soit sensible aux explications réductionnistes selon lesquelles des phénomènes visibles peuvent être interprétés comme le produit de phénomènes plus élémentaires, invisibles, c’est-à-dire que le niveau supérieur se comprend par les lois régentant le niveau inférieur. Voir des zones cérébrales s’allumer dans un cerveau appuierait ce penchant réductionniste. Le biais peut être encore dû plus simplement à l’effet-jargon, selon lequel des termes compliqués ou spécialisés induisent une certaine confiance ou un certain respect chez le non-initié. Quoi qu’il en soit vous êtes prévenu : si vous lisez un article ou un communiqué –pourquoi pas un post sur ce blog – exhibant une belle image de cerveau, soyez deux fois plus attentifs sur la qualité des informations fournies. Je ne pense pas faire injure à mes amis chercheurs en observant que certaines annonces « sensationnelles » à destination de la presse sur les « progrès décisifs » ou « découverte originale » dans tel ou tel domaine ne sont pas aussi extraordinaires qu’on voudrait bien le penser. Et qu’une iconographie gracieusement jointe permet néanmoins à cette information de mieux circuler.Illustration : cerveau d’un patient atteint d’adrénoleucodystrophie (source). Cela n’a bien sûr rien à voir avec l’objet de cet article.
Cherche faucheur sachant faucher sans fausser la recherche...
« Grâce » aux actions des faucheurs volontaires du 15 août dernier, 100% des cultures transgéniques expérimentales de Monsanto ont été détruits cette année en France, nous apprend le Figaro. Pour Laurent Martel, de Monsanto France, « un pays qui laisse une poignée d'obscurantistes saccager sa recherche se prive de toutes les promesses de progrès que celle-ci porte pour le présent et pour l'avenir, et ce au détriment des citoyens et des consommateurs de ce pays ». Mais voyons, Laurent, l’avenir de ce pays, c’est de retrouver la chaleur du lien social en partageant la misère dans les bergeries du Larzac. Un autre monde est possible, Laurent, votre idée du progrès exprime de manière terriblement naïve la violence spontanée du mâle blanc, capitaliste, sexiste et scientiste. Et désormais, sachez qu'en France le vrai n'est qu'un moment de la faux.Illustration : Homo bovus (en phase christique), une espèce humaine en voie d'apparition (DR).
La lutte pour la surexistence (5)
Le désir procède du plein et non du vide, de l'excès et non du manque, de l’objet trouvé et non de l’objet perdu – il faut le dire et le rappeler avec Calliclès, Spinoza, Nietzsche, Deleuze, à rebours des métaphysiques de l’antériorité ou de la verticalité, à rebours des sagesses de la modération ou de la répression, de Platon ou Epictète à Montaigne ou Freud. Pour le vivant, le désir est le commencement : le manque ne vient qu’ensuite, lorsque le déséquilibre se crée entre l’organisme désirant et son monde désiré, entre l’existence actuelle et les existences potentielles, entre le plan d’immanence déployé et les forces de résistance opposées. La surexistence a pour seul horizon l’avenir, elle se tient dans la tension par laquelle le désir oriente au présent la construction d’un état futur, opérant une sélection parmi l’ensemble des mondes possibles, assurant par là même la mutation permanente du monde réel. Et cela dans l’ordre biologique depuis la réplication primitive des particules ARN, qui sont toujours quelque part en nous, égoïstement logées dans notre génome. Le « mystère de la conscience » devient alors : l’infinité des mondes possibles à l’intérieur de l’organisme, l'existence démultipliée par sa représentation immédiate des états futurs (notamment la mort), le mouvement vers la surexistence, donc. Le langage a surtout servi à nous tromper sur la portée de cet événement, à lui inventer des clôtures, lui imposer des limites, lui donner des ordres. Mais nous ne réprimons jamais un désir que pour et par un autre plus fort que lui.
20.8.08
FOXP2 et au-delà : bienvenue dans le lexinome
Dans un article de la dernière livraison du New Scientist, Ed Yong revient sur l’histoire récente du gène FOXP2. Celui-ci a été découvert en 2001 chez une famille (anglaise) connue depuis sous le nom de KE. La famille KE présentait un bien étrange trouble chez la moitié de ses membres : non seulement ils avaient des problèmes de grammaire, d’écriture et de compréhension, mais ils ne parvenaient pas à coordonner les mouvements du visage, de la bouche et de la langue pour articuler correctement les mots. Des chercheurs du Wellcome Trust Centre for Human Genetics, de l’Université d’Oxford, ont trouvé la source du trouble : une version mutée du gène FOXP2 (Lai 2001).
L’enthousiasme fut immédiat chez les commentateurs : on avait trouvé le « gène du langage » ou le « gène de la parole » ou encore le « gène de la grammaire ». Plus prudent, les scientifiques commencèrent à étudier le détail de FOXP2 et de sa protéine (du même nom). Cette dernière fut analysée par l’équipe de Wolgang Enard, de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste, à Leipzig (Enard 2002). FOXP2 diverge par deux acides aminés (sur 751 au total) de la version présente chez le chimpanzé, le gorille et le macaque. Et de trois par rapport la version présente chez la souris. Cela indique une pression sélective récente et forte : l’ancêtre commun des primates et des rongeurs a vécu voici 130 millions d’années (un acide aminé modifié), alors que celui des chimpanzés et des hommes a vécu voici 6 millions d’années seulement (deux acides aminés modifiés).
Les études se sont ensuite multipliées chez diverses espèces animales, notamment les oiseaux, les cétacés, les primates, et chez des humains atteints de troubles du langage ou de la communication. Il en est ressorti que le gène FOXP2 est bien conservé dans l’évolution, mais présente toutes sortes de variations spécifiques et inattendues – par exemple, il y a plus de variations chez 13 espèces de chauve-souris (pratiquant ou non l’écholocation) qu’il n’y en a partout ailleurs (Li 2007), Bien loin d’être spécifique au langage, le gène FOXP2 s’exprime en fait dans un grand nombre de tissus : les poumons, l’œsophage, le cœur et surtout le cerveau. Dans ce dernier, les ganglions de la base et le cervelet sont les régions les plus richement influencées par les produits du gène. L’analyse des modèles animaux (singes, oiseaux ou souris mutés sur le gène) suggère que celui-ci joue d’abord un rôle dans l’apprentissage et la coordination des mouvements complexes. D’où son influence sur le langage humain, à travers l’articulation des mots (Achermann 2008, Teramitsu 2008).
Du point de vue moléculaire, la protéine FOXP2 est un facteur de transcription qui active ou inhibe l’expression d’autres gènes. Les chercheurs se sont donc mis en chasse de ces derniers. Mais la tâche ne sera pas si simple. Les travaux préliminaires de Simon Fischer et Daniel Gerschwind montrent que plusieurs centaines de gènes seraient concernés, impliquant notamment la croissance des neurones et leur connectivité, cela dès le début du développement nerveux foetal. Sur ces gènes influencés par FOXP2, au moins 47 sont exprimés différemment chez l’homme et le chimpanzé et 14 ont connu une évolution rapide au cours de l’hominisation. Ce seront donc les cibles prioritaires des prochaines années. On commence ainsi à déchiffrer le « lexinome », soit l’ensemble des gènes impliqués dans le langage et l’écriture, ainsi que leurs troubles (Gibson 2008). C’est la base d’un modèle psychobiologique intégré du langage, où l’on pourra identifier l’ensemble des structures et fonctions anatomiques indispensables à son émergence, pour produire un modèle à la fois évolutif, neurodéveloppemental et psycholinguistique.
Références :
Achermann H. (2008), Cerebellar contributions to speech production and speech perception: psycholinguistic and neurobiological perspectives, Trends Neurosci., 31(6), 265-72.
Enard W. et al. (2002), Molecular evolution of FOXP2, a gene involved in speech and language, Nature, 418(6900), 869-72.
Gibson C.J., J.R. Gruen (2008), The human lexinome: genes of language and reading, J Commun Disord, 41(5), 409-20.
Lai C.S. et al. (2001), A forkhead-domain gene is mutated in a severe speech and language disorder, Nature, 413(6855), 519-23.
Li G. et al. (2007), Accelerated FoxP2 evolution in echolocating bats, PLoS ONE, 2(9):e900.
Teramitsu I., S.A. White (2008), Motor learning: the FoxP2 puzzle piece, Curr Biol., 18(8), R335-7.
Yong E. (2008), The evolutionary story of the « language gene », New Scientist, 2669.
L’enthousiasme fut immédiat chez les commentateurs : on avait trouvé le « gène du langage » ou le « gène de la parole » ou encore le « gène de la grammaire ». Plus prudent, les scientifiques commencèrent à étudier le détail de FOXP2 et de sa protéine (du même nom). Cette dernière fut analysée par l’équipe de Wolgang Enard, de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste, à Leipzig (Enard 2002). FOXP2 diverge par deux acides aminés (sur 751 au total) de la version présente chez le chimpanzé, le gorille et le macaque. Et de trois par rapport la version présente chez la souris. Cela indique une pression sélective récente et forte : l’ancêtre commun des primates et des rongeurs a vécu voici 130 millions d’années (un acide aminé modifié), alors que celui des chimpanzés et des hommes a vécu voici 6 millions d’années seulement (deux acides aminés modifiés).
Les études se sont ensuite multipliées chez diverses espèces animales, notamment les oiseaux, les cétacés, les primates, et chez des humains atteints de troubles du langage ou de la communication. Il en est ressorti que le gène FOXP2 est bien conservé dans l’évolution, mais présente toutes sortes de variations spécifiques et inattendues – par exemple, il y a plus de variations chez 13 espèces de chauve-souris (pratiquant ou non l’écholocation) qu’il n’y en a partout ailleurs (Li 2007), Bien loin d’être spécifique au langage, le gène FOXP2 s’exprime en fait dans un grand nombre de tissus : les poumons, l’œsophage, le cœur et surtout le cerveau. Dans ce dernier, les ganglions de la base et le cervelet sont les régions les plus richement influencées par les produits du gène. L’analyse des modèles animaux (singes, oiseaux ou souris mutés sur le gène) suggère que celui-ci joue d’abord un rôle dans l’apprentissage et la coordination des mouvements complexes. D’où son influence sur le langage humain, à travers l’articulation des mots (Achermann 2008, Teramitsu 2008).
Du point de vue moléculaire, la protéine FOXP2 est un facteur de transcription qui active ou inhibe l’expression d’autres gènes. Les chercheurs se sont donc mis en chasse de ces derniers. Mais la tâche ne sera pas si simple. Les travaux préliminaires de Simon Fischer et Daniel Gerschwind montrent que plusieurs centaines de gènes seraient concernés, impliquant notamment la croissance des neurones et leur connectivité, cela dès le début du développement nerveux foetal. Sur ces gènes influencés par FOXP2, au moins 47 sont exprimés différemment chez l’homme et le chimpanzé et 14 ont connu une évolution rapide au cours de l’hominisation. Ce seront donc les cibles prioritaires des prochaines années. On commence ainsi à déchiffrer le « lexinome », soit l’ensemble des gènes impliqués dans le langage et l’écriture, ainsi que leurs troubles (Gibson 2008). C’est la base d’un modèle psychobiologique intégré du langage, où l’on pourra identifier l’ensemble des structures et fonctions anatomiques indispensables à son émergence, pour produire un modèle à la fois évolutif, neurodéveloppemental et psycholinguistique.
Références :
Achermann H. (2008), Cerebellar contributions to speech production and speech perception: psycholinguistic and neurobiological perspectives, Trends Neurosci., 31(6), 265-72.
Enard W. et al. (2002), Molecular evolution of FOXP2, a gene involved in speech and language, Nature, 418(6900), 869-72.
Gibson C.J., J.R. Gruen (2008), The human lexinome: genes of language and reading, J Commun Disord, 41(5), 409-20.
Lai C.S. et al. (2001), A forkhead-domain gene is mutated in a severe speech and language disorder, Nature, 413(6855), 519-23.
Li G. et al. (2007), Accelerated FoxP2 evolution in echolocating bats, PLoS ONE, 2(9):e900.
Teramitsu I., S.A. White (2008), Motor learning: the FoxP2 puzzle piece, Curr Biol., 18(8), R335-7.
Yong E. (2008), The evolutionary story of the « language gene », New Scientist, 2669.
Hyper-hétérosexualité et gènes gay : une nouvelle étude
Les gènes gay ont la côte en ce moment. En complément du travail récent de l’équipe d’’Andrea Camperio-Ciani que nous avions commenté ici, une nouvelle étude australo-américaine dirigée par Brendan P. Zietsch confirme le probable avantage hétérosexuel lié à certains gènes impliqués dans l’homosexualité. Les chercheurs ont ici examiné 4904 jumeaux homozygotes et hétérozygotes, auxquels ils ont fait remplir un questionnaire détaillé sur leurs attitudes et leurs comportements sexuels. Il en ressort que les femmes les plus masculines et les hommes les plus féminins ont une probabilité plus forte d’être homosexuel mais, lorsqu’ils sont hétérosexuels, ont un nombre moyen de partenaires plus élevé. De même, les frères ou sœurs hétérosexuels d’un jumeau / jumelle homosexuel(le) ont plus de partenaires que lorsque la paire est hétérosexuelle. L’analyse d’héritabilité suggère l’existence de gènes à « pléiotropie antagoniste » (effets divergents), qui favorisent tantôt l’homosexualité, tantôt l’hyper-hétérosexualité.
Référence :
Zietsch B.P. et al. (2008), Genetic factors predisposing to homosexuality may increase mating success in heterosexuals, Evol. Hum. Behav., online pub., doi:10.1016/j.evolhumbehav.2008.07.002
Référence :
Zietsch B.P. et al. (2008), Genetic factors predisposing to homosexuality may increase mating success in heterosexuals, Evol. Hum. Behav., online pub., doi:10.1016/j.evolhumbehav.2008.07.002
Asymétrie variable et attraction des corps (sexués)
L’asymétrie variable ( FA pour fluctuating asymmetry) est une mesure couramment utilisée depuis une trentaine d’années en biologie et écologie du comportement. Sur une population donnée, on analyse la face ou le corps des individus selon qu’ils divergent d’un axe de symétrie « idéale » séparant sur un plan vertical sa partie droite et sa partie gauche. L’asymétrie a été inversement corrélée à la capacité de l’organisme à résister à divers stress au cours de son développement (maladies, parasites, agressions, etc.). Une asymétrie élevée est associée à une morbidité et une mortalité accrue, une moindre fécondité, une locomotion moins performante et diverses autres variables liées aux sélections naturelle et sexuelle. Chez l’homme, diverses recherches l’ont également rapportée (toujours en association inversée) à l’attractivité d’une personne basée sur son odeur corporelle, sa voix, son visage ou sa grâce.
Dans ce travail, l’équipe de William M. Brown a réalisé une mesure entièrement robotisée, en scanner optique 3D, de l’asymétrie variable de 77 individus (40 hommes, 37 femmes). Outre que l’automatisation minimise le biais de mesure de l’expérimentateur humain, 24 traits différents répartis sur tout le corps hors visage ont été scannés, et cela plusieurs fois. À partir de ces données, les chercheurs ont reconstitué 77 images en 3D des corps, sans visage ni indicateur de peau. Ils ont demandé à 87 évaluateurs de noter ces corps reconstitués sur une échelle d’attractivité. Résultat : les corps présentant le plus haut niveau d’asymétrie ont été jugés les moins attractifs. L’équipe de Will Brown avait également mesuré sur les 77 individus « scannés » des traits connus pour être l’objet de préférences sexuelles ou de succès reproductif : ratio taille-hanche, volume de seins, longueur des jambes chez les femmes ; taille, largeur des épaules, rapport des jambes au torse chez l’homme. Ces traits de masculinité ou de féminité ont eux aussi été corrélés négativement au degré d’asymétrie. Les configurations articulaires moyennes des corps masculins ont également montré une association inverse, qui n’a pas été retrouvée avec les corps féminins.
Commentant ce travail, Will Brown observe : « Il est largement pressenti que les êtres humains sont attirés les uns les autres en raison de qualité génotypiques et phénotypiques – en d’autres termes, la recherche d’un partenaire qui donnera à celui qui le choisit une progéniture de plus haute qualité. Mes précédents travaux avaient suggéré que la symétrie du corps n’est pas nécessairement ce que les gens observent quand ils trouvent une personne attractive, mais que les traits physiques typiquement préférés peuvent néanmoins révéler la qualité développementale implicite d’un individu, qui se retrouve dans son degré de symétrie (…) Il semble que les asymétries corporelles étant trop subtiles pour être perçues à l’œil nu, l’évolution a produit des signaux et parades plus flagrants ».
Référence :
Brown W.M. et al. (2008), Fluctuating asymmetry and preferences for sex-typical bodily characteristics, PNAS, online pub., doi: 10.1073/pnas.0710420105
(Merci à Will Brown de m’avoir transmis son article).
Dans ce travail, l’équipe de William M. Brown a réalisé une mesure entièrement robotisée, en scanner optique 3D, de l’asymétrie variable de 77 individus (40 hommes, 37 femmes). Outre que l’automatisation minimise le biais de mesure de l’expérimentateur humain, 24 traits différents répartis sur tout le corps hors visage ont été scannés, et cela plusieurs fois. À partir de ces données, les chercheurs ont reconstitué 77 images en 3D des corps, sans visage ni indicateur de peau. Ils ont demandé à 87 évaluateurs de noter ces corps reconstitués sur une échelle d’attractivité. Résultat : les corps présentant le plus haut niveau d’asymétrie ont été jugés les moins attractifs. L’équipe de Will Brown avait également mesuré sur les 77 individus « scannés » des traits connus pour être l’objet de préférences sexuelles ou de succès reproductif : ratio taille-hanche, volume de seins, longueur des jambes chez les femmes ; taille, largeur des épaules, rapport des jambes au torse chez l’homme. Ces traits de masculinité ou de féminité ont eux aussi été corrélés négativement au degré d’asymétrie. Les configurations articulaires moyennes des corps masculins ont également montré une association inverse, qui n’a pas été retrouvée avec les corps féminins.
Commentant ce travail, Will Brown observe : « Il est largement pressenti que les êtres humains sont attirés les uns les autres en raison de qualité génotypiques et phénotypiques – en d’autres termes, la recherche d’un partenaire qui donnera à celui qui le choisit une progéniture de plus haute qualité. Mes précédents travaux avaient suggéré que la symétrie du corps n’est pas nécessairement ce que les gens observent quand ils trouvent une personne attractive, mais que les traits physiques typiquement préférés peuvent néanmoins révéler la qualité développementale implicite d’un individu, qui se retrouve dans son degré de symétrie (…) Il semble que les asymétries corporelles étant trop subtiles pour être perçues à l’œil nu, l’évolution a produit des signaux et parades plus flagrants ».
Référence :
Brown W.M. et al. (2008), Fluctuating asymmetry and preferences for sex-typical bodily characteristics, PNAS, online pub., doi: 10.1073/pnas.0710420105
(Merci à Will Brown de m’avoir transmis son article).
19.8.08
Limites
Les traits psychologiques se font volontiers ontologiques depuis que nous sommes dotés de la parole. Habiter son discours du monde, quel confort de l’esprit ! – Ou « les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde » (Tractatus logico-philosophicus, 5.6).
« Les phénomènes sociologiques sont de la vie...»
Marcel Mauss déclarait en 1924 à un parterre de psychologues : « D’abord, il n’y a de société qu’entre vivants. Les phénomènes sociologiques sont de la vie. Donc, la sociologie n’est qu’une partie de la biologie tout comme la psychologie, car vous et nous n’avons affaire qu’à des hommes en chair et en os, vivant ou ayant vécu. Ensuite, la sociologie comme la psychologie humaine est une partie de cette partie de la biologie qu’est l’anthropologie, c’est-à-dire le total des sciences qui considère l’homme comme être vivant, conscient et sociable » (Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie, in Sociologie et anthropologie, PUF, 1991, 285). Cette inclusion des sciences de l’esprit et de la société dans une science de l’homme, elle-même partie d’une science de la vie n’a jamais eu la pacifique simplicité que lui prêtait Mauss. Et il le savait puisque son oncle, Émile Durkheim, avait extrait la sociologie française du milieu naturaliste, vitaliste ou organiciste qui était le sien (et aussi celui de Durkheim dans ses premiers écrits, d’ailleurs). L’étrange illusion d'une indépendance des faits sociaux par rapport aux faits biologiques et psychologiques s’efface peu à peu, non sans résistances qui sont essentiellement d’ordre idéologique ou moral.
La pie franchit le stade du miroir
Inventé voici quatre décennies par Gordon Gallup et administré à des centaines d’espèces, le test du miroir est condiséré comme l’expérience décisive pour définir la conscience de soi. Un animal est placé face à un miroir avec une marque visible (sans odeur) et l’on observe son comportement. En cas d’indifférence, on déduit que l’animal n’a pas conscience de s’observer dans la glace. Dans le cas contraire, on tire la conclusion opposée. A ce jour, quatre espèces de grands singes, les grands dauphins et les éléphants d’Asie sont les seuls animaux à s’être ainsi reconnus. L’équipe d’Helmut Prior (Université de la Ruhr, Bocum) vient d’ajouter une septième espèce : la pie bavarde (Pica pica). Il faut dire qu’elle appartient au genre Corvidae, connu pour la taille respectable du cerveau de ses membres et le caractère souvent innovant de leurs techniques de collecte de nourriture. Le test du miroir a été ici administré avec soin, incluant notamment une marque visible et une autre invisible (tâche noire de la même couleur que le plumage). Seule la marque colorée a provoqué la réaction de la pie, qui a tenté de s’en défaire. Comme le remarque le primatologue Franz de Waal dans un commenaire, la reconnaissance de soi dans un miroir n’est pas vraiment un avantage adaptatif en soi, les occasions étant plutôt rares de s’observer ainsi en situation naturelle. L’intérêt réside plutôt dans les capacités cognitives que le test révèle, capacité s’expriment avant tout dans la cognition sociale, c’est-à-dire le rapport aux autres plutôt que le rapport à soi. On a montré que l’empathie mais aussi la tromperie figurent parmi les relations sociales sophistiquées qu’une conscience de soi développée favorise – permettant dans certains cas de se figurer le monde du point de vue de l’autre. Et de fait, on a déjà observé ce genre de comportements complexes chez la pie, par exemple dans le recel de nourriture dérobée (sa réputation de voleuse n’est pas usurpée).Références et illustration :
De Waal F.B.M. (2008), The thief in the mirror, PLoS Biol 6(8): e201, doi:10.1371/journal.pbio.0060201
Prior H. et al. (2008), Mirror-induced behavior in the magpie (Pica pica): Evidence of self-recognition, PLoS Biol 6(8): e202, doi:10.1371/journal.pbio.0060202
Allergies
Quand je lis, je m’aperçois combien je souffre d’allergie à certaines tournures d’esprit – elles provoquent chez moi des réactions adverses et disproportionnées. Se pourrait-il que les esprits possèdent leur système immunitaire, et en viennent ainsi à subir certaines idées comme des antigènes ?
La racine de tous nos maux ?
Dans le Guardian, le philosophe utilitariste (et par ailleurs champion du droit des animaux) Peter Singer se demande si l’argent n’est pas la source de nos problèmes. L’idée n’est pas nouvelle puisque Saint Paul affirme déjà : « La racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent » (1 Tm 6, 10). Mais on le voit, c’est l’amour de l’argent (le lucre, l’avarice) et non l’argent lui-même qui serait en cause chez l’apôtre. Dans ses manuscrits de 1844, Karl Marx sera plus direct et décrit l’argent comme « l’agent universel de séparation ». Et Singer relate une expérience de psychologie (Vohs et al. 2006) où les chercheurs, ayant incité certains sujets à penser en termes monétaires (de façon implicite) et d’autres non, montrent que cet état d’esprit modifie radicalement le comportement : ceux qui ont l’argent en tête, non par une logique de gain mais par une simple association à des stimuli évoquant l’argent, se montrent par la suite nettement moins coopérateurs et altruistes dans une situation de jeu (et dans le partage des gains de ce jeu). Pour les chercheurs, la monnaie crée d’elle-même une inclinaison à l’autosuffisance : « L’argent stimule l’individualisme mais diminue les motivations communes ». Singer en déduit : « On ne peut plus désormais penser au rôle de l’argent comme entièrement neutre ». Il n’est pas seulement un instrument anonyme et universel de l’échange économique, mais aussi bien une certaine forme du rapport social.
Singer aurait pu citer Georg Simmel, qui se donnait pour tâche dans sa Philosophie de l’argent de « présenter les postulats qui, dans la constitution psychique, dans les rapports sociaux, dans la structure logique des réalités et des valeurs, affectent à l’argent son sens et sa position pratique ». Le sociologue notait déjà que la divisibilité de l’argent permet à chacun de n’engager qu’une part de lui-même dans ses diverses activités, de même que son impersonnalité permet d’échapper aux rapports humains de sujétion potentiellement porteurs d’humiliations et d’indignité. Il sanctionne de nouvelles hiérarchies, mais porte toujours une promesse d’égalité dans son indistinction même, son pouvoir de nivellement de toutes choses.
Reste que l’argent à lui seul ne permet pas de modifier le registre des comportements humains : si cette « invention » a connu un tel succès, c’est que l’humain s’y projette volontiers. L’argent est un équivalent universel de la valeur, mais aussi bien de la volonté et du désir. Il est un peu ce que l’adénosine triphosphate est à nos cellules : le catalyseur ubiquitaire de toute relation aux choses et aux personnes. Singer conclut son papier en posant : « Ce serait une erreur de croire que le fait de permettre à l’argent de dominer toutes les sphères de la vie ne se fera pas sans d’autres coûts difficiles à exprimer en termes financiers ». Le problème est que la non-monétarisation d’un domaine quelconque ne peut se faire qu’au nom de valeurs non-monétaires partagées et relatives à ce domaine : ce que l’argent fait le plus souvent apparaître, c’est l’absence de telles valeurs communes chez les humains. Il n’est pas seulement agent de séparation, mais aussi bien agent de révélation de ce qui est déjà séparé dans les esprits.
Singer aurait pu citer Georg Simmel, qui se donnait pour tâche dans sa Philosophie de l’argent de « présenter les postulats qui, dans la constitution psychique, dans les rapports sociaux, dans la structure logique des réalités et des valeurs, affectent à l’argent son sens et sa position pratique ». Le sociologue notait déjà que la divisibilité de l’argent permet à chacun de n’engager qu’une part de lui-même dans ses diverses activités, de même que son impersonnalité permet d’échapper aux rapports humains de sujétion potentiellement porteurs d’humiliations et d’indignité. Il sanctionne de nouvelles hiérarchies, mais porte toujours une promesse d’égalité dans son indistinction même, son pouvoir de nivellement de toutes choses.
Reste que l’argent à lui seul ne permet pas de modifier le registre des comportements humains : si cette « invention » a connu un tel succès, c’est que l’humain s’y projette volontiers. L’argent est un équivalent universel de la valeur, mais aussi bien de la volonté et du désir. Il est un peu ce que l’adénosine triphosphate est à nos cellules : le catalyseur ubiquitaire de toute relation aux choses et aux personnes. Singer conclut son papier en posant : « Ce serait une erreur de croire que le fait de permettre à l’argent de dominer toutes les sphères de la vie ne se fera pas sans d’autres coûts difficiles à exprimer en termes financiers ». Le problème est que la non-monétarisation d’un domaine quelconque ne peut se faire qu’au nom de valeurs non-monétaires partagées et relatives à ce domaine : ce que l’argent fait le plus souvent apparaître, c’est l’absence de telles valeurs communes chez les humains. Il n’est pas seulement agent de séparation, mais aussi bien agent de révélation de ce qui est déjà séparé dans les esprits.
Sciences sociales et conviction
Dans Libération, une tribune de Michel Wieviorka intitulée « Le renouveau du PS passe par les sciences sociales ». L’avenir du parti socialiste français ne fait pas vraiment partie de mes centres d’intérêt. L’existence d’une science sociale, si. Je m’interroge sur la possibilité de mettre en rapport ces deux choses. Wieviorka passe en revue les diverses incarnations de l’intelligentsia depuis Zola. Puis il arrive à destination, c’est-à-dire à lui-même : « Reste à examiner la figure du chercheur en sciences sociales, qui élabore des connaissances, les met à l’épreuve. Il fait du terrain, il enquête, il travaille en bibliothèque, traite des données, sans être soumis à l’actualité, ni même aux exigences du court terme. Son savoir n’est jamais exactement ce qu’attendent des responsables politiques, pour qui les contraintes immédiates pèsent toujours lourdement. Son éthique, comme l’a expliqué Max Weber il y a près d’un siècle (dans ses conférences publiées en français sous le titre le Savant et le Politique), ne coïncide pas avec celle du politique, elle est de l’ordre de la conviction, et non de la responsabilité. » Donc, le chercheur en sciences sociales possède des convictions. Mais celles-ci font très mauvais ménage avec l’objectivité propre à la recherche scientifique : avoir la conviction que le soleil tourne autour de la terre n’est pas vraiment la meilleure manière d’aborder la question des corps célestes. En fait, Wieviorka trahit complètement l’esprit de Max Weber : bien loin de faire l’éloge de la conviction chez les chercheurs en science sociale, celui-ci défendait l’impératif de leur « neutralité axiologique ». Si la politique existe, c’est parce que les conflits de valeurs sont irréductibles et imposent en dernier ressort la décision en faveur de telle ou telle réalité souhaitable. Mais ce domaine-là est ou devrait être séparé de la science, qui se contente d’observer et d’ordonner les faits. Comme l’écrit Max Weber : « L'impossibilité de se faire le champion de convictions pratiques "au nom de la science" - hormis le seul cas qui porte sur la discussion des moyens nécessaires pour atteindre une fin fixée au préalable - tient à des raisons beaucoup plus profondes. Une telle attitude est en principe absurde parce que divers ordres de valeurs s'affrontent dans le monde en une lutte inexpiable. »
18.8.08
La lutte pour la surexistence (4)
Sénèque dans ses Lettres à Lucilius (LIV) : « Il faut louer et imiter ceux qui n’ont pas regret de mourir tout en aimant à vivre. Quel mérite en effet de sortir quand on vous chasse ? C’en est encore un pourtant : je suis chassé, mais je sors comme si je ne l’étais point. Aussi ne chasse-t-on point le sage ; le mot suppose l’expulsion d’un lieu qu’on quitte malgré soi. Le sage ne fait rien malgré lui : il échappe à la nécessité ; car il veut d’avance les choses auxquelles elle le contraindrait. » Voilà en effet ce à quoi se préparent tous ceux qui placent la perfection de leur existence bien au-dessus de sa simple continuation. Le suicide stoïcien et toutes ses justifications expriment la lutte pour la surexistence à son point de retournement rationnel – lorsque le souvenir d’une existence intensifié par l’instant de son achèvement public devient l’expression la plus haute et la plus durable de celle-ci. Cette issue est aussi la plus rare, elle intervient généralement dans les formes tardives de l'existence, lorsqu'elle a perdu la tension vers son dépassement, lorsqu'elle tombe au geste qui la pousse et que l'on n'a désormais plus la force d'être ce geste-là.
17.8.08
L’homme est un fake pour l’homme
On pourrait décrire la théorie de l’évolution comme une machine à désillusion. Elle a déçu l’espoir d’une place centrale de l’humain dans l’histoire de la vie, en le transformant en un rameau local de la branche des primates. Elle fait fortement douter de l’existence de l’âme, de l’esprit des ancêtres et d’autres attributs immatériels dont on ne voit guère la provenance. Et dans ses récents développement, elle se met à soupçonner nos plus beaux idéaux et nos traits les plus élevés de bien vilaines motivations non conscientes. Il en va ainsi de l’intelligence. Dans son interprétation généreuse, celle-ci permet d’explorer le milieu qui nous entoure, d’en déduire des avantages et des inconvénients, d’y calculer des bénéfices et des risques, pour ensuite partager ces informations avec nos semblables, trouver des accords et consensus sur la meilleure conduite à tenir, augmenter ainsi l’espérance de survie de tout le monde. Pour une poignée de chercheurs en sciences cognitives et psychologie évolutionniste, cette image d’Epinal susceptible de ravir les vieux jours d’un Jürgen Habermas n’est pas tout à fait exacte. L’intelligence humaine se serait d’abord développée comme un instrument de survie de l’individu au sein des groupes, dont la dimension s’est élargie en même temps et en même proportion que celle de notre néo-cortex.
Cette hypothèse connue sous le nom de l’intelligence machiavélienne (ou intelligence sociale) a été développée depuis les années 1980 par divers chercheurs, au premier rang desquels Robin Dunbar, Andrew Writen et Richard Byrne. Elle vient de faire l’objet d’une volumineuse synthèse (Social intelligence : From Brain To Culture, Nathan Emery, Nicola Clayton, Chris Frith (ed.), Oxford University Press). L’évolution ne connaît qu’une règle, tout à fait amorale : valider les différences de survie et de reproduction entre individus quelles qu’en soient les causes. Pour les tenants de l’intelligence machiavélienne, le développement de notre cerveau s’est accompagné de capacités indissolublement liées : nous pouvons faire des règles mais ne pas les suivre, produire des promesses mais ne pas les tenir, souscrire des alliances mais ne pas y être fidèle, diffuser des informations vraies comme de fausses rumeurs. Et l’observation de l’animal humain en situation montre qu’il excelle dans les deux registres, y compris le plus cynique, depuis l’époux volage inventant des occupations extérieures pour mieux répandre ses gènes chez une maîtresse, jusqu’au chef d’Etat inventant des armes de destruction massive pour mieux détruire un groupe concurrent. On comprend aisément la référence à Machiavel : le penseur florentin ne se faisait aucune illusion sur l'humain. L’hypothèse de l’intelligence machiavélienne ne dit pas que nous sommes nés pour tromper, manipuler et décevoir, mais simplement qu’il s’agit là de stratégies potentielles lorsque la survie et la reproduction d’un individu sont en jeu, ou la captation de ressources augmentant la probabilité de survivre et de se reproduire. Comme la nature recherche spontanément des équilibres, elle a dans le même temps équipé nos cerveaux de modules de détection et de punition des tricheurs. De nombreuses expériences faisant appel à la théorie des jeux ont montré que si les humains sont plus ou moins disposés à se tromper les uns les autres, ils sont tout autant portés à condamner les trompeurs lorsque ceux-ci sont identifiés dans le groupe. D’où une course en avant faite d’action et de rétro-action entre les deux stratégies, selon le processus classique de la Reine Rouge : l’intelligence se serait développée sur des procédures de plus en plus fines de tromperie et de détection de la tromperie, avec à la clé le langage, la morale, voire la religion ou la science comme « quêtes de la vérité ».
Repenser l’histoire de l’humanité à la lueur de son intelligence machiavélienne donne vite le vertige. Le langage, par exemple, apparaît comme un outil structurellement ambigu, n’ayant pas seulement pour vocation d’accorder les mots aux faits, mais aussi bien de les désaccorder, d’inventer des faits sans existence, de multiplier les interprétations contradictoires de mêmes réalités. Les morales, les religions, les idéologies, les représentations collectives en général ne sont plus nécessairement analysables comme des émergences spontanées d’un bon sens partagé, mais aussi bien comme des instruments de plus en plus raffinés de domination d’un groupe sur un autre, ou d’une classe sur une autre au sein d’un groupe. A moins que les croyances dans des récits faux (ou infalsifiables) mais stables ne soient une condition de survie des sociétés. On pense ici à l’anthropologie girardienne sur les « choses cachées depuis la fondation du monde » : pour que la conscience humaine ne produise pas une rivalité mimétique asymptotique, donc une violence généralisée, il aura peut-être fallu qu’elle s’autolimite dans son développement et accepte comme « vraies » (objectives, fondées, naturelles, etc.) des propositions n’ayant aucun rapport particulier avec la vérité. Ainsi le mécanisme inusable et populaire des « idées reçues », dont la valeur de vérité est souvent inversement proportionnelle à l’efficacité réplicative.
Ce vaste arrière-plan peut paraître assez éloigné du précédent numéro de Chronic’art et du fake comme œuvre d’art collective (voir ici pour une explication de ce numéro). Pourtant, sa problématique se situe au cœur d’un certain discours contemporain sur les médias comme producteurs d’une transparence, d’une objectivité et d’une impartialité indispensables aux sociétés démocratiques de l’information et de l’opinion. Pour les hérauts de ce discours, élevant volontiers le journaliste au rang de prophète et martyr, le quatrième pouvoir serait devenu le garant suprême de l’équilibre et du contrôle des trois autres. Vu à travers le prisme de l’intelligence machiavélienne, cette prétention fait sourire et paraît la énième ruse de la raison d’une caste de manipulateurs tentant de s’imposer comme les dépositaires des vérités nécessaires. Les collusions innombrables des médias avec les pouvoirs politiques ou économiques rendent fort heureusement ce discours de moins en moins crédible. Sorti de sa jungle paléolithique, l’individu des temps hypermodernes survivra d’autant mieux qu’il disposera non pas d’une source univoque d’informations certifiées, mais d’une pluralité contradictoire d’informations en compétition. Soit le contraire de la promesse « officielle » des tenants de la transparence : se faire une idée exacte du monde, voilà qui n’a jamais été aussi complexe, aussi difficile, aussi épuisant. Et aussi passionnant bien sûr, pour tous ceux qui envisagent leur existence comme la construction critique d’une vérité propre plutôt que la répétition machinale des erreurs d’autrui.
(Cet article est initialement paru dans ChronicArt 47).
Cette hypothèse connue sous le nom de l’intelligence machiavélienne (ou intelligence sociale) a été développée depuis les années 1980 par divers chercheurs, au premier rang desquels Robin Dunbar, Andrew Writen et Richard Byrne. Elle vient de faire l’objet d’une volumineuse synthèse (Social intelligence : From Brain To Culture, Nathan Emery, Nicola Clayton, Chris Frith (ed.), Oxford University Press). L’évolution ne connaît qu’une règle, tout à fait amorale : valider les différences de survie et de reproduction entre individus quelles qu’en soient les causes. Pour les tenants de l’intelligence machiavélienne, le développement de notre cerveau s’est accompagné de capacités indissolublement liées : nous pouvons faire des règles mais ne pas les suivre, produire des promesses mais ne pas les tenir, souscrire des alliances mais ne pas y être fidèle, diffuser des informations vraies comme de fausses rumeurs. Et l’observation de l’animal humain en situation montre qu’il excelle dans les deux registres, y compris le plus cynique, depuis l’époux volage inventant des occupations extérieures pour mieux répandre ses gènes chez une maîtresse, jusqu’au chef d’Etat inventant des armes de destruction massive pour mieux détruire un groupe concurrent. On comprend aisément la référence à Machiavel : le penseur florentin ne se faisait aucune illusion sur l'humain. L’hypothèse de l’intelligence machiavélienne ne dit pas que nous sommes nés pour tromper, manipuler et décevoir, mais simplement qu’il s’agit là de stratégies potentielles lorsque la survie et la reproduction d’un individu sont en jeu, ou la captation de ressources augmentant la probabilité de survivre et de se reproduire. Comme la nature recherche spontanément des équilibres, elle a dans le même temps équipé nos cerveaux de modules de détection et de punition des tricheurs. De nombreuses expériences faisant appel à la théorie des jeux ont montré que si les humains sont plus ou moins disposés à se tromper les uns les autres, ils sont tout autant portés à condamner les trompeurs lorsque ceux-ci sont identifiés dans le groupe. D’où une course en avant faite d’action et de rétro-action entre les deux stratégies, selon le processus classique de la Reine Rouge : l’intelligence se serait développée sur des procédures de plus en plus fines de tromperie et de détection de la tromperie, avec à la clé le langage, la morale, voire la religion ou la science comme « quêtes de la vérité ».
Repenser l’histoire de l’humanité à la lueur de son intelligence machiavélienne donne vite le vertige. Le langage, par exemple, apparaît comme un outil structurellement ambigu, n’ayant pas seulement pour vocation d’accorder les mots aux faits, mais aussi bien de les désaccorder, d’inventer des faits sans existence, de multiplier les interprétations contradictoires de mêmes réalités. Les morales, les religions, les idéologies, les représentations collectives en général ne sont plus nécessairement analysables comme des émergences spontanées d’un bon sens partagé, mais aussi bien comme des instruments de plus en plus raffinés de domination d’un groupe sur un autre, ou d’une classe sur une autre au sein d’un groupe. A moins que les croyances dans des récits faux (ou infalsifiables) mais stables ne soient une condition de survie des sociétés. On pense ici à l’anthropologie girardienne sur les « choses cachées depuis la fondation du monde » : pour que la conscience humaine ne produise pas une rivalité mimétique asymptotique, donc une violence généralisée, il aura peut-être fallu qu’elle s’autolimite dans son développement et accepte comme « vraies » (objectives, fondées, naturelles, etc.) des propositions n’ayant aucun rapport particulier avec la vérité. Ainsi le mécanisme inusable et populaire des « idées reçues », dont la valeur de vérité est souvent inversement proportionnelle à l’efficacité réplicative.
Ce vaste arrière-plan peut paraître assez éloigné du précédent numéro de Chronic’art et du fake comme œuvre d’art collective (voir ici pour une explication de ce numéro). Pourtant, sa problématique se situe au cœur d’un certain discours contemporain sur les médias comme producteurs d’une transparence, d’une objectivité et d’une impartialité indispensables aux sociétés démocratiques de l’information et de l’opinion. Pour les hérauts de ce discours, élevant volontiers le journaliste au rang de prophète et martyr, le quatrième pouvoir serait devenu le garant suprême de l’équilibre et du contrôle des trois autres. Vu à travers le prisme de l’intelligence machiavélienne, cette prétention fait sourire et paraît la énième ruse de la raison d’une caste de manipulateurs tentant de s’imposer comme les dépositaires des vérités nécessaires. Les collusions innombrables des médias avec les pouvoirs politiques ou économiques rendent fort heureusement ce discours de moins en moins crédible. Sorti de sa jungle paléolithique, l’individu des temps hypermodernes survivra d’autant mieux qu’il disposera non pas d’une source univoque d’informations certifiées, mais d’une pluralité contradictoire d’informations en compétition. Soit le contraire de la promesse « officielle » des tenants de la transparence : se faire une idée exacte du monde, voilà qui n’a jamais été aussi complexe, aussi difficile, aussi épuisant. Et aussi passionnant bien sûr, pour tous ceux qui envisagent leur existence comme la construction critique d’une vérité propre plutôt que la répétition machinale des erreurs d’autrui.
(Cet article est initialement paru dans ChronicArt 47).
16.8.08
Equanime
Dans le discours contemporain, on ne cesse de fustiger les « dérives de l’égoïsme ». Je veux bien entendre ce discours, mais à condition que l’on fustige avec la même vigueur et la même constance les dérives de l’altruisme, cette fâcheuse tendance à faire le bien des autres malgré eux, qui se termine si souvent dans le désastre.
15.8.08
Gordon, le robot au micro-cerveau
Parmi les objectifs de cette recherche : mettre au point des protocoles permettant d'examiner les dysfonctionnements cérébraux de diverses maladies neurodégénératives (Parkinson, Alzheiner), analyser les processus neuronaux d'apprentissage et de mémorisation, améliorer les interfaces neurones-commandes artificielles dont certains patients handicapés sont déjà équipés.
Illustration : Reading University.
Homosexualité, bisexualité et « hyper-hétérosexualité »
L’homosexualité pose un problème intéressant pour la théorie de l’évolution. Par définition, seuls les traits avantageux d’un individu sont transmis à la génération suivante (s’ils ont une base génétique). Or, l’homosexualité ne peut pas être avantageuse de ce point de vue puisqu’elle n’aboutit justement pas à la reproduction. Donc, si l’homosexualité a une base génétique, elle aurait dû s’éteindre depuis longtemps face à la concurrence des gènes hétérosexuels par nature plus prolixes. Or ce n’est pas le cas, et de nombreux travaux convergent depuis trente ans pour observer qu’il existe une héritabilité de l’orientation sexuelle.
Comment résoudre ce paradoxe ? Plusieurs pistes ont été proposées. Edward Wilson, le père de la sociobiologie, avait suggéré que les homosexuels pourraient plus altruistes envers leurs parents hétérosexuels : à défaut de transmettre directement leurs propres gènes, ils aideraient ainsi indirectement à le faire en augmentant les chances de survie des apparentés (qui, par définition, possèdent en partie les gènes concernés). Mais des études ultérieures n’ont pas montré que les homosexuels sont en moyenne plus sujets à l’altruisme familial que les autres.
Une autre piste concerne la pléiotropie. Sous ce nom barbare se cache une définition assez simple : un même gène peut avoir plusieurs effets, et les effets positifs peuvent contrebalancer les effets négatifs. Exemple classique : le même gène qui provoque la drépanocytose (une maladie de l’hémoglobine) procure un certain degré de protection contre la malaria, selon qu’il est à l’état homozygote (un seul exemplaire, effet bénéfique) ou hétérozygote (deux exemplaires, effet délétère). Ce gène persiste donc dans les populations où sévit la malaria puisqu’il possède un avantage lorsqu’on possède un exemplaire unique venu de l’un de ses parents. Mutatis mutandis, il pourrait en être de même pour les gènes (sans doute nombreux) impliqués dans l’orientation sexuelle.
Sur le papier, cette hypothèse est intéressante. Mais que se passe-t-il dans la réalité ? La première preuve empirique du phénomène a été apportée en 2004, par une équipe italienne dirigée par Andrea Camperio-Ciani (Université de Padoue). Les chercheurs ont demandé à 98 homosexuels et 100 hétérosexuels mâles de remplir un questionnaire assez précis sur leur famille : frères et sœurs, cousins et cousines, oncles et tantes, grands-parents. Au total, ils ont obtenu des informations sur plus de 4600 personnes issues des lignées maternelles ou paternelles des sujets concernés. Résultat : les apparentés des lignées maternelles sont plus fécondes chez les homos que chez les hétéros, différence qui ne se retrouve pas pour la lignée paternelle. Exemple : les mères d’homosexuels ont en moyenne 2,69 enfants contre 2,32 ; les tantes maternelles 1,98 contre 1,51 ; les grands-mères maternelles 3,55 contre 3,39. Cet avantage systématique ne se retrouve pas dans les équivalents paternels, distribués de manière aléatoire. Conclusion des chercheurs : certains gènes qui prédisposent à l’homosexualité chez les hommes et qui sont transmis par lignées maternelles seulement confèrent une fertilité plus importante aux femmes.
La même équipe vient de publier dans le Journal of Sexual Medicine un nouveau travail appuyant son hypothèse. 239 individus mâles ont cette fois été étudiés, dont 88 exclusivement hétérosexuels, 86 bisexuels et 65 exclusivement homosexuels. Le point nouveau est l’introduction de la bisexualité, qui est rarement analysée dans la littérature scientifique. Comme dans le travail de 2004, les chercheurs ont observé que la fertilité des apparentées issus des lignées maternelles est plus importante chez les homosexuels et les bisexuels que chez les hétérosexuels. Les bi et les gays se situent au même niveau. La différence entre ces deux populations tient à ce que les gays ont plus souvent des frères aînés – un autre trait déjà connu, le nombre de frères aînés étant l’un des premiers prédicteurs de l’homosexualité mâle, sans doute pour des raisons d’épigénétique (empreinte maternelle lors de la grossesse).
Ce qui se dessine depuis ces travaux, c’est l’existence d’un ou plusieurs gènes liés au chromosome X qui entraîneraient une sur-attractivité pour les hommes, aussi bien chez les femmes (d’où la fertilité supérieure des apparentées de lignées femelles) que ches les hommes (d’où la bisexualité ou l’homosexualité). Le neurobiologiste Simon LeVay a qualifié ce trait d’hyper-hérétosexualité. La bisexualité en serait un produit dérivé. Et l’homosexualité serait elle-même une variante de la bisexualité, l’exclusivité de l’attrait pour les hommes étant due à d'autres gènes, à des causes environnementales et/ou à des facteurs épigénétiques.
Références :
Camperio-Ciani A. et al. (2008), Genetic factors increase fecundity in female maternal relatives of bisexual men as in homosexuals, J. Sex. Med., oline pub., doi : 10.1111/j.1743-6109.2008.00944.x
Camperio-Ciani A. et al. (2004), Evidence for maternally inherited factors favouring male homosexuality and promoting female fecundity, Proc. Biol. Sci., 271, 1554, 2217-21
Sur un thème proche : Génétique du transsexualisme.
Comment résoudre ce paradoxe ? Plusieurs pistes ont été proposées. Edward Wilson, le père de la sociobiologie, avait suggéré que les homosexuels pourraient plus altruistes envers leurs parents hétérosexuels : à défaut de transmettre directement leurs propres gènes, ils aideraient ainsi indirectement à le faire en augmentant les chances de survie des apparentés (qui, par définition, possèdent en partie les gènes concernés). Mais des études ultérieures n’ont pas montré que les homosexuels sont en moyenne plus sujets à l’altruisme familial que les autres.
Une autre piste concerne la pléiotropie. Sous ce nom barbare se cache une définition assez simple : un même gène peut avoir plusieurs effets, et les effets positifs peuvent contrebalancer les effets négatifs. Exemple classique : le même gène qui provoque la drépanocytose (une maladie de l’hémoglobine) procure un certain degré de protection contre la malaria, selon qu’il est à l’état homozygote (un seul exemplaire, effet bénéfique) ou hétérozygote (deux exemplaires, effet délétère). Ce gène persiste donc dans les populations où sévit la malaria puisqu’il possède un avantage lorsqu’on possède un exemplaire unique venu de l’un de ses parents. Mutatis mutandis, il pourrait en être de même pour les gènes (sans doute nombreux) impliqués dans l’orientation sexuelle.
Sur le papier, cette hypothèse est intéressante. Mais que se passe-t-il dans la réalité ? La première preuve empirique du phénomène a été apportée en 2004, par une équipe italienne dirigée par Andrea Camperio-Ciani (Université de Padoue). Les chercheurs ont demandé à 98 homosexuels et 100 hétérosexuels mâles de remplir un questionnaire assez précis sur leur famille : frères et sœurs, cousins et cousines, oncles et tantes, grands-parents. Au total, ils ont obtenu des informations sur plus de 4600 personnes issues des lignées maternelles ou paternelles des sujets concernés. Résultat : les apparentés des lignées maternelles sont plus fécondes chez les homos que chez les hétéros, différence qui ne se retrouve pas pour la lignée paternelle. Exemple : les mères d’homosexuels ont en moyenne 2,69 enfants contre 2,32 ; les tantes maternelles 1,98 contre 1,51 ; les grands-mères maternelles 3,55 contre 3,39. Cet avantage systématique ne se retrouve pas dans les équivalents paternels, distribués de manière aléatoire. Conclusion des chercheurs : certains gènes qui prédisposent à l’homosexualité chez les hommes et qui sont transmis par lignées maternelles seulement confèrent une fertilité plus importante aux femmes.
La même équipe vient de publier dans le Journal of Sexual Medicine un nouveau travail appuyant son hypothèse. 239 individus mâles ont cette fois été étudiés, dont 88 exclusivement hétérosexuels, 86 bisexuels et 65 exclusivement homosexuels. Le point nouveau est l’introduction de la bisexualité, qui est rarement analysée dans la littérature scientifique. Comme dans le travail de 2004, les chercheurs ont observé que la fertilité des apparentées issus des lignées maternelles est plus importante chez les homosexuels et les bisexuels que chez les hétérosexuels. Les bi et les gays se situent au même niveau. La différence entre ces deux populations tient à ce que les gays ont plus souvent des frères aînés – un autre trait déjà connu, le nombre de frères aînés étant l’un des premiers prédicteurs de l’homosexualité mâle, sans doute pour des raisons d’épigénétique (empreinte maternelle lors de la grossesse).
Ce qui se dessine depuis ces travaux, c’est l’existence d’un ou plusieurs gènes liés au chromosome X qui entraîneraient une sur-attractivité pour les hommes, aussi bien chez les femmes (d’où la fertilité supérieure des apparentées de lignées femelles) que ches les hommes (d’où la bisexualité ou l’homosexualité). Le neurobiologiste Simon LeVay a qualifié ce trait d’hyper-hérétosexualité. La bisexualité en serait un produit dérivé. Et l’homosexualité serait elle-même une variante de la bisexualité, l’exclusivité de l’attrait pour les hommes étant due à d'autres gènes, à des causes environnementales et/ou à des facteurs épigénétiques.
Références :
Camperio-Ciani A. et al. (2008), Genetic factors increase fecundity in female maternal relatives of bisexual men as in homosexuals, J. Sex. Med., oline pub., doi : 10.1111/j.1743-6109.2008.00944.x
Camperio-Ciani A. et al. (2004), Evidence for maternally inherited factors favouring male homosexuality and promoting female fecundity, Proc. Biol. Sci., 271, 1554, 2217-21
Sur un thème proche : Génétique du transsexualisme.
Physique naïve, éthique naïve
Les philosophes, chercheurs ou épistémologues distinguent souvent les approches « naïves » et « savantes » dans nos expériences de pensée. Par exemple, nous possédons tous une « physique naïve » nous disant que le verre d’eau renversé sur la table risque de provoquer un écoulement sur notre pantalon et nous poussant à nous lever précipitamment. Inutile de s’y connaître en mécanique des fluides, inutile même de savoir que 2 et 2 font 4. De même, quand nous jouons au ballon, nous intégrons « naïvement » les lois du mouvement ou de la gravité. Si cette physique naïve fonctionne assez bien dans la plupart de nos expériences de vie courante, du moins chez le sujet normal, elle est bien plus souvent prise en défaut lorsqu’elle est confrontée à des conclusions de la physique « savante ». Soit nous n’avons aucune idée de ces conclusions (par exemple que le zéro absolu est à -273,15°C), soit ces conclusions nous paraissent contre-intuitives (par exemple que l’eau ne fusionne pas forcément à 0°C). Il existe pareillement une « biologie naïve », une « psychologie naïve », quelques rudiments de « mathématiques naïves ». Il en ressort que dans ces domaines cognitifs, la science affine nos intuitions de sens commun, ou bien les contredit. Et si nous sommes contredits, nous l’acceptons généralement une fois que nous avons reçu la bonne explication. On pourrait imaginer qu’il en va ainsi dans d’autres domaines. Par exemple, qu’il existe une « éthique naïve », formée par nos intuitions morales de sens commun, mais que cette éthique pourrait fort bien être soit expliquée, soit mise en défaut par une « éthique savante ». Or, cela ne fonctionne plus : nous ne sommes guère disposés à penser qu’un tiers pourrait décréter la valeur de nos propositions éthiques comme il peut le faire de nos propositions physiques. C’est admettre que notre éthique n’est ni vraie, ni fausse, ni exacte ni inexacte, qu’elle est imperméable à l’explication.
Brouillard
Concernant l’homme, deux langages : ceux qui parlent de la réalité, ceux qui parlent de leur idéal de réalité. Ces derniers sont les plus bavards, il en résulte un épais brouillard enrobant les affaires humaines. La vue s’habitue à ce flou, les contours trop nets lui font désormais mal.
Taille du cerveau, rythme d'évolution et spéciation
Pourquoi certains lignages se diversifient-ils plus que d’autres ? La réponse classique, formulée déjà par Charles Darwin dans son étude des pinsons du Galapagos, consiste à voir dans cette radiation adaptative la réponse locale à un milieu favorable : lorsqu’une espèce apparaît dans un environnement présentant divers types de ressources, elle aura tendance à se diversifier progressivement en plusieurs espèces-filles en fonction de l’exploitation spécialisée des opportunités écologiques. Le phénomène s’observe particulièrement bien en milieu insulaire. Mais dans les années 1980, Jeff Wyles, Allan Wilson et Joseph Kunkel ont suggéré que d’autres mécanismes pouvaient être à l’œuvre dans le taux de spéciation d’un lignage, et notamment la taille du cerveau. Cette hypothèse est connue sous le nom de dérive comportementale. Elle vient de recevoir une confirmation par la plus grosse étude jamais réalisée sur le règne aviaire : Daniel Sol et Trevor D. Price ont analysé 7209 espèces dans 120 familles d’oiseaux (75 % des espèces décrites). Il en ressort que les familles ayant connu la plus forte diversification sont aussi celles où le rapport taille du cerveau / taille du corps est le plus élevé. Les populations à gros cerveaux peuvent s’établir plus facilement dans de nouvelles niches écologiques, ce qui augmente la probabilité de spéciation allopatrique (et limite le risque de voir l’espèce dans son entier s’éteindre, quelques populations pouvant survivre). Et les gros cerveaux mènent également à un usage plus diversifié des ressources d’un même lieu, créant une pression sélective nouvelle et donc une diversification adaptative. On peut bien sûr songer que l’homme, primate doté du plus gros cerveau, offre un exemple de ce phénomène : il est issu de nombreuses lignées pré-humaines ayant vécu dans les derniers millions d’années, et il s’est diversifié en de nombreuses populations locales (ethnies) grâce à son aptitude à vivre de milieux et ressources différentes.
Référence :
Sol D., Price T.P. (2008), Brain size and the diversification of body size in Birds, American Naturalist, 172, 170-177, doi: 10.1086/589461
Référence :
Sol D., Price T.P. (2008), Brain size and the diversification of body size in Birds, American Naturalist, 172, 170-177, doi: 10.1086/589461
14.8.08
Ni bonzocratie, ni bureaucratie
Tandis que tout-Paris se presse pour rencontrer le dalaï-lama, je lis dans Le Monde ce papier intéressant d’Henri Tincq nous expliquant la désignation de ces sages. « Historiquement, la succession d'un grand maître se fait à travers la recherche d'un enfant "reconnu" - le tulkou - comme sa "réincarnation" à la suite de visions et consultations d'oracles, puis pris en main par des "régents", éduqué et intronisé à sa majorité. Cette tradition remonte au XIIe siècle, avant même l'institution du dalaï-lama. Le premier enfant ainsi reconnu comme "réincarnation" d'un maître fut le karmapa, mais celui-ci n'était que le chef de la lignée Kagiupa. C'est au XVIe siècle, que ce processus de succession fut retenu, pour le dalaï-lama, par la lignée Gelugpa gouvernant depuis le Tibet en son entier. » Ce n’est pas genre de boniments qui me rendra la bonzocratie tibétaine plus sympathique que la bureaucratie chinoise. Mais la spiritualité est à la mode, n'est-ce pas : l'homme blanc est un peu honteux d'avoir envisagé de liquider la sienne et il soupire d'aise à la réhabiliter en tirant prétexte d'un dialogue avec celle des autres...
Contr'un ?
La Boétie : « La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne. (…) Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude » (in Discours de la servitude volontaire ou Contr’un, 1576). Je n’en crois pas un mot. La nature de la plupart des hommes est d’être esclaves et de vouloir être esclaves pourvu qu’ils en tirent un confort minimal et une sécurité maximale. Ce que ces hommes appellent « liberté », aujourd’hui encore, c’est la petite marge de manœuvre que leur société et leur gouvernement agréent, dont ils se satisfont car une plus grande leur fait terriblement peur. Voilà la vérité du primate humain que des générations futures devront dépasser.
Science, conscience, philosophie : Dennett contre les antimatérialistes
Le philosophe américain Daniel C. Dennett s’intéresse depuis quelques décennies déjà aux implications philosophiques des progrès de la science. Dans deux domaines en particulier : les sciences de l’esprit et celles de l’évolution. Dans le livre que viennent de traduire les éditions de l’Éclat, Dennett aborde de nouveau la question de la conscience, notamment pour répondre aux objections avancées contre ses livres précédents (La stratégie de l’interprète, 1987 ; La conscience expliquée, 1991). Sa position est assez simple, et pour la résumer à grands traits : la conscience est une propriété cérébrale, définie par certains états mentaux fonctionnels, sans « instance centrale » de contrôle et commande (l’auditoire du théâtre cartésien ou le petit homoncule dans le cerveau) ; elle est accessible à la science, qui en fournira une explication complète ; elle doit être analysée à la troisième personne (« hétérophénoménologie »), c’est-à-dire que les vues introspectives ou subjectives à la première personne sont sans intérêt particulier.
De telles idées ont provoqué en philosophie de l’esprit une levée de bouclier de la part d’auteurs comme David Chalmers, Thomas Nagel, John Searle, Noam Chomsky, Colin McGinn ou Joseph Levine. Ces auteurs doutent fondamentalement de la possibilité d’une explication matérialiste ou naturaliste de la conscience. Le problème de ces contradicteurs concerne presque toujours le dernier point de l’approche dennettienne, c’est-à-dire le point de vue de la première ou de la troisième personne. Ces philosophes ont ainsi inventé des concepts étranges, ayant la vie dure malgré leur absence de base factuelle, comme celui de qualia (singulier quale) : les qualia seraient la qualité particulière de nos représentations mentales, leur « propriété intrinsèque », et eux seuls seraient la voie d’accès à la conscience. Cela implique la subjectivité et interdit la « réduction » objective par la science. Dennett consacre un chapitre à critiquer les apories, flous et trivialités de ce concept. J’avoue que pour ma part, je n’ai jamais compris l’intérêt de telles ratiocinations : si par « qualia », on entend le fait que vous ne pouvez pas comme moi vous souvenir de l’odeur des pins dans le bois de Païolive en juillet 1978 lorsque j’y observais des cigales, eh bien cela désigne simplement un élément de ma banque personnelle de souvenirs, stockés en mémoire épisodique, banque qui n’est pas la vôtre. On n’a pas avancé d’un iota sur la conscience avec ce genre de banalités. Le plus important me paraît que vous comme moi sommes capables de comprendre ce que Proust raconte à propos des madeleines, et c’est précisément de l’hétérophénoménologie au sens où l’entend Dennett.
Nos philosophes antimatérialistes, non contents d’inventer de tels concepts et toute une batterie de complications lexicales adjacentes, racontent aussi des histoires en forme d’expériences de pensée. La philosophie analytique adore cela. Dennett commente longuement deux histoires ayant eu un franc succès : celle du zombie et celle de Marie. Le zombie est à peu de chose près une forme plus imagée de la chambre chinoise de Searle : un zombie est un individu parfaitement identique à vous et moi, à la molécule près, il réagit de la même manière aux stimulations du milieu, mais il n’a aucune expérience consciente personnelle. Marie est une femme enfermée à sa naissance dans un milieu en noir et blanc, sans miroir, elle a accès à toutes les connaissances humaines par ordinateur et télévision (en noir et blanc), notamment sur les couleurs ; mais quand Marie est libérée pour la première fois, bien qu’elle sache absolument tout sur les couleurs, elle est surprise de voir des objets colorés, cela ajoutera une expérience décisive de conscience. On voit que les histoires ne sont guère plus lumineuses que les concepts. Si le zombie est identique à vous et moi à la molécule près, statuer qu’il n’a pas de conscience n’a simplement pas de sens. Si Marie sait ou peut savoir absolument tout sur les couleurs, elle sait aussi l’effet que cela fait de voir une couleur, et sa surprise en sortant de la pièce monochromatique ne sera pas spécialement déterminante sur son niveau de conscience : elle saura par exemple qu’on la trompe si on lui présente une banane bleue, car ses connaissances complètes en spectroscopie lui auront indiqué que la couleur de la banane a une certaine position sur les radiations lumineuses, position qu’elle peut mentalement comparer à celles de tous les autres objets perceptifs. (Accessoirement, Marie peut appuyer très fort sur ses yeux fermés, elle verra des couleurs, même dans sa prison en niveaux de gris…)
Les scientifiques étudiant la conscience animale et humaine ont certainement besoin de concepts pour leurs modèles, et donc de philosophie. Mais ils n’ont nul besoin en revanche qu’on leur complique la tâche par des considérations métaphysiques ou des embrouillaminis lexicaux.
Référence :
Dennett D.C. (2008), De beaux rêves. Obstacles philosophiques à une science de la conscience, Éclat, Paris-Tel Aviv, 224 p.
De telles idées ont provoqué en philosophie de l’esprit une levée de bouclier de la part d’auteurs comme David Chalmers, Thomas Nagel, John Searle, Noam Chomsky, Colin McGinn ou Joseph Levine. Ces auteurs doutent fondamentalement de la possibilité d’une explication matérialiste ou naturaliste de la conscience. Le problème de ces contradicteurs concerne presque toujours le dernier point de l’approche dennettienne, c’est-à-dire le point de vue de la première ou de la troisième personne. Ces philosophes ont ainsi inventé des concepts étranges, ayant la vie dure malgré leur absence de base factuelle, comme celui de qualia (singulier quale) : les qualia seraient la qualité particulière de nos représentations mentales, leur « propriété intrinsèque », et eux seuls seraient la voie d’accès à la conscience. Cela implique la subjectivité et interdit la « réduction » objective par la science. Dennett consacre un chapitre à critiquer les apories, flous et trivialités de ce concept. J’avoue que pour ma part, je n’ai jamais compris l’intérêt de telles ratiocinations : si par « qualia », on entend le fait que vous ne pouvez pas comme moi vous souvenir de l’odeur des pins dans le bois de Païolive en juillet 1978 lorsque j’y observais des cigales, eh bien cela désigne simplement un élément de ma banque personnelle de souvenirs, stockés en mémoire épisodique, banque qui n’est pas la vôtre. On n’a pas avancé d’un iota sur la conscience avec ce genre de banalités. Le plus important me paraît que vous comme moi sommes capables de comprendre ce que Proust raconte à propos des madeleines, et c’est précisément de l’hétérophénoménologie au sens où l’entend Dennett.
Nos philosophes antimatérialistes, non contents d’inventer de tels concepts et toute une batterie de complications lexicales adjacentes, racontent aussi des histoires en forme d’expériences de pensée. La philosophie analytique adore cela. Dennett commente longuement deux histoires ayant eu un franc succès : celle du zombie et celle de Marie. Le zombie est à peu de chose près une forme plus imagée de la chambre chinoise de Searle : un zombie est un individu parfaitement identique à vous et moi, à la molécule près, il réagit de la même manière aux stimulations du milieu, mais il n’a aucune expérience consciente personnelle. Marie est une femme enfermée à sa naissance dans un milieu en noir et blanc, sans miroir, elle a accès à toutes les connaissances humaines par ordinateur et télévision (en noir et blanc), notamment sur les couleurs ; mais quand Marie est libérée pour la première fois, bien qu’elle sache absolument tout sur les couleurs, elle est surprise de voir des objets colorés, cela ajoutera une expérience décisive de conscience. On voit que les histoires ne sont guère plus lumineuses que les concepts. Si le zombie est identique à vous et moi à la molécule près, statuer qu’il n’a pas de conscience n’a simplement pas de sens. Si Marie sait ou peut savoir absolument tout sur les couleurs, elle sait aussi l’effet que cela fait de voir une couleur, et sa surprise en sortant de la pièce monochromatique ne sera pas spécialement déterminante sur son niveau de conscience : elle saura par exemple qu’on la trompe si on lui présente une banane bleue, car ses connaissances complètes en spectroscopie lui auront indiqué que la couleur de la banane a une certaine position sur les radiations lumineuses, position qu’elle peut mentalement comparer à celles de tous les autres objets perceptifs. (Accessoirement, Marie peut appuyer très fort sur ses yeux fermés, elle verra des couleurs, même dans sa prison en niveaux de gris…)
Les scientifiques étudiant la conscience animale et humaine ont certainement besoin de concepts pour leurs modèles, et donc de philosophie. Mais ils n’ont nul besoin en revanche qu’on leur complique la tâche par des considérations métaphysiques ou des embrouillaminis lexicaux.
Référence :
Dennett D.C. (2008), De beaux rêves. Obstacles philosophiques à une science de la conscience, Éclat, Paris-Tel Aviv, 224 p.
Note sur la coopération
Des gènes qui coopèrent dans les génomes, des chromosomes qui coopèrent dans les noyaux, des cellules qui coopèrent dans les organismes, des organismes qui coopèrent dans les sociétés… il ne fait aucun doute que la coopération est une stratégie retenue par le vivant, génératrice de diversité et de complexité. On est tenté d’appliquer cela à l’histoire humaine par analogie, de voir cette histoire comme un progrès depuis la coopération étroite des tribus primitives jusqu’à la coopération élargie des Etats modernes. Je n’adhère pas tellement à ce point de vue. Si l’on regarde les témoignages de l’anthropologie, les sociétés paléolithique de chasseurs-cueilleurs paraissent plus coopératives que les sociétés modernes de producteurs-consommateurs : elles développent une approche très égalitaire pour ce qui concerne la collecte et le partage des ressources, les soins aux enfants ou la participation aux conflits. Le dynamisme des activités humaines résulte plutôt de la coopération compétitive : non pas seulement se fixer un but commun (la réponse à une contrainte, la satisfaction d’un besoin, la réalisation d’un désir), mais accepter plusieurs manières d’atteindre ce but et observer celles qui y parviennent le mieux. Pour cela, il faut que l’obligation de coopérer soit assouplie et assortie d’une possibilité de rivaliser.
Autre point : la coopération n’est pas retenue dans l’évolution pour ses vertus morales, mais parce qu’elle accroît la fitness relative des populations de coopérateurs par rapport aux populations de défecteurs sur le long terme, ou bien encore des interacteurs altruistes par rapport aux interacteurs égoïstes au sein d’une population. Dans le cas de l’humanité s’ajoute le problème de la conscience : les coopérations non-humaines sont non-conscientes, et cela facilite les choses. Co-opérer, cela signifie d’abord travailler avec quelqu’un (co-operare) , et les humains préfèrent choisir ceux avec qui ils travaillent s’ils en ont le choix. Et pour cause : le partage des fruits de la coopération dépend de la contribution de chacun à ces fruits, et un coopérateur très productif s’estime vite lésé s’il travaille avec d’autres peu productifs. C’est un des problèmes, à mon sens, de certaines simulations de la théorie des jeux pour formaliser l’évolution ou la psychologie de la coopération chez l’homme. Elles partent sur une dotation initiale, ou bien sur un gain potentiel / réel dans la situation du jeu. Mais cette dotation et ce gain reflètent-ils vraiment le rapport que l’homme entretient avec le fruit de son travail ? J’en doute un peu. Si vous avez une dotation de 100 comme condition initiale d’un jeu, par exemple, les 100 en question n’auront pas la même valeur s’ils résultent d’un effort précédent pour les accumuler ou d’un « cadeau » de l’expérimentateur.
Autre point : la coopération n’est pas retenue dans l’évolution pour ses vertus morales, mais parce qu’elle accroît la fitness relative des populations de coopérateurs par rapport aux populations de défecteurs sur le long terme, ou bien encore des interacteurs altruistes par rapport aux interacteurs égoïstes au sein d’une population. Dans le cas de l’humanité s’ajoute le problème de la conscience : les coopérations non-humaines sont non-conscientes, et cela facilite les choses. Co-opérer, cela signifie d’abord travailler avec quelqu’un (co-operare) , et les humains préfèrent choisir ceux avec qui ils travaillent s’ils en ont le choix. Et pour cause : le partage des fruits de la coopération dépend de la contribution de chacun à ces fruits, et un coopérateur très productif s’estime vite lésé s’il travaille avec d’autres peu productifs. C’est un des problèmes, à mon sens, de certaines simulations de la théorie des jeux pour formaliser l’évolution ou la psychologie de la coopération chez l’homme. Elles partent sur une dotation initiale, ou bien sur un gain potentiel / réel dans la situation du jeu. Mais cette dotation et ce gain reflètent-ils vraiment le rapport que l’homme entretient avec le fruit de son travail ? J’en doute un peu. Si vous avez une dotation de 100 comme condition initiale d’un jeu, par exemple, les 100 en question n’auront pas la même valeur s’ils résultent d’un effort précédent pour les accumuler ou d’un « cadeau » de l’expérimentateur.
« Pour des raisons philosophiques personnelles… »
Le débat sur l’euthanasie progresse par étapes. Des étapes morbides : Rémy, 23 ans, atteint d’une pathologie mitochondriale dégénérative, vient de se suicider. Il avait écrit au printemps au président de la République : « Comme Vincent Humbert [mort en 2003], je demande à ce moment qu’on me permette de mourir pour me libérer de mes souffrances (…) Je sais qu’en France, il n’y a pas de loi qui permette aux équipes médicales de pratiquer l’euthanasie. Ca m’empêche de vivre en paix (…) Il faut que la loi change !» Au début de ce mois d’août, Rémy a reçu la réponse de Nicolas Sarkozy : «Pour des raisons philosophiques personnelles, je crois qu'il ne nous appartient pas, que nous n'avons pas le droit, d'interrompre volontairement la vie.»
Le propos présidentiel est intéressant. D’abord, il ramène cela à des convictions « personnelles » dont on n’a que faire : chacun possède ses convictions, la question est de savoir pourquoi certaines sont interdites (ou empêchées de se traduire en actes) quand d’autres ne le sont pas. L’euthanasie est un accord entre des individus, la mort du malade est l’effet de sa volonté, elle est jugée préférable à une déchéance physique, c’est-à-dire une vie non digne d’être vécue. L’État comme hier l’Église s’arroge le droit de soustraire aux individus la disposition de leur bien le plus fondamental (la vie) et se fait ainsi l’arbitre des conceptions personnelles de la dignité humaine. Ensuite, Sarkozy évoque des raisons « philosophiques ». Mais si l’on suit son discours de Latran (consultable sur le site élyséen), il s’agit très probablement de convictions religieuses : « Ma conviction profonde (…) c’est que la frontière entre la foi et la non-croyance n’est pas et ne sera jamais entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, parce qu’elle traverse en vérité chacun de nous. Même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir en même temps qu’il ne s’interroge pas sur l’essentiel. Le fait spirituel, c’est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux, c’est la réponse des religions à cette aspiration fondamentale (…) La République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. Ensuite parce qu’une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. »
Le propos présidentiel est intéressant. D’abord, il ramène cela à des convictions « personnelles » dont on n’a que faire : chacun possède ses convictions, la question est de savoir pourquoi certaines sont interdites (ou empêchées de se traduire en actes) quand d’autres ne le sont pas. L’euthanasie est un accord entre des individus, la mort du malade est l’effet de sa volonté, elle est jugée préférable à une déchéance physique, c’est-à-dire une vie non digne d’être vécue. L’État comme hier l’Église s’arroge le droit de soustraire aux individus la disposition de leur bien le plus fondamental (la vie) et se fait ainsi l’arbitre des conceptions personnelles de la dignité humaine. Ensuite, Sarkozy évoque des raisons « philosophiques ». Mais si l’on suit son discours de Latran (consultable sur le site élyséen), il s’agit très probablement de convictions religieuses : « Ma conviction profonde (…) c’est que la frontière entre la foi et la non-croyance n’est pas et ne sera jamais entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, parce qu’elle traverse en vérité chacun de nous. Même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir en même temps qu’il ne s’interroge pas sur l’essentiel. Le fait spirituel, c’est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux, c’est la réponse des religions à cette aspiration fondamentale (…) La République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. Ensuite parce qu’une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. »
Le jeu des sentiments et ses expérimentations
Wittgentstein pouvait écrire (in Leçons et conversations, Conversations sur Freud, 1942) : « Supposez encore que vous veuillez parler de causalité en ce qui concerne le jeu des sentiments. ‘Le déterminisme s’applique à l’esprit avec autant de vérité qu’aux choses de la physique’. Ceci est obscur parce que, lorsque nous pensons à des lois causales pour les choses de la physique, nous pensons à des expérimentations. Nous n’avons rien de la sorte qui soit lié aux sentiments ou à la motivation ». On voit l’évolution de la science de l’esprit depuis l’époque de cette conversation. Lorsque Wittgenstein fait cette réflexion, nous sommes en pleine ascension de la psychanalyse et du béhaviorisme. Cette dernière approche consistait à voir l’esprit comme une « boîte noire », un simple système de réaction à des stimuli externes. Mais à partir des années 1960, le béhaviorisme a cédé la place aux neurosciences cognitives et évolutives. Ce changement de paradigme fut lié à des évolutions scientifiques et techniques : progrès de la biologie moléculaire permettant d’isoler un nombre croissant de neurotransmetteurs, ainsi que les gènes codant pour leur effecteur ou récepteur ; progrès de la biologie cellulaire permettant de comprendre la communication électrochimique des neurones, et à travers elle l’interprétation et le stockage des informations externes reçues par les systèmes nerveux ; progrès de l’électrophysiologie et surtout de la neuro-imagerie, permettant d’observer le fonctionnement du cerveau vivant dans certaines conditions d’expérience. Tout cela permet des « expérimentations » dont Wittgenstein notait l’absence. Et tout cela rapproche bien sûr la psychologie de la biologie, de la chimie et de la physique : le « jeu des sentiments » entre dans un registre familier quoique complexe de causalité. Non seulement nous commençons à comprendre les diverses causes de nos états mentaux, mais nous pouvons aussi les modifier en agissant sur ces causes, et cela dès le niveau moléculaire.
Personnalité animale et comportement social
L’épinoche à trois épines (Gasterosteus aculeatus) est un poisson au comportement très étudié en laboratoire. On a déjà montré comment les individus se regroupent en fonction de divers caractères phénotypiques (taille du corps, couleur, signe de maladies, etc.). Thomas W. Pike et ses collègues suggèrent que la personnalité de ces poissons affecte également la structure de leurs interactions sociales. Le trait de personnalité le plus étudié chez l’épinoche est en l’occurrence l’audace : en observant la réaction des poissons face à des situations risquées (congénères inconnus, objets nouveaux, dérangement près d’une source de nourriture), on peut observer des comportements stables, mais variables selon les individus et permettant de les classer sur un continuum prudence-intrépidité. Les biologistes ont ainsi évalué le degré d’audace des individus d’une population d’épinoches, puis les ont marqués pour analyser leur comportement social. Il en ressort que les poissons les plus audacieux ont des interactions plus faibles et plus courtes que les poissons les plus craintifs, mais ils les distribuent à un plus grand nombre de congénères. A l’opposé, les poissons craintifs s’associent préférentiellement avec un petit nombre d’individus au sein du groupe. Un comportement qui n’est finalement pas si différent de celui de gamins dans une cour de récréation.
Référence :
Pike T.W. et al. (2008), Behavioural phenotype affects social interactions in an animal network, Proc. R. Soc. B, online pub., doi : 10.1098/rspb.2008.0744
(Merci à Jan Lindström de nous avoir communiqué son article).
Référence :
Pike T.W. et al. (2008), Behavioural phenotype affects social interactions in an animal network, Proc. R. Soc. B, online pub., doi : 10.1098/rspb.2008.0744
(Merci à Jan Lindström de nous avoir communiqué son article).
13.8.08
Note sur le sème et le mème
Syntaxe, sémantique, pragmatique : ces trois éléments du langage, rassemblés dans la sémiotique (analyse des signes), devraient être plus systématiquement analysés dans une perspective darwinienne, à la fois interne (la fitness d’un trait linguistique quelconque au sein d’une langue) et externe (la fitness d’un trait linguistique quelconque rapportée à celle du locuteur). Tout commence lorsqu’un geste, puis un mot prend du sens dans deux cerveaux en interaction, sens qui se manifeste en dernier ressort par une modification de comportement (mental ou physique). Le sème comme unité élémentaire de l’évolution linguistique me paraît plus intéressant que le mème de Richard Dawkins, quoique l’idée soit semblable. Mais en fait, le sème est déjà présent avant l’homme et avant le langage, dans toutes les communications non-verbales. On pourrait envisager par exemple une molécule de phéromone comme un sème. Fonctionnellement, cette molécule peut dire « je t’aime » ou « je te hais » ou « ne t’approche pas ». L’important est que la signification et l’interprétation du sème coïncident dans l’interaction des individus. Le vivant comme génétique et sémiotique universelles, toutes deux soumises aux mêmes lois d'évolution et d'organisation.
Neurobiologie du génie
Le Scientific American propose, sous la plume de Christian Hoppe et Jelena Stojanovic, un article de synthèse sur les bases neurobiologiques de l’intelligence. Il est assez intéressant d’observer que, si certaines régions cérébrales semblent plus souvent que d’autres impliquées dans la variance du QI (le cortex cingulaire par exemple), ce sont en réalité de nombreux facteurs qui l’influencent, à commencer par l’organisation, le volume et la densité des matières grises (noyaux neuronaux) et blanches (axones et gaines de myéline). Et aussi des variations locales, comme le lobe pariétal surdimensionné d’Einstein. Ces observations posent un problème théorique intéressant sur la conciliation de l’approche modulaire de l’esprit, favorisée par les évolutionnistes (de petites aires spécialisées ayant co-évolué dans le cerveau), et de l’approche généraliste de l’intelligence, observée par les psychométriciens (un facteur général de variance, jouant dans les différentes facultés cognitives de l’individu).
La religion, forme primitive de la vaccination ?
Les scientifiques adorent se poser des questions que l’on ne se pose jamais. Corey L. Fincher et Randy Thornhill, du Département de biologie de l’Université du Nouveau-Mexique, se sont demandés pour la Côte d’Ivoire a 76 religions officiellement pratiquées et la Norvège 13, le Brésil 159 et la Canada 15, alors que ces pays sont de taille comparable. Les diverses approches évolutionnistes ou cognitivistes expliquant la genèse des religions (cohésion de groupe, produit dérivé d’autres traits cognitifs) sont muettes sur leur diversité. Et les deux chercheurs suggèrent une hypothèse à ce propos : la diversité religieuse est un produit des maladies infectieuses.
Leur modèle est inspiré par deux traits déjà connus : la dispersion limitée et la socialité assortie. La première, aussi appelée philopatrie, se réfère à l’ensemble des comportements limitant le mouvement d’un individu ou d’une population autour d’un lieu central de vie. La seconde concerne l’alliance avec des individus semblables, pour la reproduction ou d’autres contacts sociaux (réciprocité, chasses collectives, soin aux enfants, etc.), et résulte d’un biais de contact en faveur de certains types d’individus et au détriment des autres pour ces interactions. À cela, Fincher et Thornhill ajoutent une pression sélective : la co-évolution des microbes et des hôtes. Dans un espace où des individus se répartissent initialement de manière aléatoire, la présence de divers pathogènes et d’individus infectés va accroître les phénomènes de dispersion limitée et de socialité assortie. Et tout ce qui favorise le processus sera retenu comme bénéfique du point de vue immunobiologique – notamment la religion.
Pour tester leur modèle, les deux auteurs ont rassemblé les données pertinentes. Ils ont intégré les mesures d’échelle de dimension spatiale sociale (utilisation de l’espace par les individus d’une population), précédemment relevées dans 339 sociétés traditionnelles à travers le monde (Societal range size de Binford, 2001) ; les religions pratiquées dans 219 pays ou territoires (World Christian Encyclopedia de Barrett et al., 2001), dont le nombre varie de 3 à 643 selon les lieux ; le nombre total des maladies infectieuses connues, qui va de 178 à 248 selon les pays (base GIDEON Global Infectious Disease and Epidemiology Network).
Résultat : une fois corrigé les facteurs confondants, la corrélation la plus forte de la diversité religieuse s’observe avec la diversité infectieuse (0,75) et la prévalence des agents pathogènes (0,62), au-dessus de la taille de la population (0,59), la superficie (0,58), la démocratisation (-0,14) ou le PNB par habitant (-0,33). De même, l’espace utilisé par les individus au sein des sociétés montre une corrélation négative (-0,48), même lorsqu’elle est corrigée par la taille de la population et les pratiques de chasse (-0,27). Leur conclusion : « Bien que la religion existe apparemment pour établir des marqueurs sociaux d’alliance et d’allégeance au groupe, elle peut exister à un niveau plus fondamental pour l’évitement et la gestion des maladies infectieuses ».
En fait, l’observation de Fincher et Thornhill ne se limite pas à la religion, mais à l’ensemble des facteurs permettant de limiter la dispersion géographique et de renforcer la socialité assortie dans un environnement à forte pathogénicité. Les deux auteurs vont d’ailleurs prochainement publier un autre papier sur la diversité linguistique des groupes humains, qui parvient à des conclusions semblables. Et ils ont montré l’importance des maladies infectieuses dans l’axe individualisme / collectivisme manifestées dans les sociétés humaines (Fincher 2008), de même que leurs collègues ont commencé à étudier certains traits de personnalité (Schaller et Murray 2008). S’il existait des données quantifiées sur les règles de conduite morale ou les marqueurs ethniques directs (vêtements, tatouages, coiffures, maquillages), on peut faire l’hypothèse que l’on retrouverait un semblable pattern de dispersion.
Références :
Fincher C.L., R. Thornhill (2008), Assortative sociality, limited dispersal, infectious disease and the genesis of the global pattern of religion diversity, Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, online pub., doi :10.1098/rspb.2008.0688
Fincher C. L., R. Thornhill, (2008, sous presse), A parasite-driven wedge: infectious diseases may explain language and other biodiversity, Oikos, (doi:10.1111/j.0030-1299.2008.16684.x)
Fincher C. L. et al. (2008). Pathogen prevalence predicts human cross-cultural variability in individualism / collectivism, Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 275, 1279-1285
Schaller M., D. R. Murray (2008), Pathogens, personality and culture: Disease prevalence predicts worldwide variability in sociosexuality, extraversion, and openness to experience, Journal of Personality and Social Psychology, 95, 212-211.
(Merci à Randy Thornhill de nous avoir fait parvenir ses articles).
Leur modèle est inspiré par deux traits déjà connus : la dispersion limitée et la socialité assortie. La première, aussi appelée philopatrie, se réfère à l’ensemble des comportements limitant le mouvement d’un individu ou d’une population autour d’un lieu central de vie. La seconde concerne l’alliance avec des individus semblables, pour la reproduction ou d’autres contacts sociaux (réciprocité, chasses collectives, soin aux enfants, etc.), et résulte d’un biais de contact en faveur de certains types d’individus et au détriment des autres pour ces interactions. À cela, Fincher et Thornhill ajoutent une pression sélective : la co-évolution des microbes et des hôtes. Dans un espace où des individus se répartissent initialement de manière aléatoire, la présence de divers pathogènes et d’individus infectés va accroître les phénomènes de dispersion limitée et de socialité assortie. Et tout ce qui favorise le processus sera retenu comme bénéfique du point de vue immunobiologique – notamment la religion.
Pour tester leur modèle, les deux auteurs ont rassemblé les données pertinentes. Ils ont intégré les mesures d’échelle de dimension spatiale sociale (utilisation de l’espace par les individus d’une population), précédemment relevées dans 339 sociétés traditionnelles à travers le monde (Societal range size de Binford, 2001) ; les religions pratiquées dans 219 pays ou territoires (World Christian Encyclopedia de Barrett et al., 2001), dont le nombre varie de 3 à 643 selon les lieux ; le nombre total des maladies infectieuses connues, qui va de 178 à 248 selon les pays (base GIDEON Global Infectious Disease and Epidemiology Network).
Résultat : une fois corrigé les facteurs confondants, la corrélation la plus forte de la diversité religieuse s’observe avec la diversité infectieuse (0,75) et la prévalence des agents pathogènes (0,62), au-dessus de la taille de la population (0,59), la superficie (0,58), la démocratisation (-0,14) ou le PNB par habitant (-0,33). De même, l’espace utilisé par les individus au sein des sociétés montre une corrélation négative (-0,48), même lorsqu’elle est corrigée par la taille de la population et les pratiques de chasse (-0,27). Leur conclusion : « Bien que la religion existe apparemment pour établir des marqueurs sociaux d’alliance et d’allégeance au groupe, elle peut exister à un niveau plus fondamental pour l’évitement et la gestion des maladies infectieuses ».
En fait, l’observation de Fincher et Thornhill ne se limite pas à la religion, mais à l’ensemble des facteurs permettant de limiter la dispersion géographique et de renforcer la socialité assortie dans un environnement à forte pathogénicité. Les deux auteurs vont d’ailleurs prochainement publier un autre papier sur la diversité linguistique des groupes humains, qui parvient à des conclusions semblables. Et ils ont montré l’importance des maladies infectieuses dans l’axe individualisme / collectivisme manifestées dans les sociétés humaines (Fincher 2008), de même que leurs collègues ont commencé à étudier certains traits de personnalité (Schaller et Murray 2008). S’il existait des données quantifiées sur les règles de conduite morale ou les marqueurs ethniques directs (vêtements, tatouages, coiffures, maquillages), on peut faire l’hypothèse que l’on retrouverait un semblable pattern de dispersion.
Références :
Fincher C.L., R. Thornhill (2008), Assortative sociality, limited dispersal, infectious disease and the genesis of the global pattern of religion diversity, Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, online pub., doi :10.1098/rspb.2008.0688
Fincher C. L., R. Thornhill, (2008, sous presse), A parasite-driven wedge: infectious diseases may explain language and other biodiversity, Oikos, (doi:10.1111/j.0030-1299.2008.16684.x)
Fincher C. L. et al. (2008). Pathogen prevalence predicts human cross-cultural variability in individualism / collectivism, Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 275, 1279-1285
Schaller M., D. R. Murray (2008), Pathogens, personality and culture: Disease prevalence predicts worldwide variability in sociosexuality, extraversion, and openness to experience, Journal of Personality and Social Psychology, 95, 212-211.
(Merci à Randy Thornhill de nous avoir fait parvenir ses articles).
Vie, esprit, univers : la fin des fins
Que la vie ne corresponde à aucun dessein pré-établi, c’est sans doute l’un des plus grands renversements scientifiques et philosophiques en cours – de la même importance que l’explication matérialiste de la conscience, mais déjà bien plus avancé dans les esprits. L’univers est devenu le dernier refuge pour la téléologie, la dernière cartouche du finalisme. Et il le restera longtemps, sinon toujours : l’univers comme totalité ne peut être mis en relation à autre chose, donc la science ne peut statuer sur celui-ci, seulement sur les propriétés de ce qui existe au sein de celui-ci. D’aucuns proclament : si l’esprit, la vie, l’univers n’ont pas de sens pré-établi, de direction prédéfinie, c’est le règne du désespoir, du chaos et du nihilisme. Leur aveu implicite : nous sommes incapables de donner par nous-mêmes du sens à ces événements, cette tâche nous est impossible ou inaccessible, notre existence devient un fardeau insupportable.
Les ondes radio-actives du Red Bull
Dans Le Monde, Jean-Yves Nau observe : « Qui connaît les véritables dangers du Red Bull ? Faut-il ou pas se protéger des ondes émises chaque jour par nos téléphones portables ? Que risquent aujourd'hui les personnes vivant à proximité des récents rejets d'uranium dans les nappes phréatiques du Tricastin ? Les principales affaires sanitaires françaises de l'été ont un point commun : elles nous rappellent que les hommes de science peuvent, dans certains cas, être incapables de répondre clairement aux questions qui leur sont posées par les responsables politiques. Des questions d'autant plus fréquentes et multiformes que ces mêmes responsables ne cessent de vanter à l'opinion publique les vertus d'un indéfinissable "principe de précaution". »
Pour le nucléaire et le mobile, la science n’a pas grand chose à dire car la problématique des faibles doses à longue durée est par définition longue à étudier et les résultats des études sont généralement difficiles à interpréter. Pour les boissons énergisantes, soit la consommation d’excès (en association avec d’autres substances), soit des cas isolés de réactions adverses sont en cause. Et à nouveau, il n’y a pas grand chose à dire de ces raretés statistiques. Malgré cela, la solution me paraît simple : les adeptes maximalistes du principe de précaution ne doivent pas habiter près d’une centrale, pas absorber de boissons énergisantes, pas utiliser de mobiles. Ce qui leur laisse beaucoup de possibilités dans la vie. Et notamment celle de ne pas emmerder leurs voisins s’ils ne partagent pas leur anxiophobie.
Pour le nucléaire et le mobile, la science n’a pas grand chose à dire car la problématique des faibles doses à longue durée est par définition longue à étudier et les résultats des études sont généralement difficiles à interpréter. Pour les boissons énergisantes, soit la consommation d’excès (en association avec d’autres substances), soit des cas isolés de réactions adverses sont en cause. Et à nouveau, il n’y a pas grand chose à dire de ces raretés statistiques. Malgré cela, la solution me paraît simple : les adeptes maximalistes du principe de précaution ne doivent pas habiter près d’une centrale, pas absorber de boissons énergisantes, pas utiliser de mobiles. Ce qui leur laisse beaucoup de possibilités dans la vie. Et notamment celle de ne pas emmerder leurs voisins s’ils ne partagent pas leur anxiophobie.
Destin des idées nouvelles
– Cette idée est fausse.
– Cette idée est vraie, mais elle est triviale.
– Cette idée est vraie et importante, mais on le savait depuis longtemps.
Telles sont bien souvent les trois phases d’une idée nouvelle venant bousculer nos habitudes : d'abord la négation, ensuite la minimisation, enfin la banalisation. Pour la théorie de l'évolution ou la théorie de l’esprit appliquées à l'homme, nous sommes encore en phase 1 ou en phase 2 dans bien des domaines. Soit on espère qu'Homo sapiens échappe aux lois d'airain de la physique, de la chimie et de la biologie (phase 1). Soit on admet qu’il y est soumis, mais on affirme que cela n’a finalement guère d’importance et que l’essentiel est ailleurs (phase 2).
– Cette idée est vraie, mais elle est triviale.
– Cette idée est vraie et importante, mais on le savait depuis longtemps.
Telles sont bien souvent les trois phases d’une idée nouvelle venant bousculer nos habitudes : d'abord la négation, ensuite la minimisation, enfin la banalisation. Pour la théorie de l'évolution ou la théorie de l’esprit appliquées à l'homme, nous sommes encore en phase 1 ou en phase 2 dans bien des domaines. Soit on espère qu'Homo sapiens échappe aux lois d'airain de la physique, de la chimie et de la biologie (phase 1). Soit on admet qu’il y est soumis, mais on affirme que cela n’a finalement guère d’importance et que l’essentiel est ailleurs (phase 2).
12.8.08
Mitochondries : un bébé mutant sur 200
Souvent appelées les « centrales énergétiques cellulaires », les mitochondries sont des organites présents dans nos cellules et capables de transformer les molécules organiques en énergie (phosphorylation oxydative et stockage d’adénosine triphosphate, cet ATP servant aux nombreuses réactions chimiques de la cellule). Ces mitochondries ont une particularité : elles possèdent leur propre génome, appelé génome mitochondrial (ADNmt) et distinct du génome nucléaire. Il est de petite dimension (16 569 paires de bases chez l’homme) et essentiellement transmis par les mères (mitochondries du gamète femelle lors de la fécondation). Problème : certaines altérations de ce génome mitochondrial sont à l’origine des maladies du même nom (certaines myopathies, la neuropathie optique de Leber, les syndromes de Pearson, Kerans-Sayre, Leigh, etc.). Et il est possible que les mutations mitochondriales, innées ou acquises au cours de l’existence, possèdent un spectre pathogénique plus large et soient impliquées dans la genèse de certaines maladies comme Parkinson ou l’Alzheimer.
Des chercheurs anglais et américains se sont livrés à une analyse systématique des 10 mutations mitochondriales les plus connues sur des cellules de cordon ombilical de nouveau-nés (n=3168). Résultat : 15 étaient porteurs de ces mutations, soit une proportion de 1 sur 200 dans la population générale, bien au-delà des précédentes estimations. Mais sur ces 15 bébés diagnostiqués, 12 montraient des échantillons hétéroplasmiques, c’est-à-dire que toutes les cellules n’étaient pas porteuses des mutations.
Référence :
Elliott H.R. et al. (2008), Pathogenic mitochondrial DNA mutations are common in the general population, The American Journal of Human Genetics, 83, 2, 254-260, doi:10.1016/j.ajhg.2008.07.004
Des chercheurs anglais et américains se sont livrés à une analyse systématique des 10 mutations mitochondriales les plus connues sur des cellules de cordon ombilical de nouveau-nés (n=3168). Résultat : 15 étaient porteurs de ces mutations, soit une proportion de 1 sur 200 dans la population générale, bien au-delà des précédentes estimations. Mais sur ces 15 bébés diagnostiqués, 12 montraient des échantillons hétéroplasmiques, c’est-à-dire que toutes les cellules n’étaient pas porteuses des mutations.
Référence :
Elliott H.R. et al. (2008), Pathogenic mitochondrial DNA mutations are common in the general population, The American Journal of Human Genetics, 83, 2, 254-260, doi:10.1016/j.ajhg.2008.07.004
Ouaf !
Même les chiens comprennent les ordres. Difficile de faire de l’obéissance une qualité humaine, non ?
Montre-moi ton cerveau, je te dirai qui tu es
Quels sont les liens entre nos traits de personnalité et nos configurations cérébrales ? Cette question est souvent posée, mais rarement analysée chez le sujet normal : la plupart des travaux concernent des pathologies. Une équipe de chercheurs allemands s’est intéressée aux récepteurs opioïdes du cerveau chez 23 individus sains et volontaires. Ceux-ci ont d’abord rempli un questionnaire standardisé (le modèle biosocial de Cloninger), qui évalue quatre traits : recherche de nouveauté, évitement du danger, dépendance à la récompense, persistance (persévérance). Leur cerveau a ensuite été examiné.
Habituellement, les observations en neuro-imagerie se font lorsque le sujet reçoit un stimulus ou accomplit une tâche. Les neurobiologistes ont utilisé ici une technique différente : les sujets se sont vus administrer un radioligand (18-F-fluoroéthyl-diprénorphine) qui s’insère dans le système des récepteurs opioïdergiques et permet de mesurer leur potentiel de liaison. Une tomographie par émission de positrons (TEP) a ainsi révélé la circulation interne des neurotransmetteurs en condition normale. Résultat : la dépendance à la récompense est corrélée au potentiel de liaison opioïdergique observé dans les régions du striatum ventral et du noyau accumbens. Ce trait est souvent observé chez les personnes souffrant d’addiction, mais ce n’était pas le cas pour les sujets de l'étude, y compris ceux dont la dépendance à la récompense est la plus marquée psychologiquement et neurologiquement. Du moins... pas encore !
Comme le remarque Mathias Schreckenberger, premier auteur du papier, « comprendre le rôle central des processus de neurotransmission dans certaines structures du cerveau pour l’expression des traits psychologiques définissant la personnalité fera une grande différence dans l’avenir de la médecine ». Et son collègue et co-auteur Gerhard Gründer ajoute : « L’un des aspects les plus intéressants de ce travail est de montrer que la TEP est capable de détecter de subtiles différences biochimiques dans le cerveau des personnes en bonne santé, différences qui peuvent être responsables en dernier ressort de ce que nous appelons la personnalité. Cela a des implications vertigineuses – pas seulement pour choisir les meilleurs traitements individuels, mais aussi pour les débats sur le libre-arbitre ».
Référence :
Schreckenberger M. et al. (2008), Opioid receptor PET reveals the psychobiologic correlates of reward processing, Journal of Nuclear Medicine, 49, 1257-1261, doi: 10.2967/jnumed.108.050849
Habituellement, les observations en neuro-imagerie se font lorsque le sujet reçoit un stimulus ou accomplit une tâche. Les neurobiologistes ont utilisé ici une technique différente : les sujets se sont vus administrer un radioligand (18-F-fluoroéthyl-diprénorphine) qui s’insère dans le système des récepteurs opioïdergiques et permet de mesurer leur potentiel de liaison. Une tomographie par émission de positrons (TEP) a ainsi révélé la circulation interne des neurotransmetteurs en condition normale. Résultat : la dépendance à la récompense est corrélée au potentiel de liaison opioïdergique observé dans les régions du striatum ventral et du noyau accumbens. Ce trait est souvent observé chez les personnes souffrant d’addiction, mais ce n’était pas le cas pour les sujets de l'étude, y compris ceux dont la dépendance à la récompense est la plus marquée psychologiquement et neurologiquement. Du moins... pas encore !
Comme le remarque Mathias Schreckenberger, premier auteur du papier, « comprendre le rôle central des processus de neurotransmission dans certaines structures du cerveau pour l’expression des traits psychologiques définissant la personnalité fera une grande différence dans l’avenir de la médecine ». Et son collègue et co-auteur Gerhard Gründer ajoute : « L’un des aspects les plus intéressants de ce travail est de montrer que la TEP est capable de détecter de subtiles différences biochimiques dans le cerveau des personnes en bonne santé, différences qui peuvent être responsables en dernier ressort de ce que nous appelons la personnalité. Cela a des implications vertigineuses – pas seulement pour choisir les meilleurs traitements individuels, mais aussi pour les débats sur le libre-arbitre ».
Référence :
Schreckenberger M. et al. (2008), Opioid receptor PET reveals the psychobiologic correlates of reward processing, Journal of Nuclear Medicine, 49, 1257-1261, doi: 10.2967/jnumed.108.050849
Les mots pour le dire
Une conséquence de la société de l’éducation et de l’information : la difficulté grandissante à trouver un langage commun. Parle-t-on de la même chose quand on emploie le même mot ? Nietzsche disait que « chaque mot est un préjugé », je préfère l’idée que chaque mot a sa trajectoire dans chaque esprit, trajectoire qui est certes fonction de nos préjugés, mais aussi bien de nos expériences et de nos connaissances. Or de cette fonction, la surabondance de l’information produit autant de dérivées, et sur un même mot les trajectoires s’écartent. Les possibilités de langue commune tendent à se calquer sur la réalité des vies communes dans l’espace de l’information, mais ces communautés de locuteurs se restreignent en nombre en même temps qu'elles se multiplient – quand elles s’élargissent, c’est plus souvent le signe d’un malentendu. En dessous d'une langue commune, fonctionnelle et appauvrie grouillent ainsi des langues singulières, existentielles et enrichies, où les mêmes mots ne connotent plus les mêmes états d'esprit ni de décrivent les mêmes réalités. Le point important à long terme ne me paraît pas l'unification du langage véhiculaire, mais cette disjonction des langages identitaires.
La fierté et la honte
La fierté et la honte sont deux sentiments universels. Pour les psychologues, elle s’identifie par des attitudes non-verbales et antithétiques (tête relevée / tête baissée, posture redressée / posture abattue), répondant à certaines interactions avec ses semblables. On les a observées chez des primates non humains, associées à des postures de domination et soumission. Elles apparaissent chez les Homo sapiens vers l’âge de quatre ans, et se manifestent aussi bien dans des petites sociétés sans État que dans les grandes sociétés modernisées. Elles sont associées aux succès et aux victoires pour l’une, aux échecs et aux défaites pour l’autre, et renforcées par la présence d’un « public ».
Deux psychologues, Jessica L. Tracy et David Matsumoto, ont voulu savoir si les sentiments de fierté et de honte relèvent uniquement de l’imitation sociale ou d’une prédisposition biologique. Pour ce faire, ils ont codé dans une grille d’analyse comportementaliste et non-verbale les attitudes observées dans les manifestations de fierté liée à une victoire et de honte liée à une défaite. Et ils ont appliqué cette grille aux épreuves de judo des jeux olympiques et para-olympiques de 2004. Les sportifs de 37 nations ont été analysés : certains étaient aveugles par accident, d’autres aveugles congénitaux. Ces derniers n’avaient donc pas la possibilité de procéder par imitation. Résultats : tous les athlètes ont montré des comportements semblables, les attitudes de fierté étant dans l’ensemble plus manifestées que les attitudes de honte. En analysant les corrélations avec les échelles de valeurs sociales mesurées dans les 37 nations, il apparaît que les athlètes vivant dans des pays plus individualistes que collectivistes, et valorisant l’expression de soi, tendent à manifester moins de sentiment de honte. En revanche, même dans ces pays, les athlètes aveugles libèrent plus spontanément les signes d’abattement et de retrait physiques liés à la honte.
Référence :
Tracy L.J., D. Matsumoto (2008), The spontaneous expression of pride and shame: Evidence for biologically innate nonverbal displays, PNAS, online pub., doi: 10.1073/pnas.0802686105
(Pour les non-abonnés, l’article est disponible sur la page du laboratoire de J.L. Tracy)
Deux psychologues, Jessica L. Tracy et David Matsumoto, ont voulu savoir si les sentiments de fierté et de honte relèvent uniquement de l’imitation sociale ou d’une prédisposition biologique. Pour ce faire, ils ont codé dans une grille d’analyse comportementaliste et non-verbale les attitudes observées dans les manifestations de fierté liée à une victoire et de honte liée à une défaite. Et ils ont appliqué cette grille aux épreuves de judo des jeux olympiques et para-olympiques de 2004. Les sportifs de 37 nations ont été analysés : certains étaient aveugles par accident, d’autres aveugles congénitaux. Ces derniers n’avaient donc pas la possibilité de procéder par imitation. Résultats : tous les athlètes ont montré des comportements semblables, les attitudes de fierté étant dans l’ensemble plus manifestées que les attitudes de honte. En analysant les corrélations avec les échelles de valeurs sociales mesurées dans les 37 nations, il apparaît que les athlètes vivant dans des pays plus individualistes que collectivistes, et valorisant l’expression de soi, tendent à manifester moins de sentiment de honte. En revanche, même dans ces pays, les athlètes aveugles libèrent plus spontanément les signes d’abattement et de retrait physiques liés à la honte.
Référence :
Tracy L.J., D. Matsumoto (2008), The spontaneous expression of pride and shame: Evidence for biologically innate nonverbal displays, PNAS, online pub., doi: 10.1073/pnas.0802686105
(Pour les non-abonnés, l’article est disponible sur la page du laboratoire de J.L. Tracy)
11.8.08
Si les abeilles disparaissaient, Nicolas Hulot et José Bové n'auraient que quatre ans à vivre
Soit deux propositions : a) Les colonies d’abeilles meurent de la varroase, de la nosémose et du virus de la paralysie aiguë israélienne (IAPV). b) Les colonies d’abeilles meurent des insecticides Gaucho / Régent, des OGM et de la folie des hommes. Vous n’avez pas d’avis, moi non plus (je ne suis pas spécialiste des abeilles, vous non plus). Et pourtant, la première proposition ne vous évoque pas grand chose, la seconde vous est familière. Vous l’avez déjà entendue, elle a reçu le soutien d’hommes politiques, elle a conduit à des interdictions au nom du principe de précaution, on a même inventé une citation d’Einstein pour faire passer le message. Quelques indices pour réfléchir à la valeur des propositions a) et b) ? La production française de miel en 2006 (20.000 tonnes) et 2007 (18.000 tonnes) a été inférieure à celle de 2004 (25.500 tonnes), année d’interdiction du Gaucho. Le grand scientifique Philippe de Villiers fut à la pointe du combat politique contre les insecticides. Des variantes du virus IAPV ont été découvertes dans les colonies d’abeilles souffrant du syndrome d’effondrement, avec d’autres microbes et parasites déjà connus. Enfin, last but not least, vous êtes en France.
Travailler plus, gagner plus, enfanter plus...
L’Institut pour l’évaluation de la politique et du marché du travail (Ministère de l’Emploi, Suède) vient de publier une étude (disponible ici) sur la mortalité des individus en fonction des conditions économiques prévalant au moment de leur développement foetal et de leur naissance. Ils ont utilisé le registre national des jumeaux du Danemark, observant ainsi 6.050 individus nés entre 1873 et 1906, dont les causes de la mort (99,6% au moment de l’étude) étaient connues. Les variations économiques (cycles de croissance et de récession) ont été corrélées aux parcours de vie des sujets. Résultat : le fait de naître en période de récession diminuerait en moyenne la vie de 11 mois, et la principale différence observée concerne la mortalité cardiovasculaire. Doit-on en conclure que les apôtres de la décroissance risquent de provoquer une épidémie d'infarctus ?
Bébé génétiquement sélectionné : une fausse "première"
Le Times a rapporté récemment la conception du « premier bébé garanti sans cancer du sein héréditaire ». Un couple a fait ce choix parce que le mari était porteur d’un gène de prédisposition précoce au cancer du sein (BRCA-1), ainsi que sa sœur, sa mère et sa grand-mère. Bien que fertiles par ailleurs, les époux ont donc produit 11 embryons in vitro, 5 ont été diagnostiqués comme non-porteurs du gène délétère, 2 d’entre eux ont été ré-implantés. Un détail cependant : ce n’est pas une première, puisque le même Times rapportait une semblable conception… le 13 mai 2006.
« Qu'est-ce que l'homme ? »
Nombre de tribus ou ethnies se qualifiaient jadis d’un nom qui voulait aussi dire « hommes », ce qui suggère que les autres n’étaient pas vraiment des hommes, ou en tout cas des hommes d’une langue et potentiellement d’une nature différentes. Dès les civilisations antiques, les contacts abondants entre des hommes différents autour de la Méditerranée firent germer l’idée que l’on pouvait trouver une définition commune de l’homme au-delà de sa propre appartenance ethnique ou culturelle. Les religions sémitiques comme les philosophies grecques furent les premières grandes tentatives de définition générique de l’homme, du moins dans notre aire culturelle et ce sont celles dont la pensée occidentale est encore aujourd’hui l’héritière.
Bien plus tard, à l’aube de la modernité, Emmanuel Kant énuméra un certain nombre de questions fondamentales se posant à la raison critique : « Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? Qu'est-ce que l'homme ? ». La dernière est la plus importante, puisque sa réponse conditionne les trois autres.
La modernité ayant libéré la connaissance de la foi, savoir ce qu’est l’homme est désormais une question ouverte, c’est-à-dire qu’il existe une compétition cognitive généralisée pour cette définition. Se réclamer d’une tradition particulière, fut-elle ancienne, ne garantit plus de légitimité ni d’autorité. La religion, la philosophie, la science apportent donc des réponses différentes. L’enjeu est de savoir quelle définition sera finalement partagée par le plus grand nombre d’hommes – et avant tout, par l’élite cultivée, puisque c’est elle qui forge une bonne part les représentations collectives communes. Si l’on regarde les deux siècles écoulés depuis Kant dans l’aire occidentale, le phénomène marquant est la régression de la religion, la stagnation de la philosophie et le progrès de la science. La régression de la religion signifie que les grands récits monothéistes n’ont rien produit de neuf sur la définition de l’humain et que le contenu de leur récit, lorsqu’il se prétendait factuel, a été progressivement miné par le doute. La stagnation de la philosophie n’est pas un jugement de valeur négatif sur la richesse de son contenu, indéniable, mais plutôt le constat que les philosophes émettent des analyses contradictoires sur la nature humaine, tendent à s’enfermer dans des traditions de pensée qui ne communiquent guère (analytique, herméneutique, phénoménologique, etc.) et surtout que la plupart de ces analyses à haut niveau d’abstraction restent enfermées dans des cénacles spécialisés, plus intéressés par un dialogue interne à l’histoire de la philosophie que par des explications claires à destination de la société. Quant au progrès de la science, il est assez évident puisque les savoirs positifs issus de la biologie, de la psychologie ou de la sociologie sont très largement débattus, et apportent des vues réellement nouvelles sur la définition de l’humain, c’est-à-dire des connaissances ou des considérations inconnues des périodes antérieures.
Il ne fait guère de doute à mes yeux que notre siècle va amplifier ces tendances. À mesure que la réponse à la question « Qu'est-ce que l'homme ? » deviendra ainsi scientifique, les réponses aux trois autres questions « Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? » s’en trouveront elles aussi déplacées.
Bien plus tard, à l’aube de la modernité, Emmanuel Kant énuméra un certain nombre de questions fondamentales se posant à la raison critique : « Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? Qu'est-ce que l'homme ? ». La dernière est la plus importante, puisque sa réponse conditionne les trois autres.
La modernité ayant libéré la connaissance de la foi, savoir ce qu’est l’homme est désormais une question ouverte, c’est-à-dire qu’il existe une compétition cognitive généralisée pour cette définition. Se réclamer d’une tradition particulière, fut-elle ancienne, ne garantit plus de légitimité ni d’autorité. La religion, la philosophie, la science apportent donc des réponses différentes. L’enjeu est de savoir quelle définition sera finalement partagée par le plus grand nombre d’hommes – et avant tout, par l’élite cultivée, puisque c’est elle qui forge une bonne part les représentations collectives communes. Si l’on regarde les deux siècles écoulés depuis Kant dans l’aire occidentale, le phénomène marquant est la régression de la religion, la stagnation de la philosophie et le progrès de la science. La régression de la religion signifie que les grands récits monothéistes n’ont rien produit de neuf sur la définition de l’humain et que le contenu de leur récit, lorsqu’il se prétendait factuel, a été progressivement miné par le doute. La stagnation de la philosophie n’est pas un jugement de valeur négatif sur la richesse de son contenu, indéniable, mais plutôt le constat que les philosophes émettent des analyses contradictoires sur la nature humaine, tendent à s’enfermer dans des traditions de pensée qui ne communiquent guère (analytique, herméneutique, phénoménologique, etc.) et surtout que la plupart de ces analyses à haut niveau d’abstraction restent enfermées dans des cénacles spécialisés, plus intéressés par un dialogue interne à l’histoire de la philosophie que par des explications claires à destination de la société. Quant au progrès de la science, il est assez évident puisque les savoirs positifs issus de la biologie, de la psychologie ou de la sociologie sont très largement débattus, et apportent des vues réellement nouvelles sur la définition de l’humain, c’est-à-dire des connaissances ou des considérations inconnues des périodes antérieures.
Il ne fait guère de doute à mes yeux que notre siècle va amplifier ces tendances. À mesure que la réponse à la question « Qu'est-ce que l'homme ? » deviendra ainsi scientifique, les réponses aux trois autres questions « Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? » s’en trouveront elles aussi déplacées.
Prière de ne pas déranger
Posséder une information, mais faire comme si elle n’existait pas, cela demande un effort, et c’est bien souvent impossible. Voilà peut-être la raison pour laquelle certaines religions aiment enfermer leurs dignitaires dans des retraites coupées du monde, où leur esprit tourne en rond dans le vase clos de certaines informations choisies.
La lutte pour la surexistence (3)
Une erreur des pensées organicistes, naturalistes ou innéistes a été de croire que le déterminant ultime du cours des affaires humaines, dans la vie individuelle ou collective, s’inscrit dans le seul corps, la seule nature, la seule biologie. L’erreur symétrique et plus fondamentale encore des pensées culturalistes, artificialistes et environnementalistes, cela fut d’ignorer ce corps, cette nature et cette biologie, donc de développer une métaphysique fausse de l’esprit ou un matérialisme incomplet, limité au seul milieu de croissance de l’animal humain. L’évolution n’est justement compréhensible qu’au point de fusion de la nature et de ses soi-disant contraires (la culture, l’histoire, l’artifice, la société, le milieu), dans le jeu d’action et de rétroaction liant ces deux éléments, notamment à travers le cerveau. La lutte pour la surexistence tire son origine dans ce fait : la nature humaine projette le rapport de soi à soi, de soi aux autres et de soi au monde dans la construction d’un monde matériel et symbolique qui en reflète le creux comme le plein, le manque comme le comble, le déficit comme l’excédent. La transformation permanente de ce monde matériel et symbolique tient à ce qu’il y est toujours possible d’y ajouter une part de soi ou d’y capter une part des autres ou d’y insérer une part du monde. L’existence humaine est expectative et perspective de ces parts supplémentaires – elle devient toujours surexistence, déplacement de son point d’équilibre, déploiement de ses potentialités d'exister autrement.
Neuroculture : comment les identités se matérialisent dans le cerveau
Dans Nature Reviews Neuroscience, Shihui Han et Georg Northoff propose une passionnante synthèse sur un secteur émergent de la recherche en science de l’esprit : la neuro-imagerie transculturelle. D’un côté, les chercheurs en neurosciences observent les mécanismes physiologiques fondamentaux de la cognition humaine, qui sont implicitement assumés comme universels (perception, attention, émotion, mémoire, langage) ; d’un autre côté, les chercheurs en psychologie montrent une disparité interculturelle importante dans la cognition, la pensée et le comportement des individus. La neuro-imagerie transculturelle permet d’associer les deux démarches en observant dans le cerveau –imagerie en résonance magnétique fonctionnelle ou analyse des potentiels évoqués – les traits cognitifs « culture-invariants » et « culture-dépendants ».Les deux auteurs dressent un panorama de la littérature récente en ce domaine, qui concerne pour l’essentiel la comparaison de sujets occidentaux (américains et européens) et asiatiques (chinois, coréens, japonais). De nombreuses analyses psychologiques ont montré quelques différences cognitives et culturelles entre ces populations. Par exemple, les Occidentaux pensent de manière plus analytique (décomposition des éléments d’une situation), les Asiatiques de manière plus holistique (observation des contextes et relations). Les premiers se souviennent mieux des traits et événement rapportés à leur personne que de ceux liés à des proches, les seconds se les remémorent de manière équivalente. Dans les situations ouvertes à l’interprétation, les premiers donnent plus volontiers des explications liées aux caractéristiques individuelles des protagonistes, les seconds aux facteurs externes.
Le point intéressant, c’est que certaines de ces différences cognitives d’origine culturelle s’inscrivent dans le cerveau. C’est un effet de la « plasticité cérébrale » : les réseaux fonctionnels de neurones se forment au cours du développement et, selon les stimuli du milieu, ils ne se forment pas exactement de la même manière. Le phénomène a été noté très tôt dans le domaine du langage (alphabétique ou idéographique) : certaines zones des aires de Broca et de Wernicke sont concernées chez tous les humains (gyrus frontal inférieur, gyrus temporal postérieur supérieur gauche), mais d’autres activations neurales dépendent de la langue. Le gyrus temporal supérieur est mobilisé par les langues anglo-saxonnes, tandis que l’extension dorsale du lobe pariétal inférieur est requise chez les locuteurs chinois. On retrouve cela dans les déficits d’apprentissage de la langue, notamment les dyslexies : cortex temporo-pariétal gauche et gyrus frontal inférieur gauche chez des Américains, gyrus frontal médian gauche chez des Chinois.
Mais de telles différences ne concernent pas que la langue, qui est la plus évidente des différences culturelles. Dès les tests d’observation d’objets simples dans un contexte, les aires cérébrales de perception ne s’activent pas exactement de la même manière chez les sujets occidentaux et asiatiques. La représentation des nombres et le calcul mental, bien qu’ils s’effectuent sur la même base (chiffres arabes), n’empruntent pas non plus les mêmes voies. Quand des sujets japonais et américains (vivant tous aux États-Unis) doivent analyser des visages de différentes origines exprimant la peur, l’amygdale montre une activation plus forte face à des personnes de sa propre culture. Dans l’attribution d’états mentaux (la « théorie de l’esprit », c’est-à-dire la capacité à se représenter l’état d’esprit d’un autre individu), trois zones sont activées : cortex préfrontal dorsomédian, lobe temporal, jonction temporo-pariétale. Mais au-delà, des analyses de neuro-imagerie portant sur des sujets américains et japonais ont montré quelques différences dans le traitement neural des informations. Les sujets occidentaux n’activent pas exactement les mêmes zones (intensité latérale plus prononcée) et mobilisent plus volontiers des modalités sensorielles et limbiques (insula droite). Il en va de même pour des tests administrés à des sujets occidentaux et chinois dans la représentation de soi, de sa mère et d’un personnage célèbre. Le cortex préfrontal ventromédian montre la même suractivation lorsque le soi est concerné ; mais les sujets chinois, contrairement aux sujets occidentaux, ont une activation identique de cette zone quand ils se représentent eux-mêmes ou leurs mères, la seule différence concernant le personnage célèbre.
L’existence de substrats neuraux de la cognition et du comportement dépendant de la culture est donc une discipline émergente des neurosciences. Les études sont encore rares et, du point de vue méthodologique, demandent à être affinées sur plusieurs points : analyse plus ciblée des groupes culturels pertinents (Occidentaux et Asiatiques sont des ensembles vagues), intégration de cultures plus diverses (chasseurs-cueilleurs, pasteurs nomades, cultures arabes, africaines, amérindiennes), différenciation des variations « raciales » (tenant à des différences de fréquence en génétique des populations) et des variations proprement culturelles, analyse in situ (dans le contexte culturel de chaque groupe étudié) plutôt qu’analyse commune dans un même laboratoire de neuro-imagerie, évaluation plus fine du rapport des individus observés à leur propre culture (questionnaire d’acculturation / déculturation), observation d’individus ayant grandi en milieu biculturel (mariage mixte), etc.
La neuro-imagerie transculturelle apportera des informations passionnantes sur le vieux débat nature-culture, en distinguant les influences mêlées de l’une et l’autre sur les processus cognitifs-comportementaux, en observant la frontière de l’universel et du particulier dans sa dimension neurale. Et au-delà, elle permettra d’avancer sur les inscriptions matérielles du symbolique – car les identités individuelles comme collectives des humains ne flottent pas dans les items externes offerts à la représentation du sujet, mais se gravent bel et bien dans les corps au cours de leur croissance, où elles vont produire une partie du sens de l’existence.
Référence :
Han S., G. Northoff (2008), Culture-sensitive neural substrates of human cognition: a transcultural neuroimaging approach, Nature Reviews Neuroscience, 9, 646-654, doi:10.1038/nrn2456
Illustration : ibid. Exemples d’analyse neuro-anatomique de jugement de soi et de proches dans les cerveaux chinois et américains (a), dans des cerveaux chrétiens et athées (b), et analyse de l’orientation spatiale de son propre visage et de celui des autres chez des sujets asiatiques (c).
Ce que tu vises
Wittgentsein : « La façon dont tu emploies le mot ‘Dieu’ n’indique pas qui tu vises – elle indique ce que tu vises » (in Remarques mêlées, 1946). En fait, on peut dire exactement la même chose du mot « Homme ».
Contresens sur les bases évolutives de la morale
De ce que le sens moral est inné chez la plupart des hommes et trouve son origine dans l’évolution, certains espèrent déduire l’existence d’une « morale naturelle » s’imposant à tous, une version mise à jour du vieux « droit naturel » qui occupait les penseurs anciens et classiques. Mais c’est une méprise sur ce que nous enseigne la théorie de l’évolution appliquée à la morale. Si le sens moral fut adaptatif, c’est qu’il remplissait chez nos ancêtres du Paléolithique un certain nombre de fonctions ayant une valeur de survie et de reproduction, par exemple faire des enfants, les aider à grandir, obéir pour éviter le conflit, ne pas voler pour soi les biens du groupe, etc. En cela, la morale n’a rien à voir avec la vérité : des préceptes moraux peuvent être faux, l’important est qu’ils soient efficaces pour la fitness de l’individu et du groupe, et que nous soyons programmés pour y adhérer. En dévoilant cette généalogie de la morale, la conclusion darwinienne rejoint la conclusion nietzschéenne : le fondement de la morale n’est pas moral en dernier ressort, c'est un simple instrument de cohésion du groupe, et cet instrument peut être exploité le cas échéant pour assurer la domination d’une caste sur le groupe.
Sachant cela, la raison doit travailler à faire évoluer ce vieil outil dont elle a révélé les grossiers mécanismes. Pourquoi les êtres rationnels devraient encore perdre leur temps à discuter avec des individus croyant que la morale vient d’on-ne-sait-quel agent surnaturel, qu’elle recouvre on-ne-sait-quelle vérité gravée dans le marbre, qu’elle découle des propos d’on-ne-sait-quel sage des temps anciens ? Tout cela est de la foutaise, on fait surtout mine de respecter ces systèmes biscornus parce qu’on imagine qu’un certain nombre d’humains sont trop demeurés pour se comporter paisiblement s’ils ne croient plus à de telles sornettes. Mais supporter le fardeau des abrutis, et des croyances nécessaires à ces abrutis, voilà qui devient de plus en plus pesant : il suffit d'une poignée de lois simples pour assurer les anciennes fonctions de la morale, lesquelles se ramenaient pour l’essentiel à minimiser la violence (le meurtre, le vol, le viol) et la tromperie (le dol, la fraude, la calomnie). Quelques principes de droit pénal sur le respect des biens et des personnes, et de droit civil sur les respect des contrats et des obligations, voilà les règles minimales dont un groupe humain a besoin en guise de substitut fonctionnel des anciens systèmes moraux. Et tout le reste relève de la liberté de pensée et d’action – y compris bien sûr la liberté d’adhérer à des morales plus substantielles pour soi et les siens. La sexualité, la famille, le style de vie, les pratiques, les opinions, les goûts… tout cela n’a plus aucune raison de figurer encore dans un registre moral commun, comme le cerveau paléolithique le croyait, et comme certains cerveaux moralisateurs (religieux mais parfois laïcs) s’emploient encore à le croire.
PS : on lira avec profit le livre du philosophe Richard Joyce, Evolution of Morality (MIT Press, 2006), notamment le dernier chapitre (The Evolutionary Debunking of Morality).
Sachant cela, la raison doit travailler à faire évoluer ce vieil outil dont elle a révélé les grossiers mécanismes. Pourquoi les êtres rationnels devraient encore perdre leur temps à discuter avec des individus croyant que la morale vient d’on-ne-sait-quel agent surnaturel, qu’elle recouvre on-ne-sait-quelle vérité gravée dans le marbre, qu’elle découle des propos d’on-ne-sait-quel sage des temps anciens ? Tout cela est de la foutaise, on fait surtout mine de respecter ces systèmes biscornus parce qu’on imagine qu’un certain nombre d’humains sont trop demeurés pour se comporter paisiblement s’ils ne croient plus à de telles sornettes. Mais supporter le fardeau des abrutis, et des croyances nécessaires à ces abrutis, voilà qui devient de plus en plus pesant : il suffit d'une poignée de lois simples pour assurer les anciennes fonctions de la morale, lesquelles se ramenaient pour l’essentiel à minimiser la violence (le meurtre, le vol, le viol) et la tromperie (le dol, la fraude, la calomnie). Quelques principes de droit pénal sur le respect des biens et des personnes, et de droit civil sur les respect des contrats et des obligations, voilà les règles minimales dont un groupe humain a besoin en guise de substitut fonctionnel des anciens systèmes moraux. Et tout le reste relève de la liberté de pensée et d’action – y compris bien sûr la liberté d’adhérer à des morales plus substantielles pour soi et les siens. La sexualité, la famille, le style de vie, les pratiques, les opinions, les goûts… tout cela n’a plus aucune raison de figurer encore dans un registre moral commun, comme le cerveau paléolithique le croyait, et comme certains cerveaux moralisateurs (religieux mais parfois laïcs) s’emploient encore à le croire.
PS : on lira avec profit le livre du philosophe Richard Joyce, Evolution of Morality (MIT Press, 2006), notamment le dernier chapitre (The Evolutionary Debunking of Morality).
10.8.08
Quand la spiritualité ne manque pas de ressources...
John Templeton, milliardaire philanthrope né en 1912, est mort en juillet dernier. Il avait créé une Fondation portant son nom qui finança de nombreux prix, travaux, colloques ou chaires universitaires ayant notamment pour but de concilier la science et la spiritualité. Ce genre de fondations ne manque pas aux Etats-Unis : elles obtiennent facilement une surface médiatique inversement proportionnelle à la créativité intellectuelle des travaux qu’elles financent ; et elles ne sont pas sans expliquer, avec d’autres facteurs, la persistance d’une forte religiosité dans la population américaine, faisant de celle-ci une exception parmi les sociétés modernisées de longue date.
Dans le New Scientist, le chercheur Lawrence Krauss explique pourquoi il a toujours refusé de recevoir directement ou indirectement des fonds de la Fondation Templeton, lorsque cela lui fut proposé : « Le problème pour moi réside dans la finalité apparente de la Fondation : utiliser ses fonds pour démontrer comment la science peut révéler la nature de Dieu. Toute élévation spirituelle procurée par la science est à l’appréciation de chacun, et non dans la nature sous-jacente de la réalité physique. Suggérer que la science peut nous rapprocher d’une compréhension de Dieu présume l’existence d’une divinité. Une telle présomption est inappropriée et mésinterprète la nature de la science (…) La science doit suivre la nature où qu’elle nous conduise. Si elle en vient à nous suggérer que nous sommes seuls dans un univers sans but, nous devons l’accepter ».
Dans le New Scientist, le chercheur Lawrence Krauss explique pourquoi il a toujours refusé de recevoir directement ou indirectement des fonds de la Fondation Templeton, lorsque cela lui fut proposé : « Le problème pour moi réside dans la finalité apparente de la Fondation : utiliser ses fonds pour démontrer comment la science peut révéler la nature de Dieu. Toute élévation spirituelle procurée par la science est à l’appréciation de chacun, et non dans la nature sous-jacente de la réalité physique. Suggérer que la science peut nous rapprocher d’une compréhension de Dieu présume l’existence d’une divinité. Une telle présomption est inappropriée et mésinterprète la nature de la science (…) La science doit suivre la nature où qu’elle nous conduise. Si elle en vient à nous suggérer que nous sommes seuls dans un univers sans but, nous devons l’accepter ».
Dans l'enfance
Tous les systèmes moraux ou politiques pensent à partir des adultes. Ils se demandent ce que devrait faire un adulte supposé rationnel, ou au moins raisonnable. Il est étrange que ces systèmes ne se soient pas concentrés sur ce que l’on doit faire d’un enfant, et déjà sur ce que l’on peut faire de lui, entre sa conception et l’âge adulte. Les vingt premières années de l’existence sont celles où il existe le plus grand nombre de possibles. Et pourtant, on commence à réfléchir après, quand ces possibles sont dans la plupart des cas figés. Peut-être la réponse apportée par Platon à l'aube de la philosophie a-t-elle refroidi les ardeurs de ses successeurs.
Spoutnik, virus virophage et plus petit exploiteur du monde
Un virus est une entité biologique qui nécessite une cellule hôte, dont il utilise les constituants, pour se multiplier. Il n’est pas considéré comme un être vivant du fait de son manque d’autonomie : mais c’est en revanche un modèle de « réplicateur égoïste », c’est-à-dire d’entité ayant pour programme unique de se dupliquer. Chaque domaine du vivant, eucaryotes et procaryotes (bactéries et archées), est parasité par des virus qui leur sont propres. C'est tout du moins ce qui était admis. Mais un nouveau venu dans le monde des virus vient bouleverser les idées reçues. L'équipe de l'Unité de recherche sur les maladies infectieuses et tropicales émergentes (CNRS/Université Aix Marseille 2), dirigée par Didier Raoult, vient en effet de décrire un nouveau type de virus qui constituerait une nouvelle entité biologique. C’est un… virus de virus ! Appelé virophage, par analogie avec les bactériophages qui sont les virus de bactéries, il a été découvert dans un virus géant appelé Mamavirus. Les chercheurs ont montré qu'il est également capable d'infecter un autre virus géant Mimivirus, le plus grand virus à ADN jamais recensé, découvert en 2003.Ce virus virophage a été baptisé Spoutnik car les chercheurs ont d'abord pensé qu’il était comparable aux fragments d'acides nucléiques dits « satellites » que l'on trouve régulièrement associés aux virus, et qui sont en quelques sortes de simple « détritus ». Mais en réalité, il s’agit d’un véritable virus et non de fragments libres d’ARN ou ADN. Incapable de se multiplier seul dans les cellules, il exploie le Mimivirus où il est produit parallèlement à son hôte. Parasite, il entraîne une diminution de la multiplication de Mimivirus ainsi que divers défauts de fabrication se caractérisant par des anomalies morphologiques. L'analyse du génome de ce virophage Spoutnik montre qu'il échange des gènes avec Mimivirus mais qu'il a aussi importé des gènes de virus d'autres domaines de la vie. Les chercheurs ont en effet découvert chez Spoutnick une composition génique toute particulière : des gènes de Mimivirus, un gène de virus d'archée et deux gènes proches de ceux des bactériophages.
Le virophage constitue donc une nouvelle famille virale et une nouvelle entité biologique. C'est un virus de virus qui permet notamment de réaliser le transfert latéral de gènes entre virus géants. Si une fable de la La Fontaine devait le décrire, son attendu serait l’inverse de celle du lion et du rat : « On a souvent besoin d’un plus gros que soi ». Ou dit autrement : il y aura toujours un faible pour exploiter le fort.
Référence :
La Scola B. at al. (2008), The virophage, a unique parasite of the giant Mimivirus, Nature, online pub., doi:10.1038/nature07218
Illustration : © Didier Raoult / CNRS.
Anti-hasard
Nietzsche : « Les vainqueurs ne croient pas au hasard ». Bataille : « Au lieu de dieu, il y a la chance ». La volonté de chance comme volonté de puissance, ou l’homme comme anti-hasard.
Punition sociale et antisociale dans 16 pays
Pour analyser le comportement coopératif des individus, Benedikt Herrmann et ses collaborateurs ont utilisé un jeu dit de bien public. Le principe en est qu’une contribution à un pot commun se révèle bénéfique en retour, mais ce bénéfice est relatif (sous condition que d’autres contribuent). Le jeu se pratique à quatre. Chaque joueur a 20 jetons et en place la quantité de son choix dans le pot public. À la fin du jeu, les jetons du bien public sont multipliés par 1,6 et redistribués à chaque joueur, quelle que soit sa contribution. Si tous les joueurs donnent 20 jetons (coopération maximale), ils reçoivent 32 jetons en fin de partie. Si tous les joueurs donnent 0 jeton (non-coopération), ils restent avec leurs 20 jetons initiaux. Mais si un joueur ne place rien, alors que les trois autres placent leurs 20 jetons (stratégie de défection), ce joueur recevra 44 jetons à la fin (les 20 qu’il a gardés, et le bénéfice divisé par quatre de ce que les autres ont placé).
Un jeu complet est une session de dix mises consécutives. Chaque joueur observe le comportement des autres. Herrmann et al. ont réalisé deux variantes : le jeu sans punition (N) et avec punition (P). La punition consiste à faire perdre des jetons à un autre joueur, pour signaler que l’on réprouve son comportement au tour précédent. La punition coûte un jeton à celui qui punit, mais 3 jetons (pour 1) à celui qui est puni, avec un maximum de 9 (3 jetons de punition donnent 9 jetons de pénalités).
Ce jeu du bien public a été mené par dans 16 pays, présentant des différences notables dans leur arrière-plan culturel, politique et économique. Les équipes ont en revanche été choisies comme relativement homogène (des étudiants d’âge semblable dans chaque pays). 1120 joueurs ont participé au total. Le jeu se déroule de manière informatique et anonyme (les joueurs savent qu’ils jouent avec des concitoyens, mais sans rapports personnels avec eux).
Quels sont les résultats de cette expérience ?
- En situation N (sans punition), les contributions des joueurs ont régulièrement baissé entre le premier et le dernier coup (dixième) de la partie. La présence de joueurs défecteurs et l’impossibilité de les punir suffirent pour que l’ensemble des contributions tendent à la baisse. La contribution moyenne sur les dix coups a oscillé entre 4,9 et 11,5 jetons.
- En situation P (punition), les contributions des joueurs se sont améliorées dans 11 pays, mais sont restées stables dans 5 autres pays. La simple opportunité de punir ne signifie pas automatiquement une amélioration de la coopération. La contribution moyenne a oscillé entre 5,8 et 18,1 jetons, soit une variation deux fois plus importante que dans le jeu sans punition, et favorable aux stratégies de forte coopération.
- La possibilité de punir a fait apparaître l’existence d’une stratégie de punition antisociale : un défecteur ayant été puni pour son manque de coopération, au lieu de réajuster son comportement vers plus de coopération, préfère s’en prendre au tour suivant à celui qui l’a puni. C’est une logique de revanche où, plutôt que participer au pot commun, on préfère répondre à une punition par une punition, même si elle frappe des coopérateurs. Plus la punition antisociale est pratiquée, moins le bénéfice de coopération dans la situation P par rapport à la situation N est important.
- L’arrière-plan culturel et politique des pays est corrélé à l’attitude des joueurs, même s’il n’est pas évident d’en déduire des causalités solides. Les six pays les plus coopératifs en situation P, ayant une moindre punition antisociale, sont aussi ceux qui ont de bon score au World Democracy Audit (mesure harmonisée des droits politiques, des libertés civiles, de la liberté de la presse et de la corruption politique) : Etats-Unis, Royaume Uni, Allemagne, Danemark, Australie, Suisse. S’y ajoute cependant la Chine. L’inverse se vérifie pour les pays ayant un faible score au WDA, qui figurent parmi ceux ayant une forte punition antisociale et une faible coopération globale (Oman, Arabie Saoudite, Grèce, Russie, Turquie, Biélorussie). D’autres facteurs jouent. Par exemple, un questionnaire standardisé de solidité et de respect de la règle de droit (dans le cadre du World Values Survey) mesure si les habitants d’un pays considèrent comme justifiées ou non certaines pratiques (évasion et fraude fiscales, tromperie aux allocations, resquille dans les transports). En rapport avec le jeu, la tendance à la punition antisociale est d’autant plus forte que la confiance dans la règle de droit est faible.
Référence :
Herrmann B. et al. (2008), Antisocial punishment across societies, Science, 319, 1362-1367, doi: 10.1126/science.1153808
Un jeu complet est une session de dix mises consécutives. Chaque joueur observe le comportement des autres. Herrmann et al. ont réalisé deux variantes : le jeu sans punition (N) et avec punition (P). La punition consiste à faire perdre des jetons à un autre joueur, pour signaler que l’on réprouve son comportement au tour précédent. La punition coûte un jeton à celui qui punit, mais 3 jetons (pour 1) à celui qui est puni, avec un maximum de 9 (3 jetons de punition donnent 9 jetons de pénalités).
Ce jeu du bien public a été mené par dans 16 pays, présentant des différences notables dans leur arrière-plan culturel, politique et économique. Les équipes ont en revanche été choisies comme relativement homogène (des étudiants d’âge semblable dans chaque pays). 1120 joueurs ont participé au total. Le jeu se déroule de manière informatique et anonyme (les joueurs savent qu’ils jouent avec des concitoyens, mais sans rapports personnels avec eux).
Quels sont les résultats de cette expérience ?
- En situation N (sans punition), les contributions des joueurs ont régulièrement baissé entre le premier et le dernier coup (dixième) de la partie. La présence de joueurs défecteurs et l’impossibilité de les punir suffirent pour que l’ensemble des contributions tendent à la baisse. La contribution moyenne sur les dix coups a oscillé entre 4,9 et 11,5 jetons.
- En situation P (punition), les contributions des joueurs se sont améliorées dans 11 pays, mais sont restées stables dans 5 autres pays. La simple opportunité de punir ne signifie pas automatiquement une amélioration de la coopération. La contribution moyenne a oscillé entre 5,8 et 18,1 jetons, soit une variation deux fois plus importante que dans le jeu sans punition, et favorable aux stratégies de forte coopération.
- La possibilité de punir a fait apparaître l’existence d’une stratégie de punition antisociale : un défecteur ayant été puni pour son manque de coopération, au lieu de réajuster son comportement vers plus de coopération, préfère s’en prendre au tour suivant à celui qui l’a puni. C’est une logique de revanche où, plutôt que participer au pot commun, on préfère répondre à une punition par une punition, même si elle frappe des coopérateurs. Plus la punition antisociale est pratiquée, moins le bénéfice de coopération dans la situation P par rapport à la situation N est important.
- L’arrière-plan culturel et politique des pays est corrélé à l’attitude des joueurs, même s’il n’est pas évident d’en déduire des causalités solides. Les six pays les plus coopératifs en situation P, ayant une moindre punition antisociale, sont aussi ceux qui ont de bon score au World Democracy Audit (mesure harmonisée des droits politiques, des libertés civiles, de la liberté de la presse et de la corruption politique) : Etats-Unis, Royaume Uni, Allemagne, Danemark, Australie, Suisse. S’y ajoute cependant la Chine. L’inverse se vérifie pour les pays ayant un faible score au WDA, qui figurent parmi ceux ayant une forte punition antisociale et une faible coopération globale (Oman, Arabie Saoudite, Grèce, Russie, Turquie, Biélorussie). D’autres facteurs jouent. Par exemple, un questionnaire standardisé de solidité et de respect de la règle de droit (dans le cadre du World Values Survey) mesure si les habitants d’un pays considèrent comme justifiées ou non certaines pratiques (évasion et fraude fiscales, tromperie aux allocations, resquille dans les transports). En rapport avec le jeu, la tendance à la punition antisociale est d’autant plus forte que la confiance dans la règle de droit est faible.
Référence :
Herrmann B. et al. (2008), Antisocial punishment across societies, Science, 319, 1362-1367, doi: 10.1126/science.1153808
9.8.08
La lutte pour la surexistence (2)
La lutte pour la surexistence apparaît clairement dans ce qui a été nommé économie du potlatch, du don et du contre-don (Marcel Mauss), économie de la dépense (Georges Bataille), économie du luxe, du loisir et de l’apparât (Thorstein Velblen) ou encore économie libidinale (Jean-François Lyotard). Et aussi bien dans l’économie des valeurs subjectives, de l’école autrichienne. Dans tout cela, une évidence : l’homme ne travaille pas pour satisfaire ses besoins, comme une fourmi ou un termite, mais pour accomplir ses désirs au-delà de la satisfaction de ses besoins. L’économie n’existerait pas sans le principe de manque qui la fonde, sans la plus-value existentielle dont elle est la promesse – la surexistence l’oriente tout entière, c’est-à-dire la possibilité du luxe au-delà de la nécessité, de l’excès au-delà de la mesure, de l’abondance au-delà de la subsistance. Et cette tension vers l’exubérance et la puissance matérielles, jadis réservée aux classes supérieures mais aujourd’hui généralisée, ne peut être comprise qu’en référence à des éléments non économiques de la nature humaine.
Carl Schmitt, la notion de politique et l'individualisme : une critique
Dans La notion de politique, livre paru en 1932, Carl Schmitt (1888-1985) considère comme trait distinctif du politique la discrimination de l’ami et de l’ennemi – tout comme la morale discrimine le bien du mal, l’esthétique le beau du laid, l’économie l’utile de l’inutile : « La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi (…) Le sens de cette distinction de l’ami et de l’ennemi est d’exprimer le degré extrême d’union ou de désunion, d’association ou de dissociation (…) L’ennemi politique ne sera pas nécessairement mauvais dans l’ordre de la moralité ou laid dans l’ordre esthétique, il ne jouera pas forcément le rôle d’un concurrent au niveau de l’économie, il pourra même, à l’occasion, paraître avantageux de faire des affaires avec lui. Il se trouve simplement qu’il est l’autre, l’étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit, dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu’à la limite des conflits avec lui soient possibles, qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l’avance, ni par la sentence d’un tiers, réputé non concerné et impartial ».
Le politique ne se résume pas à l’étatique (sa forme concentrée moderne) et le politique existe dès lors qu’existe le conflit, ou même la potentialité de conflit. Schmitt précise : il ne faut pas considérer la distinction ami-ennemi selon une orientation psychologique, privée et individualiste, mais regarder la « réalité existentielle », qu’il aimait aussi appeler les « ordres concrets ». Il peut exister des adversités (dans l’ordre privé, entre individus), des concurrences (dans le domaine économique), des querelles (dans le domaine moral ou religieux), mais elles ne deviennent politiques (et non plus économiques, morales ou religieuses) que dans la perspective concrète de la violence, lorsque des hommes s’arrogent le droit de tuer d’autres hommes. Ce qui existe et continue d’exister aujourd’hui – au moment où j’écris ces lignes, la Russie et la Géorgie entrent en guerre pour l’Ossétie, la Chine ouvre les jeux olympiques en continuant sa répression du Tibet et au Xinjiang, la Mauritanie vient de connaître un coup d’État, Américains et Occidentaux occupent Irak et Afghanistan, Israéliens et Arabes n’ont aucun accord de paix en vue, etc.
Carl Schmitt souligne que les visions du politique et les théories de l’État qui en découlent dérivent en dernier ressort d’une « anthropologie sous-jacente ». Les visions pessimistes de la nature humaine (de Machiavel à Hegel, de Hobbes à Taine, de Bossuet à Maistre ou Cortès) produisent des pensées politiques car elles sont disposées à voir la violence, donc la distinction de l’ami et de l’ennemi, comme un élément incontournable de la nature humaine. Les visions optimistes produisent des pensées antipolitiques, ce qui est évident dans l’anarchisme, mais aussi dans un certain libéralisme.
Conservateur catholique, un temps séduit par le nazisme, le juriste allemand regardait le libéralisme moderne comme une idéologie antipolitique par excellence, une idéologie posant que le rapport ami-ennemi du politique serait soluble dans la morale (des droits de l’homme) et dans l’économie de marché. « Le concept politique de lutte se mue en concurrence du côté de l’économie, en débat du côté de l’esprit ; la claire distinction de ces deux états différents que sont la guerre et la paix est remplacée par la dynamique d’une concurrence perpétuelle et d’un débat sans fin ». Le libéralisme s’avance donc comme une critique du politique, et non une théorie du politique : il ne veut pas penser la nécessité du pouvoir, mais la limitation du pouvoir sans s’interroger réellement sur sa nécessité. Carl Schmitt martèle ainsi :
« La question est de savoir si le principe pur et rigoureux du libéralisme individualiste peut donner naissance à une conception spécifiquement politique. Il faut répondre par la négative. Car si la négation du politique impliquée dans tout individualisme conséquent commande une praxis politique de défiance à l’égard de toutes les puissances politiques et de tous les régimes imaginables, elle n’aboutira toutefois jamais à une théorie positive de l’État et du politique qui lui soit propre ».
Le libéralisme s’inscrit dans un idéal de « dépolitisation » et de « neutralisation », idéal qui fut celui des esprits européens depuis quatre siècles selon Schmitt. Lorsque la théologie s’avéra incapable de produire du consensus et dégénéra dans des querelles religieuses (XVIe siècle), on se tourna vers la métaphysique et les sciences de la nature (XVIIe siècle), puis vers la morale humanitaire (XVIIIe siècle), puis vers l’économie (XIXe siècle), puis vers la technique (XXe siècle) dans l’espoir de trouver à chaque fois un terrain neutre, objectif, dépassionné, un terrain où la violence et le conflit pourraient se résoudre d’eux-mêmes et éliminer ainsi la nécessité du politique, de ce qu’il implique en commandement et obéissance, guerre et paix.
De fait, chez maints auteurs libéraux, on ne trouve aucun intérêt pour la politique extérieure, tout se passe comme si la réflexion rationnelle se concentrait sur le fonctionnement d’une société idéale ne se connaissant aucun ennemi. Raymond Aron le faisait par exemple remarquer à propos de Friedrich von Hayek (in Etudes politiques, 1972), mais ce jugement peut facilement être exporté à la plupart des philosophes libéraux du XXe siècle ou des siècles précédents. En 1814 déjà, Benjamin Constant s’écriait : « Nous sommes arrivés à l’époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre ». Près de 200 ans plus tard, on mesure l’erreur dramatique d’analyse et de perspective… bien que les chantres de la globalisation heureuse tiennent exactement le même discours de nos jours.
L’histoire a finalement donné raison à Schmitt au sens où les démocraties libérales ont bel et bien été obligées de lutter contre des adversaires politiques les désignant comme ennemis, le nazisme puis le communisme. Et cette histoire n’est pas finie puisque l’achèvement de la guerre froide a signifié le renouveau de nationalismes ethniques et d’intégrismes religieux, le retour du jeu multipolaire des grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie, Inde, Pakistan) sur leurs espaces d’influence.
Bien qu’elle ait été décriée en raison des engagements douteux du juriste au début de l’aventure hitlérienne, et de la persistance de tendances conservatrices et antisémites, la pensée de Carl Schmitt s’est imposée dans le domaine du droit et de la politique comme l’une des plus puissantes du siècle passé. Et, malgré sa mauvaise réputation, ses œuvres ont pour la plupart été traduites chez les meilleurs éditeurs, en France ou ailleurs. Le fait est que l’on ne peut rester indifférent à cette pensée, tant par l’ampleur des références qu’elle mobilise que par la pertinence des concepts qu’elle propose. C’est un auteur de la dimension d’un Hobbes ou d’un Locke dans le domaine politique : on peut être pour ou contre lui, mais on ne peut l’ignorer. Des auteurs de gauche comme de droite ont puisé chez Carl Schmitt, en raison notamment de son hostilité au libéralisme (adversaire commun et prioritaire de beaucoup) et de sa vision polémique de l’histoire (la « théorie du partisan », versant non-étatique du politique, décrit aussi bien la geste de Lénine, Mao ou Che Guevara).
Ces questions sont loin d’être ma spécialité. Mais mon anthropologie pessimiste, ma vision conflictuelle de l’évolution et de la psychologie humaines retrouvent immanquablement certaines intuitions ou observations de Schmitt. En même temps que ma répugnance instinctive pour l’autorité, l’arbitraire et la coercition, mon goût extrême de la liberté ainsi que mon analyse du monde moderne me jettent naturellement dans les bras des penseurs libéraux. Pour me libérer de cette schizophrénie, je dois donc tenter ici une synthèse.
Carl Schmitt considère que l’on doit partir des « réalités existentielles » et « ordres concrets », plutôt que de l’idéalisme tenant lieu à beaucoup de grille d’interprétation. Il me semble qu’un point notable de l’évolution des pratiques et des mentalités depuis deux ou trois générations, c’est-à-dire depuis les premiers écrits de Schmitt dans les années 1920, est l’effacement des notions de peuples ou de nations, auxquelles le juriste allemand se référait encore comme les formes les plus prégnantes d’être-ensemble, donc d’émergence du rapport ami-ennemi, du politique et de l’étatique. C’est particulièrement sensible pour les Européens, chez qui la modernisation a provoqué le plus nettement son effet neutralisant et dépolitisant, à l’ombre du souvenir de deux guerres mondiales. Mais cela va au-delà : l’individualisme abstrait des théories modernes, notamment libérales, a laissé place à des processus concrets d’individualisation (et de communautarisation) induits par l’économie et la technique. Même si les penseurs libéraux ou marxistes ont trop accentué le phénomène, au point de le rendre dogmatique, il existe bel et bien un déterminisme techno-économique de nos comportements sociaux : la représentation que l’on se fait de soi, de son voisin, de sa société et du monde n’est pas la même à l’âge de l’Internet et du média numérique qu’à l’âge de la radio-télévision, ou de la presse, ou du scribe. De même, l’attitude que l’on adopte à l’égard des tiers n’est pas identique dans une économie fermée et rurale que dans une économie ouverte et industrielle ou post-industrielle, car les liens, relations, obligations, interdépendances produits par le travail et la survie attachée à ce travail diffèrent notablement. Schmitt en reste tout entier à une critique des idées et des concepts ; mais il manque une critique des pratiques et de percepts., de la manière dont les réalités matérielles modifient les réalités psychologiques.
Dans le même temps, la désidéologisation du monde est une réalité. La première partie de l’œuvre de Schmitt fut contemporaine de l’ascension du communisme, du fascisme et du nazisme (« l’âge des extrêmes ») ; la seconde partie de la guerre froide entre capitalisme et communisme (que Schmitt qualifia de « guerre civile mondiale » et de « nouveau Nomos de la Terre », fondé sur le déclin de la forme stato-nationale, et la fin du jus publicum europeanum, le droit des gens en temps de guerre né à l’âge classique). Mais Schmitt a manqué l’épisode crucial qui est le nôtre : l’implosion du communisme en Europe, sa transformation en nationalisme autoritaire en Asie, la montée de l’islamisme comme religion politique en Afrique et Asie. Ce point est essentiel car l’idéologie communiste assurait la codification du rapport ami-ennemi à l’échelle mondiale. Son effacement ne signifie pas que ce rapport disparaît, mais qu’il se diffracte à nouveau dans un nuage d’incertitudes. La tentative métaphysique du couple États-Unis / Islamisme (étatique ou partisan) de restaurer un rapport binaire par « axes du mal » antagonistes n’est guère crédible sur le long terme : tous les esprits rationnels conviennent que si l’islamisme est une impasse de l’esprit, l’impérialisme américain en est aussi bien un cul-de-sac teinté de calcul, d’hypocrisie et de manipulation. Là encore, les modifications technologiques ont leur importance, notamment dans le domaine de l’information et de la communication. Carl Schmitt écrivait : « Les inventions techniques d’aujourd’hui sont l’instrument d’une extraordinaire domination sur les masses ; la radio suppose le monopole de la radiodiffusion, le cinéma, la censure cinématographique ». Mais ce temps s’éloigne où des dirigeants politiques pouvaient asseoir leurs idées et légitimer leurs pratiques dans tous les esprits par de simples et grossières manipulations.
Le troisième aspect, consécutif du précédent, est l’émergence des droits de l’homme comme politique. Marcel Gauchet a consacré à vingt ans d’intervalle deux textes très brillants à ce sujet : « Les droits de l'homme ne sont pas une politique », 1980 ; « Quand les droits de l’homme deviennent une politique », 2000. Alors qu’une certaine intelligenstia anti-humaniste (marxiste, structuraliste, lacanienne, mais aussi souverainiste, nationaliste) dominante considérait encore les droits de l’homme comme l’expression des libertés formelles bourgeoises, ceux-ci sont devenus la morale minimale de référence des Européens et des Occidentaux. En leur nom, des guerres ont été menées au Kosovo, au Koweit et ailleurs. En leur nom, des États se sont vus condamner (en Europe du moins), des tortionnaires se sont vus juger. En leur nom, l’Europe guide son processus d’expansion institutionnelle, soumettant les États candidats à l’obligation de leur respect constitutionnel. Ce processus signale l’émergence d’un libéralisme politique dont Schmitt doutait de la possibilité. Paradoxalement, les droits de l’homme sont en train de perdre en universalité abstraite ce qu’ils gagnent en historicité concrète. Ils sont désormais perçus comme « la morale des Occidentaux » par tous ceux (Russes, Chinois, divers régimes musulmans) qui en subissent la critique ou en craignent l’extension. Et de fait, c’est le cas en terme politique, là où Schmitt place la distinction ami-ennemi. Les droits individuels passent d’un statut idéaliste et métaphysique à un statut réaliste et historico-politique.
Les ennemis des Européens, ce sont les ennemis des droits de l’homme, et en dernier ressort les ennemis des individus. Une pensée politique de l’individu signifie : prendre l’individu comme terminus a quo et terminus ad quem de sa réflexion (comme le libéralisme ou l’anarchisme), mais penser les conditions politiques de cette disposition au lieu d’attendre passivement la dissolution du politique dans la morale, l’économie, la technique ou autre chose (contrairement au libéralisme et à l’anarchisme). L’individu résulte de processus d’individualisation, et la politique en fait partie. La tâche politique des Européens, c’est alors de bâtir l’État des individus là où l’histoire moderne avait toujours produit l’État du groupe, un Etat des individus concentré et limité à la nécessité de faire la guerre à tous ceux qui menacent la vie et la liberté individuelles. Si le mode de vie qui se développe à l’intérieur de la protection de cet Etat, par le libre jeu de l’association et de la coopération volontaires des individus, est perçu comme désirable, l’universalisation de ces droits individuels se fera lentement mais sûrement, comme toutes les grandes évolutions historiques, par contamination progressive des esprits aux solutions les plus enviables ou les plus efficaces des problèmes liés à la condition humaine.
Références :
Schmitt C. (1932, 1962, 1992), La notion du politique - Théorie du partisan, Flammarion, Paris.
Schmitt C. (2007), La guerre civile mondiale. Essais 1943-1978, Ère, Maisons-Alfort.
On trouvera sur cette page une présentation de Carl Schmitt suivie d’une bibliographie des ouvrages parus en langue française.
Le politique ne se résume pas à l’étatique (sa forme concentrée moderne) et le politique existe dès lors qu’existe le conflit, ou même la potentialité de conflit. Schmitt précise : il ne faut pas considérer la distinction ami-ennemi selon une orientation psychologique, privée et individualiste, mais regarder la « réalité existentielle », qu’il aimait aussi appeler les « ordres concrets ». Il peut exister des adversités (dans l’ordre privé, entre individus), des concurrences (dans le domaine économique), des querelles (dans le domaine moral ou religieux), mais elles ne deviennent politiques (et non plus économiques, morales ou religieuses) que dans la perspective concrète de la violence, lorsque des hommes s’arrogent le droit de tuer d’autres hommes. Ce qui existe et continue d’exister aujourd’hui – au moment où j’écris ces lignes, la Russie et la Géorgie entrent en guerre pour l’Ossétie, la Chine ouvre les jeux olympiques en continuant sa répression du Tibet et au Xinjiang, la Mauritanie vient de connaître un coup d’État, Américains et Occidentaux occupent Irak et Afghanistan, Israéliens et Arabes n’ont aucun accord de paix en vue, etc.
Carl Schmitt souligne que les visions du politique et les théories de l’État qui en découlent dérivent en dernier ressort d’une « anthropologie sous-jacente ». Les visions pessimistes de la nature humaine (de Machiavel à Hegel, de Hobbes à Taine, de Bossuet à Maistre ou Cortès) produisent des pensées politiques car elles sont disposées à voir la violence, donc la distinction de l’ami et de l’ennemi, comme un élément incontournable de la nature humaine. Les visions optimistes produisent des pensées antipolitiques, ce qui est évident dans l’anarchisme, mais aussi dans un certain libéralisme.
Conservateur catholique, un temps séduit par le nazisme, le juriste allemand regardait le libéralisme moderne comme une idéologie antipolitique par excellence, une idéologie posant que le rapport ami-ennemi du politique serait soluble dans la morale (des droits de l’homme) et dans l’économie de marché. « Le concept politique de lutte se mue en concurrence du côté de l’économie, en débat du côté de l’esprit ; la claire distinction de ces deux états différents que sont la guerre et la paix est remplacée par la dynamique d’une concurrence perpétuelle et d’un débat sans fin ». Le libéralisme s’avance donc comme une critique du politique, et non une théorie du politique : il ne veut pas penser la nécessité du pouvoir, mais la limitation du pouvoir sans s’interroger réellement sur sa nécessité. Carl Schmitt martèle ainsi :
« La question est de savoir si le principe pur et rigoureux du libéralisme individualiste peut donner naissance à une conception spécifiquement politique. Il faut répondre par la négative. Car si la négation du politique impliquée dans tout individualisme conséquent commande une praxis politique de défiance à l’égard de toutes les puissances politiques et de tous les régimes imaginables, elle n’aboutira toutefois jamais à une théorie positive de l’État et du politique qui lui soit propre ».
Le libéralisme s’inscrit dans un idéal de « dépolitisation » et de « neutralisation », idéal qui fut celui des esprits européens depuis quatre siècles selon Schmitt. Lorsque la théologie s’avéra incapable de produire du consensus et dégénéra dans des querelles religieuses (XVIe siècle), on se tourna vers la métaphysique et les sciences de la nature (XVIIe siècle), puis vers la morale humanitaire (XVIIIe siècle), puis vers l’économie (XIXe siècle), puis vers la technique (XXe siècle) dans l’espoir de trouver à chaque fois un terrain neutre, objectif, dépassionné, un terrain où la violence et le conflit pourraient se résoudre d’eux-mêmes et éliminer ainsi la nécessité du politique, de ce qu’il implique en commandement et obéissance, guerre et paix.
De fait, chez maints auteurs libéraux, on ne trouve aucun intérêt pour la politique extérieure, tout se passe comme si la réflexion rationnelle se concentrait sur le fonctionnement d’une société idéale ne se connaissant aucun ennemi. Raymond Aron le faisait par exemple remarquer à propos de Friedrich von Hayek (in Etudes politiques, 1972), mais ce jugement peut facilement être exporté à la plupart des philosophes libéraux du XXe siècle ou des siècles précédents. En 1814 déjà, Benjamin Constant s’écriait : « Nous sommes arrivés à l’époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre ». Près de 200 ans plus tard, on mesure l’erreur dramatique d’analyse et de perspective… bien que les chantres de la globalisation heureuse tiennent exactement le même discours de nos jours.
L’histoire a finalement donné raison à Schmitt au sens où les démocraties libérales ont bel et bien été obligées de lutter contre des adversaires politiques les désignant comme ennemis, le nazisme puis le communisme. Et cette histoire n’est pas finie puisque l’achèvement de la guerre froide a signifié le renouveau de nationalismes ethniques et d’intégrismes religieux, le retour du jeu multipolaire des grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie, Inde, Pakistan) sur leurs espaces d’influence.
Bien qu’elle ait été décriée en raison des engagements douteux du juriste au début de l’aventure hitlérienne, et de la persistance de tendances conservatrices et antisémites, la pensée de Carl Schmitt s’est imposée dans le domaine du droit et de la politique comme l’une des plus puissantes du siècle passé. Et, malgré sa mauvaise réputation, ses œuvres ont pour la plupart été traduites chez les meilleurs éditeurs, en France ou ailleurs. Le fait est que l’on ne peut rester indifférent à cette pensée, tant par l’ampleur des références qu’elle mobilise que par la pertinence des concepts qu’elle propose. C’est un auteur de la dimension d’un Hobbes ou d’un Locke dans le domaine politique : on peut être pour ou contre lui, mais on ne peut l’ignorer. Des auteurs de gauche comme de droite ont puisé chez Carl Schmitt, en raison notamment de son hostilité au libéralisme (adversaire commun et prioritaire de beaucoup) et de sa vision polémique de l’histoire (la « théorie du partisan », versant non-étatique du politique, décrit aussi bien la geste de Lénine, Mao ou Che Guevara).
Ces questions sont loin d’être ma spécialité. Mais mon anthropologie pessimiste, ma vision conflictuelle de l’évolution et de la psychologie humaines retrouvent immanquablement certaines intuitions ou observations de Schmitt. En même temps que ma répugnance instinctive pour l’autorité, l’arbitraire et la coercition, mon goût extrême de la liberté ainsi que mon analyse du monde moderne me jettent naturellement dans les bras des penseurs libéraux. Pour me libérer de cette schizophrénie, je dois donc tenter ici une synthèse.
Carl Schmitt considère que l’on doit partir des « réalités existentielles » et « ordres concrets », plutôt que de l’idéalisme tenant lieu à beaucoup de grille d’interprétation. Il me semble qu’un point notable de l’évolution des pratiques et des mentalités depuis deux ou trois générations, c’est-à-dire depuis les premiers écrits de Schmitt dans les années 1920, est l’effacement des notions de peuples ou de nations, auxquelles le juriste allemand se référait encore comme les formes les plus prégnantes d’être-ensemble, donc d’émergence du rapport ami-ennemi, du politique et de l’étatique. C’est particulièrement sensible pour les Européens, chez qui la modernisation a provoqué le plus nettement son effet neutralisant et dépolitisant, à l’ombre du souvenir de deux guerres mondiales. Mais cela va au-delà : l’individualisme abstrait des théories modernes, notamment libérales, a laissé place à des processus concrets d’individualisation (et de communautarisation) induits par l’économie et la technique. Même si les penseurs libéraux ou marxistes ont trop accentué le phénomène, au point de le rendre dogmatique, il existe bel et bien un déterminisme techno-économique de nos comportements sociaux : la représentation que l’on se fait de soi, de son voisin, de sa société et du monde n’est pas la même à l’âge de l’Internet et du média numérique qu’à l’âge de la radio-télévision, ou de la presse, ou du scribe. De même, l’attitude que l’on adopte à l’égard des tiers n’est pas identique dans une économie fermée et rurale que dans une économie ouverte et industrielle ou post-industrielle, car les liens, relations, obligations, interdépendances produits par le travail et la survie attachée à ce travail diffèrent notablement. Schmitt en reste tout entier à une critique des idées et des concepts ; mais il manque une critique des pratiques et de percepts., de la manière dont les réalités matérielles modifient les réalités psychologiques.
Dans le même temps, la désidéologisation du monde est une réalité. La première partie de l’œuvre de Schmitt fut contemporaine de l’ascension du communisme, du fascisme et du nazisme (« l’âge des extrêmes ») ; la seconde partie de la guerre froide entre capitalisme et communisme (que Schmitt qualifia de « guerre civile mondiale » et de « nouveau Nomos de la Terre », fondé sur le déclin de la forme stato-nationale, et la fin du jus publicum europeanum, le droit des gens en temps de guerre né à l’âge classique). Mais Schmitt a manqué l’épisode crucial qui est le nôtre : l’implosion du communisme en Europe, sa transformation en nationalisme autoritaire en Asie, la montée de l’islamisme comme religion politique en Afrique et Asie. Ce point est essentiel car l’idéologie communiste assurait la codification du rapport ami-ennemi à l’échelle mondiale. Son effacement ne signifie pas que ce rapport disparaît, mais qu’il se diffracte à nouveau dans un nuage d’incertitudes. La tentative métaphysique du couple États-Unis / Islamisme (étatique ou partisan) de restaurer un rapport binaire par « axes du mal » antagonistes n’est guère crédible sur le long terme : tous les esprits rationnels conviennent que si l’islamisme est une impasse de l’esprit, l’impérialisme américain en est aussi bien un cul-de-sac teinté de calcul, d’hypocrisie et de manipulation. Là encore, les modifications technologiques ont leur importance, notamment dans le domaine de l’information et de la communication. Carl Schmitt écrivait : « Les inventions techniques d’aujourd’hui sont l’instrument d’une extraordinaire domination sur les masses ; la radio suppose le monopole de la radiodiffusion, le cinéma, la censure cinématographique ». Mais ce temps s’éloigne où des dirigeants politiques pouvaient asseoir leurs idées et légitimer leurs pratiques dans tous les esprits par de simples et grossières manipulations.
Le troisième aspect, consécutif du précédent, est l’émergence des droits de l’homme comme politique. Marcel Gauchet a consacré à vingt ans d’intervalle deux textes très brillants à ce sujet : « Les droits de l'homme ne sont pas une politique », 1980 ; « Quand les droits de l’homme deviennent une politique », 2000. Alors qu’une certaine intelligenstia anti-humaniste (marxiste, structuraliste, lacanienne, mais aussi souverainiste, nationaliste) dominante considérait encore les droits de l’homme comme l’expression des libertés formelles bourgeoises, ceux-ci sont devenus la morale minimale de référence des Européens et des Occidentaux. En leur nom, des guerres ont été menées au Kosovo, au Koweit et ailleurs. En leur nom, des États se sont vus condamner (en Europe du moins), des tortionnaires se sont vus juger. En leur nom, l’Europe guide son processus d’expansion institutionnelle, soumettant les États candidats à l’obligation de leur respect constitutionnel. Ce processus signale l’émergence d’un libéralisme politique dont Schmitt doutait de la possibilité. Paradoxalement, les droits de l’homme sont en train de perdre en universalité abstraite ce qu’ils gagnent en historicité concrète. Ils sont désormais perçus comme « la morale des Occidentaux » par tous ceux (Russes, Chinois, divers régimes musulmans) qui en subissent la critique ou en craignent l’extension. Et de fait, c’est le cas en terme politique, là où Schmitt place la distinction ami-ennemi. Les droits individuels passent d’un statut idéaliste et métaphysique à un statut réaliste et historico-politique.
Les ennemis des Européens, ce sont les ennemis des droits de l’homme, et en dernier ressort les ennemis des individus. Une pensée politique de l’individu signifie : prendre l’individu comme terminus a quo et terminus ad quem de sa réflexion (comme le libéralisme ou l’anarchisme), mais penser les conditions politiques de cette disposition au lieu d’attendre passivement la dissolution du politique dans la morale, l’économie, la technique ou autre chose (contrairement au libéralisme et à l’anarchisme). L’individu résulte de processus d’individualisation, et la politique en fait partie. La tâche politique des Européens, c’est alors de bâtir l’État des individus là où l’histoire moderne avait toujours produit l’État du groupe, un Etat des individus concentré et limité à la nécessité de faire la guerre à tous ceux qui menacent la vie et la liberté individuelles. Si le mode de vie qui se développe à l’intérieur de la protection de cet Etat, par le libre jeu de l’association et de la coopération volontaires des individus, est perçu comme désirable, l’universalisation de ces droits individuels se fera lentement mais sûrement, comme toutes les grandes évolutions historiques, par contamination progressive des esprits aux solutions les plus enviables ou les plus efficaces des problèmes liés à la condition humaine.
Références :
Schmitt C. (1932, 1962, 1992), La notion du politique - Théorie du partisan, Flammarion, Paris.
Schmitt C. (2007), La guerre civile mondiale. Essais 1943-1978, Ère, Maisons-Alfort.
On trouvera sur cette page une présentation de Carl Schmitt suivie d’une bibliographie des ouvrages parus en langue française.
Mensonge du bien commun
Mensonge de toutes les morales devenues politiques : nous défendons le bien commun. Ce qui est désigné comme bien par une communauté, il en existe autant que de communautés : il y a des biens communs, on défend toujours un bien commun parmi d’autres, pas le bien commun en soi – et plus souvent encore, on ignore dans ses actes la notion de bien commun. Depuis les guerres de religion, suivies des guerres d’idéologie, aucune société moderne n’est assez homogène pour que le bien des uns soit celui des autres. Et avant cela, l’homogénéité des sociétés était factice, elle tenait au fait que l’immense majorité des individus ne pouvaient exprimer leur conception du bien. On nous dit que le seul bien commun pourrait être le moindre mal – ne pas mourir, ne pas souffrir – mais même là, on en trouve qui justifient la mort pour des causes justes, la souffrance pour des motifs vertueux.
L'eugénisme qui vient : le débat interdit
Si l’État moderne continue dans sa logique égalitaire, sécuritaire et sanitaire fondant son existence, il sera condamné un jour ou l’autre à pratiquer l’eugénisme. Ne serait-ce que pour des raisons de coût : il apparaîtra vite qu’il est bien plus économique de corriger, au moment de la conception, des gènes liés à des traits non désirés que d’entretenir la lourde infrastructure médicale, sociale, éducative, policière, judiciaire censée réprimer ou atténuer les effets négatifs de ces gènes – négatifs parce que contraires aux idéaux d’égalité, de sécurité et de santé défendus par l’État.
Compte-tenu de l’orientation très médicale des sciences du vivant, les maladies seront les premières concernées : d’un côté, personne n’a envie de faire naître des enfants prédisposés au cancer, au diabète ou à l’Alzheimer ; d’un autre côté, les systèmes publics de santé montrent les premiers signes d’implosion sous l’effet du vieillissement et du coût de maladies chroniques associées. Mais on peut supposer que viendront ensuite d’autres traits, comme l’intelligence et la violence : la première parce qu’elle devient progressivement une condition de réussite dans l’économie humaine, passée de l’exploitation musculaire à l’exploitation cognitive ; la seconde parce qu’elle est un problème permanent de la co-existence des individus et des groupes.
Cette tendance ne sera pas si incongrue dans l’histoire de l’eugénisme moderne. Celui-ci est assimilé indûment au seul nazisme, qui en fit bien sûr l’usage morbide que l’on sait. Mais l’eugénisme fut également défendu par des penseurs ou chercheurs de gauche, testé de manière précoce dans certains États américains, longtemps pratiqué après-guerre dans les social-démocraties scandinaves, aujourd’hui imposé par l’État communiste chinois. L’eugénisme racial des délires nazis est un épouvantail commode pour masquer l’existence d’un eugénisme social et d’un eugénisme humanitaire.
Une telle perspective dépend bien sûr de l’évolution des sciences et des techniques. Il se peut que l’on mette au point des méthodes sûres, économiques et efficaces pour simuler les effets des gènes sans toucher à ceux-ci. On aura alors une « euphénique » (modification du phénotype) plutôt qu’une eugénique (modification du génotype). Il se peut aussi que la complexité du génome défie toute intervention sur celui-ci, mais c’est très douteux si cette intervention se fait sur des cellules embryonnaires, où la simple permutation d’un gène, avant le développement et la différenciation cellulaire, ne pose pas de problèmes majeurs sur le plan technique. C’est déjà couramment pratiqué sur les lignées d’animaux transgéniques utilisés pour la recherche.
Une telle perspective dépend aussi du rôle de l’État à l’avenir. Tous ceux qui soutiennent aujourd’hui son intervention massive dans la société en vue de redistribuer les biens ou de sécuriser les personnes militent ipso facto pour l’eugénisme à venir, même si cette idée les fait frémir. Corriger les inégalités socio-économiques et refuser de corriger des inégalités génétiques n’a guère de sens s’il est avéré que les secondes sont corrélées aux premières, et en forment parfois les conditions initiales (inégalités des chances à la naissance). Aider les individus souffrant de diverses maladies et refuser de modifier les gènes de ces maladies afin d’éviter ou différer leur survenue ne semble pas plus raisonnable.
Dans la perspective qui est la mienne, celle de la libre-disposition de son corps, l’intervention de l’État en ce domaine est non légitime, tout individu doit être libre de choisir les modifications exercées sur son corps ou les parties de son corps (ici, embryons et gamètes). Mais une telle position sera critiquée comme favorisant un eugénisme privé inégalitaire (ce que Jürgen Habermas appelait l’eugénisme libéral). Quoi qu’il en soit, ces questions feront débat dans les années et décennies à venir. On choisit aujourd’hui de bloquer ce débat par l’interdit, la criminalisation juridique, le tabou moral. Mais cette solution de détresse n’aura qu’un temps, elle se fissure déjà de partout puisque les individus circulent pour trouver là ce qui est interdit ici (sélection embryonnaire, choix du sexe de l’enfant, gestation pour autrui, etc.).
Compte-tenu de l’orientation très médicale des sciences du vivant, les maladies seront les premières concernées : d’un côté, personne n’a envie de faire naître des enfants prédisposés au cancer, au diabète ou à l’Alzheimer ; d’un autre côté, les systèmes publics de santé montrent les premiers signes d’implosion sous l’effet du vieillissement et du coût de maladies chroniques associées. Mais on peut supposer que viendront ensuite d’autres traits, comme l’intelligence et la violence : la première parce qu’elle devient progressivement une condition de réussite dans l’économie humaine, passée de l’exploitation musculaire à l’exploitation cognitive ; la seconde parce qu’elle est un problème permanent de la co-existence des individus et des groupes.
Cette tendance ne sera pas si incongrue dans l’histoire de l’eugénisme moderne. Celui-ci est assimilé indûment au seul nazisme, qui en fit bien sûr l’usage morbide que l’on sait. Mais l’eugénisme fut également défendu par des penseurs ou chercheurs de gauche, testé de manière précoce dans certains États américains, longtemps pratiqué après-guerre dans les social-démocraties scandinaves, aujourd’hui imposé par l’État communiste chinois. L’eugénisme racial des délires nazis est un épouvantail commode pour masquer l’existence d’un eugénisme social et d’un eugénisme humanitaire.
Une telle perspective dépend bien sûr de l’évolution des sciences et des techniques. Il se peut que l’on mette au point des méthodes sûres, économiques et efficaces pour simuler les effets des gènes sans toucher à ceux-ci. On aura alors une « euphénique » (modification du phénotype) plutôt qu’une eugénique (modification du génotype). Il se peut aussi que la complexité du génome défie toute intervention sur celui-ci, mais c’est très douteux si cette intervention se fait sur des cellules embryonnaires, où la simple permutation d’un gène, avant le développement et la différenciation cellulaire, ne pose pas de problèmes majeurs sur le plan technique. C’est déjà couramment pratiqué sur les lignées d’animaux transgéniques utilisés pour la recherche.
Une telle perspective dépend aussi du rôle de l’État à l’avenir. Tous ceux qui soutiennent aujourd’hui son intervention massive dans la société en vue de redistribuer les biens ou de sécuriser les personnes militent ipso facto pour l’eugénisme à venir, même si cette idée les fait frémir. Corriger les inégalités socio-économiques et refuser de corriger des inégalités génétiques n’a guère de sens s’il est avéré que les secondes sont corrélées aux premières, et en forment parfois les conditions initiales (inégalités des chances à la naissance). Aider les individus souffrant de diverses maladies et refuser de modifier les gènes de ces maladies afin d’éviter ou différer leur survenue ne semble pas plus raisonnable.
Dans la perspective qui est la mienne, celle de la libre-disposition de son corps, l’intervention de l’État en ce domaine est non légitime, tout individu doit être libre de choisir les modifications exercées sur son corps ou les parties de son corps (ici, embryons et gamètes). Mais une telle position sera critiquée comme favorisant un eugénisme privé inégalitaire (ce que Jürgen Habermas appelait l’eugénisme libéral). Quoi qu’il en soit, ces questions feront débat dans les années et décennies à venir. On choisit aujourd’hui de bloquer ce débat par l’interdit, la criminalisation juridique, le tabou moral. Mais cette solution de détresse n’aura qu’un temps, elle se fissure déjà de partout puisque les individus circulent pour trouver là ce qui est interdit ici (sélection embryonnaire, choix du sexe de l’enfant, gestation pour autrui, etc.).
Par-delà le maître et l'esclave
Hobbes dans le Léviathan (ch. XXVI) : « Auctoritas, non veritas, facit legem ». Que les lois dérivent ainsi de l’autorité, et non de la vérité, me semble une raison suffisante pour en souhaiter un minimum, et si possible pas du tout.
Pédophilie et hébéphilie
Le manuel psychiatrique DSM-IV, qui fait actuellement autorité dans le domaine du diagnostic de la santé mentale, reconnaît la pédophilie comme un trouble du comportement sexuel. En vue de sa révision en DSM-V, une équipe de psychiatre canadien vient de suggérer l’introduction d’une distinction claire entre pédophilie et hébéphilie (paraphilie). Cette dernière renvoie à la préférence sexuelle pour les adolescents en phase pubertaire (11 à 14 ans). Les chercheurs ont réalisé des entretiens avec 881 mâles ayant soit des antécédents criminels, soit des troubles comportementaux catalogués comme pédophile. Ils ont assorti ces entretiens d’une mesure de l’érection pénienne face à des enfants d’âges divers. Il en ressort une distinction nette entre les individus attirés par les enfants prépubères et ceux séduits par les pré-ados ou les jeunes ados. D’où, selon eux, la nécessité de distinguer les deux troubles. Ou de créer un trouble de pédohébéphilie, avec trois sous-types : pédophile, hébéphile, pédohébéphile.
Un des problèmes posés par cette classification, c’est la désignation de l’hébéphilie comme paraphilie. On assiste dans les pays occidentaux à une avancée générale de la puberté depuis plusieurs générations (voir Expertise collective Inserm 2007, Évolution séculaire de la croissance et de la puberté), de sorte que le sexe biologique (capacité à procréer) est éventuellement en décalage avec le sexe psychologique (désir d’un partenaire sexuel) et le sexe socio-juridique (majorité sexuelle reconnue par le droit).
La puberté correspond à l’activation de la fonction hypothalamo-hypophyso-gonadique, aboutissant au développement complet des caractères sexuels, à l’acquisition de la taille définitive, de la fonction de reproduction et de la fertilité. Chez la fille, elle commence par le développement des glandes mammaires (en moyenne à partir de 10,5/11 ans), suivi de la pilosité pubienne et axillaire, des modifications de la vulve et des premières règles (ménarche), en moyenne autour de 13 ans. Leur date de survenue est considérée comme normale entre 10 et 15,5 ans. Du point de vue du droit, la majorité sexuelle est néanmoins fixée après la survenue moyenne cette puberté (15 ans en France, mais date variable selon les pays). Du point de la psychologie évolutionniste, la recherche d’un partenaire franchissant tout juste sa puberté paraît comme un trait normal du comportement sexuel masculin : cela maximise les chances que le partenaire en question soit vierge, donc qu'il reproduise ses gènes en cas de conception. Les mariages arrangés avec les enfants, et les consommations assez précoces par rapport à notre standard actuel, n’étaient pas si rares dans les siècles passés (le Code civil fixait initialement la majorité sexuelle à 11 ans) ni ne le sont dans certaines sociétés traditionnelles.
Si trouble psychiatrique il y a lorsque l’on parle d’hébéphilie, il devrait plutôt être centré sur la recherche compulsive de partenaires sexuels et l’usage de la contrainte pour parvenir à ses fins.
Référence :
Blanchard R. et al. (2008), Pedophilia, hebephilia, and the DSM-V, Arch. Sex. Behav., online pub., doi : 10.1007/s10508-008-9399-9
Un des problèmes posés par cette classification, c’est la désignation de l’hébéphilie comme paraphilie. On assiste dans les pays occidentaux à une avancée générale de la puberté depuis plusieurs générations (voir Expertise collective Inserm 2007, Évolution séculaire de la croissance et de la puberté), de sorte que le sexe biologique (capacité à procréer) est éventuellement en décalage avec le sexe psychologique (désir d’un partenaire sexuel) et le sexe socio-juridique (majorité sexuelle reconnue par le droit).
La puberté correspond à l’activation de la fonction hypothalamo-hypophyso-gonadique, aboutissant au développement complet des caractères sexuels, à l’acquisition de la taille définitive, de la fonction de reproduction et de la fertilité. Chez la fille, elle commence par le développement des glandes mammaires (en moyenne à partir de 10,5/11 ans), suivi de la pilosité pubienne et axillaire, des modifications de la vulve et des premières règles (ménarche), en moyenne autour de 13 ans. Leur date de survenue est considérée comme normale entre 10 et 15,5 ans. Du point de vue du droit, la majorité sexuelle est néanmoins fixée après la survenue moyenne cette puberté (15 ans en France, mais date variable selon les pays). Du point de la psychologie évolutionniste, la recherche d’un partenaire franchissant tout juste sa puberté paraît comme un trait normal du comportement sexuel masculin : cela maximise les chances que le partenaire en question soit vierge, donc qu'il reproduise ses gènes en cas de conception. Les mariages arrangés avec les enfants, et les consommations assez précoces par rapport à notre standard actuel, n’étaient pas si rares dans les siècles passés (le Code civil fixait initialement la majorité sexuelle à 11 ans) ni ne le sont dans certaines sociétés traditionnelles.
Si trouble psychiatrique il y a lorsque l’on parle d’hébéphilie, il devrait plutôt être centré sur la recherche compulsive de partenaires sexuels et l’usage de la contrainte pour parvenir à ses fins.
Référence :
Blanchard R. et al. (2008), Pedophilia, hebephilia, and the DSM-V, Arch. Sex. Behav., online pub., doi : 10.1007/s10508-008-9399-9
8.8.08
J'arrêterais bien... mais CHRNA5 ne veut pas !
Des chercheurs ont étudié 435 volontaires : les uns ne fumaient pas (1 à 100 ciganrettes dans toute leur vie, aucune pratique régulière), les autres si (au moins 5 cigarettes par jour dans les 5 dernières années). Ils ont particulièrement étudié le gène CHRNA5, qui est depuis quelque temps sous le feu des projecteurs en matière de tabagisme. Ce gène, codant pour un récepteur nicotinergique dans notre cerveau, a été mis en relation avec le niveau de dépendance à la nicotine, le nombre de cigarettes fumées chaque jour et le risque de cancer du poumon. Dans cette nouvelle étude, les chercheurs ont demandé aux sujets de noter le plaisir ou le déplaisir associé à leurs premières expériences de la cigarette. Résultat : les porteurs d’une variante (rs16969968, un SNP c’est-à-dire permutation d’une paire de base) de CHRNA5 étaient ceux qui avaient le plus de chance d’avoir un bon souvenir de leur première cigarette (et d’être gros fumeur aujourd’hui).
Référence :
Sherva R. et al. (2008), Association of a single nucleotide polymorphism in neuronal acetylcholine receptor subunit alpha 5 (CHRNA5) with smoking status and with ‘pleasurable buzz’ during early experimentation with smoking, Addiction, 103, 9, 1544, doi: 10.1111/j.1360-0443.2008.02279.x
Référence :
Sherva R. et al. (2008), Association of a single nucleotide polymorphism in neuronal acetylcholine receptor subunit alpha 5 (CHRNA5) with smoking status and with ‘pleasurable buzz’ during early experimentation with smoking, Addiction, 103, 9, 1544, doi: 10.1111/j.1360-0443.2008.02279.x
Sophisme canin
Dans Le Monde, Claude Beata (vétérinaire comportementaliste) s’en prend à une nouvelle loi « renforçant les mesures de prévention et de protection des personnes contre les chiens dangereux », promulguée le 20 juin 2008. Il a certainement raison de critiquer la manie législative et réglementaire française, dans un domaine où le nombre d’occurrences de drames est inversement proportionné à l’ampleur de leur médiatisation (19 morts en 30 ans). Mais notre vétérinaire utilise des arguments un peu étranges. Il affirme ainsi :
« Les enquêtes, les études menées dans différents pays du monde n'ont jamais réussi à démontrer qu'une race était plus impliquée qu'une autre dans les accidents, et le génome canin, aujourd'hui entièrement décodé, n'a bien sûr pas livré le secret d'un quelconque gène de l'agressivité. Continuer de corréler le risque agressif à la race, c'est aussi dire que les chiens et les humains sont différents par nature, et nous ne le croyons pas. Sinon, il faudrait croire que certaines races humaines sont plus agressives, plus voleuses, plus fainéantes, et qui aujourd'hui pourrait encore soutenir cela ? »
Outre que les supposées « races » humaines n’ont pas grand chose à voir avec les races canines et sont ici mentionnées à des fins rhétoriques, il n’est pas tellement étonnant que les gènes de l’agressivité du chien n’aient pas été découverts à ce jour, vu la rareté des études génomiques sur cet animal. Mais un travail de Liinamo et al. sur les Golden Retrivers a récemment estimé à 0,77-0,81 l’héritabilité des comportements aggressifs manifestés par les chiens (voir aussi une revue chez Li 2008 et les références d’un précédent article ici). Et l’on ne compte plus les analyses moléculaires du comportement agressif chez des animaux bien plus étudiés en laboratoire, comme la drosophile, la souris, le rat ou les primates.
Par quel mystère évolutif le chien serait exempt de toute prédisposition génétique à l’agression ? On ne trouvera évidemment pas « un » gène de l’agressivité, puisqu’il s’agit d’un trait complexe. Mais il est évident que les différents facteurs menant au comportement agressif (peur, stress, rage, dominance, protection, défense du territoire, attaque des compétiteurs sexuels, etc.) répondent à des déterminants génétiques, hormonaux, neuronaux chez le chien comme chez les autres espèces, et que l’absence de polymorphisme sur ces déterminants serait un bien étrange miracle de l’évolution.
Références :
Liinamo A. et al. (2007), Genetic variation in aggression-related traits in Golden Retriever dogs, Applied Animal Behaviour Science, 104, 95-106.
Li H. (2008), Canine aggression toward unfamiliar people and dogs, Vet Clin North Am Small Anim Pract., 38,1023-41.
« Les enquêtes, les études menées dans différents pays du monde n'ont jamais réussi à démontrer qu'une race était plus impliquée qu'une autre dans les accidents, et le génome canin, aujourd'hui entièrement décodé, n'a bien sûr pas livré le secret d'un quelconque gène de l'agressivité. Continuer de corréler le risque agressif à la race, c'est aussi dire que les chiens et les humains sont différents par nature, et nous ne le croyons pas. Sinon, il faudrait croire que certaines races humaines sont plus agressives, plus voleuses, plus fainéantes, et qui aujourd'hui pourrait encore soutenir cela ? »
Outre que les supposées « races » humaines n’ont pas grand chose à voir avec les races canines et sont ici mentionnées à des fins rhétoriques, il n’est pas tellement étonnant que les gènes de l’agressivité du chien n’aient pas été découverts à ce jour, vu la rareté des études génomiques sur cet animal. Mais un travail de Liinamo et al. sur les Golden Retrivers a récemment estimé à 0,77-0,81 l’héritabilité des comportements aggressifs manifestés par les chiens (voir aussi une revue chez Li 2008 et les références d’un précédent article ici). Et l’on ne compte plus les analyses moléculaires du comportement agressif chez des animaux bien plus étudiés en laboratoire, comme la drosophile, la souris, le rat ou les primates.
Par quel mystère évolutif le chien serait exempt de toute prédisposition génétique à l’agression ? On ne trouvera évidemment pas « un » gène de l’agressivité, puisqu’il s’agit d’un trait complexe. Mais il est évident que les différents facteurs menant au comportement agressif (peur, stress, rage, dominance, protection, défense du territoire, attaque des compétiteurs sexuels, etc.) répondent à des déterminants génétiques, hormonaux, neuronaux chez le chien comme chez les autres espèces, et que l’absence de polymorphisme sur ces déterminants serait un bien étrange miracle de l’évolution.
Références :
Liinamo A. et al. (2007), Genetic variation in aggression-related traits in Golden Retriever dogs, Applied Animal Behaviour Science, 104, 95-106.
Li H. (2008), Canine aggression toward unfamiliar people and dogs, Vet Clin North Am Small Anim Pract., 38,1023-41.
Confiance et méfiance faciales
Non, ce visage peu amène n’est pas un portrait-robot de l’auteur présumé d’un forfait quelconque de cet été meurtrier. Il a été créé par ordinateur, avec des centaines d’autres, par deux psychologues de Princeton, Alexander Todorov et Nikolaas Oosterhof. Ceux-ci se sont intéressés à la manière dont nous jugeons les visages des autres. Selon eux, la confiance et la dominance sont les deux traits que nous analysons de manière quasi-instantanée en observant un visage, avec comme question tacite en arrière-plan : « cet individu a-t-il de bonnes ou de mauvaises intentions » (et donc « dois-je l’approcher ou l’éviter »). La face ci-contre obtient un score négatif de -7,55 sur l’échelle de la confiance, pas loin du minimum (c’est-à-dire du maximum de méfiance) fixé à -8. La bouche en U inversé et les sourcils froncés sont les deux principaux indicateurs faciaux utilisés pour déduire cette méfiance. L’expression inverse (bouche en U et yeux écarquillés comme sous l’effet de la surprise) obtient le score maximal de confiance. L’impression la plus forte de menace s’obtient par la combinaison informatique des traits faciaux associés à la méfiance et la dominance.Référence :
Oosterhof N.N. et A. Todorov (2008), The functional basis of face evaluation, PNAS, online pub., doi: 10.1073/pnas.0805664105
(Pour les non-abonnés, le pdf de l'article peut être chargé sur cette page).
Stress, hormones, synapses
On a parfois qualifié le stress de "mal du siècle". Mais à l'échelle de l'évolution, il est plutôt bénéfique pour le développement et l'adaptation des individus. Encore faut-il trouver le bon seuil. Quand nous sommes soumis à un stress, nos glandes surrénales sécrètent des hormones qui agissent dans l’organisme entier. L’une d’entre elles, le cortisol, nous permet de nous adapter physiquement et psychiquement à ce stimulus. En revanche, suite à un stress important ou répété, le cortisol est alors sécrété en grande quantité et de manière durable. Cette hypersécrétion a alors des conséquences néfastes pour tout l’organisme de cet individu, au point d’accélérer le vieillissement et de faciliter l’apparition de maladies, telle la dépression.
Des chercheurs du CNRS et de l'Inserm, dirigés par Laurent Groc et Francis Chaouloff, ont montré que dans l’hippocampe, la corticostérone (équivalent du cortisol humain chez le rat de laboratoire) modifie l’intensité de transmission des synapses excitatrices. Cette hormone augmente la mobilité des récepteurs situés à la surface des neurones, permettant ainsi aux connexions synaptiques de s’adapter plus efficacement aux demandes de l’activité cérébrale. De plus, lorsque les neurones sont en présence de corticostérone de manière momentanée, les capacités de plasticité synaptique sont augmentées, ce qui permet une meilleure comunication entre neurones. L’effet est en revanche inversé en cas de stress prolongé. Cet effet antagoniste s’explique par le fait qu’après un certain délai, la corticostérone n’augmente pas seulement la mobilité des récepteurs mais aussi le nombre de récepteurs mobilisés au niveau de la synapse, diminuant ainsi les possibilités de plasticité de cette dernière.
La caractérisation de ces nouveaux mécanismes ouvre de nombreuses pistes de recherche avec des retombées à la fois fondamentales et vraisemblablement cliniques chez l’homme. On peut concevoir que chez certains individus soumis à des stress importants, l’absence d’adaptation dépend d’interactions dynamiques entre le cortisol et les récepteurs neuronaux.
Référence :
Groc L. et al. (2008), The stress hormone corticosterone conditions AMPA receptor surface trafficking and synaptic potentiation, Nature Neuroscience, online pub, doi : 10.1038/nn.2150
Des chercheurs du CNRS et de l'Inserm, dirigés par Laurent Groc et Francis Chaouloff, ont montré que dans l’hippocampe, la corticostérone (équivalent du cortisol humain chez le rat de laboratoire) modifie l’intensité de transmission des synapses excitatrices. Cette hormone augmente la mobilité des récepteurs situés à la surface des neurones, permettant ainsi aux connexions synaptiques de s’adapter plus efficacement aux demandes de l’activité cérébrale. De plus, lorsque les neurones sont en présence de corticostérone de manière momentanée, les capacités de plasticité synaptique sont augmentées, ce qui permet une meilleure comunication entre neurones. L’effet est en revanche inversé en cas de stress prolongé. Cet effet antagoniste s’explique par le fait qu’après un certain délai, la corticostérone n’augmente pas seulement la mobilité des récepteurs mais aussi le nombre de récepteurs mobilisés au niveau de la synapse, diminuant ainsi les possibilités de plasticité de cette dernière.
La caractérisation de ces nouveaux mécanismes ouvre de nombreuses pistes de recherche avec des retombées à la fois fondamentales et vraisemblablement cliniques chez l’homme. On peut concevoir que chez certains individus soumis à des stress importants, l’absence d’adaptation dépend d’interactions dynamiques entre le cortisol et les récepteurs neuronaux.
Référence :
Groc L. et al. (2008), The stress hormone corticosterone conditions AMPA receptor surface trafficking and synaptic potentiation, Nature Neuroscience, online pub, doi : 10.1038/nn.2150
Dans le bon sens
Les hommes adorent se demander d'où ils viennent. La bonne question, c'est où ils vont.
7.8.08
Parfaire les corps
Le Journal du CNRS consacre sa livraison estivale au « corps en quête de perfection ». Extrait : « Demain, l’amélioration de notre corps pourrait bien passer par la technologie. Dans leurs laboratoires, les chercheurs planchent sur des systèmes dignes de la science-fiction qui pourraient pallier certains manques naturels ou augmenter nos capacités physiques et sensorielles. Quelques exemples parmi les plus surprenants : les « squelettes externes » s’attachant sur le corps, pour porter plusieurs dizaines de kilos sans efforts et sur de longues distances ; la télécommande mentale, cet ensemble d’électrodes reliées à un ordinateur, capable de capter l’activité électrique de notre cerveau afin de contrôler par la pensée un ordinateur, un robot, un avion ; les puces implantées dans l’œil pour élargir notre vision et capter, par exemple, les infrarouges afin de voir la nuit – une application sur laquelle pourrait aboutir le travail du chercheur CNRS Serge Picaud, de l’Institut de la vision –, etc. Mais avec de telles technologies, à quoi ressemblera le corps demain ? Où sesituera la frontière entre lui et la machine ? Quelles seront les conséquences éthiques, politiques, philosophiques d’une « mécanisation » du corps humain ? »
Edvige et Léviathan
Dans Libération, une tribune d’Etienne Tête contre le système automatisé de traitement des informations Edvige (exploitation documentaire et valorisation de l’information générale).
Ce système créé par décret 2008-632 du 27 juin 2008 permet notamment :
1. De centraliser et d'analyser les informations relatives aux personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif, sous condition que ces informations soient nécessaires au Gouvernement ou à ses représentants pour l'exercice de leurs responsabilités ;
2. De centraliser et d'analyser les informations relatives aux individus, groupes, organisations et personnes morales qui, en raison de leur activité individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l'ordre public ;
3. De permettre aux services de police d'exécuter les enquêtes administratives qui leur sont confiées en vertu des lois et règlements, pour déterminer si le comportement des personnes physiques ou morales intéressées est compatible avec l'exercice des fonctions ou des missions envisagées.
Pour ce qui est des données enregistrables par les fonctionnaires du gouvernement :
Les catégories de données à caractère personnel enregistrées dans le traitement mentionné à l'article 1er et concernant des personnes physiques âgées de treize ans et plus sont les suivantes
― informations ayant trait à l'état civil et à la profession ;
― adresses physiques, numéros de téléphone et adresses électroniques ;
― signes physiques particuliers et objectifs, photographies et comportement ;
― titres d'identité ;
― immatriculation des véhicules ;
― informations fiscales et patrimoniales ;
― déplacements et antécédents judiciaires ;
― motif de l'enregistrement des données ;
― données relatives à l'environnement de la personne, notamment à celles entretenant ou ayant entretenu des relations directes et non fortuites avec elle.
La France battra-t-elle la Chine aux jeux olympiques du flicage ? Une pétition contre Edvige a déjà reçu plus de 70.000 signatures, et plusieurs politiciens envisagent de demander l'annulation du décret par le Conseil d'Etat.
Ce système créé par décret 2008-632 du 27 juin 2008 permet notamment :
1. De centraliser et d'analyser les informations relatives aux personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif, sous condition que ces informations soient nécessaires au Gouvernement ou à ses représentants pour l'exercice de leurs responsabilités ;
2. De centraliser et d'analyser les informations relatives aux individus, groupes, organisations et personnes morales qui, en raison de leur activité individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l'ordre public ;
3. De permettre aux services de police d'exécuter les enquêtes administratives qui leur sont confiées en vertu des lois et règlements, pour déterminer si le comportement des personnes physiques ou morales intéressées est compatible avec l'exercice des fonctions ou des missions envisagées.
Pour ce qui est des données enregistrables par les fonctionnaires du gouvernement :
Les catégories de données à caractère personnel enregistrées dans le traitement mentionné à l'article 1er et concernant des personnes physiques âgées de treize ans et plus sont les suivantes
― informations ayant trait à l'état civil et à la profession ;
― adresses physiques, numéros de téléphone et adresses électroniques ;
― signes physiques particuliers et objectifs, photographies et comportement ;
― titres d'identité ;
― immatriculation des véhicules ;
― informations fiscales et patrimoniales ;
― déplacements et antécédents judiciaires ;
― motif de l'enregistrement des données ;
― données relatives à l'environnement de la personne, notamment à celles entretenant ou ayant entretenu des relations directes et non fortuites avec elle.
La France battra-t-elle la Chine aux jeux olympiques du flicage ? Une pétition contre Edvige a déjà reçu plus de 70.000 signatures, et plusieurs politiciens envisagent de demander l'annulation du décret par le Conseil d'Etat.
Croyance et émotion, une conjecture
Dans ses leçons sur la croyance religieuse (in Leçons et conversations), Wittgenstein remarque la difficulté sinon l’impossibilité à débattre des propositions d’un croyant comme « je crains le jugement dernier » ou « ma maladie est une punition ». On ne peut pas dire de manière réellement sensée « je pense le contraire », ni même « c’est peut-être exact, je n’en suis pas sûr », car ce ne sont pas les mêmes ordres de représentation et de justification ; pas comme si l’on disait « je crois qu’il y a un avion dans le ciel », où là il est possible de penser le contraire, de ne pas être sûr, tout en étant très proche de son interlocuteur dans le domaine relatif à sa croyance. Un non-croyant devra dire selon Wittgenstein quelque chose comme : « Je pense différemment, d’une façon différente. Je me dis des choses différentes. Les images que j’ai sont différentes ».
A mon avis, on devrait pouvoir matérialiser cette différence en observant le cerveau des croyants et des non-croyants. La croyance induit chez certains sujets des changements cognitifs mais aussi comportementaux assez importants : de tels changements doivent emprunter certains circuits identifiables, comme c’est le cas pour les modificati
A mon avis, on devrait pouvoir matérialiser cette différence en observant le cerveau des croyants et des non-croyants. La croyance induit chez certains sujets des changements cognitifs mais aussi comportementaux assez importants : de tels changements doivent emprunter certains circuits identifiables, comme c’est le cas pour les modificati