30.9.08

Cerveaux et émotions morales

«Un agent fait du mal à une victime» : cet énoncé mobilise habituellement les émotions morales de l’être humain. Mais il peut être lu de diverses manières selon que l’agent / la victime implique soi ou les autres («un individu m’a fait souffrir», «j’ai fait souffrir quelqu’un», etc.). Une équipe française (Inserm, CEA, universités Paris Sud et Paris V) a analysé ce qui se passe dans le cerveau de 39 individus en bonne santé quand ils doivent se représenter ce genre de propositions. Leur travail est publié dans le Journal of Cognitive Neuroscience. Quand les autres sont impliqués, trois conditions se distinguent dans trois zones cérébrales (cortex préfrontal dorso-médian, prenuclus, jonction bilatérale paréito-temporale), correspondant à la représentation chez autrui de la culpabilité et de la colère, ainsi qu’à la compassion. Le fait d’être soi-même impliqué dans l’acte suractive des structures émotionnelles (amygdale, ganglions de la base, jonction cingulaire antérieure) dans le cerveau des sujets. D’un point de vue neurocognitif, le développement du sens moral impliquerait la capacité à ressentir des émotions et sentiments (comme agent) dans certaines situations et à la capacité à interpréter les états mentaux des autres agents, ainsi que leurs liens aux comportements, dans des situations comparables (la «théorie de l’esprit» comme l'appellent les sciences cognitives). Les règles morales seraient une rationalisation de ces attitudes, fondées sur leur régularité (tel type de situation provoque tel type de désagrément chez tel type d’individu de telle population : la règle anticipe la survenue de la situation dans la population). On remarquera qu’il s’agit là d’un aspect de la morale, répondant à une situation d’agression. Mais le sens moral humain a développé des codes allant bien au-delà de ce cas basique et régentant toutes sortes de comportement n’impliquant pas spécialement de nuisance à autrui. Par ailleurs, et comme toujours dans ce domaine en pleine expansion, c’est surtout les différences interindividuelles qui seront intéressantes à analyser : pour des raisons innées aussi bien qu’acquises, nos cerveaux ne réagissent probablement pas tous de la même manière aux mêmes situations.

Vous avez dit déconstruction ?

Derrida et consorts nous assurent que la déconstruction d’un texte en révèle les significations, lesquelles proviennent non de la référence à la réalité, mais de la structure même du texte, de la « différance » à l’œuvre dans ses énoncés. On a beaucoup glosé sur la dimension jargonnante et absconse de l’exercice. Je pense surtout qu’il est faux sur le principe, que la signification n’est jamais dans l’articulation d’un texte (en dehors des énoncés logiques, au sens qu’ils ont depuis Frege). On voit en revanche émerger une déconstruction d’un genre nouveau, bien plus radicale et bien plus dérangeante que celle des post-modernes mort-nés : le langage comme expression de types cognitifs-comportementaux, de systèmes de valeurs neurologiques et de fonctionnalités adaptatives. Lire nos énoncés à travers leur inscription corporelle et factuelle, évolutive et développementale – ou poétiquement, avec Niezsche, en y écoutant «la mélodie originelle des affects».

29.9.08

D'un épiphénomène et de sa sélection

L’épiphénoménisme est l’attitude philosophique considérant que les événements mentaux sont produits par des événements physiques et n’ont, en tant que tels, aucun pouvoir causal sur la réalité physique (ou sur d’autres états mentaux). Thomas Henry Huxley, ami de Darwin et virulent défenseur du darwinisme, pouvait ainsi désigner l’homme et les autres animaux comme des « automates conscients ». A cela, Samuel Alexander avait opposé un argument que rappelle le philosophe Jaegwon Kim) : « [L’épiphénoménisme] suppose qu’il y a dans la nature quelque chose qui n’a rien à faire et qui ne sert à rien, une sorte de noblesse qui dépend du travail de ses inférieurs, mais que l’on garde pour le spectacle et qui pourrait aussi bien, et sans l’ombre d’un doute, être aboli le temps venu. »

Ce glissement est assez révélateur : de ce que le mental (nos sensations, croyances, désirs, etc.) serait dépourvu de pouvoir causal sur le physique, on déduit qu’il ne servirait à rien. Mais il y a au moins une utilité évidente n’impliquant pas de pouvoir causal : simplement indiquer les états physiques externes, et surtout internes. Comme la rougeur sur la peau indique la lésion sans en être la cause. Soit deux individus confrontés à un danger, dont les systèmes nerveux produisent une réaction différente d’alerte et d’attention : on peut faire comme hypothèse que celui dont la réaction est la plus vive aura plus de chance de survivre ; et que ce sera aussi celui qui aura exprimé / ressenti des états mentaux les plus expressifs corrélés à ses états neuraux. Ces états mentaux n’ont pas été la cause de sa fuite ou de son affrontement face au danger : ils accompagnent et signalent simplement son état physique (neural). Dans la mesure où ils s’expriment (notamment par le langage), ces états mentaux peuvent devenir l’objet d’une sélection adaptative, comme n’importe quel autre trait phénotypique non causal.

Si je dois résumer cette hypothèse, cela serait : les états mentaux, en tant qu'ils sont exprimables et observables, sont une condition de la sélection des états neuraux qui leurs sont associés, et c'est leur principal sens (ou utilité) dans l'évolution.

Référence :
Alexander S. (1920), Science, Time, and Deity, MacMillan, Londres, II, 8 ; cité in Kim J. (2008), Philosophie de l’esprit, Ithaque, Paris, 202.

28.9.08

Enchères, peur de perdre et syndrome Kerviel

Avec Ebay et quelques autres, le système des enchères est sorti des salles de ventes pour se démocratiser. Un aspect connu de ce type particulier d’allocation des biens est la tendance à surenchérir de manière excessive par rapport à la valeur réelle du bien, ce qui fait évidemment la joie des vendeurs. Une équipe de neuroscientifiques et d’économistes de l’Université de New York s’est penchée sur les ressorts de la surenchère, et publie ses travaux dans Science. Des volontaires ont participé à des jeux de loterie ou d’enchère pendant que leur cerveau était examiné en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. La principale différence observée ne se situe pas dans les situations de gains : c’est une suractivation des corps striés (striatum) en cas de perte aux enchères. Ces noyaux neuronaux situés dans la partie ancienne de notre cerveau modulent notamment nos actions motrices en fonction d’un « système de récompense ». Les chercheurs ont fait l’hypothèse que le ressort de la surenchère n’est pas tant la volonté de gagner que la peur de perdre en situation de compétition sociale. Les volontaires ont ensuite participé à trois autres jeux d’enchères aux règles légèrement différentes : enchères simples ; enchères avec bonus final (le vainqueur se voit récompensé de 15 dollars pour sa seule victoire, quel qu’en soit le prix) ; enchères avec bonus initial (tous les joueurs ont 15 dollars au départ, mais ils doivent les rendre s’ils perdent). Les deux derniers jeux sont stratégiquement identiques, mais le bonus initial accentue la crainte de perdre. Résultat : c’est à ce type de jeu (bonus initial) que les enchères ont grimpé le plus haut, suggérant que la peur de perdre joue un rôle significatif dans la tendance à miser toujours plus haut. Il ne reste plus qu’à examiner le striatum des traders ayant connu les plus grosses pertes dans les bulles financières, dont les spéculations haussières ne sont pas sans rappeler l’enchère : peut-être le « syndrome Kerviel » deviendra-t-il un nouvel élément de la nosographie du comportement économique.

Providence, progrès, évolution

« La Divine Providence, ce sont les dispositions par lesquelles Dieu conduit avec sagesse et amour toutes les créatures jusqu'à leur fin ultime », dit le catéchisme de l’Église catholique. L’idée moderne de progrès fut la laïcisation et l’historicisation de ce genre d’idée : au lieu de la sagesse divine, c’est la volonté humaine qui devait réaliser ses fins. Et il allait de soi que ces fins dictées par la raison étaient universelles, que tous les hommes trouveraient le bonheur dans leur accomplissement. Ni le providentialisme ni le progressisme comme plans de déploiement de la vie ou de la société ne sont compatibles avec l’idée d’évolution. Celle-ci nous enseigne l’indétermination ou l’imprédictibilité du futur : nul ne peut dire aujourd’hui ce qui sera adaptatif demain, nul ne peut anticiper les conditions optimales de survie et de reproduction, nul ne peut maîtriser les tenants et aboutissants des systèmes complexes ou chaotiques. Nous, humains, ne faisons jamais que des paris sur l’adaptation : celui qui se dit absolument sûr de ne pas perdre son pari est un idiot, ou un fou. À l’échelle du développement individuel, il est bien sûr loisible à chacun de fixer des objectifs qui, une fois atteints, seront considérés comme des progrès dans son existence. Et un groupe d’individus peut très bien se fixer de tels objectifs communs. Mais plus les individus sont nombreux et plus les objectifs sont variés, plus il est probable que leur réalisation produira des effets inattendus, contre-productifs ou contre-intuitifs, révélant du même coup des divisions dans l’appréciation des effets observés, incitant certains à se fixer d’autres objectifs que ceux initialement conçus, et pourquoi pas des objectifs contraires. Prendre ainsi de multiples directions, c’est le jeu de l’évolution.

27.9.08

Le téton, la pince à linge et le psychisme des enfants

Une dépêche de l’AFP signale : « Une enquête du parquet de Cahors est en cours concernant des cartes postales jugées “choquantes” par La Poste envoyées fin juillet par un artiste du Lot adepte de mail art ou art postal, a-t-on appris vendredi auprès de La Poste et du parquet. Voulant participer à un salon d'art en Allemagne, Philippe Pissier, un artiste de Castelnau-Montratier (Lot), avait adressé quatre cartes postales constituées par des collages représentant notamment une femme, poitrine nue et la bouche entravée par une corde ou avec une pince au bout des seins. “Un agent du centre de tri de Cahors a signalé, comme son devoir l'y oblige, l'envoi de ces cartes postales jugées choquantes”, a-t-on signalé à la direction régionale Midi-Pyrénées de La Poste, qui n'a pas porté plainte. Il a été indiqué de même source que les agents doivent alerter leurs responsables hiérarchiques de “tout pli ou carte postale qui porterait manifestement atteinte aux bonnes mœurs” comme la pornographie ou le racisme. Une perquisition a été menée par la brigade de recherches de la gendarmerie au domicile de l'artiste et un ordinateur a été saisi. »

Précision (parmi d’autres) sur le blog des 400 culs : « Convoqué à la gendarmerie, Philippe Pissier apprend qu’il est passible de trois ans d’emprisonnement et de 175.000 euros d’amende, en vertu de l’article 227-24 du code pénal. Motif : trouble à l’ordre public et mise en danger du psychisme des enfants par une oeuvre pornographique. Philippe Pissier proteste: “Je suis majeur, les employés du centre de tri postal sont majeurs, le facteur est majeur et le destinataire est majeur. Je ne vois pas où est le problème.” Le voilà pourtant perquisitionné à son domicile. Le 3 juillet, la brigade de recherche de Cahors emporte son ordinateur et quelques dizaines de ses oeuvres. Depuis… rien. Philippe Pissier, privé de son outil de travail, attend de savoir ce que la justice française lui réserve. »

J’en déduis que la privatisation des services postaux devrait permettre de choisir son futur prestataire selon le code moral des cartes postales autorisées, parmi d’autres critères de sélection. Et que l’Etat français surendetté a malgré tout du fric à perdre en payant ses fonctionnaires pour traquer la pince à linge sur les tétons.

Illustration : Quand l'embryon part braconner (film), Koji Wakamatsu, 1966. (N'ayant pas d'image des cartes postales de Philippe Pissier, j'en profite pour signaler ce film original, sorti en France en... 2007, 41 ans après sa réalisation).

Retournement

Tout ce que nous naturalisons aujourd’hui, nous pourrons l’artificialiser demain.

4P : la nouvelle biomédecine

Le magazine Wired propose un portrait du biologiste Leroy Hood (Institute for Systems Biology), pionnier de la révolution biomédicale de notre siècle. Celle-ci sera marquée par les quatre P : prédictive, préventive, personnalisée, participative. Prédictive car les tests génétiques (ou les tests biologiques classiques sur les produits des gènes) permettront de connaître la probabilité de développer certaines pathologies. Préventive car le profil de risque de chacun l'autorisera s'il le désire à gérer au mieux le rapport entre style de vie et santé, mais aussi de prévoir les examens médicaux de contrôle adaptés à son cas. Personnalisée car les médicaments, aujourd’hui conçus pour des populations entières avec des taux importants d’échec ou de rejet chez certains patients, seront calibrés sur des profils génétiques de métabolisation optimale des principes actifs. Participative car l’individu n’aura plus un rapport isolé, passif et attentiste à la maladie, mais pourra s’organiser avec d’autres patients pour se tenir au courant de toutes les avancées concernant ses prédispositions.

PS : si vous êtes Européen, et singulièrement Français, ne rêvez pas trop cependant, cela risque de prendre beaucoup de temps. Il faudra d'abord que des comités éthiques dissertent longuement sur les risques de dérive, dérapage et désastre. Il faudra ensuite que l'Etat essaie de mettre sa mainmise sur la chose sous divers prétextes et par divers moyens, avant sans doute d'observer l'inefficacité coûteuse de son contrôle pointilleux. Il faudra enfin une nouvelle génération de médecins, ou l'émergence d'une profession d'anthropotechniciens.

Où sont les femmes ? La polygynie dans l'évolution humaine

Michael F. Hammer et ses collègues ont comparé 40 loci sur les chromosomes X et les autosomes (chromosomes non sexuels), chez 90 humains appartenant à des populations des six continents. Ils ont analysé la diversité génétique observée avec celle attendue par des modèles de dérives neutres depuis la séparation évolutive des hommes, des chimpanzés et des orangs-outans. Si l’on suppose un sex-ratio à peu près identique (autant d’hommes que de femmes dans le pool reproductif) et une reproduction à peu près panmictique (tout homme et toute femme ont en moyenne la même probabilité de se reproduire), on devrait trouver une diversité génétique des autosomes égale à 75% de celle du X. (L’homme n’a qu’un seul chromosome X, donc la recombinaison chez les deux sexes a un rapport 3 :4 , contre 4 :4 pour les autosomes). Or, le rapport Nx/Na (N étant la population effective de reproducteurs) est systématiquement plus élevé que 0,75 chez les humains, allant de 0,85 chez les San à 1,08 chez les Basques. En d’autres termes, le chromosome X présente des polymorphismes bien plus marqués que ce que l’on pourrait attendre. L’explication la plus plausible ? La polygynie, qui est attestée dans la plupart des cultures humaines, notamment les chasseurs-cueilleurs que l’on suppose les plus proches des conditions ancestrales d’adaptation. Et aussi bien chez la plupart des mammifères. La polygynie signifie techniquement une plus grande variance dans le succès reproductif des hommes comparés aux femmes. Elle n’est pas le seul facteur de diversification du X, mais les modèles indiquent que les autres causes possibles (effet fondateur, goulet d’étranglement démographique, migrations spécifiques à un sexe, etc.) seraient mineures au cours de l’évolution humaine. La réussite de la monogamie sociale serait donc un trait culturel récent de l’humanité. Et cette monogamie sociale ne signifie évidemment pas monogamie sexuelle ou effective : la pratique des divorces, remariages et naissances en multiples foyers a par exemple la même signature génétique que la polygamie, tout comme la classique infidélité lorsqu’elle aboutit à une grossesse.

Référence :
Hammer M.F. a tal. (2008), Sex-Biased evolutionary forces shape genomic patterns of human diversity, PLoS Genet, 4,9, e1000202. doi:10.1371/journal.pgen.1000202

Illustration : le rappeur américain 50 Cent et deux admiratrices (DR). Il semble que l’évolution humaine a été marquée par un succès reproductif inégal parmi les mâles. La polygynie de droit, de coutume ou de fait, observée dans la majorité des cultures humaines historiques ou actuelles, en est la traduction. Les cas inverses de polyandrie sont rarissimes, chez l’homme comme chez les mammifères. La monogamie « officielle », quoique revendiquée par un nombre plus faible de cultures, est le système ayant cependant connu la plus grande extension démographique dans l’histoire récente.

26.9.08

Génétique de l'hominisation

Qu’est-ce qui rend l’humain unique ? Ajit Varki, Daniel H. Geschwind et Evan E. Eichler se penchent à nouveaux frais sur cette vieille question en proposant une synthèse de ce que l’on sait aujourd’hui sur les différences génétiques entre les humains et leurs plus proches cousins dans l’évolution, les hominidés non humains (chimpanzés, gorilles, orangs-outans).

L’ancêtre commun de l’homme et du chimpanzé aurait vécu voici 5 à 10 millions d’années, fourchette ayant tendance à s’élargir ces dernières années. En l’absence de restes fossiles suffisamment nombreux, elle est reconstruite par la phylogénie moléculaire dont le calibrage repose sur une bonne appréciation du rythme des mutations aléatoires et neutres du génome. Les différences génétiques entre l’homme et le chimpanzé sont aujourd’hui évaluées à 4 % de leurs génomes respectifs. On avait d’abord recherché du côté des régions génétiques fonctionnelles, codant pour les protéines (2 % de différence), mais les régions non-codantes conservées, dont la fonction reste largement inconnue, montrent elles aussi des évolutions génétiques entre les deux espèces (2 % également). Ces dix dernières années ont été marquées par la mise en lumière de plusieurs aspects nouveaux dans l’évolution comparée des génomes : le rôle des changements structurels (insertions, délétions, duplication), notamment sur certaines zones des chromosomes (inversions péricentriques), l’importance de la régulation de l’expression génique (facteurs ARN de transcription, promotion, activation), la duplication de gènes et le rôle des variations du nombre de copies (CNV). Ajoutons que la perte de certains gènes (hypothèse « moins c’est plus » d’Olson) peut également présenter des effets adaptatifs au cours du développement. Le tableau est évidemment bien plus complexe que ne l’était le modèle initial de la génétique (un gène > une protéine). Et cette complexité est accrue par l’organisation de l’ADN en réseaux et systèmes : la simple position d’un gène peut affecter l’expression d’un autre. Les analyses dites WCGNA (Whole Genome Network co-expression Analysis) tentent ainsi depuis peu d’observer le rôle fonctionnel de la topologie dans ces réseaux de gènes. L’illustration ci-contre montre par exemple les corrélations d’expression de 300 gènes humains dans le noyau caudé du cerveau (a) et celles qui sont absentes chez le chimpanzé (b), quoique les gènes homologues soient présents.

L’identification des différences génétiques entre l’homme et les hominidés non humains n’est que la première phase du travail des chercheurs. Car ce que l’on vise à expliquer en dernier ressort, ce sont les traits humains, c’est-à-dire le phénotype. Beaucoup d’entre eux sont déjà présents chez les primates et diffèrent en degré plutôt qu’en nature. D’autres semblent spécifiques. Le phénotype humain comporte donc de nombreuses caractéristiques dont il faut expliquer l’évolution et le développement depuis leurs bases génétiques : la taille du cerveau, l’asymétrie corticale, la bipédie, le langage, la conscience de soi d’ordre supérieur et la théorie de l’esprit, la longévité, la néoténie, la ménopause, la quasi-absence de pilosité corporelle, la baisse des aptitudes olfactives, la capacité à courir de longues distances et à nager, le développement de certains caractères sexuels primaires et secondaires (sein avant la puberté, taille pénienne, ovulation cachée), etc. Nous n’en sommes qu’au tout début de cette analyse car, si de nombreux gènes à sélection positive récente ont déjà été identifiés, leur rôle complet dans l’expression phénotypique est rarement connu. On a par exemple identifié en 2005 deux gènes ayant connu une pression adaptative au cours de l’hominisation et qui semblent impliqués dans la taille du cerveau (ASPM, MCPH1) ; mais ces gènes ont d’abord été repérés depuis des pathologies humaines (microcéphalie) sans que l’on connaisse leur rôle dans les variations normales du cerveau, et l’importance de la sélection directionnelle récente a été contestée pour l’un d’entre eux. Il ne faut donc pas minimiser l’ampleur ni la difficulté des tâches en génomique comparée.

Dans leurs conclusions, les trois auteurs ajoutent un niveau supplémentaire de complexité et de réflexion : l’interaction génome-environnement et la plasticité comportementale. C’est un fait que les animaux à sang chaud en général, les mammifères et primates en particulier, présentent des réponses moins stéréotypées aux stimuli de leur milieu, avec une croissance plus lente des jeunes et un rôle plus important de divers apprentissages dans la survie. Les humains expriment ce trait bien plus que les autres espèces, comme en témoigne l’importance prise par le langage, la culture et la technique dans l’hominisation. On trouvera certainement les traits génétiques qui concourent à cette disposition à l’adapativité développementale et la plasticité comportementale, mais qui n’en expliqueront évidemment pas le contenu. L’interaction gène-culture, c’est-à-dire les entrecroisements de l’évolution biologique et de l’évolution culturelle, forme donc un autre niveau d’analyse. Et le débat reste ouvert pour savoir si le trait le plus humain n’est pas finalement la liberté acquise par rapport au jeu strict des déterminations génétiques à l’œuvre dans le vivant. Un pessimiste ajouterait : de savoir aussi si cette liberté, dont l’existence reste à démontrer, se révèle… viable.

Référence et illustration :
Varki A. et al. (2008), Human uniqueness: genome interactions with environment, behaviour and culture, Nature Reviews Genetics 9, 749-763, doi:10.1038/nrg2428

Julia Kristeva, l'impénétrable pouvoir du vide quantique

La French Theory n’est pas morte, Julia Kristeva non plus : Libération nous le rappelle ce matin, dans un condensé de haute volée dont le prétexte est Sarah Palin, colistière de McCain et usine à fantasmes. Quelques morceaux choisis.

« C’est dire que le symptôme Sarah Palin et autres passages à l’acte au féminin, qui signent le malaise actuel de civilisation, relèvent moins d’une virtuelle «essence féminine» que d’une crise hystérique destructrice sous son masque salutaire. Avec ses dérives borderline de toute-puissance maternelle, sexuelle et divine, une telle posture défigure l’expérience complexe de la maternité, qu’elle fige dans l’impénétrable pouvoir de la matrone phallique, fantasmée comme prothèse des mâles défaillants et châtrés. Mais elle est choisie, encouragée et valorisée pour faire contrepoids aux molles techniques des politiciens, pour colmater les trous du nihilisme ambiant. C’est «ça» qui séduit hommes et femmes en manque de repères : faudrait-il y voir une logique profonde de l’humaine condition ? Aucun «droit de l’homme» en tout cas ne se risque à affronter tel quel cet explosif secret. (…)
Pour cela même, et bien que le krach financier puisse minorer - sans l’éradiquer - le trouble causé par le phénomène Palin, les Etats-Unis d’Amérique remettent les enjeux historiques au carrefour redoutable de la politique et de la religion. Maintenir la séparation de ces deux univers, tout en interrogeant leur voisinage et leurs interférences : tel est le défi de notre temps. Avec la femme, terre promise à ce croisement, nous sommes donc au cœur d’une autre actualité : bénéfices et limites de la sécularisation. (…)
Avant de devenir «positive», et sans être forcément «négative», la laïcité à la française n’est-elle pas le terrain propice sur lequel les sciences humaines, la psychanalyse, la pensée féministe elle-même, et bien sûr les arts et les lettres, par leur insolence fabuleuse, peuvent reconnaître et explorer l’emprise rassurante du besoin de croire aussi bien que l’attrait libérateur du désir de savoir ? (…)
Attentif à ses antécédents grecs et à la fondation juive, l’humanisme a longuement dénié ses liens conflictuels avec la tradition chrétienne. Pour que le retour de ce refoulé ne se verrouille pas en libéralisme intégriste sur la place politique, pour qu’il ne se crispe pas en fondamentalisme réactif dans les comportements des hommes et des femmes, une nouvelle attitude est désormais nécessaire : il s’agit de reconnaître ce que nous devons aux continents religieux, à leur philosophie, à leur morale, à leur esthétique. Notre rupture en est l’héritière rebelle, mais avec devoir d’anamnèse. Aucune autre tradition n’a engendré cette liberté inouïe dont se réclament les lumières européennes et les droits de l’homme. (…)
Exemples ? Loi (biblique) et amour (christique) à la place des «deals» techniques et des oukazes meurtriers : le besoin diffus de spiritualité les réclame. Révolution baroque des sens et des langages annonciatrice des lumières, contre le refoulement puritain et sa jumelle, l’industrie du hard-sex. (…)

Il me manque décidément des gènes féministes, des neurones postmodernes et des protéines psychanalytiques : je ne puis comprendre comment un tel charabia peut être confondu avec une pensée. Cette manière de sauter d’une problématique à l’autre en subsumant des liens profonds, de débiter à rythme soutenu approximations oiseuses, suggestions hasardeuses et intuitions verbeuses, d’éviter soigneusement la précision tranchante de l’analyse pour surfer sur les contours flous et mous de l’opinion, de chercher la déconstruction rhétorique en lieu et place de la démonstration empirique, d’aligner ses inspirations du moment comme autant de généralités définitives sur le sens de l’histoire et le destin de l'humain… à peu près tout m’indispose ici.

Le dégoût des autres

Quand ils n’aiment pas leurs voisins, les humains ne le disent pas, ou rarement. Ils disent plutôt : cette catégorie pose problème à la société, à la moralité. C’est vrai à droite comme à gauche, chez les conservateurs comme les progressistes – n’importe qui peut vous désigner comme l’ennemi d’un concept, la menace pour une abstraction. Mais cette tentative de rationalisation en forme de généralité ne doit pas faire oublier la réalité : ce sont toujours des individus qui n’aiment pas d’autres individus, qui éprouvent quelque antipathie, et qui cherchent à la légitimer autrement que par leur seul penchant personnel. Je trouve tout à fait justifié d’éprouver de telles aversions, mais très injustifiable d’en faire des systèmes.

Personnalités migratoires

Depuis qu’Homo sapiens, et avant lui Homo erectus, a progressivement quitté l’Afrique pour conquérir le vaste monde, la migration est un élément-clé de la dynamique et de la structure des populations. Si l’agriculture et l’élevage ont sédentarisé les individus, la vie moderne est redevenue bien plus mobile. Mais qui se déplace au juste ? Markus Jokela et ses collègues (département de psychologie, Université d’Helsinki) ont analysé le profil des migrants sur une population de 1733 Finlandais âgés de 15 à 30 ans, selon un critère rarement pris en compte : la personnalité. Ils ont choisi les trois dimensions du modèle Buss-Plomin : émotivité, socialité, activité. Une socialité élevée se traduit par la recherche du contact des autres plutôt que de la vie solitaire ; l’émotivité se signale par une sensibilité aux émotions négatives, particulièrement la peur et la colère ; l’activité se manifeste par un comportement déterminé et énergique dans les affaires courantes de l’existence. Il en résulte que la socialité est associée à la migration vers des zones urbaines et sur des longues distances ; l’activité à une propension migratoire vers toutes les zones, urbaines ou rurales ; l’émotivité au fait de quitter son lieu de résidence (surtout à la campagne), mais sur de faibles distances. « Cette autosélection liée au tempérament peut modifier les structures de population et, sur le long terme, les variations génétiques liées aux différences de tempérament peuvent se distribuer différentiellement selon les régions géographiques », observent notamment les auteurs. On notera cependant que l’utilité (recherche de ressources) reste le premier facteur de mobilité, ce qui assure probablement un brassage des types de personnalité.

Référence :
Jokela M. et al. (2008), Temperament and migration patterns in Finland, Psychological Science, 19, 9, 831-37.

(Merci à Markus Jokela de m’avoir envoyé son papier).

24.9.08

Exit les sciences...

Sur le site internet du Monde (et dans l’édition papier), l’ancienne rubrique Science / environnement vient d’être remplacée par une rubrique Planète. Sur celui de Libération, la science avait déjà disparu du libellé au profit de pages Eco-Terre. Ce ripolinage du «journal de référence» sur le ton niaiseux du citoyen concerné est dans l’air (pollué et réchauffé) du temps. Et il m’agace. La science, ce n’est pas Arthus-Bertand ni Hulot qui la font ; ce n’est pas limité à cet espèce d’angle à la fois utilitariste et compasionnel, où la seule perspective censée intéresser le lecteur est celle de la génération future à couver de ses soins anxieux. Je trouvais déjà inquiétant le décalage entre la presse généraliste de qualité et la production scientifique, celle-ci couvrant finalement très peu celle-là. Mon blog en témoigne à sa manière : si j’en avais le temps, je pourrais aisément doubler ou tripler le nombre d’articles sur les seuls sujets qui m’intéressent ici, tant le rythme des publications scientifiques internationales est désormais soutenu dans chaque spécialité. Et après tout, je ne suis pas journaliste professionnel payé pour couvrir cette actualité. On aurait donc pu s’attendre, non seulement à ce que la rubrique «science» soit préservée comme telle, mais à ce qu’elle voit sa pagination augmenter pour rendre compte de cette formidable expansion des savoirs positifs. Au lieu de cela, on fusionne des informations scientifiques et non-scientifiques dans un douteux maelstrom, sous le prisme privilégié de l’éco-manie ambiante. Dommage, mais c’est peut-être un signe parmi d’autres de l’effacement du débat public où l’«honnête homme» informé pouvait participer sur la base d’une culture partagée. Après tout, je diagnostique ici la séparation progressive des langages et des destins. Je suppose donc que les générations montantes iront glaner les informations pertinentes sur des sites spécialisés, chacun sélectionnant ainsi le corpus des informations nécessaires à la construction de sa vision du monde.

Entre chiens et loups

De précédents travaux laissaient supposer que le chien (Canis familiaris) est capable d’interpréter certains signaux humains alors que le loup (Canis lupus) serait dépourvu de cette aptitude. La domestication et la sélection de certains reproducteurs auraient développé une « théorie de l’esprit » (lecture des états mentaux d’autrui) chez nos amis à quatre pattes et une langue baveuse, trait absent chez leur ancêtre. Mais une nouvelle étude de Clive D.L. Wynne et ses collègues sur des loups apprivoisés suggère qu’il n’en est rien : lorsque le loup est élevé dans des conditions de proximité avec l’homme, il fait aussi bien voire mieux que le chien. Nos toutous ne sont pas des génies, et l’apprentissage par conditionnement plutôt qu’un module émergent de leur cerveau explique leur capacité à interagir avec nous.

Raison, passions et histoire

Dans une chronique du Monde, Nicolas Baverez affirme : «Le cours du XXIe siècle se jouera autour de la tension entre la raison et les passions. Pascal en a posé clairement les termes : ‘La guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux, les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes.’ Du côté des dieux autoproclamés, on trouve les élites mondialisées ou la technocratie européenne, coupées de l'histoire et des peuples. Du côté des bêtes brutes, les terroristes dont la seule religion est celle de la violence ainsi que les fanatiques érigeant en divinité un peuple ou une vocation impériale. Or la raison, pas plus que la liberté, ne s'imposera d'elle-même. Elle ne mettra en échec la spirale de la terreur qu'au terme d'une âpre lutte qui doit être conduite avec les armes de la raison, et non pas avec celles de l'extrémisme. (...) La raison n'est pas donnée ; elle se construit au fil de l'apprentissage et du travail sur eux-mêmes des individus, des communautés, des acteurs économiques et sociaux, des entités politiques. Ainsi, une société bloquée et incapable de se réformer se condamne non seulement au déclin économique et social, mais à la démagogie et à l'extrémisme. La toile fragile de la raison repose sur l'entrecroisement des fils tendus par l'éthique des individus, la myriade des structures qui produisent le lien social, les règles de l'État de droit, les principes du débat et de la vie politiques.»

L’intention de Baverez m’est sympathique, mais je suis toujours un peu gêné par ces visions de la société ou de l’histoire rappelant les grandes heures de l’idéalisme allemand et voyant dans les affaires humaines la lutte de quelques grands principes abstraits, ici la raison versus les passions. De surcroît, je doute que raison et passion s’opposent de manière si évidente. Il y a de la rationalité dans le geste d’un terroriste qui considère la violence extrême comme seul moyen efficace de changer une situation ; comme il y a de l’irrationalité dans notre élite financière qui tombe à intervalle régulier dans les mêmes passions spéculatives produisant les mêmes effets de bulle. Outre que nous avons tous une rationalité limitée, par connaissance imparfaite des informations relatives à notre situation dans le monde et par intrication des réseaux émotifs/cognitifs de notre cerveau, l’analyse classique de Max Weber distinguant la rationalité par finalité (instrumentale ou formelle) et la rationalité par valeur (substantielle ou axiologique) me paraît plus intéressante pour décrire des comportements individuels et collectifs. Que nous agissions plus ou moins efficacement dans l’ordre instrumental est une chose ; mais avant tout, nous agissons parce que nous valorisons certaines choses ou certains états de chose, dans notre milieu interne ou externe. Et cette attribution de valeur n’est pas rationnelle, ni même toujours consciente, même si elle peut à l’occasion être rationalisée ou amenée à la conscience. On aimerait se dire que tous les individus ont la même capacité à identifier et éventuellement problématiser leurs processus non-rationnels ou non-conscients de valorisation, mais je n’en suis pas sûr, j’inclinerai plutôt vers l’hypothèse opposée d’une incapacité globale à le faire, ou d’une tendance spontanée et répandue à ne pas le faire.

QI, QD et nutrition

J’avais déjà évoqué ici l’effet Flynn et diverses hypothèses à son sujet. Pour mémoire : en 1987, James Flynn, professeur à l’Université d’Otago (Nouvelle-Zélande), a eu l’idée d’observer l’évolution du QI à travers les générations. Il eut la surprise de constater que celui-ci progressait régulièrement depuis cinquante ans, de l’ordre de 3-4 points par décennies (pour le QI évalué par l’échelle de Weschler), parfois plus (jusqu’à 7 points par décennies dans certains pays pour le QI évalué par les matrices de Raven). Une population d’enfants au QI de 100 qui passerait aujourd’hui un test des années 1960 obtiendrait en moyenne 115. Cette progression régulière du QI, observée dans la vingtaine de pays industrialisés où elle a été testée, est désormais appelée « effet Flynn »

Dans une nouvelle étude parue dans Intelligence, le psychologue Richard Lynn s’est penché sur les tests dits de « quotient de développement » : échelles Bayley aux Etats-Unis et en Australie, test Griffiths en Grande-Bretagne. Ces tests sont des mesures standardisées du progrès mental, moteur et comportemental de l’enfant pendant ses deux premières années de vie. Les tests de QI ne sont en effet pas considérés comme fiables avant la cinquième année, et encore difficiles à interpréter à cet âge. Lynn observe que les gains aux tests de QD dans la seconde partie du XXe siècle s’élèvent à 3,7 points par décennie, très comparables aux gains observés par Flynn pour le QI. Il suggère que les deux phénomènes possèdent une cause commune, qui doit être valable dans les premières années d’existence (ce qui exclut l’éducation, la sophistication cognitive de l’environnement de développement, et autres facteurs avancés pour expliquer l'effet Flynn). Pour le psychologue, l’amélioration de la nutrition de la mère et du nouveau-né est le principal facteur de progrès intellectuel depuis un siècle, la croissance du cerveau (et la myélinisation de ses connexions axonales) bénéficiant de cet apport énergétique soutenu. Le gain plurigénérationnel de QI devrait donc cesser dans les sociétés développées (mais continuer dans les sociétés en développement), à mesure que l’on se rapproche de l’optimum nutritionnel pour le développement cérébral.

Référence :
Lynn R. (2008), What has caused the Flynn effect? Secular increases in the Development Quotients of infants, Intelligence, online pub, doi : doi:10.1016/j.intell.2008.07.008.

23.9.08

Enigma et les microsaccades

En 1981, Isia Leviant a peint Enigma : l’œuvre représente des cercles concentriques colorés sur fond de rayures noires et blanches. C’est devenu une célèbre illusion optique : en la regardant, il semble que les cercles sont en mouvement, selon un circuit à vitesse variable. Susana Martinez-Conde et ses collègues (Institut de neurologie Barrow, Arizona) viennent de montrer que cette illusion est due à des mouvements très rapides des yeux appelés microsaccades. Trois sujets ont regardé Enigma pendant qu’une caméra analysait les mouvements de leurs yeux, à raison de 500 enregistrements par seconde. Ils devaient signaler quand le mouvement circulaire semblait ralentir, s’accélérer ou stopper. Une fois calculé le temps de décalage entre le signalement et les mouvements oculaires, il en ressort que l’illusion est bien corrélée aux microsaccades, d’autant plus intense que celles-ci sont fréquentes. Mais on ne sait pas au juste ce qui produit ce mouvement rapide.

Transgenèse mon amour

Dans les colonnes du Figaro, Marc Van Montagu (un des pères de la transgenèse avec Jeff Schell) s’exprime sur les OGM. Commentant les résistances de l’internationale obscurantiste à l’idée de la transgenèse animale ou végétale, le chercheur observe : « Galilée a eu les mêmes problèmes… Les gens ont tendance à croire une histoire unique. C'est dû avant tout à une mauvaise compréhension de ce qui se passe dans la nature et dans les organismes vivants. Car chaque génome change et ce beaucoup plus vite que ce que les chercheurs croyaient encore il y a peu. Nous comprenons désormais que le monde vivant fonctionne à partir d'un grand pool de gènes. Heureusement, de plus en plus de leaders politiques commencent à comprendre que les OGM ne présentent pas de risques pour la santé ou l'environnement. (…) Malgré la demande d'innovation, en Europe et ailleurs, toutes les applications des OGM sont bloquées dans les laboratoires publics comme celles, par exemple, sur les plantes résistantes à la sécheresse, les plantes enrichies en micronutriments, ou qui absorbent mieux le phosphate et le nitrate. Du coup, elles se délocalisent dans les pays émergents comme l'Inde, le Brésil et surtout la Chine qui vient d'investir 2,5 milliards d'euros dans les OGM végétaux. » Ainsi s’enfuient les cerveaux et les capitaux, fauchés dans leur élan en même temps que les plantations expérimentales. Mais que l’on se rassure, nous avons l’honneur et le privilège de garder José Bové, ses réseaux dans les médias alarmistes et leurs échos dans les foules inquiètes, bref de quoi fonder une vraie «politique de civilisation» en vue d’un «autre monde possible»... Les derniers hommes dansent de joie autour de leurs bûchers névrotiques.

Lexique, syntaxe et évolution des mémoires

Dans une étude à paraître dans le numéro de septembre de Psychological Science (lien, anglais, pdf), Victor S. Ferreira et ses collègues ont comparé les capacités verbales de sujets amnésiques (4) et de sujets sains (4). Les premiers souffraient d’amnésie antérograde, soit une difficulté à enregistrer des faits nouveaux survenus après leur traumatisme. Les volontaires de cette étude ont passé un test de souvenir d’image (avez-vous vu cette image parmi d’autres projetées peu avant) et un test de souvenir de phrase (avez-vous entendu cette phrase parmi d’autres prononcées peu avant). Concernant les phrases initialement prononcées puis soumises en test de rappel, les chercheurs ont fait varier le contenu sémantique (les mots utilisés) et la forme syntaxique (la structure grammaticale), soit ensemble, soit séparément (par exemple, des phrases de même syntaxe mais avec des mots différents, de mêmes mots mais avec une syntaxe différente, différant à la fois par les mots et par la syntaxe). Résultats : les sujets amnésiques n’ont pas été capables de se souvenir des identités sémantiques, mais ils ont montré des réminiscences grammaticales par rapport aux premières phrases prononcées. On parle de «persistance syntaxique».

Partant de cette observation, Ferreira et ses collègues suggèrent que le langage humain fait appel à deux modules de mémoire assez différents : dans la mémoire déclarative/épisodique se trouve le lexique, dans la mémoire procédurale la syntaxe. La première mémoire est celle qui nous permet de construire des récits autobiographiques (les événements que nous avons vécus et les mots pour les nommer) ; la seconde correspond à un apprentissage de procédures et patterns de comportement, comme par exemple le fait d’apprendre (une fois pour toutes) à nager ou à faire du vélo. L’inscription de la syntaxe dans la mémoire procédurale permet de faire l’hypothèse que celle-ci s’inscrit dans une instance cérébrale plus générale, et évolutivement ancienne, d’aptitude à systématiser et coordonner des comportements. «La connaissance fondamentale sous-tendant l’aptitude syntaxique humaine – une des capacités les plus créatives connues dans la nature, et que l’on considère généralement comme dépendante d’une intelligence avancée et flexible – est modulée par un système spécialisé de mécanismes basiques de la mémoire, qui sont eux-mêmes présents même chez les organismes les plus simples».

Sciences sociales, pas cognitives ?

Dans Libération de ce jour, un appel d’Alain Ehrenberg (sociologue, CNRS) au nom d’un collectif de chercheurs, appel intitulé « Sciences sociales, pas cognitives ». Le sujet est intéressant, mais sa présentation un peu obscure. «Les signataires de ce texte sont tous concernés par le domaine que le projet d’Institut national des sciences humaines et sociales (INSHS) entend regrouper sous l’appellation ‘Cognition et comportement’.» Il s’agit en fait des réformes en cours de la recherche publique française (CNRS, mais aussi Inserm, CEA, Inra, Inria, etc.) que le gouvernement souhaite regrouper en instituts thématisés. Au-delà des affres humaines trop humaines de ce genre de recomposition institutionnelle, les signataires émettent des points de vue assez généraux sur les sciences de l’homme et de la société.

«Peut-on encore sérieusement affirmer que la connaissance du « substrat cérébral » est la principale chose à considérer pour traiter des questions d’éducation, de santé ou d’organisation du travail ? Les meilleurs spécialistes des neurosciences eux-mêmes s’en gardent bien, et nombreux sont ceux qui souhaiteraient un dialogue approfondi avec des historiens, des sociologues ou des philosophes, précisément sur ces points, afin de procéder à l’indispensable analyse conceptuelle des termes en question : esprit, cerveau, connaissance, comportement.

Nous ne sommes pas appelés à devenir des neurosociologues, des neurophilosophes, des neuroanthropologues ou des neurohistoriens. L’examen concret de la normativité de la vie sociale découverte par l’Ecole sociologique française (Durkheim et Mauss) et la sociologie allemande (Weber) n’est pas une illusion destinée à être remplacée par l’étude de la connectivité cérébrale. C’est un niveau autonome et irréductible de la réalité humaine.

Pourquoi, sans aucun argument explicite en sa faveur, accorder un pareil privilège à un paradigme particulier, naturaliste (ou du moins réductionniste), au détriment d’approches intégratives qui font place aux dimensions sociales de la formation des connaissances (aux contextes sociohistoriques, aux institutions). L’INSHS doit-il mettre un seul paradigme intellectuel en position dominante ? Doit-il rayer d’un trait de plume le pluralisme méthodologique et les débats de la communauté scientifique internationale ? Doit-il enfin compter pour rien l’excellence reconnue des programmes non cognitivistes en SHS ?»

Comme on ne connaît pas les tenants et aboutissants du projet ‘Cognition et comportement’ de l’INSHS, il est difficile de dire si cette analyse relève de la réalité ou de la caricature. Les signataires seraient plus crédibles s’ils renvoyaient au projet de cet Institut, afin que chacun puisse juger sur pièces.

Il est au moins un point ci-dessus sur lequel je puis exprimer mes doutes sur cette pétition : « L’examen concret de la normativité de la vie sociale découverte par l’Ecole sociologique française (Durkheim et Mauss) et la sociologie allemande (Weber) n’est pas une illusion destinée à être remplacée par l’étude de la connectivité cérébrale. C’est un niveau autonome et irréductible de la réalité humaine ». C’est à mon avis cette césure trop virulente entre sciences sociales (relevant de l’interprétation et des valeurs) et sciences naturelles (relevant de l’analyse et des faits), courant en effet depuis plus d’un siècle, qui a affaibli la scientificité des premières. Tous les discours ne peuvent se réclamer arbitrairement de l’appellation « sciences », il existe pour cela un certain nombre de contraintes épistémiques sur la production du savoir. L’une d’elles est ce que les psychologues évolutionnistes J. Tooby et L. Cosmides, en guerre justement contre le vieux « modèle standard des sciences sociales », ont appelé la visée intégrative : s’il existe une « science » de l’homme et de la société, elle a vocation à s’intégrer dans les autres sciences (physique, biologie, psychologie). Sinon, c’est un discours philosophique, littéraire, historique, ce que l’on veut mais pas spécialement une science. La « tradition sociologique française » dont se réclament les signataires a produit par exemple Boudon, Bourdieu, Baudrillard et Maffesoli qui ont pu tous ensemble et au même moment (entre 1970 et 2000) se réclamer du titre de « sociologues » tout en présentant des travaux parfaitement disparates du point de vue des méthodes, et inégaux du point de vue des critères habituels de la scientificité (quantification, qualification, hypothèse, modélisation, prédiction, réplication, etc.). Les travaux de ces auteurs ont chacun leur intérêt, mais je ne vois pas comment leurs textes souvent parsemés de saillies philosophiques, assertions idéologiques ou procédures rhétoriques peuvent tous également prétendre au statut de « science ».

Il me paraîtrait absurde de réduire les faits sociaux (ou les faits psychologiques, les faits linguistiques, les faits politiques, etc.) à des connexions neurales – et je doute un peu que l’Institut national des sciences humaines et sociales parte sur une base aussi simpliste. Mais il me semble aberrant de continuer à prétendre que l’inscription biologique des faits sociaux, psychologiques, linguistiques ou politiques ne constitue pas un des éléments-clé de leur modélisation scientifique. Et l’on peut suggérer que les chercheurs en sciences sociales, au lieu d’une union sacrée négative contre le spectre du «réductionnisme», du «naturalisme» ou du «cognitivo-comportementalisme», devraient exposer au grand public ce qui fait l’unité et la scientificité de leur démarche.

22.9.08

Test génétique à domicile

Pourra-t-on demain acheter chez son pharmacien un testeur génétique à usage personnel ou familial, permettant par exemple d'identifier une souche virale ou bactérienne chez un enfant malade, ou bien encore d'analyser son propre ADN sur tel ou tel gène d'intérêt dont le code est décrit dans une banque de données ? C'est l'ambition de James Landers, professeur de chimie et d'ingénierie mécanique à l'Université de Virginie. Aujourd'hui, on doit prélever un échantillon dans un tube à essai et l'envoyer dans un laboratoire, qui donne son résultat en 24 ou 48 heures (pour des recherches simples). L'objectif de Landers est de miniaturiser les technologies bio-informatiques sur des puces ADN disposées en kits portables, et capables de donner les réponses en quelques heures. Les premières applications ne concerneraient pas le marché des particuliers, mais plutôt les médecins généralistes, enquêteurs de la police scientifique ou analystes en microbiologie chargés des contrôles industriels de sécurité. Mais en soi, rien n'interdit de penser que le procédé se démocratisera et deviendra un jour aussi familier que le thermomètre pour la ménagère de moins de 50 ans.

Retour sur les zombies

Dans un post ancien de son blog fort intéressant sur la philosophie de l’esprit, François Loth posait la problématique des zombies. Je l’avais évoquée rapidement dans la recension du dernier essai de Daniel Dennett traduit en français. Et on peut aussi consulter cette page (anglaise) de l’Université Stanford. Je reviens sur cette question car elle exprime assez bien mon incompréhension face à certains développement de la philosophie cognitive.

Dans l’hypothèse du zombie, on nous demande de juger le point suivant : soit un zombie qui possède exactement les mêmes propriétés physiques et comportementales que nous autres humains, mais qui ne connaît par ailleurs aucun état conscient (aucune intentionnalité, aucun quale). Un tel zombie est-il logiquement ou métaphysiquement concevable ?

Ma réponse est assez simple : non. Et mon incompréhension vient de ce que ce simple «non» a fait couler énormément d’encre philosophique.

Ma réponse négative provient des conclusions de 150 ans de recherches en neurosciences. Celles-ci ont montré qu’un état neural N (ou un ensemble E d’états neuraux) est la condition d’un état mental M. Si un individu est privé d’un état neural spécifique à la suite d’une lésion ou d’une pathologie, il sera privé de l’état mental correspondant. Ainsi, les annales de la neuropathologie sont pleines de sujets étranges, qui ne sont certes pas des zombies, mais qui ne distinguent néanmoins du commun des mortels : ils ne savent pas reconnaître des visages, des mots, des objets, des plans de l’espace, les couleurs, des phrases, des sensations, des émotions ou encore des parties de leur corps (on parle d’agnosies pour ce genre de trouble). A chaque fois, ils souffrent d’une lésion cérébrale ayant atrophiée la zone fonctionnelle du cerveau spécifiquement dédiée à cette aptitude perceptive, sensitive ou cognitive. Oliver Sacks (L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau) ou Vilayanur Ramachandran (Le cerveau, cet artiste) en ont décrit quelques cas célèbres, et ils sont systématiquement mentionnés dans les manuels (par exemple Eric Siéroff, La neuropsychologie. Approche cognitive des syndromes cliniques).

Les individus cérébrolésés sont une partie de l’histoire. Depuis une trentaine d’années, on peut observer le cerveau des sujets normaux dans toutes les conditions connues de la conscience (éveil et rêve, sensation, réflexion, mémorisation, etc.). On note qu’à tout état mental donné correspondent certains types d’états neuraux, éventuellement variables d’un individu à l’autre dans leur localisation ou leur intensité, mais le plus souvent comparables (des groupes ou noyaux de neurones dédiés à des tâches spécifiques, situés dans des zones précises, par l’exemple le thalamus, l’hippocampe, l’amygdale, les ganglions de la base, les différentes aires du cortex, etc. ; et des liaisons associatives en forme de réseaux entre ces noyaux neuronaux).

On pourrait objecter que ces travaux sont empiriques : de même que 100 cygnes blancs n’impliquent pas que tous les cygnes sont blancs, une somme d’observations ne permet pas d’inférer une proposition vraie. On trouvera peut-être un homme qui possède tous ses réseaux neuraux fonctionnels, mais affirmera ne ressentir aucun état mental comparable aux autres hommes. Là-dessus, on répondra : les sciences expérimentales (dont la biologie et la psychologie) sont logico-empiriques par nature ; elles produisent les meilleures théories et les meilleurs modèles disponibles au moment de leurs énoncés ; elles forment des propositions vérifiables / falsifiables plutôt que vraies. On peut donc jouer sur cette limite en se disant qu’il est possible d’imaginer l’existence d’un zombie, ce qui obligera la science à faire une théorie du zombie. Mais le zombie comme hypothèse conditionnelle n’est alors pas plus intéressant que n’importe quelle superstition ou croyance naïve : je peux aussi bien faire l’hypothèse qu’il existe des fées, des esprits malins, des extra-terrestres invisibles, des particules inconnues, un dieu omnipotent, des univers parallèles, etc. On ne voit guère comment ce genre d’expérience de l’esprit pourrait asseoir une critique féconde de notre exploration rationnelle de la réalité – sauf si elle suggère une certaine expérience de vérification de ses assertions, comme le fait toute hypothèse scientifique, mais ce n’est pas le cas du zombie (ni des fées, des esprits malins, de dieu, etc.).

Une seconde objection pas très éloignée serait : un état neural N est certes la condition d’un état mental M, mais rien ne dit que c’est la condition suffisante (outre, bien sûr, les stimuli du milieu interne et externe eux aussi associés à la survenue de l’état mental). Mon zombie pourrait être exactement similaire à moi du point de vue physique, mais il lui manquerait une condition X pour ressentir vraiment la douleur quand il met sa main au feu (ou autres qualia). Là encore, cette mystérieuse condition X n’apporte pas grand chose à la compréhension de la conscience. Dire qu’il existe une condition X différente des états neuraux observés et dire qu’il existe une âme sont par exemple du même niveau ontologique : soit la condition X est observable physiquement, soit elle ne l’est pas. En revanche, dire que nous ne connaissons pas toutes les conditions des états neuraux N nécessaires pour produire un état mental M ne pose pas de problème : c’est en effet l’enjeu d’une théorie complète de l’esprit que d’aller au-delà des corrélats neuraux et de comprendre les propriétés systémiques du cerveau. Pour donner une image, la conscience résulte des agencements neuronaux comme l’explosion résulte des explosifs et de la mise à feu ; pour comprendre l’explosion, il faut connaître la formule exacte du mélange explosif et la condition exacte de sa mise à feu ; une fois cela décrit et modélisé, on sait ce qui produit une explosion, comme on saura ce qui produit une conscience. C’est, me semble-t-il, un des objets de la neuroscience contemporaine.

En bref, considérer que le zombie est concevable signifie selon moi développer une intuition mystique ou métaphysique sur la nature de l'esprit, que l’on cherche ensuite à rationaliser sans prononcer les mots qui fâchent (dieu, âme, conscience immatérielle, dualisme esprit-matière). Pourquoi pas, je pars de l’intuition inverse : la clôture causale du réel (l’inexistence d’événements ou phénomènes sans cause physique) et l’inscription physique du mental. Selon la métaphore de l’explosion ci-dessus, on peut former une infinité de descriptions langagières d’une explosion et c’est ce que nous faisons habituellement de nos états mentaux. La littérature, le cinéma, l’art en général sont par exemple remplis d’observations et descriptions délicates sur toutes les nuances de l’état amoureux ; mais ces jeux de langage n’empêchent pas que l’état amoureux soit en dernier ressort un état physique (et chaque nuance une nuance physique), dont les effets seuls sont ainsi décrits.

Détection de mensonge

Dans sa technologie actuelle, le détecteur de mensonge ou polygraphe mesure simultanément le rythme cardiaque, le rythme respiratoire et la transpiration. L’idée est que le mensonge volontaire provoque une légère anxiété que l’on peut observer. Mais cela reste très rudimentaire. Les conditions de l’interrogatoire sont susceptibles de créer un état anxieux qui brouille les données. Et un menteur de talent est capable de tromper la machine. On a songé à les remplacer par des électroencéphalogrammes (mais leur résolution et leur pas de temps ne sont guère adaptés) ou par des scanners du type imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (mais ils sont coûteux, encombrants et supportent mal le moindre mouvement). Scott Bruce, professeur de psychiatrie à l’Université Drexel, estime avoir trouvé la solution : un simple bandeau autour de la tête, qui émet un rayonnement IR à travers le crâne et analyse sa réflexion. Celle-ci dépend du niveau d’oxygène dans le sang, qui résulte lui-même du niveau d’activation d’une aire cérébrale donnée. On peut cependant se demander comment il sera possible de repérer l’activité cérébrale particulière d’un mensonge par rapport à celle d’une vérité. Ou d’empêcher le sujet soumis à interrogatoire de brouiller la lecture du signal, par exemple en pensant simultanément à un mensonge et une vérité à chaque question, quelle que soit la réponse finalement donnée.

Illustration : Wipo (DR)

Koons à Versailles

La rétrospective Jeff Koons au château de Versailles réveille les querelles sur l’art contemporain, aggravées ici par le contexte patrimonial et symbolique (Versailles comme temple du classicisme, expression des cultures historiquement enracinées et validées par cette épreuve du temps). Jean Clair s’en irrite sans surprise, voyant dans cette recherche du « décalé » un signe de l’esthétique moderniste depuis Duchamp. Mais en fait, ce décalage n’a de sens que par rapport à l’offuscation qui en garantirait la « cale ». Et en dehors de Jean Clair et quelques autres, peu s’offusquent finalement de voir les œuvres kitsch de Koons dans les salons versaillais. Le décalage et la provocation sont des temps révolus de l’art moderne, et faire semblant d’y croire encore (pour l’encenser ou l’incendier) n’abuse plus grand monde. Il y a des objets et des événements, il y a depuis eux des jeux de valorisation esthétique ou financière. Et rien d’autre que cela.

21.9.08

Papa, mama, pipi, caca, bobo, dodo... : répétition et acquisition du langage

On sait que dans leurs premières années d’existence, presque tous les enfants humains sont capables d’apprendre les règles de leur langue maternelle, parvenant à intégrer puis généraliser des règles syntaxiques organisant leur vocabulaire. De précédents travaux ont montré que les enfants en bas âge sont sensibles à certains aspects mélodiques ou phonologiques du langage parlé. Mais peu d’études à ce jour se sont intéressés au cerveau linguistique des nouveau-nés. Judith Gervain et ses collègues ont observé par spectroscopie de réflectance proche infrarouge (NIRS) la réaction cérébrale de 22 nourrissons (dont 12 filles) âgés de 1 à 6 jours. Dans une première expérience, les bébés entendaient des séquences syllabiques de type ABB («mubaba» par exemple) ou de type ABC («mubage»), composées à partir de 20 syllabes différentes. Les aires frontales et temporales des enfants ont montré une activation plus soutenue lorsque les séquences contenaient une répétition (type ABB). Cela suggère l’existence d’un mécanisme perceptif inné de détection préférentielle des répétitions. Lors d’expositions ultérieures, cette tendance s’est renforcée : plus les séquences répétées sont entendues parmi des séquences aléatoires, mieux elles sont mémorisées par rapport à elles. Dans une seconde expérience, les chercheurs ont testé l’effet de répétitions non adjacentes de type ABA («bamuba» par exemple), en comparaison avec le type ABC. Aucune différence n’a été cette fois relevée dans l’activité cérébrale des bébés.

Références :
Gervain J. et al. (2008), The neonate brain detects speech structure, PNAS, 105, 37, 14222-14227, doi : 10.1073/pnas.0806530105

(Merci à Jacques Mehler de m’avoir transmis le papier de son laboratoire)

Nudité du royaume des fins

Toute chose existe selon une fin : voilà une erreur de base de la pensée, un vice caché de la conscience, une illusion cognitive de l’espèce. Le cerveau humain produit des propositions où figurent des fins ; et de cela, il infère que tout existe de la même manière, que tout répond à une fin, à commencer par son existence bien sûr. Non seulement les trois derniers siècles d’enquête scientifique suggèrent qu’il n’en est rien, qu’ajouter des fins est inutile à la compréhension de la réalité et relève d’un acte de foi ; mais même ce que nous percevons comme nos « fins » conscientes expriment pour l’essentiel nos désirs inconscients. Que l’on regarde donc un cerveau humain fonctionner, plutôt qu’ânonner les mêmes généralités infalsifiables qu’ânonnaient nos ancêtres.

20.9.08

Retour sur Donum vitae

Lorsque le cardinal Ratzinger (Benoît XVI) en était préfet, la Congrégation pour la doctrine de la foi (ex Saint-Office, ex Inquisition) publia l’instruction Donum vitae, le don de la vie. C’était en 1987, voici un peu plus de vingt ans. Ce texte important a fixé la doctrine catholique sur le statut de l’embryon, sur les interventions de la biomédecine et sur la procréation artificielle. Son influence directe ou indirecte est sensible dans la plupart des débats bioéthiques. J’en rappelle ici les grands axes.

Moraliser la technoscience
La notion de morale apparaît 67 fois dans le texte (sous forme nominale, qualificative ou adverbiale). On y parle de « tradition morale chrétienne », confondue à l’occasion avec « la loi morale naturelle » et la morale tout court dans la tradition religieuse du jusnaturalisme issue notamment de la christianisation d’Aristote. Cette omniprésence de la morale ne surprend évidemment pas, mais elle rappelle un fait basique : la « doctrine de la foi » est avant tout une doctrine du comportement humain. La foi catholique, comme les autres fois monothéistes, se veut indistinctement une manière de penser et une manière d’être.
Dans cette instruction, c’est la technoscience que l’Église entend soumettre à ses visées normatives : « La science et la technique requièrent-elles, pour leur signification intrinsèque même, le respect inconditionné des critères fondamentaux de la moralité ; c'est-à-dire qu'elles doivent être au service de la personne humaine, de ses droits inaliénables, de son bien véritable et intégral, conformément au projet et à la volonté de Dieu ».

La dignité humaine : un concept-clé
La notion de dignité apparaît 37 fois dans le texte : dignité de la personne humaine, de l’embryon, de la vie humaine, de l’union conjugale. On la trouve formulée dès les attendus de la réflexion : « Le Magistère de l'Église n'intervient pas au nom d'une compétence particulière dans le domaine des sciences expérimentales ; mais, après avoir pris connaissance des données de la recherche et de la technique, il entend proposer, en vertu de sa mission évangélique et de son devoir apostolique, la doctrine morale qui correspond à la dignité de la personne et à sa vocation intégrale, en exposant les critères de jugement moral sur les applications de la recherche scientifique et de la technique, en particulier pour tout ce qui concerne la vie humaine et ses commencements. »
La dignité humaine est le concept-clé sur lequel l’Église articule sa position morale. Bien sûr, cette dignité ne fait sens en dernier ressort que sur Dieu : « Le don de la vie que Dieu, Créateur et Père, a confié à l'homme, impose à celui-ci de prendre conscience de sa valeur inestimable et d'en assumer la responsabilité ». Mais le choix du concept est habile, puisque la dignité humaine est aussi bien revendiquée par des morales laïques, notamment la morale d’inspiration kantienne. On peut considérer cette dernière comme une « métaphysique sans dieu », mais pour le tout-venant peu au fait des subtiles généalogies de la morale, la dignité offre l’avantage de paraître vide de contenu divin ou métaphysique. J’ai exposé ailleurs (ici et ici) quelques raisons de douter de la valeur positive de concept de dignité humaine, dont la fonction est surtout d’édicter des interdits. Les humains n’ont pas la même définition de ce qu’est une vie digne d’être vécue, soit pour eux-mêmes (euthanasie, suicide) soit pour leurs enfants (avortements thérapeutiques). Partant de ce constat empirique, la dignité n’a pas de signification univoque et n’est pas une revendication universelle.

La nature spirituelle de l’homme, et sa confusion avec le rationnel
La conception catholique de la dignité diffère de la conception kantienne par son fondement. Celui-ci réside dans la nature spirituelle de l’homme : « En effet, c'est seulement dans la ligne de sa vraie nature que la personne humaine peut se réaliser comme une "totalité unifiée" ; or cette nature est en même temps corporelle et spirituelle. En raison de son union substantielle avec une âme spirituelle, le corps humain ne peut pas être considéré seulement comme un ensemble de tissus, d'organes et de fonctions ; il ne peut être évalué de la même manière que le corps des animaux, mais il est partie constitutive de la personne qui se manifeste et s'exprime à travers lui. » Il y a donc césure nette entre l’humanité et le reste du monde vivant du fait de l’existence de l’âme. L’Église reconduit l’anthropocentrisme déjà inscrit dans ses textes fondateurs. Assez étrangement, le principe immatériel qu'est l'âme est néanmoins suffisamment rattaché à son inscription corporelle pour qu'une intervention sur le corps soit aussi une atteinte à l'intégrité de l'âme. Il y a matière, pour les apprentis métaphysiciens, à de longues réflexions sur le dualisme des propriétés et des devoirs attachés à ces propriétés.
Il est intéressant de noter que, sous la plume de Ratzinger et de ses co-auteurs, le rationnel et le spirituel se confondent : « La loi morale naturelle exprime et prescrit les finalités, les droits et les devoirs qui se fondent sur la nature corporelle et spirituelle de la personne humaine. Aussi ne peut-elle pas être conçue comme normativité simplement biologique, mais elle doit être définie comme l'ordre rationnel selon lequel l'homme est appelé par le Créateur à diriger et à régler sa vie et ses actes, et, en particulier, à user et à disposer de son propre corps. » Il y a bien sûr usurpation de concept puisque l’on peut très bien concevoir l’existence de la raison sans l’existence de l’âme.

Les valeurs morales : la vie, le mariage
Deux valeurs orientent l’axiologie catholique : « Les valeurs fondamentales relatives aux techniques de procréation artificielle humaine sont au nombre de deux : la vie de l'être humain appelé à l'existence, et l'originalité de sa transmission dans le mariage. Le jugement moral sur les méthodes de procréation artificielle devra donc être formulé en référence à ces valeurs. » On notera que ces deux valeurs sont présentées comme ayant le même poids, en raison de leur base dogmatique identique, alors que le sens commun hiérarchise assez aisément l’importance de la vie humaine par rapport à l’une de ses institutions historiques (mariage).

Le statut de l’embryon : sacré dès la conception
L’enseignement du Magistère implique le respect absolu de la vie dès sa conception : « Dès le moment de sa conception, la vie de tout être humain doit être absolument respectée, car l'homme est sur terre l'unique créature que Dieu a voulu pour lui-même et l'âme spirituelle de tout homme est immédiatement créée par Dieu ; tout son être porte l'image du Créateur. La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l'action créatrice de Dieu et demeure pour toujours dans une relation spéciale avec le Créateur, son unique fin. Dieu seul est le Maître de la vie de son commencement à son terme : personne, en aucune circonstance, ne peut revendiquer pour soi le droit de détruire directement un être humain innocent. » Comme on peut le voir, le respect de l’embryon est strictement lié à celui de la volonté divine et de l’existence de l’âme. C’est un point instructif car dans les débats bioéthiques, il est rare de voir invoquée cette nature divine de l’embryon pour justifier des interdits (avortement ou autres), hormis par les autorités religieuses bien sûr. Les croyants ne souhaitant pas faire intervenir cette volonté de Dieu devenue un peu trop inaudible à leurs contemporains sont obligés de se livrer à des contorsions intellectuelles amusantes pour justifier qu’un amas de cellules (l’embryon) soit considéré comme une « personne humaine » à part entière. Ils parlent d’être humain en devenir, ce qui ne fait que repousser le problème : un embryon peut aussi bien devenir une fausse couche (c’est fréquent, et la mère ne s’en rend pas souvent compte dans les premières semaines) ou un mort-né ; il ne possède aucun des attributs de la personne humaine (pas de sensation, d’émotion ni de cognition dans ses premières phases de développement) ; il ne possède aucune capacité de survie en dehors du ventre de sa mère, c’est-à-dire qu’il n’est pas un être vivant autonome. Il est évident que seule la nature divine / spirituelle de l’embryon apporte une justification cohérente au respect absolu de son intégrité : tous ceux qui tentent de maintenir la prescription en échappant à sa fondation métaphysique se livrent à des ratiocinations peu convaincantes.
En raison de l’importance accordée à l’institution du mariage, celle-ci forme la seconde condition d’évaluation morale de l’embryon : « La procréation humaine demande une collaboration responsable des époux avec l'amour fécond de Dieu ; le don de la vie humaine doit se réaliser dans le mariage moyennant les actes spécifiques et exclusifs des époux, suivant les lois inscrites dans leurs personnes et dans leur union. » Cela exclut notamment les embryons fabriqués in vitro, qui sont moralement condamnables y compris au sein du couple (insémination artificielle homologue, c’est-à-dire sans donneur ; l’insémination hétérologue est condamnée plus vivement encore puisqu’elle s’éloigne du cadre marial).

Les interdits : à peu près tout
La double exigence de respect absolu de l’embryon et de la conception dans le mariage fait de la morale catholique l’une des plus répressives dans les questions bioéthiques relatives à ces sujets. L’instruction Donum vitae condamne l’avortement, le clonage, l’ectogenèse, la fécondation in vitro, l’intervention non-médicale sur l’embryon, les mères porteuses, la suppression d’embryons surnuméraires, la création d’embryons à des fins de recherche (ou commerciales), la congélation des embryons (« offense au respect dû aux êtres humains »)… En fait, il est plus simple de dire ce que l’Église autorise : la conception naturelle dans le cadre du mariage hétérosexuel, le diagnostic prénatal (à visée de soin) et l’intervention thérapeutique sur l’embryon. Tout le reste est « illicite » ou « moralement condamnable ».

Le devoir du croyant : changer les lois civiles
De manière tout à fait significative, l’instruction se conclut par le constat que les lois civiles de nombreux pays violent les règles morales catholiques. La Congrégation pour la doctrine de la foi appelle tous les croyants à œuvrer pour la réforme de ces lois : « De nos jours la législation civile de nombreux États confère aux yeux de beaucoup une légitimation indue à certaines pratiques ; elle se montre incapable de garantir une moralité conforme aux exigences naturelles de la personne humaine et aux " lois non écrites " gravées par le Créateur dans le cœur de l'homme. Tous les hommes de bonne volonté doivent s'employer, spécialement dans leur milieu professionnel comme dans l'exercice de leurs droits civiques, à ce que soient réformées les lois civiles moralement inacceptables et modifiées les pratiques illicites. En outre, l'" objection de conscience " face à de telles lois doit être soulevée et reconnue. Bien plus, commence à se poser avec acuité à la conscience morale de beaucoup, notamment à celle de certains spécialistes des sciences biomédicales, l'exigence d'une résistance passive à la légitimation de pratiques contraires à la vie et à la dignité de l'homme. »
Quand les mêmes croyants se plaignent des « agressions » dont ils sont victimes de la part des laïcs, il est aisé de leur rappeler cette évidence : leur Église les enjoint à modifier les lois civiles dans un sens conforme aux dogmes religieux. Tant que la foi ne sera pas clairement confinée dans la sphère personnelle du croyant par ses propres dogmes et directives, elle sera une ennemie de la liberté des non-croyants. La désigner et la combattre comme ennemie, cela reste donc une urgente obligation pour tous les athées et agnostiques attachés à la défense des libertés individuelles. Et singulièrement dans le domaine biomédical, où les manoeuvres conjointes des Etats, des Eglises et de certains "humanistes" soi-disant laïcs privent les individus de la libre-disposition intégrale de leur corps.

Plomin et la chasse aux gènes de l'intelligence

Dans le Scientific American, Carl Zimmer évoque la chasse aux gènes de l’intelligence. Et notamment le travail du psychiatre et généticien Robert Plomin (Institut de psychiatrie, Kings’ College, Londres). Le chercheur est l’un des pionniers de ce champ d’étude. L’intelligence au sens psychométrique (facteur g, capacité cognitive générale) est connue depuis les travaux d’Alfred Binet et Charles Spearman au début du XXe siècle : c'est le trait psychologique le plus mesuré sur la population la plus nombreuse à travers le monde. Et l’héritabilité de cette intelligence (la part des gènes dans la variance interindividuelle) est aussi connue depuis longtemps. Elle est relativement élevée puisqu’elle atteint 0,7 à 0,8 à l’âge adulte. Mais encore faut-il dénicher les gènes impliqués dans ces différences.

Quand Plomin s’est lancé dans cette quête au milieu des années 1990, le séquençage génétique n’avait pas atteint le degré d’automatisation et de rapidité qu’il connaît aujourd’hui. Malgré cela, Plomin et ses collègues ont conçu une étude longitudinale de grande ampleur, TEDS (Twins Early Development Study) : 15.000 paires de vrais et faux jumeaux sont suivies de la naissance vers l’âge adulte depuis 1994, et l’ADN de 12.000 d’eux a été collecté. Ils passent divers tests et épreuves en vue de mesurer la qualité de leur développement psychologique, et notamment leur intelligence (sur TEDS, voir Oliver et Plomin 2007).

Voici 10 ans, il était encore difficile et coûteux d’analyser quelques dizaines de gènes. Mais avec le développement de la bio-informatique appliquée à la génomique et l’apparition des puces ADN, Plomin et ses collègues ont pu tester des régions de plus en plus importantes du génome. Mais lorsque des centaines de milliers de marqueurs génétiques furent ainsi passées au crible, les chercheurs n’ont trouvé que quelques associations entre des SNPs (polymorphismes d’un seul nucléotide), dont le plus efficient expliquait un peu moins de 1 % de la variance aux tests psychométriques, et les autres moins de 0,4 % (cf par exemple Harlar 2005, Craig 2006, Butcher 2008). L’effet est si faible qu’il faut répliquer ce genre d’études pour exclure les faux positifs. Et, en aucun cas, on ne trouve pour le moment de gène massivement impliqué dans les différences d’intelligence entre individus.

Cela pourrait paraître un échec, mais Robert Plomin n’en est pas très étonné. Sur la base de ses travaux et d’autres recherches en neurosciences et génétique du comportement, il a développé l’hypothèse des « gènes généralistes » (Kovas et Plomin 2006). Selon cette hypothèse, les mêmes gènes affectent la plupart des capacités et des incapacités cognitives lors du développement du cerveau et de ses interactions avec l’environnement. Sauf exception, ce ne sont pas des gènes impliqués dans le façonnage de tel ou tel module cognitif (langage, mathématique, mémoire de travail, etc.). Les deux propriétés essentielles sont ici la pléiotropie (un même gène a plusieurs effets) et la polygénicité (un même trait dépend d’une multitude de gènes). Les gènes généralistes, sans doute quelques dizaines à quelques centaines, moduleraient l’efficience des différentes structures et fonctions spécialisées du cerveau. Et l’intelligence serait la rencontre d’un bon réseau de gènes avec un bon milieu de développement.

Bien qu’elle ait eu mauvaise presse dans le passé, surtout pour des raisons idéologiques (querelles sans fin sur l’inné et l’acquis, les différences sexuelles et raciales), il est probable que l’étude des bases génétiques des capacités cognitives générale et spécifiques connaîtra une croissance continue et florissante. La raison en est l’importance symbolique et pratique de ces capacités pour l’espèce humaine, plus précisément pour les sociétés modernes désormais fondées sur l’exploitation intentise des ressources intellectuelles. « Comme nous entrons dans le XXIe siècle, il est très important de maximiser et optimiser l’éducation des gens, note Robert Plomin. Vous pourriez à l’avenir obtenir un indice de risque génétique. Vous pourriez voir quels enfants présentent des risques de déficience en lecture, et intervenir. L’espoir est de prédire et intervenir avec des programmes prévenant ces problèmes, au lieu d’attendre qu’ils se révèlent à l’école ». Une des découvertes majeures sur l’héritabilité de l’intelligence (et de la plupart des traits) est qu’elle augmente avec l’âge, de 0,3-0,4 pour des enfants de 5 ans à 0,7-0,8 pour les adultes au-delà de 18 ans. Cela tient notamment à la plasticité du cerveau humain, qui tend à se réduire avec le développement : stimuler une aptitude défaillante à 3 ans et à 20 ans n’aura pas du tout le même effet.

Des gènes aux visages

On parlait voici peu du rôle du système immunitaire (CMH) dans le choix des partenaires sexuels. Hanna C. Lie et ses collègues viennent de faire paraître une étude à ce sujet dans la revue Evolution. Ils ont photographié et génotypé 160 sujets des deux sexes, en calculant leur hétérozygotie (variabilité génétique) dans le complexe majeur d’histocompatibilité et d’autres marqueurs du génome hors système immunitaire. Les sujets étaient ensuite jugés pour leur attractivité : il en ressort une corrélation positive. Plus spécifiquement l’hétérozygotie du CMH des mâles est associée à la valeur moyenne de leurs traits faciaux (le fait que ceux-ci présentent peu d’écart par rapport à une moyenne des visages, ce qui est généralement un facteur de désirabilité dans les enquêtes de préférences sexuelles), et oriente la préférence exprimée par les femmes. L’hétérozygotie hors système immunitaire est quant à elle associée à la symétrie des traits féminins, et attire plutôt les hommes. Ces associations entre des indices phénotypiques et des traits génétiques suggèrent que nos préférences faciales répondent à des pressions sélectives en vue d’identifier des partenaires de bonne qualité.

LRRK2 : Brin face à son destin

Sur son blog, Sergey Brin, co-fondateur de Google, explique qu’il porte la mutation G2019S du gène LRRK2, impliqué dans la maladie de Parkinson dont sa mère et sa grand-tante ont déjà été victimes. La femme de Sergey Brin, Anne, a lancé le service privé de génomique personnelle 23andMe. Ses impressions concernant cette épée de Damoclès ? « Cela me place dans une position assez unique. Je connais tôt dans ma vie une chose à laquelle je suis substantiellement prédisposé. J’ai maintenant l’opportunité d’ajuster mon existence à ce risque (par exemple, il existe des preuves que l’exercice peut protéger contre le Parkinson). J’ai aussi la possibilité de poursuivre et soutenir la recherche sur cette maladie bien avant qu’elle m’affecte. Et, indépendamment de ma santé, cela peut aider les membres de ma famille aussi bien que les autres ».

19.9.08

Le visage de Dante

En 1921, l'anthropologue Fabio Frassetto avait procédé à l'identification de la dépouille du poète florentin Dante Alighieri (1265-1321). Stefano Benazzi et ses collègues sont partis de ces données morphométriques pour reconstruire le visage de l'auteur de la Divine comédie (ci-contre, cliquez pour élargir). L'une des difficultés provenait de l'absence de mandibule sur le squelette : celle-ci a été rebâtie en 3D en fonction de toutes les autres données crâniennes disponibles.

L'homme qui vient, la femme qui part

Notre système visuel est conçu de telle sorte que nous sommes capables de déduire un grand nombre d’informations d’une personne (ou d’un animal) en mouvement, même quand notre vision est imparfaite (champ de vision latéral, forme plus ou moins indistincte). De précédents travaux ont montré que les sujets peuvent inférer des analyses exactes – le sexe, l’état émotionnel voire certains traits de personnalité - à partir d’une perception partielle des mouvements d’autres sujets. L’une des méthodes expérimentales consiste à produire des figures virtuelles à partir d’une image réelle de personne en mouvement, image que l’on réduit par de simples points lumineux situés aux articulations du corps (on parle de «point-light figure»).

Anna Brooks et ses collègues ont demandé à des volontaires de juger si de telles figures virtuelles fixes étaient des hommes ou des femmes (avec le choix « neutre » en cas d’indécision) d’une part, d’estimer si les figures venaient vers eux ou au contraire s’éloignaient (impression subjective, car l’image était fixe). Résultat : les figures jugées masculines ou neutres sont plutôt perçues comme s’approchant de l’observateur, alors que les figures féminines semblent plus souvent en train de s’éloigner. Les auteurs suggèrent que ce biais d’orientation pourrait être une mise en alerte inconsciente, visant à focaliser l’attention sur un mâle qui s’avance afin d’évaluer ses intentions, qui ne sont pas forcément bonnes. Comme 90% des violences sont le fait de mâles plutôt que de femelles dans l’espèce humaine, un tel biais a son utilité. Quant à la perception inverse (la femme s’éloigne), elle peut aussi avoir ses raisons…

Référence :
Brooks A. et al. (2008), Correlated changes in perceptions of the gender and orientation of ambiguous biological motion figures, Current Biology, 18, 17, 9, R728-R729, doi: doi:10.1016/j.cub.2008.06.054

(Merci à Anna Brooks de m’avoir fait parvenir son papier).

Rationalisme et relativisme

Je lis en ce moment le livre fort intéressant de Jacques Bouveresse, Peut-on ne pas croire ? Sur la vérité, la croyance et la foi. L’auteur y critique notamment le relativisme des « post-modernes » qui, en affirmant que tous les discours ont le même degré de vérité (ou même que la vérité n’existe pas), et en critiquant comme adversaire principal la modernité rationaliste, ouvriraient grande la porte au retour du religieux.

Ce qui me gêne dans ce type de discours, c’est la supposée incompatibilité entre rationalisme et relativisme. Cela tient à mon avis à une ambiguïté sur la notion de relativisme. Dans mon esprit, celui-ci consiste simplement à poser que les individus sont libres en dernier ressort de définir comme ils veulent le vrai, le bon, le beau, etc. C’est un principe général : l’homme ne naît pas avec l’obligation de souscrire dans son existence à tel ou tel discours établi, qu’il soit scientifique, religieux, idéologique ou autre. Mon relativisme ressemble plutôt à un pluralisme dans le domaine politique, éthique et esthétique ; et à un anarchisme dans le domaine épistémologique et ontologique. L’important est que ce relativisme ne prétend pas juger les contenus des propositions individuelles, simplement statuer sur la possibilité (infinie) de définir ou reconnaître les contenus propositionnels de son choix.

Mais un tel relativisme est parfaitement compatible avec une sélection personnelle opérée parmi les discours disponibles du vrai, du bon, du beau, etc. En tant que rationaliste, par exemple, je n’ai aucune difficulté à poser que les propositions magiques, mystiques ou métaphysiques sont soit vides de sens (car n’ayant aucune référence dans le réel) soit fausses (quand elles prétendent expliquer certains éléments du réel dont les références sont partagées par tout le monde). Et j’ajoute volontiers que les individus souhaitant réellement vivre sous le régime exclusif de telles propositions sont des idiots ou des fanatiques, dont le mode de pensée sera incapable d’améliorer sensiblement leurs conditions matérielles d’existence. Ayant dit cela, je n’ai pas failli à mon rationalisme, mais je n’ai pas pour autant renié mon relativisme : s’il existe des idiots ou des fanatiques, s’ils estiment détenir le vrai, qu’ils agissent, pensent, vivent et meurent en conformité avec leur idéal, cela sera une expérience humaine comme une autre, que l’on jugera à ses fruits. Tant qu’ils nuisent à eux-mêmes et non à autrui, cela m’indiffère totalement. Je pense que cette indifférence n’existe pas chez ceux qui opposent rationalisme et relativisme : par compassion envers autrui ou par foi dans la raison, ils ne conçoivent pas qu’une partie des humains soit abandonnée à ses diverses erreurs. Mais cette compassion et cette foi ne sont plus rationnelles… et cette posture n’est donc plus rationaliste à mes yeux.

Mon dieu, protégez-nous du relativisme décadent...

La « libération » de la parole religieuse (catholique surtout) souhaitée par Nicolas Sarkozy et Benoît XVI poursuit ses effets dans Le Figaro, où l’éditorialiste Yvan Rioufol y va de son homélie.

« Les catholiques français se révèlent, à l'initiative de Benoît XVI, les héritiers d'une culture millénaire qui s'effrite. Pourtant, un républicanisme sectaire persiste dans un laïcisme qui a pour effet d'accélérer l'effacement de toute pensée spirituelle. Faut-il se satisfaire du bilan des ‘progressistes’, qui se sont octroyé le monopole des Lumières et de la morale ? L'accumulation des désastres, dont les jeunes sont les victimes, invite à écouter ce que les religions ont à dire : l'occasion, pour la France, de renouer avec son identité déclinante. »

Je peine à identifier les terribles manœuvres d’un républicanisme laïc parvenant à effacer toute pensée spirituelle. Y a-t-il encore tant de hussards noirs que cela dans l’Education nationale ? Et de toute façon, cette école publique a-t-elle pour mission d’enseigner les religions, en lieu et place des parents, de l’église, du temple, de la synagogue ou de la mosquée ? Quant à « l’accumulation de désastres » dont la jeunesse est victime, on s’interroge aussi sur leur nature et sur la responsabilité de la pensée laïque. Si ce sont les chiffres du suicide, de la drogue et de la délinquance, il faudrait d’abord vérifier que les sociétés industrialisées restées fortement religieuses (Etats-Unis par exemple) ont des taux significativement plus faibles que les autres (Union européenne par exemple) et démontrer ensuite que la prégnance du discours religieux explique ces différences sociologiques ou épidémiologiques. Je ne connais pas de telles études et, en tout état de cause, Rioufol ne les mentionne pas. Faute de plus amples informations, on supposera que c’est donc l’habituel blabla conservateur qui tient paresseusement ses idées reçues pour paroles d’Evangile.

« Dans la France sécularisée, les religions sont attendues pour corriger un relativisme décadent. Le phénomène se lit dans les sondages. Apparu aux États-Unis dès les années 1980, ce mouvement de fond invite les Églises à prendre place dans les débats publics sur l'aide sociale, l'immigration, l'environnement, l'éducation, l'éthique médicale, etc. Les états généraux de la bioéthique s'ouvriront d'ailleurs à ces courants de pensée, comme l'a promis Sarkozy au Pape. Aux catholiques de s'y montrer pertinents. »

Nous y voilà, les philosophes Chantal Delsol ou Rémi Brague le disaient à mots couverts, l’éditorialiste politique qu’est Rioufol y va plus franchement : la religion va nous sauver du « relativisme décadent ». Et pour cela, les courants religieux vont peser sur les grands débats de société, en espérant bien sûr que les Etats entérinent par la loi leur morale particulière. Laquelle ne sera pas relativiste, par définition, mais bien absolutiste (et pour cause, quand on croit qu’il existe une vérité morale universelle et que celle-ci découle d’un livre sacré, interprété par une caste religieuse).

Inutile de dire que ce genre d’éditorial n’est pas de nature à apaiser les ires du « laïcisme ». Il s’y dessine une conception très particulière de la « laïcité positive » : intégrer les visions religieuses dans la discussion et la décision politiques. On en verra très concrètement l’effet en France en 2009, quand la révision des lois dites de bio-éthique au Parlement sera l’occasion, comme à chaque fois, d’observer les menées des élus croyants pour défendre une conception liberticide de l’usage de son corps et des innovations biotechnologiques. Car l’enjeu de tous ces propos un peu abstraits est là : édicter des interdits généraux conformes à ses convictions particulières ; refuser que les attendus moraux de la foi soient cantonnés dans le domaine personnel des individus (ce qui serait « relativiste ») et militer pour qu’ils s’imposent à toute la société, même si l’on se gardera bien d’invoquer directement Dieu ou ses représentants sur Terre. Le travail mené sur certains concepts comme la dignité humaine ou certaines problématiques comme le statut de l’embryon a ainsi pour but de produire à destination de l’opinion et des décideurs un argumentaire en apparence laïc, mais d’inspiration religieuse.

McCain et Palin vous font-ils suer ?

Douglas R. Oxley et ses collègues ont interrogé 46 adultes sur leurs vues politico-morales : guerre en Irak, contrôle des armes, politique d'immigration, sexe avant le mariage, etc. Cela a permis de les classer sur un spectre allant du libéralisme (gauche) au conservatisme (droite) correspondant aux divisions de l'opinion publique américaine. Deux mois plus tard, les mêmes individus ont passé un test consistant à regarder des images, dont certaines stressantes (faces ensanglantées par exemple), et à entendre des sons au hasard, dont certains désagréables. Les chercheurs ont mesuré la transpiration des individus, qui affecte la conductivité de la peau et signale leur propension au stress. Résultat : indépendamment des différences d'âge, de sexe et de revenus, les conservateurs ont tendance à transpirer plus que les libéraux face à des images ou des bruits dérangeants. "Le niveau de réponse physiologique des individus à la menace semble indiquer le degré avec lequel ils soutiendront des politiques visant à protéger la structure sociale existante des menaces extérieures (étrangers) ou intérieures (violation de normes)", concluent les chercheurs. Ces différences sont-elles innées ou acquises? Sans doute les deux. De précédents travaux ont montré qu'il existe une héritabilité des opinions politiques.

18.9.08

Le cerveau modulaire

La modularité est une hypothèse très discutée en philosophie de l’esprit, à la suite notamment du livre de Jerry Fodor (Modularity of Mind : An Essay on Faculty Psychology, 1983). L’idée est que l’esprit est composé d’une agrégation de modules fonctionnels, remplissant des tâches spécifiques, correspondant à des aptitudes ou capacités sélectionnées au cours de l’évolution des espèces et de leurs systèmes nerveux. Cette modularité répond aux observations neurobiologiques de localisation de certaines fonctions cérébrales, connue depuis l’identification des aires du langage dans la troisième circonvolution du lobe frontal gauche par le Français Paul Broca, dans les années 1860.

Une équipe du laboratoire d’Alan C. Evans (Centre d’imagerie cérébrale McConnell, Université McGill, Canada) vient de proposer une analyse de l’architecture modulaire du cortex humain. Les chercheurs sont pris comme matériaux de base les neuro-imageries de 124 sujets sains des deux sexes, dont ils ont extrait les associations statistiques interrégionales selon l’épaisseur du cortex. Cette épaisseur est une mesure composite intégrant la taille, la densité et l’arrangement des neurones, des glies et des fibres nerveuses. Un algorithme d’analyse automatique des réseaux a permis de dégager 45 régions et 102 connections formant des clusters fonctionnellement cohérents (près de l’optimum pour la distance et la fréquence de liaison). Une seconde analyse a détecté l’existence de modules rassemblant certaines de ces régions (en comparant la fréquence effective des liaisons observées par rapport à des liaisons aléatoires entre chaque région). Il en ressort six ensembles regroupant chacun 4 à 10 régions corticales (figure ci-contre). Le module I (9 régions), rassemblant des régions préfrontales, correspond aux fonctions exécutives et stratégiques. Le module II (10 régions), dans le cortex pariétal et (pré)moteur, renvoient aux fonctions spatiales et sensorimotrices. Le module III (4 régions), sur le gyrus fronto-orbital et temporal inférieur, serait associé aux fonctions olfactives. Le module IV (7 régions), rassemblant notamment le gyrus parahippocampique et ses zones adjacentes, correspond aux process de mémorisation et d’émotion. Le module V (10 régions) rassemble les aires connues pour l’audition et le langage, le module VI (5 régions) correspondant au cortex visuel.

Les travaux de ce type seront bien sûr affinés à mesure que les observations du cerveau in vivo gagneront en nombre et surtout en précision. Et la modularité n’est qu’une des dimensions de la vie de l’esprit : le traitement en parallèle des informations, et donc la connexion et la mise en cohérence entre les modules et les régions impliqués dans un état mental donné, forment par exemple une autre clé pour comprendre l’émergence des représentations de soi et du monde depuis les neurones.

Référence :
Chen Z.J. at al. (2008), Revealing modular architecture of human brain structural networks by using cortical thickness from MRI, Cerebral Cortex, 18(10), 2374-2381, doi :10.1093/cercor/bhn003

(Merci à Yong He de m’avoir fait parvenir son papier).

De quelles espèces serons-nous les ancêtres ?

D’Aristote à Linné ou Buffon, le concept d’espèce avait une fixité et une clarté rassurantes : c’était une catégorie ontologique recouvrant notre catégorisation mentale du monde, le fait qu’une tulipe n’est pas un cèdre, ni un chimpanzé une girafe, et au-delà de ce fait d’observation, l’intuition que chaque individu particulier rencontré, du fait de la récurrence de certaines similitudes avec d’autres individus, renvoie à un ensemble de traits partagés définissant sa catégorie, l’espèce.

Depuis une quarantaine d’années, ce concept d’espèce est en crise, et l’on a pu comptabiliser pas moins de 24 définitions différentes dans la littérature scientifique, la plupart étant apparues récemment (Mayden 1997). Le « problème de l’espèce », comme on l’appelle, est une conséquence directe de la théorie de l’évolution : la belle fixité des catégories prédarwiniennes s’accommode mal de la diversité et de la dynamique partout et toujours à l’œuvre dans le vivant. L’espèce est une sorte d’« essence » projetée sur un monde qui l’ignore. Un darwinien souhaitant décrire le vivant au temps t où il l’observe parlera de « groupes en évolution » ou d’« unités évolutives » (Hey 2006), définis comme un ensemble d’individus partageant en amont une lignée phylogénétique, en aval les mêmes contraintes reproductives et adaptatives. Le monde vivant n’est pas seulement co-existence d’espèces bien définies, mais processus en cours de spéciation, où certaines frontières biologiques et écologiques entre populations formellement de la même espèce deviennent les dimensions les plus importantes à observer et modéliser.

Appliqué à l’humain, et d’un point de vue philosophique plutôt que scientifique, cette inversion de perspective signifie qu’à la question habituelle – quels sont nos ancêtres ? – s’en ajoute une autre, bien plus intéressante et dérangeante : de quelles espèces serons-nous les ancêtres ?

Références :
Hey J. (2006), On the failure of modern species concepts, Trends Ecol Evol, 21, 447-450.
Mayden R.L. (1997), A hierarchy of species concepts :the denouement in the saga of the species problem, in Claridge M.F. et al. (ed), Species : The Units of Biodiversity, Chapmann & Hall.

17.9.08

Perspectives sur la mutation des corps

Quels seront les axes des mutations à venir de l’espèce humaine sur le plan physiologique ? Pour répondre à cette question, on peut prendre plusieurs perspectives.

D’un point de vue dynamique, les modifications se font et feront d’abord en vue de la santé et de la longévité. En premier lieu parce que l’évitement de la douleur et la peur de la mort sont des motifs puissants de l’action. En second lieu parce que l’essentiel des capitaux est aujourd’hui mobilisé dans cette perspective biomédicale. Il s’agira donc de minimiser le risque de maladies endogènes partiellement ou totalement héritables, de renforcer le système immunitaire dans sa résistance aux pathogènes, de contrer les processus dégénératifs liés à la sénescence des tissus et des organes.

D’un point de vue fonctionnel, il est probable que les transformations opérées sur l’homme favoriseront ce qui est perçu comme désirable dans la programmation actuelle de notre espèce, au-delà de la condition basique d’être en vie et en bonne santé. Par exemple, on peut supposer qu’en cas de choix possible pour soi et sa descendance, la plupart des individus désirant intervenir sur leur organisme préfèrent la beauté à la laideur, la robustesse à la chétivité, l’intelligence à la bêtise. Bien d’autres traits – comme ceux de la personnalité – ne font pas forcément l’objet d’une préférence marquée, ce qui n’empêche pas d’y opérer des choix sur le principe.

D’un point de vue technique, il est fort difficile de se projeter dans l’avenir compte-tenu de l’évolution rapide des connaissances et des applications. A court et moyen termes, les programmes de recherche déjà engagés permettent de prédire quelques cibles d’intervention. Ce sont principalement des molécules (les gènes et leurs produits), des cellules (les 200 familles de cellules spécialisées, productibles par des cellules souches) et des organes. Les modes d’intervention iront du remplacement d’un item défaillant par un autre de même nature, mais fonctionnel, à la substitution d’un item naturel par un item artificiel. Il est probablement que l’administration in situ de composants biologiquement actifs par des nanoparticules sera une technique de choix.

Dans tous les cas, il faut se garder de l’erreur de penser que tout cela sera très rapide. Cet optimisme volontiers mis en avant par certaines avant-gardes anglo-saxonnes (transhumanistes, extropiens) doit être pondéré par l’examen des réalités. Les techniques efficaces à l’échelle moléculaire / cellulaire reposent sur des connaissances fondamentales éprouvées, qui sont lentes à obtenir, des essais précliniques in vitro et sur l’animal, qui sont nécessaires aux preuves de concept, des essais sur l’homme, qui sont délicats à lancer.

Il existe par ailleurs de nombreuses résistances religieuses, idéologiques, morales à la transformation du corps humain. Elles sont globalement vaines, notamment parce que la mise au point des techniques de transformation se fait d’abord dans un cadre médical difficile à critiquer, et qu’une fois la technique acquise (phase la plus difficile), son usage à des fins non médicales sera assez aisé. Mais ces hostilités de certaines croyances religieuses ou laïques ont pour effet de ralentir la recherche. On ne doit pas négliger non plus les résistances psychologiques, notamment l’exigence de sûreté pour tout ce qui touche à notre corps ou celui de nos enfants. Enfin, le coût économique est et sera un frein à la diffusion rapide des anthropotechniques. Rien de cela ne s’oppose fondamentalement à la mutation. Mais tout suggère que le processus sera très graduel, comme toujours dans l’évolution.

L'Eglise face à Darwin

Gianfranco Ravasi, président du Conseil pour la culture du Vatican, a animé une conférence de presse présentant le futur Congrès international sur l'évolution biologique (« Faits et hypothèses. Une évaluation des recherches depuis les travaux de Charles Darwin »), qui se tiendra à Rome du 3 au 7 mars 2009, à l’occasion du 150e anniversaire de L’origine des espèces (et de 200e anniversaire de la naissance de Darwin). Ravasi a signalé à cette occasion que l’Église n’entendait pas exprimer de regret ou d’excuses à propos de ses positions sur l’évolution, soulignant que les théories de Darwin « n’ont jamais été condamnées par l’Église, ni ses livres interdits ».

L’Église n’a en fait admis que progressivement la théorie de l’évolution et, comme nous allons le voir, avec des réserves qui limitent sérieusement la portée de cette acceptation. En 1909, la Commission pontificale biblique approuvée par Pie X pose que l’on ne peut douter de « la création de toutes choses par Dieu au commencement du temps ; la création spéciale de l’homme ; la formation de la première femme à partir du premier homme… ». Le 12 août 1950, Pie XII publie l’encyclique Humani Generis. Il y est surtout questions des « erreurs philosophiques » présumées de l’époque (marxisme, existentialisme, etc.) mais on voit vers la fin poindre les sciences : « Il nous reste à dire un mot des sciences qu'on dit positives, mais qui sont plus ou moins connexes avec les vérités de la foi chrétienne. » (sic). Pie XII précise que l’Église peut tout à fait tenir compte des faits certifiés, et même des hypothèses, mais que « cela ne doit être accepté qu'avec précaution, dès qu'il s'agit bien plutôt d' ‘hypothèses’ qui, même si elles trouvent quelque appui dans la science humaine, touchent à la doctrine contenue dans la Sainte Ecriture et la ‘Tradition’. Dans le cas où de telles vues conjecturales s'opposeraient directement ou indirectement à la doctrine révélée par Dieu, une requête de ce genre ne pourrait absolument pas être admise. » Une conjecture opposée à la doctrine de Dieu ne peut donc être admise… ce qui n’est évidemment pas tout à fait la procédure logique et empirique de la raison.

Sur l’évolution même, Pie XII affirme : « C'est pourquoi le magistère de l'Église n'interdit pas que la doctrine de l' ‘évolution’, dans la mesure où elle recherche l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà existante et vivante - car la foi catholique nous ordonne de maintenir la création immédiate des âmes par Dieu - soit l'objet, dans l'état actuel des sciences et de la théologie d'enquêtes et de débats entre les savants de l'un et de l'autre partis : il faut pourtant que les raisons de chaque opinion, celle des partisans comme celle des adversaires, soient pesées et jugées avec le sérieux, la modération et la retenue qui s'imposent ; à cette condition que tous soient prêts à se soumettre au jugement de l'Église à qui le mandat a été confié par le Christ d'interpréter avec autorité les Saintes Ecritures et de protéger les dogmes de la foi. Cette liberté de discussion, certains cependant la violent trop témérairement : ne se comportent-ils pas comme si l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà existante et vivante était à cette heure absolument certaine et pleinement démontrée par les indices jusqu'ici découverts et parce que le raisonnement en a déduit ; et comme si rien dans les sources de la révélation divine n'imposait sur ce point la plus grande prudence et la plus grande modération. »

Donc, pas d’objection de principe à ce que le corps humain soit issu de l’évolution biologique, à condition de conserver la création des âmes à Dieu. Mais juste après, mettant en garde contre le polygénisme, Pie XII précise : « quand il s'agit d'une autre vue conjecturale qu'on appelle le polygénisme, les fils de l'Église ne jouissent plus du tout de la même liberté. Les fidèles en effet ne peuvent pas adopter une théorie dont les tenants affirment ou bien qu'après Adam il y a eu sur la terre de véritables hommes qui ne descendaient pas de lui comme du premier père commun par génération naturelle, ou bien qu'Adam désigne tout l'ensemble des innombrables premiers pères. En effet on ne voit absolument pas comment pareille affirmation peut s'accorder avec ce que les sources de la vérité révélée et les Actes du magistère de l'Église enseignent sur le péché originel, lequel procède d'un péché réellement commis par une seule personne Adam et, transmis à tous par génération, se trouve en chacun comme sien ».

Ainsi, on peut croire à l’évolution des corps humains par sélection naturelle, mais il faut tout de même qu’il y ait eu un seul véritable Adam, ancêtre de tous les hommes actuels. Vu ce que l’on connaît de la biologie des populations, c’est assez improbable : une espèce ne naît pas d’un couple qui s’isole reproductivement, mais de petites populations qui divergent graduellement.

Plus récemment, Jean-Paul II est revenu sur la question de l’évolution dans un message à l’Académie pontificale des sciences, le 22 octobre 1996. Il rappelle le texte de Pie XII et ré-affirme « qu’il n’y a pas de conflit entre l’évolution et la doctrine de la foi regardant l’homme et sa vocation » et précise même que « de nouvelles découvertes nous mènent à la reconnaître l’évolution comme étant plus qu’une hypothèse ». Il ajoute cependant : « plutôt que de parler de théorie de l’évolution, il est plus exact de parler de théories de l’évolution. L’utilisation du pluriel est requise ici – en partie du fait de la pluralité des explications regardant le mécanisme de l’évolution, et en partie à cause de la diversité des philosophies impliquées. Il y a des théories matérialistes et réductionnistes, aussi bien que spiritualistes. Ici, le jugement final est dans la compétence de la philosophie et, au-delà, de la théologie ». On se demande à quoi ressemble une théorie spiritualiste de l’évolution dans le domaine scientifique…

Jean-Paul II précise plus loin : « Pie XII a souligné le point essentiel : si l’origine du corps humain vient de la matière vivante, l’âme spirituelle est directement créée par Dieu (…) Les théories de l’évolution qui, en raison des philosophies qui les inspirent, regarde l’esprit comme émergeant des forces de la matière ou comme un simple épiphénomène de cette matière sont incompatibles avec la vérité sur l’homme. Elles sont dès lors incapables de servir de base pour la dignité de la personne humaine ».

Quant au cardinal Ratzinger, l’actuel Benoît XVI, il avait suggéré dans son livre In the Beginning: A Catholic Understanding of the Story of Creation and the Fall (1986) que la création et l’évolution désignent des « réalités complémentaires » : l’évolution analyse le développement biologique, mais « ne peut expliquer d’où le vient le ‘projet’ des personnes humaines, ni leur origine intérieure, ni leur nature particulière ». Présenter la nature humaine comme un « projet » ou un « dessein » est évidemment le contraire des conclusions de la théorie scientifique de l’évolution, tout entière fondée sur l’absence de dessein dans la transformation des espèces.

En conclusion, on voit que l’acceptation de la théorie de l’évolution par les autorités de l’Église est loin d’être acquise. Elle est tolérée du bout des lèvres à la condition d’une stricte division entre évolution des corps (matérielle) et évolutions des esprits (immatérielle), avec en arrière-plan l’idée de dessein concernant l’espèce humaine. Ces réserves ne correspondent nullement aux conclusions actuelles de la science.

Futurs implants néodentaires

Le Monde publie un compte-rendu de la journée Cellules souches pulpaires organisée lundi dernier par l’Institut français pour la recherche odontologique (IFRO). Les chercheurs souhaitent utiliser les propriétés des cellules souches pour reconstruire des « dents biologiques » en lieu et place des implants artificiels aujourd’hui utilisés en dentisterie.

Altruisme féminin

On sait que les cerveaux masculins et féminins se distinguent (en moyenne) par divers traits, notamment la répartition de la matière grise (soma du neurone et dendrites adjacents) et de la matière blanche (axones). Une équipe japonaise dirigée par Hidenori Yamasue (Université de Tokyo) s’est intéressée au rapport entre sexe, matière grise et coopération altruiste. Pour leur étude, 66 femmes et 89 hommes ont passé des tests pour évaluer leur degré de coopérativité, et leur cerveau a ensuite été examiné par neuro-imagerie. Il en ressort que les femmes sont en moyenne plus coopératives que les hommes, qu’elles possèdent aussi plus de matière grise. Les corrélations les plus significatives entre les différences psychologiques, les différences sexuelles et les différences neuro-anatomiques ont été observées dans deux régions : le cortex frontal inférieur postérieur (bilatéral), le cortex préfrontal médian antérieur (gauche). Ces deux régions sont donc candidates pour moduler les dispositions sociales du cerveau humain. Il reste à savoir pourquoi et comment les cerveaux féminins tendent ainsi à diverger des cerveaux masculins au cours du développement. Le rôle des hormones sexuelles, dès la croissance utérine, est souvent mis en avant. D’innombrables travaux ont montré que, peu après la naissance, les filles perçoivent en moyenne un peu mieux certains éléments importants pour les relations sociales, comme par exemple les émotions exprimées par les visages ou les voix. Inversement, des pathologies annihilant ou dégradant ces relations émotionnelles et sociales, comme l’autisme ou la personnalité antisociale (psychopathes), frappent disproportionnellement les garçons.

16.9.08

Comment rendre une souris mauvaise mère, mais bonne fille

Le comportement parental et social figure parmi les dispositifs innés de certaines espèces. Notamment la souris. Dans la mesure où ces comportements demandent d’évaluer les menaces de l’environnement, les chercheurs font l’hypothèse qu’ils impliquent certains circuits neuronaux de la peur, lié à l’amygdale. Mais cet amas de neurones en forme d’amande, situé dans le système limbique, comporte en réalité divers noyaux fonctionnels, possédant des connexions internes et des projections externes spécifiques.

L’équipe de Gleb P. Shumyatsky (Département de génétique, Université Rutgers, États-Unis) avait déjà identifié une région de l’amygdale, le noyau baso-latéral, comme modulant la sensation de peur et l’apprentissage qu’elle permet (perception des dangers, évitement ultérieur des situations menaçantes). Pour ce faire, ils avaient sélectivement inhibé un gène appelé stathmin (son expression participe à l’organisation des microtubules, très abondants dans les dendrites et axones du cerveau dont ils forment le cytosquelette). Que se passe-t-il du point de vue comportemental quand le gène stathmin est ainsi endormi (-/-) ? Les souris femelles se désintéressent de leur portée et deviennent incapables de choisir un endroit approprié pour construire un nid. Mais ces mauvaises mères sont aussi de bonnes filles : désinhibées, elles multiplient les contacts sociaux entre adultes. Le travail confirme donc que le comportement parental et social est sous la dépendance du fonctionnement du noyau basolatéral de l’amygdale, dont les altérations par lésion, les variations innées dues au polymorphisme génétique ou les variations acquises dues aux expériences de l’individu sont susceptibles d’avoir des effets phénotypiques observables.

Ces travaux sur la souris, comme ceux sur la mouche dont on parlait ici récemment, permettent le valider progressivement le schéma fonctionnaliste et modulariste dans l’analyse de l’esprit. Le fonctionnalisme signifie que les états mentaux sont analysés par les séries de causes et effets qui les caractérisent et auxquelles on peut attribuer un rôle dans la (sur)vie de l’organisme, rôle généralement façonné par l’évolution adaptative. La modularité signifie que les cerveaux sont formés de noyaux et réseaux (modules) spécialisés dans le traitement de certaines informations, la connexion de ces modules accomplissant la fonction.

Comme les mouches, les souris et les humains partagent énormément de choses, à commencer par des gènes et des neurones, il n’y a pas de raison de penser que les cerveaux dont nous sommes si fiers diffèrent fondamentalement dans leurs mécanismes perceptifs et cognitifs. Même si bien sûr Homo sapiens et les primates en général ont développé d’autres fonctions et d’autres modules dans l’histoire de la vie.

Référence :
Martel G. et al. (2008), Stathmin reveals dissociable roles of the basolateral amygdala in parental and social behaviors, PNAS, online pub, doi: 10.1073/pnas.0807507105

Justice et morale prisonnières de nos sens

La justice comme la morale sont d’abord affaires de sentiments, d’émotions, de sensations. C’est la raison pour laquelle on a démontré l’existence d’une proto-justice et d’une proto-morale chez des animaux non humains, de même que l’on a observé l’activation des zones limbiques du cerveau dans les situations de dilemmes moraux. On aura beau démontrer par A+B que telle décision est juste, celui qui ressent des affects négatifs du fait de cette décision ou de ses conséquences la trouvera injuste. On aura beau fonder la morale dans le pur royaume d’une axiomatique rationnelle, celui qui est dégoûté, horrifié, effrayé par un acte, sa perspective ou ses conséquences le décrétera mauvais. Nos désaccords axiologiques résultent en dernier ressort de différences psychologiques et biologiques. Cela ne résout pas le problème de la décision juste ou du choix moral : cela montre que ce problème n’admet pas de solution unique dans l’ordre de la perception de ce qui est juste ou moral. Voudrait-on s’en sortir par une rationalisation de la question, l’on ne ferait que repousser le problème, puisqu’une bonne part des humains ne rationalisent pas cette question, et perçoivent la rationalisation elle-même comme injuste ou immorale. Les rationalistes : une tribu humaine parmi bien d'autres, ayant beaucoup de mal à se percevoir comme telle.

L’intuition des nombres et la réussite mathématique

Les travaux récents des sciences cognitives ont montré que les compétences mathématiques des humains trouvent leurs sources dans deux systèmes différents de représentation. Le premier résulte de l’apprentissage des symboles formels des mathématiques et de leurs relations logiques. Il est de nature verbale et on ne le trouve que chez Homo sapiens au cours de son développement. Le second système est formé par des intuitions plus basiques sur la quantification des objets de l’environnement. De nature non-verbale, il est présent chez les bébés et chez les animaux non-humains. Ce système ancestral a probablement été sélectionné dans l’évolution comme favorable à l’évaluation de certaines situations, dans la recherche de nourriture (juger l’abondance relative d’une source nutritive) ou de partenaires sexuels (analyser le nombre de compétiteurs/reproducteurs). Au-delà des petits nombres (1, 2, 3), le système intuitif de numérosité obéit à la loi de Weber (constante de proportionnalité selon laquelle l’écart-type des réponses est proportionnel à la moyenne). L’estimation des grands nombres en représentation mentale ne suit pas une échelle linéaire, mais logarithmique. Et les sujets présentent des résultats semblables quand il estime le rapport (additif, soustractif) de deux grands nombres, qu’ils soient présentés par des stimuli auditifs ou visuels.

Dans une étude parue voici quelques mois dans Science, Stanislas Dehaene et son équipe se sont penchés sur l’intuition des nombres dans une culture amazonienne indigène (les Mundurucu) et dans une culture occidentale. Les Mundurucu possèdent un lexique numérique très limité et n’ont pas développé d’outils mathématiques de mesure. 33 sujets indiens, enfants et adultes, ont dû évaluer des numérosités selon une représentation spatiale, comme nous le faisons avec nos règles : des ensembles de points devaient être classés de gauche à droite en fonction de la quantité des éléments. Le même exercice était accompli avec des séries de sons. Il en résulte que malgré la pauvreté des dénominations lexicales de la numérosité, les Mundurucu montrent des performances comparables à celles des sujets occidentaux à tous les âges. En revanche, dès les petites quantités (entre 1 et 10), ils opèrent des classements logarithmiques, alors que les enfants occidentaux choisissent des rangs linéaires. Pour les grandes quantités, les représentations mentales sont identiques et logarithmiques (fraction de Weber). La cartographie mentale des nombres dans l’espace semble donc innée, mais leur échelle linéaire est acquise par l’éducation.

Cette semaine dans Nature, une autre équipe menée par Justin Halberda s’est attachée à évaluer les compétences mathématiques des enfants en fonction de leurs différences de numération intuitive. Leur étude longitudinale a suivi 64 enfants au développement normal, de 3 ans à 14 ans. Les chercheurs ont mesuré la précision du système approximatif et intuitif des nombres, puis l’ont comparé aux résultats aux épreuves mathématiques des enfants au cours de leur scolarité. Conclusion : il existe une corrélation positive entre ces deux mesures, qui restent constantes dans le développement et significatives une fois pris en compte les autres capacités cognitives. Les anciens modules adaptatifs mis en place au cours de l’évolution conservent donc un pouvoir prédictif sur nos performances dans le cadre éducatif moderne.

Références :
Halberda, J., M. Mazzocco, L. Feigenson (2008), Individual differences in nonverbal estimation ability predict maths achievement, Nature, online pub, doi :10.1038/nature07246
Dehaene S. et al. (2008), Log or Linear? Distinct intuitions of the number scale in Western and Amazonian indigene cultures, Science, 320. 1217-1220, doi :10.1126/science.1156540

L'évolution avant la vie et la sélection de la réplication

Comment le vivant a-t-il émergé du non-vivant ? Cette question de la transition du monde prébiotique (chimique) au monde biotique (biologique) passionne les chercheurs de longue date, et plusieurs hypothèses ont été proposées sur l’origine des éléments et des processus nécessaires à la vie (argiles autocatalytiques, émergence aléatoire des ARN, gouttes lipidiques en milieu aqueux comme protomembranes, bombardements cosmiques de macromolécules d’acides aminés, etc.). Deux théoriciens en biologie mathématique, Martin Nowak and Hisashi Ohtsuki, viennent de proposer un modèle de cette origine du vivant. Ils suggèrent que l’évolution a commencé avant la vie. Cette dernière est formée de polymères assurant la transmission de l’information et la catalyse (les réactions chimiques nécessaires à l’organisme). Les chercheurs ont donc posé l’existence d’un alphabet de monomères s’assemblant et se séparant de manière aléatoire pour former des polymères. Lorsqu’une famille de polymères parvient à se répliquer, elle entre en compétition avec les polymères non réplicatifs. Selon un seuil critique de leur taux de réplication prédit par le modèle, ces polymères peuvent « l’emporter » (agréger d’autres molécules, capter l’énergie) et se répandre. La réplication propre à l’évolution biologique serait donc née d’une sélection-mutation déjà présente dans l’évolution chimique.

Après le départ du petit homme au grand cerveau...

Décidément, Le Figaro nous aura ouvert toutes grandes les fenêtres de la pensée chrétienne française, à l’occasion de la venue du pape en France. C’est la philosophe Chantal Delsol qui s’y collait hier. Analyse de texte, à nouveau.

« Chaque fois qu'un pape visite la France, se déroule un scénario à peu près analogue : une bonne partie des médias vocifère, pendant qu'une foule de fidèles se mobilise. Aujourd'hui plus encore qu'au cours des derniers voyages de Jean-Paul II, c'est la différence des styles et des tons qui me frappe : hargne et sérénité. »
Nous ne regardons pas les mêmes médias, Chantal, ou plutôt nous n’y voyons pas la même chose. J’ai eu l’occasion (rare) de regarder des informations télévisées ces derniers jours, et je n’ai y vu que la couverture acritique, superficielle et bêtifiante de Benoît XVI comme pope-star, dans un traitement guère différent de celui qui aurait été accordé à Madonna. Sauf que c’était 10 minutes à chaque journal et en ouverture, avec moult détails insignifiants sur chaque poncif du pontife et de ses invités. Et les grands quotidiens nationaux n’ont pas vraiment débordé de la « hargne » que Delsol croit percevoir, il suffit de regarder leurs pages « opinions » pour observer l’expression d’avis plutôt tièdes dans l’ensemble. Bref, la posture de la victime catholique étouffée et écrasée par une puissante intelligenstia laïcarde ne fonctionne plus vraiment.

« Ce petit homme doté d'un grand cerveau (personne ne le nie), s'installe au micro devant un parterre composé du gratin parisien. (…)Il les salue d'un regard neutre, comme s'il allait donner une conférence sur la syntaxe de Balzac. Et leur sert un discours pédagogique de haute volée (adapté à leur capacité de compréhension, sous-entendu : vous ne pourrez pas arguer, comme vous le dites de Bush, que le pape est un crétin) sur la quête de Dieu. Sur le dieu inconnu de Paul, et sur la chaise vide de Dieu. Sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de chercher Dieu, mais de se laisser trouver par Dieu, sachant bien qu'il se trouve dans un pays où l'on repousse Dieu davantage qu'on l'ignore. Sur la liberté qui, si elle prétend signifier l'absence de liens, court à l'arbitraire ou au fanatisme (ce dernier mot est d'ailleurs le seul que les journaux parlés du soir ont retenu : enfin un terme polémique, ou qui peut paraître tel). Il évoque ces moines qui, en cherchant Dieu, ont fondé la culture occidentale. »
Cette histoire de « grand cerveau », de pape « rationnel » et « intellectuel », devient franchement agaçante. Le discours au collège des Bernardins, que j’ai commenté ici, n’avait rien de décoiffant du point de vue philosophique, ce ne fut jamais qu’un plaidoyer pro domo pour le monachisme. Quand le même pape affirme le surlendemain aux évêques « l'Église, qui ne peut s'opposer à la volonté du Christ, maintient fermement le principe de l'indissolubilité du mariage », je ne vois guère la rationalité en œuvre : le message d’un homme du Ier siècle de notre ère, supposé fils de dieu et né d’une vierge, est considéré comme la vérité définitive sur ce que doivent faire ou ne pas faire les couples humains en 2008. Pourquoi faudrait-il s’extasier devant la puissance intellectuelle de ces sornettes où la raison abdique à nouveau et comme toujours devant la révélation ? Pourquoi faudrait-il croire que l’équation fondamentale des monothéismes – le texte sacré comme dépositaire du dogme et contrainte initiale inébranlable de son interprétation ultérieure – a changé et qu’elle est bénéfique au libre-exercice de la raison humaine ? Au-delà, la réécriture delsolienne du passé confine à la propagande pure et simple. Le fondement de la liberté ? Le christianisme. Le fondement de la culture occidentale ? Le christianisme. Les 10 siècles de pensée gréco-romaine ayant précédé la christianisation, ayant fondé la science, la philosophie, la démocratie et deux ou trois autres choses ? Rayés de la carte au profit des moines copistes, pour les besoins de la cause (l’édification du lecteur du Figaro). L’insurrection de la pensée moderne contre le pouvoir religieux, puis contre la religion elle-même comme vecteur d’obscurantisme ? Une erreur, une amnésie, un refoulement : on doit tout aux moines copistes.

« Si la laïcité signifie bien exclure la religion de toute sphère publique afin qu'elle ne s'exprime que dans les consciences, c'est-à-dire dans les arrière-cuisines, cette laïcité typiquement française n'a plus beaucoup d'avenir. Et pour une seule raison : les catholiques ne sont plus complexés de l'être. Ils s'afficheront donc autant que d'autres religions et courants. La laïcité revancharde et hargneuse laissera place à une sécularisation de pays civilisés : une distinction de la croix et du glaive, non plus la suppression de la croix cette chaise vide de Dieu. Voici le message tranquille laissé par cette silhouette et cette voix modestes : nous existons. Nous existons plus loin que dans les arrière-cuisines et les consciences muettes. Nous influençons les gouvernants, nous offrons des modèles éducatifs, nous proposons un art de vivre et de penser. On ne pourra pas nous reléguer. (…) D'ailleurs, nous ne prétendons qu'à exister. Que les ‘vigilants’ se rassurent : l'Église ne possède aucune puissance. Elle ne revendique que des légions d'anges, lesquelles ne menacent personne, et sûrement pas des incroyants, j'imagine. Cette impuissance me rassure autant qu'eux : on sait bien que l'Église comme n'importe quelle institution peut abuser de son pouvoir, transformer ses clercs en tyrans domestiques et politiques. »
Voilà typiquement le processus de transformation du catholicisme en idéologie politico-éthique dont je parlais avant-hier. Le problème n’est pas l’existence d’un mode de vie et de pensée catholique, mais la prétention incoercible de ce mode de vie et de pensée à se transformer en lois civiles et directives politiques (« nous influençons les gouvernants »). Il n’y a aucune raison d’être rassuré par la soi-disant « impuissance » de l’Église, et par la petite silhouette blanche et frêle de Ratzinger : c’est le catholicisme comme idéologie antirelativiste (c’est-à-dire absolutiste en bon français) et autoritaire qui est dangereux, au même titre que n’importe quelle autre idéologie du même acabit. Delsol a bien raison de rappeler aux ex-marxistes leurs turpitudes historiques : les idéologies modernes se sont coulées dans l’ancien moule religieux avec une extraordinaire aisance, elles en ont repris la pulsion fondamentalement nocive de contraintes sur l’individu au nom du bien du groupe et de la croyance au dogme. La séparation de l’Église et de l’État est un principe purement formel : si une majorité de députés vote des lois conformes à leurs convictions religieuses, cela revient exactement au même, à savoir l’imposition à tous de règles issues des croyances de certains. Mais on voit que le problème véritable tient à l’État plus qu’à la religion : tant que l’objet du pouvoir politique ne sera pas restreint à la défense des droits des individus, il sera poreux à toute entreprise idéologique ou religieuse visant à limiter ces droits au nom de toutes sortes de croyances maquillées en impératifs ou en évidences. Les individus sont parfaitement libres de choisir des communautés mettant en avant leurs devoirs, décrétant de codes de conduite exigeants, imposant des manières de penser particulières : si ces communautés sont désirables, l’histoire verra leur croissance ; sinon, elles disparaîtront lentement. Qu’est-ce qu’une laïcité « positive » ? Non pas réinviter en catimini la religion dans les coulisses du pouvoir, mais proclamer la séparation de l’Etat et de la morale, engager la séparation de l’Etat et de l’idéologie ; oeuvrer à la poursuite de la différenciation des mondes vécus et de l’autonomisation des individus.

15.9.08

Neuro-anatomie de la mouche désirante

La drosophile, vieille amie ailée des laborantins, vient de dévoiler un nouveau pan du comportement animal. Les mouches mâles montrent des comportements stéréotypés quand elles courtisent les femelles, en les poursuivant avec un battement d’ailes caractéristique ayant pour effet de vaincre les réticences des belles et de les disposer à l’accouplement plutôt qu’à l’éloignement. Dans une étude publiée dans Neuron, Ken-ichi Kimura et ses collègues exposent les bases neuro-anatomiques de cette attitude masculine. Les chercheurs se sont penchés sur un groupe spécifique de neurones dans le cerveau dorsal postérieur, exprimant le gène fru (impliqué dans la différenciation sexuelle). Ils ont montré que cette famille de 20 neurones, appelée P1, est connectée vers le protocérébron bilatéral et commande directement le comportement amoureux du mâle. Au cours du développement, la protéine Fru s’exprime chez les mâles et permet le positionnement correct des projections des neurones P1 ; chez les femelles, un autre gène (DsxF) inhibe cette formation neurale. Ce type d’étude permet de voir sur les modèles animaux simples comment la diversité génétique produit la diversité comportementale à travers les modifications structurelles et fonctionnelles du système nerveux. Le génome de la drosophile contient 13 600 gènes environ (moitié moins que le génome humain) dont bon nombre sont homologues avec ceux de notre espèce.

La lutte pour la surexistence (6)

La volonté de connaissance n’est en rien plus « pure », plus « désintéressée », plus « objective » que la volonté de puissance. C’est une seule et même chose, vue sous des angles différents. La dissociation idéaliste de la contemplation et de l’action exprime une incompréhension anthropologique, comme toujours, cela coulait de la même veine exsangue que la distinction du corps et l’esprit. Accroître son savoir, accroître son pouvoir, c’est toujours déployer depuis soi l’espace des mondes possibles.

14.9.08

La dimension cachée de la mutation

Quand je parle ici de mutation, ce sont bien sûr les modifications technologiques passées, présentes et futures du corps humain qui viennent à l’esprit. On en discute beaucoup parce qu’elles frappent l’imagination et surtout parce qu’elles entrent dans le domaine du possible. Mais ce n’est que la surface des choses. La dimension la plus importante de la mutation en cours est encore cachée. Le grand bouleversement actuel est à mon sens celui de la naturalisation de l’esprit, c’est-à-dire de la découverte des bases biologiques et psychologiques des jugements humains.

Cela tient à deux observations simples au départ :
- il existe une dimension génétique et innée dans nos différences d’émotion, de perception, de cognition ;
- il existe une dimension épigénétique et acquise (neurodéveloppementale) dans ces mêmes différences.
Le premier point signifie que, même dans des conditions équivalentes de milieu, les individus de l’espèce Homo sapiens ne sont pas prédisposés à percevoir et juger le monde de la même manière. Le second point signifie que les différences de groupe (sexuelles, socio-économiques, culturelles, linguistiques, ethniques) et la variété des parcours de vie ajoutent un autre niveau de diversité à nos jugements.

Cela paraît trivial, mais c’est en réalité fondamental : comme le remarquait Stephen Stich (2004), toute l’histoire de la philosophie depuis Platon était fondée sur l’idée que les humains pourraient parvenir à un accord rationnel sur des questions normatives concernant leur existence. Plusieurs penseurs s’y sont opposés (Nietzsche fut le plus connu et le plus virulent), mais ils le faisaient à l’intérieur de l’histoire de la philosophie, sans autre élément que leurs intuitions. Avec Frege, Russell et quelques autres est né voici un siècle l’espoir que la philosophie pourrait s’inspirer de la science à travers la démarche analytique, pour parvenir enfin à des propositions vraies et douées de sens. Au sein de la tradition analytique, Wittgenstein puis Quine avaient jeté de sérieux doutes sur ce projet. Mais surtout, c’est la science elle-même, reconnue comme modèle de la rationalité par la démarche analytique, qui en est venue à opposer une fin de non-recevoir à cette fondation ultime de nos jugements.

À mesure que nous apprenons comment fonctionne notre cerveau, nous voyons disparaître les justifications avancées pour l’universalité de certains produits de l’esprit. Le petit socle commun de la nature humaine – un répertoire comportemental ancestral de notre espèce – ne suffit pas à contraindre la prodigieuse diversité de nos expériences émotives, perceptives et cognitives. Mieux encore, nous comprenons que la conscience humaine est une capacité à renforcer individuellement de telles expériences au cours de l’existence – par exemple selon le modèle du darwinisme neuronal et des réentrées cortico-thalamiques proposé par Edelman (2007), mais aussi bien dans l’approche de Damasio (2003) sur les qualifications émotives et leur rôle dans la formation de la conscience-noyau.

Les espoirs de consensus durables dans les domaines normatifs (éthiques, politiques, esthétiques) sont donc vains, en dehors d’une poignée de principes assez basiques. Et la productivité de notre esprit est telle qu’il existera toujours un décalage entre le rythme de nos créations et innovations et celui de la consolidation de nos jugements collectifs à leur sujet (jugements qui, en vertu de la diversité psychobiologique fondant nos approches normatives, seront toujours du style pour/contre, beau/laid, bon/mauvais, utile/inutile avec une majorité et une minorité de chaque côté de l’appréciation). L’homme ne doit plus penser une hypothétique résolution des différences dans l’unité, mais l’organisation pacifique de l’expression de ses différences interindividuelles (et intergroupales). Et puisque la mutation est aussi une transformation biologique des corps, l’homme doit apprendre à penser sans l’espèce humaine, sans l’ultime horizon d’une unité biologique, qui sera un jour un souvenir. La relativité générale de l'esprit humain est le prélude de la diversité exponentielle des corps post-humains.

Référence :
Damasio A.R. (2003), Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob, Paris.
Edelman G. (2007), La science du cerveau et la connaissance, Odile Jacob, Paris.
Stich S. (2004), « Philosophie et psychologie cognitive », in E. Pacherie et J. proust (ed), La philosophie cognitive, Ophrys, Maison des sciences de l’homme, Paris.

Victoire en vue sur la cécité

La neuropathie optique de Leber est une maladie d’origine génétique se traduisant par la perte progressive de la vision chez les jeunes adultes, par dégénérescence du nerf optique. C’est une maladie mitochondriale dont trois mutations pathogènes ont été isolées. Une personne sur 9000 porte au moins une de ces mutations. Et une sur 40.000 développe la neuropathie. Une équipe française dirigée par Marisol Corral-Debrinski (Université Pierre et Marie Curie) vient de réussir une thérapie génique (cible ND4) chez des rongeurs. Les rats traités ont conservé l’essentiel de leurs cellules fonctionnelles dans le nerf optique, quand les autres voyaient disparaître 40% de ces cellules en deux mois. L’application à l’homme est donc en vue pour les prochaines phases cliniques.

Dérives depuis le cas Soubirous

Puisqu'il faut concilier la raison et la foi, et que notre hôte Benoît XVI vient de prononcer son discours à Lourdes, on peut s'interroger sur le cas Soubirous. Soit la Vierge est apparue à l'enfant le 11 février 1858, et 17 fois les mois suivants, soit elle n'est pas apparue. La première hypothèse implique de croire qu'une femme morte 1800 ans plus tôt en Palestine a pu resurgir dans une grotte des Pyrénées. En l'état de nos connaissances, ce n'est pas une hypothèse rationnelle, ni même très raisonnable. Indépendamment de la croyance, on peut observer qu'il y avait déjà eu des « apparitions » de la Vierge non loin, que les « dames blanches » et autres fées près des sources font partie du folklore préchrétien pyrénéen, que Bernadette était analphabète, malnutrie, asthmatique et souffrait de retard de croissance, que les apparitions ont coïncidé avec son entrée en puberté, qu'elles arrivaient à point nommé pour appuyer le dogme tout frais de l'immaculée conception (1854), etc. On doit donc supposer que la seconde hypothèse est exacte, et que Bernadette Soubirous souffrait d'hallucination (sous-hypothèse 1) ou affabulait (sous-hypothèse 2). Les éléments de fait la concernant plaident plutôt pour l'hallucination. Les hallucinations sont non seulement fréquentes en psychiatrie et neurologie, mais elles peuvent très bien concerner un sujet mentalement sain (privations sensorielles, hypnagogie, consommation volontaire ou accidentelle de certaines substances psychotropes, etc.). La constance de l’hallucination lors d’épisodes répétés (même forme, même voix pour la Vierge à Lourdes) plaiderait plutôt en faveur d’un délire paranoïaque.

Quoi qu’il en soit, on ne peut considérer que les apparitions virginales et guérisons miraculeuses, à Lourdes comme ailleurs, font partie de la dimension rationnelle du message catholique. Dès le départ, le cas Soubirous se présente d’ailleurs comme un exemple de religiosité populaire : ce sont les attroupements de plus en plus massifs des paysans autour de la grotte où se rend la jeune paysanne qui attirent l’attention des autorités religieuses. Et celles-ci sont d’abord circonspectes. Le cas Soubirous s’inscrit donc dans la dimension superstitieuse et magique de la foi, à faible valeur cognitive mais à forte attraction émotive, capable de séduire des foules ne se posant pas trop de questions métaphysiques (intellectuelles en général), mais sensibles au halo de mystère et de surnaturel. Bien que le pape Benoît XVI soit réputé « intellectuel », il est intéressant de noter qu’il a choisi de passer plus de temps à Lourdes en compagnie des pèlerins qu’à Paris en compagnie des représentants de la politique et de la culture. Il poursuit en cela la stratégie « populaire » et médiatique de son prédécesseur, Jean-Paul II. Dans le même temps, les textes et discours de la papauté insistent sur la nécessité pour le fidèle d’exprimer sa foi sans peur ni honte, mais aussi de participer aux débats politiques et éthiques de la Cité. J’analyse cela comme l’achèvement de la transmutation moderne du catholicisme : après avoir d’abord campé sur un raidissement doctrinal antimoderne entre 1850 et 1950, les autorités catholiques ont fini par reconnaître le caractère inéluctable de la modernisation. Depuis Vatican II, on assiste au retour de balancier et à la transformation du catholicisme en idéologie politico-morale souhaitant peser plus directement sur les choix de sociétés. Il ne s’agit certes pas de revenir sur la laïcité ou la séparation de l’Église et de l’État, mais de développer un point de vue catholique sur les affaires du monde et d’enjoindre les fidèles à porter ces valeurs. Benoît XVI, comme Jean-Paul II avant lui, n’hésite pas à parsemer ses messages d’avis concernés sur les problèmes sociaux, économiques, environnementaux de notre temps, de même que la religion a réussi à imposer son point de vue sur les questions bio-éthiques, le monothéisme marchant main dans la main avec un certain monohumanisme laïc pour poser des tabous et interdits conformes à ses dogmes.

Plutôt que s’attarder sur des symboles (anti)cléricaux, les athées devraint méditer ces transformations. Mais comme un certain nombre de ces athées partagent l’humanisme, l’universalisme, le misérabilisme et l’égalitarisme du message évangélique, ils sont peut-être plus à l’aise dans la posture esthétique de l’anticléricalisme que dans la défense intellectuelle d’une vision du monde pleinement guérie des virus chrétiens.

Vers une athéologie politique

Ni la liberté ni l’égalité ne sont naturelles pour l’homme, raison pour laquelle ce sont des « idéaux » ou des « valeurs ». Ceux qui défendent ces idéaux estiment qu’ils sont valables pour tous les hommes, ce qui n’est pas le cas : nous savons bien que le désir de liberté et le désir d’égalité ne sont pas également présents chez les individus, en raison de dispositions psychologiques divergentes. Par ailleurs, un système où l’on maximise la liberté des agents et un autre où l’on maximise leur égalité ne sont pas compatibles, puisque la réalisation de l’égalité exige toujours des contraintes. On peut réfléchir à un seul système visant à équilibrer ces deux tendances contradictoires, ce qu’a fait Rawls par exemple sur le plan théorique, et ce que produit l’alternance politique droite-gauche (en sus d’autres divergences d’idéaux). On peut aussi se dire que rien n’oblige les humains à chercher un tel système unique, et qu’il serait préférable de les laisser développer des modes de co-existence conformes à leurs désirs. Ce qui nous en empêche, c’est notamment la « théologie politique » (C. Schmitt), c’est-à-dire le fait que l’État moderne a sécularisé l’ancien idéal ecclésial d’une organisation unitaire et autoritaire des affaires humaines. Les progrès de l’individualisation, de la différenciation et de la rationalisation devraient nous détacher de cette vision périmée.

Odeurs immunitaires et choix des partenaires

Le choix des partenaires reproductifs est-il alétaoire ou obéit-il à des règles discrètes et inconscientes chez les sujets ? L’un des domaines étudiés de longue date chez l’homme et l’animal concerne le complexe majeur d’histocompatibilité (CMH, chez l’homme HLA pour Human Leukocyte Antigen). Cet ensemble de gènes définit la « reconnaissance de soi » du point de vue immunitaire, c’est-à-dire la capacité d’un organisme à différencier ses propres cellules de cellules étrangères (comme des bactéries par exemple). On a observé chez des rongeurs, des oiseaux et des reptiles que les appariements ne se font pas tout à fait au hasard concernant le CMH de chaque partenaire : il existe un biais en faveur d’un CMH dissemblable, c’est-à-dire présentant moins d’allèles en commun. Cela fait sens du point de vue de l’évolution : plus un descendant reçoit de gènes différents dans son CMH, plus son système immunitaire sera efficace pour se protéger des pathogènes (en produisant une plus grande variété d’antigènes).

Les études sur l’homme ont été menées en ce sens, soit en comparant directement certains marqueurs HLA, soit en étudiant les préférences pour les odeurs corporelles. Cette odeur émise par les organismes est en effet sous la dépendance des gènes du système immunitaire. A ce jour, les résultats ont été contradictoires. Des études de la communauté huttérite (aux États-Unis) ont montré une tendance à choisir des partenaires éloignés de son système immunitaire, comme chez les animaux. Mais une autre étude sur des tribus amérindiennes n’a pas retrouvé ce trait. Les analyses de préférence sexuelle par odeur corporelle ont également montré des résultats inégaux : il existe des préférences marquées, mais elles ne correspondent pas toujours à la proximité ou la non-proximité génétique HLA.

Deux chercheurs anglais et une française (Université d’Oxford, Musée de l’Homme) viennent de se repencher sur la question. Ils ont étudié 30 couples américains d’origine européenne (communauté des Mormons) et 30 couples africains (ethnie Yoruba). Les biologistes ont bénéficié des progrès du séquençage génétique et, à partir des bases de données HamMap II, ils ont pu prendre en compte 9.010 variations simples (SNP) du système HLA, en effectuant par ailleurs un contrôle sur plus de 3.200.000 SNPs du génome (hors HLA). Il en résulte que les couples d’origine européenne se sont formés de manière non aléatoire, sur la base d’une distance génétique de leur système immunitaire. On ne retrouve en revanche pas de biais particulier sur le génome entier. À l’inverse, les couples africains ne montrent aucune tendance particulière concernant le HLA et leur formation ne diffère pas d’un choix au hasard. Mais les SNPs du génome entier sont plus proches en revanche. La raison pourrait en être que les populations africaines présentent naturellement une plus grande diversité génétique du système immunitaire, sans doute du fait d’une différenciation plus précoce dans l’hominisation et d’un fardeau pathogène et parasitaire plus important dans leur milieu de vie. La pression sélective pour un HLA distant serait moins forte. Inversement, les mariages sont encore arrangés par lignées paternelles et échanges matrimoniaux influant sans doute les corrélations observées à l’échelle du génome entier, hors HLA.

Il est possible que les histocompatibilités HLA prédisent sur la future résistance immunitaire de l’enfant, mais aussi la fertilité des couples (sélection des spermatozoïdes par l’ovocyte lors de la fécondation). Quand la génomique personnelle sera démocratisée, on disposera de données bien plus importantes pour analyser ces phénomènes. Et de moyens plus efficaces que l’odeur corporelle pour envisager les tenants et aboutissants de la procréation…

Référence :
Chaix R. et al. (2008), Is mate choice in Humans MHC-dependent?, PLoS Genet, 4, 9, e1000184, doi:10.1371/journal.pgen.1000184

13.9.08

Sur le discours de Benoît XVI au Collège des Bernardins

On dit volontiers de Benoit XVI qu'il est un pape "intellectuel" quand Jean-Paul II fut "tribun", parlant à la "raison" quand son prédécesseur s'adressait au "coeur". Le cardinal Ratzinger a fait carrière de théologien et fut préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi (anciennement Saint-Office, plus anciennement encore Inquisition). On peut télécharger sur La Croix le discours tenu hier par le pape au monde de la culture dans le cadre du Collège des Bernardins, à Paris. C'est une réflexion sur le monachisme occidental comme recherche de Dieu à travers les interprétations des Ecritures. On sera ravi de lire que Benoît XVI y condamne le fondamentalisme, qu'il assimile à une interprétation littérale de la Parole divine quand celle-ci doit être saisie dans l'esprit plutôt que la lettre.

Sa conclusion est néanmoins : "Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable". J'observe à nouveau que le soi-disant dialogue de la foi et de la raison se fait à sens unique : du côté de la foi, sa finalité est toujours de prétendre que Dieu est l'élément indispensable de la pensée humaine, plus encore ici que la culture "véritable" se fonde sur la recherche de ce Dieu, et non sur autre chose. C'est intenable pour un rationaliste : comme Laplace, il considère dieu comme une "hypothèse inutile" dans le cadre des investigations de la raison sur le monde. Mais je suis d'accord avec le pape sur un point : une culture positiviste ne doit pas renvoyer toutes les questions divines dans le seul subjectif, mais bel et bien objectiver celles qui peuvent l'être. Savoir comment et pourquoi un cerveau humain en vient à développer des représentations et propositions religieuses doit devenir un champ d'étude scientifique à part entière. L'existence ou l'inexistence de dieu est un thème métaphysique sur laquelle la science restera muette. Mais l'existence d'un cerveau croyant en dieu et d'autres n'y croyant pas est une observation physique, que la science doit modéliser au même titre que n'importe quelle autre réalité.

Circuits de la peur

La peur fait partie de ces émotions ancestrales que les humains partagent avec bien d'autres espèces. Une équipe emmenée par Elizabeth Phelps et Jospeh LeDoux vient de s'intéresser aux circuits de contrôle de la peur, et publie ses résultats dans Neuron. On sait que chez les animaux comme chez H. sapiens, il existe des échanges entre l'amygdale (groupe de noyaux neuronaux anciens du système limbique) et le cortex préfrontal ventromédian (CPFvm). Les chercheurs ont voulu savoir si l'homme pouvait utiliser efficacement des fonctions cognitives supérieures pour réfréner sa peur, notamment dans le cortex préfrontal dorsolatéral (CPFdl). Un groupe de volontaires devait ainsi réfléchir à une image apaisante (un océan bleu) tout en étant en présence d'un stimulus anxiogène. L'examen de leur cerveau par imagerie a révélé une diminution de l'activité de l'amygdale régulée par l'activité simultanée des deux régions, le CPFvm et le CPFdl. Ces travaux permettent notamment de comprendre les bases neurales des thérapies cognitives et comportementales utilisées pour traiter certaines formes d'anxiété ou phobies. L'approche comportementaliste, qui consiste à placer le sujet face à un stimulus anxiogène mais sans conséquence négative pour lui, utilise la voie ancienne amygdale-CPFvm. Elle fonctionne aussi bien chez les rongeurs que chez les humains. L'approche cognitive, qui consiste à divertir la sensation de peur par des représentations alternatives, fait appel à des mécanismes plus récents de l'évolution cérébrale, sans doute propres à l'espèce humaine et se greffant sur les circuits plus anciens.

Suites papales

Dans Le Figaro, le philosophe (chrétien toujours) Rémi Brague s’interroge sur le sens de la venue du pape. Dans son propos, je relève : « Les Lumières françaises, à la différence du reste de l'Europe, tournèrent parfois à un athéisme radical. Depuis peu, cette haine s'étale avec une violence accrue. Et peu importe qu'elle fasse mine de porter sur « les religions », « les monothéismes », etc. ou qu'elle avoue franchement son véritable objet. »

Je ne comprends pas à quoi il est fait allusion dans cette phrase elliptique. On sait que certaines personnes trouvant qu’il y a trop d’Arabes en France et en Europe s’en prennent à l’islam, ou d’autres au judaïsme s’ils ont un compte à régler avec les Juifs. Je ne crois pas que ce genre de posture xénophobe à enrobage antireligieux soit très fréquent dans le milieu intellectuel dont parle R. Brague. Quant au « véritable objet » d’un « athéisme radical », il me semble : poser la totale liberté de conscience, d’opinion et d’expression des individus, pour les vues religieuses comme les vues irreligieuses ou antireligieuses ; refouler toute religion dans la sphère privée des personnes ; combattre toute tentative d’imposer une politique ou une éthique commune sur la base d’assertions religieuses non rationnelles et non consensuelles dans la société ; favoriser la diffusion de l’information scientifique pour lutter contre les penchants magiques et mystiques du cerveau humain et les discours qui les instrumentalisent à leur profit ; rappeler le passif des religions (et singulièrement des monothéismes) lorsqu’elles furent au pouvoir au cours des deux millénaires écoulés (persécution des déviants et hérétiques, obéissance dogmatique à la vérité révélée et stagnation ou ralentissement des connaissances positives, imposition de codes moraux et comportementaux uniques pour tous les individus, légitimation des croisades et « guerres justes », christianisation ou islamisation par la force des populations réfractaires, destruction de certains héritages intellectuels et culturels non conformes à la nouvelle foi, etc.).

« Mais je crains que, des deux côtés, les Français ne ratent l'occasion de se poser quelques bonnes questions : comment vivre en paix les uns avec les autres, et avec le passé de tous ? Peut-on prendre comme principe : n'importe quoi, le meilleur comme le pire (les exemples sont au choix), mais en tout cas pas le christianisme ? Un peuple qui renonce à sa foi peut-il encore désirer vivre ? »
Comment vivre en paix ? En imposant cette paix par la loi, c’est-à-dire en punissant toute agression contre autrui, et en laissant les individus / communautés libres de s’organiser sur la base de ce principe simple mais ferme de non-agression. Quel principe choisir ? Les principes minima pour vivre en commun issus de l’évolution de nos sociétés (respect des vies privées et libertés publiques). Peut-on vivre sans foi religieuse ? Il suffit de regarder autour de soi, les athées et agnostiques (quatrième « croyance » mondiale) ne se suicident pas en masse, merci pour eux. Les individus ayant une foi religieuse semblent persuadés que l’on ne peut pas vivre sans elle : mais cela signale simplement un manque d’empathie et d’empirisme, une incapacité à concevoir que l’autre ne raisonne pas comme soi (incapacité partagée par certains athées, précisons-le). Et le cerveau étant de toute façon une machine à croire, chacun va s’inventer des récits donnant du sens à son existence, sans qu’il soit besoin d’obéir aveuglément à une pyramide doctrinale autoritaire dont Benoît XVI est l’actuel sommet. Contrairement à ce que pense Brague, les "bonnes questions" ont été posées depuis longtemps : la modernité tout entière est une question sur la manière de vivre ensemble dans des sociétés ouvertes plutôt que closes, dynamiques plutôt que statiques, pluralistes plutôt qu'unitaires, à la population nombreuse et hétérogène plutôt que peu nombreuse et homogène. Il apparaît que la religion comme l'idéologie sont incompatibles avec ce vivre-ensemble dès lors qu'elles prennent des atours intégristes et intolérants, toute tentative pour imposer aux masses des manières ou des opinions uniformes se soldant par la violence.

12.9.08

Sur le "consensus éthique fondamental"

Dans son discours aux autorités de l'Etat, Benoît XVI a salué le gadget sarkozyste de "laïcité positive" en ces termes : «Vous avez d'ailleurs utilisé, Monsieur le Président, la belle expression de "laïcité positive" pour qualifier cette compréhension plus ouverte. En ce moment historique où les cultures s'entrecroisent de plus en plus, je suis profondément convaincu qu'une nouvelle réflexion sur le vrai sens et sur l'importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d'une part, d'insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l'État envers eux, et d'autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu'elle peut apporter, avec d'autres instances, à la création d'un consensus éthique fondamental dans la société.»

Sur ce dernier point, je ne vois pas tellement pourquoi une société moderne devrait développer un consensus éthique fondamental, ni en quoi la religion pourrait y contribuer. Le seul consensus ayant émergé des pratiques politiques récentes, c'est celui des droits de l'homme comme morale minimale, formellement supra-étatiques (quoique concrètement garantis par l'Etat et lui seul). Et encore tout le monde ne s'entend pas sur ce qu'il faut mettre dans ces droits de l'homme. Mais dès que l'on sort de cette liberté négative de l'individu, négative au sens de garantie contre l'oppression des pouvoirs, il n'y a guère de consensus éthique. Et pourquoi y en aurait-il un ? L'idée que les hommes doivent développer la même morale n'a aucun fondement empirique (les morales ont toujours divergé selon les temps et les lieux) ni rationnel (la morale n'est pas la logique, elle relève en dernier ressort d'une valorisation et les hommes ne développent pas les mêmes hiérarchies de valeurs, donc les mêmes discours sur le devoir-être).

Un mec au poil : pilosité et attractivité

La pilosité corporelle et surtout faciale fait partie des caractères sexuels secondaires de notre espèce. Les hommes parfaitement glabres et les femmes à barbe sont assez rares, comme chacun l’aura noté. La pilosité faciale ne semble pas présenter d’avantage adaptatif particulier pour les hommes en terme de survie. Mais elle est un signe de maturité hormonale et l’on peut supposer qu’elle a servi de signal pour la sélection sexuelle. Jusqu’à présent, les études ont comparé les hommes glabres et les hommes barbus, avec des résultats très inégaux : la présence d’une barbe a pu être associée à des traits plus ou moins désirables (plus âgé, plus agressif, plus extraverti, plus fort, plus confiant, plus dominant). Les préférences féminines semblent varier selon les études, les cultures, mais aussi les moyens de contraception et périodes de leur cycle (les visages plus masculins sont plus appréciés en période ovulatoire, par exemple). Les psychologues Nick Neave et Kerry Shields ont toutefois relevé que ces études antérieures opposaient souvent le glabre au barbu, sans nuances intermédiaires. Pour y remédier, ils ont pris 15 faces masculines et, par un logiciel de morphing, les ont dotées de cinq niveaux de pilosité : glabre, mal rasé léger, mal rasé franc, barbe légère, barbe franche. 60 femmes de 18 à 44 ans (âge moyen 21,7) ont ensuite jugé ces visages. Une barbe franche produit l’impression d’un individu plus âgé, masculin, agressif et mature socialement. La barbe légère emporte la palme de la dominance. Mais concernant l’attractivité sexuelle, et le désir de liaison à court comme à moyen termes, le phénotype à succès est l’individu légèrement mal rasé.

Référence :
Neave N., K. Shields, The effects of facial hair manipulation on female perceptions of attractiveness, masculinity, and dominance in male faces, Personality and Individual Differences, 45, 5, 373-377, doi:10.1016/j.paid.2008.05.007

(Merci à Nick Neave de m’avoir envoyé son papier).

Du gène au trait : une rupture paradigmatique

Dans le New England Journal of Medicine, une équipe internationale rapporte une intéressante étude de génétique médicale. Les chercheurs ont criblé le génome de 788 patients atteints de pathologies inexpliquées, dont le spectre de symptôme inclut des retards mentaux, des anomalies de développement et des formes d’autisme. 4737 patients sains formaient un groupe de contrôle. Les généticiens ont ciblé plus précisément sur la région chromosomique 1q21.1, déjà connue pour son implication dans des troubles schizoïdes. Chez 25 patients, ils ont identifié des duplications ou des délétions (répétition ou suppression de paires de bases) concernant au total 7 gènes. Un de ces gènes est impliqué dans le développement du cœur, un autre dans celui de l’œil, les 5 autres ont encore une fonction inconnue.

Ce qui est intéressant, c’est l’inversion du schéma habituel de diagnostic médical. Dans ce cas précis, les anomalies n’étaient pas symptomatiquement bien établies ou clairement associées à un trouble connu. « C’est vraiment une rupture paradigmatique dans la génétique médicale, comment l’un des auteurs, Jonathan Sebat. Le scan du génome apporte plus de renseignements diagnostiques que les symptômes du patient ». La puissance des outils de séquençage bio-informatique, la baisse du coût par kilobase décrypté, la constitution de fichiers génétiques internationaux vont accélérer ce type de procédure « bottom up », où l’on part des gènes pour comprendre les symptômes.

Les maladies rares ou inexpliquées ne seront pas les seules concernées. Sous les dénominations d’autisme, de schizophrénie, de dépression ou d’anxiété, on rassemble actuellement toute une catégorie de symptômes pouvant varier d’un patient à l’autre, présentant parfois des formes atypiques, se trouvant éventuellement réunis (anxiodépression par exemple), étant associés à d’autres symptômes inconnus dans la maladie principalement diagnostiquée. C’est particulièrement marqué dans les troubles mentaux dont l’étiologie, la symptomatologie et la nosographie sont plus complexes. Il y a fort à parier que les éditions futures du DSM, célèbre manuel international de psychiatrie, seront progressivement réécrites en fonction de ces étiologies génétiques permettant des classements bien plus fins des maladies de l’esprit. Et ces recherches nous informeront également sur les variations moléculaires impliquées dans la construction du cerveau « normal » et de ses modules cognitifs.

Un autre point intéressant de l’étude, c’est l’importance des microduplications et microdélétions. On a beaucoup cherché jusqu’à présent les variations simples d’un nucléotide (SNP) dans les gènes, forme la plus répandue des polymorphismes, mais les irrégularités d’écriture dans les régions avoisinantes de ces gènes ou dans leurs facteurs de transcription sont de plus en plus étudiées.

Référence :
Mefford H.C. et al. (2008), Recurrent rearrangements of chromosome 1q21.1 and variable pediatric phenotypes, New Eng J Med, online pub, doi :10.1056/NEJMoa0805384

11.9.08

Frères faibles et pauvres du troupeau

Amusant : je parlais de matin du livre de Palmer et Steadman sur la religion, mettant en évidence que les religions utilisent un vocabulaire familial, avec une extension aux fidèles de l’altruisme propre à ce cadre restreint. Dans Le Figaro ce soir, je lis un entretien avec Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Saint-Siège. Extraits : « La visite du pape dans un pays correspond à sa mission de pasteur de toute l'Église, reçue de l'apôtre Pierre : faire paître le troupeau du Christ et affermir ses frères dans la foi. (…)Ce sera un moment de communion, qui lui donnera l'occasion de manifester son affection pour les pasteurs des diocèses français et de les exhorter dans leur délicate mission de guides des fidèles confiés à leurs soins. (…)On ne peut se résigner à la baisse du nombre des prêtres, et une paroisse sans pasteur est comme une famille qui a perdu son père. Il faut prier et «se retrousser les manches», pour rendre les familles et les communautés sensibles à la nécessité de faire naître et de cultiver les vocations sacerdotales. (…)«France, fille aînée de l'Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême?» (…)l'attention aux plus faibles, aux plus pauvres ; l'attention aux personnes les plus éprouvées » Voilà une intéressante illustration de la thèse des chercheurs : un vocabulaire familial au service d'un hyperaltruisme de groupe - ici de « troupeau », selon le mot de Bertone, un troupeau que je laisse volontiers paître ces calembredaines.

Benoît XVI vient nous enseigner la rationalité...

À l’occasion de la venue en France de Benoît XVI, le philosophe chrétien Jean-Luc Marion nous prévient que le pape posera les vraies questions à la fille aînée de son Eglise. Il écrit dans Le Monde :

« La crise la plus profonde, quoiqu'en un sens la plus secrète de notre époque, tient en effet à la dilution, l'évanescence ou peut-être même la disparition d'une rationalité apte à éclairer les questions qui dépassent la gestion et la production des objets, mais qui décident de notre manière de vivre et de mourir. Rarement la philosophie (et la "science") n'a pu en dire moins qu'aujourd'hui sur notre condition - ce que nous sommes, ce que nous pouvons savoir, ce que nous devons faire et ce qu'il nous est permis d'espérer. Ce désert asséché de rationalité se nomme le nihilisme. Ce n'est pas une hypothèse en l'air, facultative, mais un fait. Notre tragédie. »

Un « fait » ? Voilà bien la manière chrétienne : je développe mon interprétation personnelle (conforme à mes convictions mystiques), et je décrète sa dimension universelle. Affirmer que la rationalité de la philosophie et de la science (entre guillemets, on se demande pourquoi) n’a jamais aussi peu éclairé ce que nous sommes et ce que nous pouvons savoir est une aimable plaisanterie. Nous n’avons jamais eu autant de connaissances positives sur notre condition, nous n’avons jamais produit autant de savoirs sur l’homme et l’univers, nous n’avons jamais autant réfléchi aux fondements de ces connaissances et à leurs conditions de vérité. Sur ce que nous devons faire, on en débat beaucoup (et bien trop à mon goût), comme en témoigne par exemple la richesse des discussions en philosophies politique et morale. Quant à ce qu’il est permis d’espérer, ceux qui ne se satisfont pas d’une vie belle et bonne sur cette Terre ont entière liberté de croire à une autre existence dans un autre monde. Je leur retourne évidemment le qualificatif de Marion : ce sont eux, les véritables « nihilistes », incapables de trouver sens dans la réalité, inaptes à vivre à hauteur de leurs désirs, ce sont eux les animaux malades, jamais satisfaits de ce monde qui leur est donné, toujours prêts à le déprécier pour le néant de leur arrière-monde inexistant.

Que les réponses aux questions humaines apportées par les scientifiques et les philosophes déplaisent aux oreilles chrétiennes, c’est une chose. Mais que la rationalité des chercheurs et des penseurs soit ipso facto qualifiée de « désert », qu’on affirme son « évanescence » et sa « disparition », c’est un déni de réalité et une prétention au monopole de vérité qui témoignent à nouveau de la surdité profonde de la foi à toutes les propositions n’incluant pas ses attendus métaphysiques.

Manipulation, cognipulation

Les humains se distinguent des autres primates, a fortiori des autres animaux, par leur faculté à percevoir des relations intentionnelles (dans le rapport aux personnes) et des relations causales (dans le rapport aux objets). C’est probablement une seule aptitude au départ : on peut faire l’hypothèse que la théorie de l’esprit et la théorie de la réalité sont deux facettes d’une même évolution cognitive dont nous ignorons à ce jour les étapes exactes. L’humain et ses ancêtres manipulent le monde, ce dont témoignent les artefacts, dès lors qu’ils ont compris et transmis les relations causales à l’œuvre entre des objets ; mais ils manipulent aussi bien les autres, ce qu’exprime le langage, dès lors qu’ils ont compris et transmis les relations intentionnelles à l’œuvre entre les personnes. Le langage est devenu ensuite un outil général de manipulation, la référence s’étendant à tous les objets possibles, la syntaxe à toutes les propositions possibles. Il faudrait d'ailleurs appeler cela une « cognipulation ». Dans les flux du langage et de la réalité, certains cherchent la vérité parce qu’ils soupçonnent cette disposition humaine d’être malveillante – ils ont l’instinct de cette malveillance, ils sentent ou savent combien il est facile d’être manipulateur ou cognipulateur, ils devinent autour d’eux des associations de malfaiteurs et de malpenseurs.

Vieilles superstitions, grandes familles (et remarques sur l'étude scientifique de la religion)

La supersitition serait un produit dérivé inévitable de notre capacité à associer des événements par rapport de cause à effet, suggèrent les biologistes Kevin Foster et Hanna Kokko dans les compte-rendus de l’académie royale des sciences (Royaume-Uni). Ils développent un modèle mathématique assez simple, valable de la bactérie à l’homme, dans lequel un organisme agit depuis un signal de son milieu : soit l’action est bénéfique, soit elle est coûteuse. Ce rapport coût-bénéfice dépend notamment de la qualité d’interprétation des signaux. A mesure que le système nerveux se développe, l’inférence causale apparaît comme une méthode sophistiquée pour guider l’action : quand des herbes bruissent dans la savane, un individu rapporte cela à un lion ou au vent. Plus son cerveau est complexe, plus il aura d’informations mémorisées susceptibles d’être ainsi interconnectées. La superstition (causalité fausse) émergerait au sein de ce dispositif cérébral comme une stratégie cognitive payante dans certaines conditions écologiques. Dès lors qu’il existe plusieurs associations possibles entre des événements / facteurs A et B dont une est exacte et les autres inexactes, la relation vraie sera privilégiée si elle apporte un avantage, mais les relations fausses pourront très bien être préservées si elles ne représentent pas d’inconvénients (voire être sélectionnée si elles procurent des avantages indirects, par exemple au sein de la vie sociale et sans rapport avec le phénomène « expliqué » par la superstition). Il suffit en fait d’un bénéfice important pour l’emporter sur des coûts moindres. Si l’individu associant un froissement d’herbe à un lion arrête systématiquement sa tâche en cours pour s’enfuir, cela représentera à chaque fois un coût énergétique (le fait de s’enfuir, de ne pas chercher de nourriture, etc.). Mais il suffit que cet individu ait raison une fois et évite d’être dévoré pour que son association soit bénéfique par rapport à celles d’un individu plus sceptique.

Deux autres chercheurs, en anthropologie cette fois, Craig T. Palmer et Lyle B. Steadman, publient chez Paradigm un essai sur la sélection naturelle du surnaturel, visant à expliquer le succès évolutif et historique de la religion. Les auteurs se sont penchés sur un comportement manifeste : la communication verbale des croyants, indépendamment du contenu mystique, ésotérique ou métaphysique de cette communication. Ils ont étudié des attitudes religieuses très diverses de l’espèce humaine : culte des ancêtres, totémisme, chamanisme, récits des prophètes ou fondateurs des grandes spiritualités mondiales. Un point commun émerge : presque toutes les religions du monde emploient des termes de parenté (père, mère, frère et sœur, enfant) pour désigner les croyants, ceux-ci se trouvant inclus dans une grande famille. Ce trait linguistique se retrouve du point de vue comportemental, où la religion tend également à reproduire les rapports observés au sein de la famille : un fort altruisme entre les membres (en l’occurrence élargi au-delà de la parenté génétique) et une acceptation peu critique de l’influence des membres les plus prestigieux de ce groupe élargi (on croit aux annonces du représentant religieux comme l’enfant croit aux propos de ses parents).

Ces deux recherches rappellent et illustrent l’intérêt scientifique pour le phénomène religieux (pour des commentaires sur d’autres travaux récents, voir par exemple ici sur Lynn, le QI et la religiosité, ou sur Fincher, Thornhill, la diversité religieuse et les maladies infectieuses). La religion, comme la morale, la guerre et d’autres phénomènes humains, est désormais entrée dans le champ d’étude des sciences de la cognition et de l’évolution, complémentaires aux analyses déjà existantes de l’anthropologie, de l’ethnologie ou de l’histoire des religions.

On peut distinguer deux grands angles d’analyse. Certains chercheurs s’intéressent avant tout à la dimension cognitive de la religion. Ce sont des questions du type : Pourquoi le cerveau humain produit et reproduit-il des propositions où figurent des agents causaux surnaturels ? Peut-on trouver des universaux dans la construction des récits religieux ? L’expérience religieuse est-elle connectée aux dispositions émotionnelles et/ou sociales de la cognition humaine ? Existe-t-il des phases critiques du développement de l’enfant depuis lesquelles les propositions religieuses inculquées orientent durablement la vie mentale ? Ces recherches incluront naturellement l’étude du cerveau croyant, c’est-à-dire des aires cérébrales impliquées dans les diverses expériences religieuses, en comparaison avec des groupes témoins non-religieux. D’autres chercheurs se penchent sur l’aspect évolutionnaire de la religion. Les questions sont plutôt : La religion apporte-t-elle des avantages à l’individu ou au groupe en termes de survie et de reproduction ? Quels étaient ses atouts adaptatifs au cours de l’hominisation ? Les variations des conditions écologiques se traduisent-elles par des variations dans les phénomènes religieux ? Peut-on observer aujourd’hui des indicateurs de fitness corrélés positivement ou négativement à la religion (santé, fertilité, etc.) ? La religion est-elle sélectionnée comme facteur de cohésion sociale / morale se traduisant par un altruisme renforcé dans le groupe d’appartenance ? Existe-t-il des gènes associés à la religiosité et peut-on identifier des sélections directionnelles récentes ?

Il ne faut pas évidemment s’attendre à une explication unitaire et simple de la religion par la science. La raison en est la suivante : on place sous le label « religion » des traits psychologiques et comportementaux différents. Il suffit d’observer les personnes que l’on considère comme croyants dans nos sociétés : il existe des différences évidentes entre le type mystique, qui a une expérience directe, émotionnelle, diffuse de sa foi, le type métaphysique, qui développe des rationalisations causales sur l’origine des choses, le type moral-social, qui est attaché aux conséquences à ses yeux bénéfiques du discours religieux, le type historique-esthétique, qui voit dans la religion un facteur d’identité et de reconnaissance de groupe, le type conformiste-intéressé, qui se dit religieux car c’est avant tout un code de son milieu relationnel, le type sectaire-communautaire, qui recherche des groupes fusionnels, etc. Le seul point commun (croyance réelle ou formelle en dieu ou un quelconque agent surnaturel) recouvre des réalités très différentes. Et ces réalités répondent à des modules psychobiologiques différents dans les cerveaux humains, ainsi qu’à des rôles fonctionnels différents dans les sociétés humaines. Ce sont ces réalités que la science s’efforce d’observer et de modéliser pour essayer de comprendre la naissance et la persistance des phénomènes religieux dans notre espèce.

Références :
Foster K., H. Kokko (2008), The evolution of superstitious and superstition-like behaviour, Proc Roy Soc B, online pub., doi :10.1098/rspb.2008.0981
Steadman L.B., C.T. Palmer, The Supernatural and Natural Selection: Religion and Evolutionary Success, Padigm, Boulder (CO), 272 p.

10.9.08

Expérience de mort imminente

L’Université de Southampton annoncera officiellement demain (11 septembre) le lancement des études AWARE (AWAreness during Resuscitation) et BRAIN-1 (Brain Resuscitation Advancement International Network – 1). Il s’agit du plus ambitieux projet d’étude scientifique et médicale des expériences de mort imminente (near-death experience). Ce terme a été popularisé par les travaux de Raymond Moody, Elisabeth Kübler-Ross, George Rithcie dans les années 1970, et par l’International Association for Near-death Studies créée en 1978. Mais le phénomène est connu depuis le XIXe siècle. Lorsque des patients reviennent à la vie après un état de mort clinique, un certain nombre d’entre eux (10-20 % selon les études) rapportent des sensations variables et parfois concomitantes : conscience d’être mort, calme et sérénité, impression de flotter hors de son corps, long tunnel noir avec une vive lueur au bout, chaleur malgré la nudité, rencontre avec des êtres disparus. Ces phénomènes mentaux ont été perçus par beaucoup comme des « démonstrations » de l’existence de l’âme ou d’une survie après la mort.

Sam Parnia, directeur de l’étude et spécialiste des états de conscience en phase terminale, observe : « Contrairement à la perception populaire, la mort n’est pas un moment spécifique. C’est un processus qui commence lorsque le cœur s’arrête de battre, les poumons de respirer et le cerveau de fonctionner – un état médical appelé arrêt cardiaque, qui est synonyme de mort clinique d’un point de vue biologique. Durant un arrêt cardiaque, les trois critères de la mort sont présents. Il s’ensuit une période de temps, qui peut durer de quelques secondes à une heure ou plus, au cours de laquelle l’intervention médicale d’urgence peut réanimer le cœur et inverser le processus de mort. » L’étude AWARE va donc mobiliser des médecins et des chercheurs dans un réseau de cliniques anglaises (puis européennes et nord-américaines) pour étudier de manière systématique ce qui se passe après un arrêt cardiaque. Seront notamment mesurées ou évaluées l’activité du cerveau, ainsi que la capacité présumée à voir et entendre ce qui se passe dans la salle d’opération.

Cerveau-ordinateur : où en est-on ?

Dans une tribune en libre accès parue dans le dernier numéro de Current Biology, deux chercheurs en neurobiologie moléculaire du Salk Institute (Université de Californie, San Francisco), Naveen Nagarajan et Charles F. Stevens, font le point sur le match cerveau-ordinateur lancé dans les années 1940 et 1950 par Alan Turing, John von Neumann, Marvin Minsky et quelques autres.

Si l’on commence par le hardware, on peut observer que la densité de transistors par microlitre (0.3x10^9) des plus récents microprocesseurs approche celle des synapses (10^9). Il en va de même pour la longueur des connexions nécessaire à chaque unité de calcul (3-4 µm d’axones et dendrites, 30 µm de câblage), ainsi que pour leur diamètre (100 nm). Mais les unités élémentaires de traitement de l’information deviennent comparables, leur nombre reste en net décalage : une puce d’ordinateur contient 10^9 transistors quand un cerveau en aligne 10^14. En longueur totale de câblage linéaire, cela donne 30 km pour un ordinateur, mais 4x10^5 km pour un cerveau, soit la distance de la Terre à la Lune. Les plis corticaux sont des autoroutes de l’information autrement plus vastes que celle d’un ordinateur. Pour ce qui est de la vitesse de traitement, si l’on prend comme approximation l’impulsion nerveuse, les 10^10 neurones s’activant à 10 Hz donne environ 10^11 instructions par seconde, 100 fois plus rapide que le milliard d’instructions par seconde (MIPS) des ordinateurs à cœurs multiples.

Mais comme le rappellent Nagarajan et Stevens, les analogies entre cerveau et ordinateur trouvent leurs limites dans la conception totalement différente de ces deux machines à traiter l’information.

L’ordinateur est conçu selon l’architecture de von Neumann, avec une séparation entre l’unité centrale (CPU) où s’effectuent les calculs et la mémoire où sont stockées informations et instructions pour ces calculs. D’où une démarche séquentielle pas à pas dans le calcul. Rien de tel dans un cerveau : la mémoire et le calcul sont intriqués dans les mêmes circuits neuronaux, qui n’ont aucune horloge centrale pour synchroniser leurs opérations. Deuxième différence majeure : les réseaux neuronaux d’un cerveau sont massivement parallèles, c’est-à-dire qu’ils traitent chacun et simultanément un grand nombre d’informations reçues du milieu interne ou externe. Les processeurs multicoeurs (parallélisme des niveaux d’instruction) commencent à imiter ce mécanisme, mais il faut encore coordonner cette puissance de calcul pour la rendre efficace. Troisième différence : le traitement mécaniste ou probabiliste de l’information. Un ordinateur fait des milliards et des milliards de calculs sans la moindre erreur. C’est une prouesse, mais aussi une faiblesse (l’erreur peut être fatale au programme). Le cerveau se permet au contraire de multiples erreurs : quatre fois sur cinq, une impulsion nerveuse n’est pas relayée sur les synapses ; mais ces impulsions sont à ce point nombreuses et redondantes que cela ne pose pas problème, l’information utile arrive à bon port. L’échec d’un composant neural n’est donc pas fatal, c’est la raison pour laquelle nous conservons nos facultés cognitives malgré la mort neuronale qui accompagne notre existence adulte. Cette plasticité est renforcée par la localisation de fonctions cérébrales : en dehors de lésions accidentelles ou pathologiques qui détruisent spécifiquement un module (et donc une fonction), la mort aléatoire des neurones individuels, répartie de manière stochastique dans les diverses aires, n’affecte guère les fonctions.

Depuis 60 ans, la puissance des ordinateurs progresse selon la loi de Moore. Et les machines accomplissent des tâches dont on ne les aurait jamais crues capables à la génération précédente — battre les meilleurs joueurs d’échecs du monde, reconnaître des caractères, des visages ou des voix, etc. On peut, comme Ray Kurzweil en fait par exemple l’hypothèse, considérer qu’un certain seul quantitatif de traitement parallèle de l’information produira des propriétés émergentes comparables à l’intelligence ou la conscience humaines. Lorsque les connexions des transistors dépasseront numériquement les connexions synaptiques, lorsque les programmes informatiques dédiés simuleront les modules biologiques fonctionnels, la machine l’emportera sur le cerveau. Nagarajan et Stevens n’excluent pas cette hypothèse, mais suggèrent que la question pourra être abordée autrement : « Nous pensons que le problème n’est pas la puissance de l’ordinateur ni la capacité à programmer des machines en parallèle, mais plutôt notre ignorance quasi-complète sur les calculs réellement opérés dans un cerveau. Notre idée est que les ordinateurs ne pourront jamais égaler nos meilleures capacités tant que nous n’aurons pas compris les règles de construction d’un cerveau et les opérations mathématiques employées par les circuits neuraux suffisamment bien pour construire des machines où elles seront incorporées ».

Référence :
Nagarajan N., C.F. Stevens (2008), How does the speed of thought compare for brains and digital computers?, Current Biology, 18, R756-R758.

Illustration : Charles H. Caver, Eye and Mind, Word Up

Internet mon amour

A travers la loi Création et Internet, industriels et politiques marchent main dans la main pour capter le consommateur et surveiller le citoyen, selon une logique étatiste et corporatiste solidement rodée dans l’Hexagone. Le collectif d’artistes, créateurs et auteurs Internet mon amour a lancé une pétition contre cette loi et s’exprime aujourd’hui dans Libération : « Nous souhaitons qu’un projet de loi intitulé Création et Internet prenne en compte nos processus de création. C’est un droit ; nous désirons partager et être téléchargés, sans filtrage aucun. C’est une nécessité ; nous espérons que le principe démocratique selon lequel l’œuvre existe ou n’existe pas au travers du regard de l’autre s’applique à cette multiplicité que d’autres nomment «piratage». C’est une revendication. L’auteur, le créateur, le spectateur, a muté. L’œuvre est regardée, écoutée, partagée, comme jamais auparavant. Et c’est pourquoi créateurs et regardeurs ne peuvent être filtrés par une loi obsolète et crétine. Une loi qui asphyxie la création et Internet. »

Le charnier de nos erreurs

La science est un immense charnier d’hypothèses défuntes, qu’elle a elle-même tuées après les avoir fait naître et grandir, comme autant de rejetons indignes d’elle. Il faut cet engrais pour assurer la croissance de rares théories. Le coût de ce processus est évident, puisque les hypothèses falsifiées sont bien plus nombreuses que les hypothèses vérifiées. Un problème de notre époque est qu’elle tend à aligner l’exercice scientifique sur le modèle de l’exercice économique : le retour sur investissement exige des résultats tangibles. Or, si les fausses pistes apportent toujours des gains intellectuels à long terme, elles n’assurent pas tellement de gains réels à court terme.

9.9.08

Asymbolie de la douleur (retour sur une « douleur de fou »)

Dans le texte Douleur de fou, douleur de Martien que je commentais voici quelques jours, le philosophe David K. Lewis faisait l’hypothèse d’un fou qui chantonne lorsqu’il a mal. En lisant un essai du brillant médecin et neurologue Vilayanur Ramachandran (Le cerveau, cet artiste), je me suis avisé que l’hypothèse de Lewis correspond en fait à une pathologie réelle (quoique sans doute ignorée du philosophe), appelée asymbolie de la douleur. Lorsque le patient reçoit un stimulus douloureux, il répond… par un éclat de rire. Ce n’est pas une question de folie, mais de mauvaise connexion des réseaux neuronaux entre le cortex insulaire (qui reçoit les signaux bruts de douleur depuis les viscères ou la peau), l’amygdale (qui les redistribue dans le système limbique) et le cortex cingulaire antérieur (qui les associe à la réponse émotionnelle appropriée, c’est-à-dire sélectionnée dans l’évolution). Le patient atteint d’asymbolie de la douleur montre donc une exception au répertoire de l’espèce : il rit de son mal. Mais cela montre justement combien les expériences mentales et leurs traductions comportementales sont directement dépendantes des circuits physiques du cerveau.

Syndrome de Cassandre

Je lis un point de vue de Nicolas Hulot et François Chérèque dans Le Monde, et je m’arrête dès l’attendu de la « démonstration », c’est-à-dire les trois premières lignes : « Au moment où les crises - énergétique, alimentaire, climatique, financière, sociale - convergent dangereusement et multiplient les victimes sur la planète, nous avons plus que jamais besoin d'Europe... » Quelles sont donc ces « crises » qui « multiplient les victimes » ? A-t-on des indices de mortalité grimpant en flèche ? Comment définit-on une « victime » ? Celle-ci est-elle mieux ou moins bien lotie aujourd’hui dans le passé face à des « crises » semblables, et sur quels critères au juste ? Le vocabulaire de « la crise » est suremployé depuis trois décennies. Les gens de ma génération ont grandi en entendant parler de la crise des matières premières, de la crise énergétique, de la crise économique, de la crise environnementale, de la crise climatique. Les annonces catastrophistes du rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance (Meadows et al. 1972), qui furent un peu le point de départ symbolique de cette nouvelle ère, ont été démenties : non seulement l’humanité a gagné 2 milliards d’individus depuis cette date, mais les indicateurs de bien-être (espérance de vie, nutrition, éducation, PIB…) se sont améliorés à l’échelle globale. On assiste donc à un curieux décalage entre des discours de plus en plus alarmistes et une réalité qui l’est bien moins. Cela expliquant en partie ceci : le catastrophisme contrarié se réfugie dans l’hyperbole contrafactuelle, cette exagération exprimant son exaspération. La réalité n’a certainement pas atteint un état idéal – lequel n’existe pas en dernier ressort. Toutes les affaires humaines sont ponctuées de revers, crises, catastrophes au niveau local, toujours tragiques pour ceux qui les subissent. Mais l’absorption confuse de ces drames dans un discours global d’alarmisme indifférencié nuit à l’intelligence des situations comme à la recherche des solutions. L’adaptabilité humaine repose sur la rationalité et sur l’imagination, pas sur la sensibilité et la lamentation. Si le syndrome de Cassandre donne à ses victimes le confort moral d’inclure le pire dans toutes ses prédictions (« je vous l’avais bien dit »), il est inutile voire nuisible à ceux qu’il prétend aider.

Lapin sapiens ?

De la naissance à l’âge adulte, le cerveau humain croît d’un facteur 3.3, à comparer au 2.5 des chimpanzés. Publiant leur recherche dans les PNAS, Christoph Zollifoker et ses collègues (Université de Zurich) ont reconstitué en trois dimensions les squelettes d’enfants néandertaliens à partir de restes fossiles de bonne qualité trouvés en Russie et en Syrie. Il en résulte que les crânes de ces enfants étaient de taille comparable à celle des humains modernes (H. sapiens), quoique la proéminence nasale des Néandertaliens ait pu rendre l’accouchement plus difficile. Le développement de ces enfants était 5 à 10 % plus rapide que celui des Homo sapiens, mais sur une période plus longue vu la corpulence massive des Néandertaliens adultes, cette croissance aboutissant à un volume cérébral final de taille comparable ou supérieure. Les bébés de H. neandertalensis comme des premiers H sapiens semblaient cependant avoir des cerveaux plus gros que ceux des H. sapiens actuels : nous aurions pu échanger un peu de volume cérébral contre un autre avantage, par exemple une croissance plus rapide et une reproduction plus importante, ayant fini par noyer nos cousins Néandertaliens dans la masse. Si tel est le cas, notre espèce Homo se reproduisant comme des lapins usurperait quelque peu son qualificatif de « sapiens ».

L’intelligence sexuelle

L’intelligence est un trait beaucoup étudié en psychologie. Il en existe de nombreux modèles, mais celui qui a donné lieu à la plus abondante littérature concerne la capacité cognitive générale ou facteur g (parfois g tout simplement). Sa définition a été donnée voici plus d’un siècle par Charles Spearman : g désigne le facteur commun de variance des capacités cognitives spécifiques. En tant que tel, le facteur g est une construction statistique de la psychométrie : on mesure par des tests standardisés les variations des capacités cognitives spécifiques (elles-mêmes décomposées en aptitudes primaires) comme la mémoire, la capacité verbale, la capacité visuospatiale, le traitement logique ; on extrait ensuite le facteur commun de variance de ces capacités spécifiques. Ce facteur g explique, basiquement, que les individus réussissant dans un domaine cognitif donné ont tendance à réussir dans les autres (corrélation positive aux sous-tests). Et inversement dans l’échec. Le quotient intellectuel des tests internationaux comme le Weschler ou les Matrices de Raven est une mesure (approximative) de g. Un individu peut être très fort dans un domaine cognitif mais moyen dans les autres. Le facteur g se contente de mesurer qu’à l’échelle d’une population, on observe toujours une covariance des aptitudes intellectuelles, ce qui laisse supposer l’existence d’une cause commune.

Mais l’intelligence psychométrique n’est pas la seule à intéresser la science. Dans le sillage l’émergence des neurosciences cognitives et le renouveau de la théorie de l’évolution, observés depuis les années 1960, les chercheurs se sont intéressés aux traits particuliers de l’intelligence humaine. On a vu ainsi se développer d’innombrables travaux sur l’intelligence émotionnelle (neurosciences affectives) et l’intelligence sociale (neurosciences sociales). Elles ne se laissent pas mesurer aussi facilement que le facteur g, correspondent en partie à des traits de personnalité (les Big Five), et caractérisent Homo sapiens par rapport à ses cousins primates, a fortiori ses petits-cousins plus éloignés sur l’arbre phylogénétique. L’intelligence émotionnelle désigne la capacité humaine à exprimer et reconnaître une vaste de gamme de sentiments, outre les émotions primaires et universelles. L’intelligence sociale (dite aussi machiavélienne ou théorie de l’esprit) s’intéresse à nos aptitudes à décrypter les états mentaux des autres et à agir en fonction d’eux dans le cadre de la vie sociale.

L’ouvrage collectif publié sous la direction de Glenn Geher et Geoffrey Miller propose un nouveau champ de recherche : l’intelligence sexuelle (mating intelligence). Cette traduction n’est pas tout à fait exacte, puisque l’anglais mate, s’il désigne l’accouplement, inclut tout ce qui précède, accompagne et suit cette copulation. Comme le précisent Miller et Geher dans leur préface, « nous entendons par intelligence sexuelle le système reproductif de l’esprit : le réseau complet des capacités psychologiques pour la cour sexuelle, la compétition et la rivalité ; pour la formation des relations, l’engagement, la coordination et la rupture ; pour le flirt, les préliminaires et la copulation ; pour la recherche du partenaire, le choix du partenaire, la conservation ou le changement du partenaire ; et pour bien d’autres aptitudes comportementales qui produisent principalement des avantages reproductifs (plutôt que de survie) ». L’intelligence sexuelle ne sera pas un facteur s comparable au facteur g : cela désigne plutôt une collection de dizaines ou de centaines de micro-adaptations de l’esprit humain, d’apprentissages ou de tactiques ad hoc dont le point commun est qu’elles influent sur la stratégie et la fortune reproductives des individus, dans leurs relations aux partenaires potentiels. Il importe donc de comprendre que, comme les intelligences sociale et émotionnelle avec lesquelles elle partage sans doute des facteurs communs, l’intelligence sexuelle est avant tout un champ de recherche, une construction épistémologique permettant d’ordonner un grand nombre d’observations disjointes et de modéliser plus précisément le comportement humain.

Pour de probables raisons culturelles, le sexe n’est pas un domaine que les chercheurs ont volontiers rapporté à l’intelligence depuis un siècle. Ni même qu’ils ont beaucoup étudié dans un premier temps. Darwin, à l’âge la prude Angleterre victorienne, avait bien mis en évidence l’importance de la sélection sexuelle, à côté de la sélection naturelle. Mais il faudra attendre les années 1970 pour que cette sélection sexuelle se trouve vraiment prise en considération, et abondamment étudiée dans le règne animal, ainsi que dans l’espèce humaine. Si l’on se représente négativement le sexe comme une pulsion primitive plus ou moins « grossière » et « animale », il est évidemment difficile de l’associer à des facultés cognitives plus élevées. Mais justement, le sexe est une chose bien plus complexe que le moment de la copulation : l’accès et la préservation du partenaire donnent lieu à d’incessants conflits mâles-mâles et femelles-femelles, ainsi qu’à divers compromis mâles-femelles qui vont influencer de manière notable le comportement des individus et des populations. C’est vrai chez les animaux non-humains, et plus encore chez l’espèce humaine qui se caractérise par une complexification considérable de ces questions : tout le monde aura remarqué que les femelles humaines ne se promènent pas nues dans la rue avec une vulve rouge signalant leurs chaleurs, que les mâles humains ne se tapent pas dessus pour savoir lequel d’entre eux pourra copuler avec les femelles ainsi exposées (quoique les mâles en viennent encore facilement aux mains pour ce genre de question…).

Si, comme le souligne Maureen O’Sullivan, l’intelligence sexuelle peut paraître un oxymore associant les passions brûlantes à la froide rationalité, c’est que l’on oublie combien l’intelligence est avant tout une capacité générale d’adaptation au milieu social, culturel, technique ou sexuel, impliquant l’identification et la manipulation des informations pertinentes. On peut ainsi faire l’hypothèse que des traits bioculturels aussi divers que le chant, la musique, la danse, l’art pictural, l’humour, les techniques de décoration du corps, le langage lui-même ont en partie évolué chez l’homme dans la perspective de la sélection sexuelle, c’est-à-dire de la séduction et de la préservation de son ou ses partenaires. Et d’innombrables travaux ont montré que le cerveau humain est aussi sensible, le plus souvent de manière inconsciente et non « stratégique », à divers facteurs biosychologiques discrets de choix du partenaire à court ou long terme (symétries faciales et corporelles, masculinité ou féminité des traits, ratio taille-hanche et hanche-épaule, fréquences vocales, odeurs corporelles, phéromones, phases ovulatoires, indices de proximité génétique, etc.). Le sexe occupe donc une place importante dans notre cerveau. Et la capacité à développer des stratégies sexuelles efficaces représente une pression cognitive parmi d’autres dans l’hominisation.

Des travaux jusqu’à présent épars se sont penchés sur cette question de l’intelligence sexuelle ou de l’intelligence rapportée à la sexualité. On a par exemple montré que l’intelligence générale (facteur g) est un trait valorisé (surtout par les femmes) dans le choix du partenaire à long terme, qu’elle donne lieu à un appariement assorti tendanciel (assortative mating, choix du conjoint à long terme dans sa classe cognitive) ou à des préférences affichées en matière de dons de gamètes. On s’est aussi penché sur divers troubles de l’esprit ayant une influence sur les comportements sexuels : outre les paraphilies et les violences, les personnalités borderline (choix instable du partenaire), narcissiques et histrioniques (stratégie de partenaires multiples à court terme), antisociales ou psychopathes (coercition, tromperie), les autistes et Asperger (difficultés à entretenir une relation sociale,a fortiori sentimentale ou sexuelle), les anorexiques (évaluation pathologique de traits corporels supposés désirables par le partenaire potentiel) sont des exemples de troubles dont on peut faire une lecture sexuelle, quand on réfléchit à leur émergence et leur persistance dans l’évolution. Mais précisément, tous ces travaux comme ceux sur les traits de personnalité non pathologiques ne sont pas pour le moment publiés ou pensés dans la perspective intégrative d’une intelligence sexuelle.

Les quinze contributions de cet ouvrage collectif visent donc à produire de cadre intégratif, dessinant cinq directions : les mécanismes émotifs et cognitifs impliqués dans la sexualité, les stratégies de l’intelligence sexuelle rapportée aux buts des relations (court, long termes), à l’existence des enfants et aux personnalités des partenaires, les causes génétiques et neurologiques des différences individuelles en ce domaine, les indicateurs de fitness mentale (créativité, humour, intelligence émotionnelle) guidant les choix des partenaires, les contextes sociaux et écologiques de la sexualité humaine. On notera qu’il n’y a pas nécessairement convergence des hypothèses ou conjecture visant à appréhender cette intelligence sexuelle. Là où Geoffrey Miller la voit comme liée au facteur g et associée à des aptitudes mentales très diverses favorisant la séduction, Satoshi Kanazawa ou Jeremy Murphy présume plutôt des adaptations cognitives indépendantes de l’intelligence générale et ayant évolué au cours de l’hominisation, dans le cadre paléolithique.

Depuis Freud, la science avait laissé à la psychanalyse une sorte de monopole par défaut sur l’exploration du rôle de la sexualité dans la construction de l’esprit humain. Que les sciences de l’évolution, de la cognition et du comportement s’emparent enfin de la question pour en révéler toutes les dimensions est une bonne nouvelle.

Référence :
Geher G., G. Miller (2008), Mating Intelligence. Sex, Relationships, and the Mind’s Reproductive System, Lawrence Erlbaum, New York, Oxon, 451 p.

7.9.08

Neuro-informatique : le cerveau à l'âge numérique

L’INCF organise du 7 au 9 septembre son premier congrès de neuro-informatique. Ce champ émergent comporte deux grands enjeux. Le premier est la compilation dans des bases de données cohérentes de l’ensemble des informations dont on dispose sur le cerveau, depuis les gènes impliqués dans sa formation jusqu’aux observations neuro-anatomiques d’imagerie dans certaines conditions expérimentales en passant par les différents éléments de la communication électrochimique et de son architecture cellulaire. Le second enjeu est la modélisation du fonctionnement de ce cerveau, qu’il s’agisse des différents types de communication intercellulaire, de la formation des réseaux et aires fonctionnelles, de l’interconnexion de ces réseaux dédiés à des tâches précises (sensation, émotion, mémoire, attention, langage, etc.). Parmi les interventions annoncées, Mitsuo Kawato (ATR Computational Neuroscience Labs, Japon) évoquera les travaux de son équipe sur la traduction robotique des données sensorimotrices (un sujet humain, dont le cerveau humain est étudié en temps réel en train de faire des mouvements de la main, voit ses signaux cérébraux traduits vers une main mécanique qui reproduit les mêmes mouvements) ; Henry Markram (Brain Mind Institute, EPFL, Lausanne, Suisse) parlera de l’état d’avancement du Blue Brain Project, qui consiste à reproduire sur ordinateur le fonctionnement exact des colonnes corticales ; Mary B. Kennedy (California Institute of Technology, Pasadena, États-Unis) exposera le développement des nanomachines synaptiques (simulation des processus d’apprentissage du cerveau par modification de l’activité électrique des neurones et évolution des liaisons synaptiques entre ces neurones) ; Idan Segev (Université hébraïque, Jérusalem) fera le point sur l’état de modélisation des différents potentiels d’action du neurone (variations de la polarisation électrique créant l’influx nerveux).

6.9.08

Sexe, mort et obscénités

Dans sa chronique, la médiatrice du Monde note qu’un récent dessin « grivois » de Plantu en une du journal ne choque pas les lecteurs, malgré les appréhensions de la rédaction. Mais qu’il n’en va pas de même (en proportion des messages reçus et de leur contenu indigné) pour les images de violence (pour la sortie du film de Barbet Schroeder, Inju, la bête dans l'ombre dans les pages Culture ; et photographies de victimes décapitées de narcotrafiquants au Mexique dans les pages International). On s’est pareillement ému de la publication dans Paris-Match de photographies des Talibans ayant tendu une embuscade et abattu des soldats français – bien que le journal se soit gardé de publier les photos des soldats morts. Ces polémiques ou ces craintes sur les images de sexe et de violence ne lassent de me surprendre, comme si le cerveau humain ne pouvait plus regarder ce qui rythme la vie depuis quelques centaines de millions d’années, et l’histoire humaine depuis quelques milliers d’années. Le sexe et la mort seraient (au choix) « intimes », « sales », « dangereux » et finalement « obscènes » lorsqu’ils s’exposent. Je dois être mal câblé, je trouve cela bien moins obscène que les niaiseries, idioties et inepties s’exposant à haut débit dans nos médias.

Du je au Il, physique de la subjectivité

Le dualisme corps-esprit imprègne notre pensée et notre langage : « Les athlètes sont au top du point de vue physique, et ils ont surtout un mental en acier » ; « tu es en forme, c’est dans la tête que cela ne va pas », « je pense donc je suis » (et non « je digère, je copule, j’urine… donc je suis »), etc. Que l’esprit et le corps soient un seul système biologique unifié, que le « je » ne soit pas une mystérieuse instance séparée et surplombante, que l’association de tout le système nerveux à tous les autres systèmes internes de régulation et à tous les systèmes externes de représentation produise ce « je » dont l’essentiel de l’activité cérébrale au cours de l'existence est inconscient, voilà qui peine à éclore dans nos représentations individuelles et collectives. Toutes les cultures ne sont pas aussi dualistes, le judéo-christianisme et ses suites modernes (cartésiennes, kantiennes, au-delà) le sont plus que d’autres. Mais la distinction corps-esprit n’est pas qu’un artefact culturel imposé aux individus par leur société d’appartenance, elle a aussi et surtout une base biologique chez l’individu, évolutive et développementale. L’émergence de la conscience a signifié l’émergence de la croyance dans un monde « séparé » dont le langage est l’outil. Il est préférable pour survivre de croire à ses propres représentations (je crois que si je mange cette baie, je vais mourir ; si je ne crois pas à la robustesse de ma croyance, je risque de mourir) et l’appropriation de telles croyances sera d’autant plus efficace qu’elles sont attribuées à un agent causal interne et unique, le « je » (qui meurt, qui meurt s’il mange ceci, qui croit qu’il meurt s’il mange ceci), ultime et unique instance arbitrale, sujet des propositions de son langage comme des actions de son existence. On peut faire l’hypothèse que dieu et ses équivalents cognitifs sont l’extériorisation de cette disposition représentationnelle interne : de même que le « je » serait un agent causal interne, séparé, capable de dominer le mental et d’ordonner le physique au mental, « Il » (dieu ou autre) serait un agent causal externe, séparé, ayant dominé et ordonné l’ensemble du monde à sa volonté. Vieille confusion entre l’Agent Interne et l’Agent Externe réputés omniscients dans leurs sphères respectives d’influence. Avant la « métaphysique de la subjectivité », il y a donc une physique de la subjectivité à explorer.

5.9.08

Note sur les joies de la grossesse

A l'occasion de la grossesse d'une femme de 59 ans attendant des triplés, on a expliqué les risques liés à ces grosses tardives, notamment les complications cardiovasculaires à l'accouchement. Ce qui est bien sûr exact. Mais il faudrait à l'occasion rappeler les risques de la grossesse tout court, au lieu d'opposer paresseusement l'image d'épinal du bonheur total de la jeune femme naturellement enceinte contre l'horreur égoïste de la vilaine grand-mère artificiellement inséminée. Outre les petits plaisirs de ces neuf mois d'épanouissement (mal de dos, constipation, oedèmes, reflux gastro-œsophagien, hémorroïdes, pica, douleur abdominale, polyurie, varices, etc.), la grossesse est également le lieu fréquent de problèmes plus graves (hémorragies génitales, diabète gestationnel, cholestase gravidique, psychose purpuréale, complications d'infections diverses,hypertension artérielle gravidique, prééclampsie et éclampsie, etc.). Ce qui en fait une des premières cause de mortalité de la jeune femme adulte dans le monde. Pourquoi tant de problèmes pour un événement si nécessaire au vivant sexué ? D'un point de vue darwinien, la grossesse est le lieu classique d'un conflit parent-enfant : les intérêts de la mère et du foetus ne coïncident qu'imparfaitement, puisque le second possède seulement 50% de gènes en commun avec la première et développe sa propre stratégie de survie, en captant le maximum de ressources dans le corps de la mère et en se défendant contre ses éventuelles attaques immunitaires.

Pyramide, chandelier et cognition

Gabor Tamas et ses collègues viennent de publier dans PLoS Biology une étude sur les voies d’activation neurale dans le cortex humain. Ils ont prélevé les parties saines des tissus cérébraux de 58 patients opérés pour des tumeurs, et ont analysé la communication entre les neurones en observant leur activité électrique et leur comportement individuel. On sait que ces neurone échangent à travers les zones de contact fonctionnel appelées synapses, où se rencontrent les extrémités des axones (neurones afférents) et des dendrites (neurones efférents). Les chercheurs ont montré que le potentiel d’action d’une seule cellule pyramidale suffit à déclencher une cascade d’excitations synaptiques par l’intermédiaire d’un autre type de neurone, les cellules en chandelier (des interneurones GABAergiques, quand les cellules pyramidales sont glutaminergiques). Les cellules pyramidales se trouvent en grand nombre dans les couches II , III et V du néocortex humain, où elles jouent un rôle central dans l’intégration et la distribution des informations. Ce couplage avec les cellules en chandelier, et la capacité d’une seule cellule pyramidale à produire ainsi une arborescence de réactions synaptiques, fournit un candidat neuro-anatomique intéressant à l’émergence de nos fonctions cognitives supérieures. Il semble en effet que les cellules pyramidales et les cellules en chandelier sont présentes en proportion très supérieure chez l’homme par rapport aux autres espèces.

Douleur de fou, douleur de Martien

Dans les commentaires d’un billet sur Wittgenstein, Schizodoxe me demandait hier mon avis sur un texte du philosophe David K. Lewis (1941-2001) publié en 1978. Comme cet avis devenait long, je le reproduis ici en billet.

Lewis imagine deux cas. Un fou ressent la douleur, mais elle se traduit chez lui par l’envie de faire des mathématiques et de chantonner, plutôt que des plaintes et des gémissements ; un Martien ressent la douleur, se plaint et gémit, mais cette douleur est provoquée chez lui par la répartition de certains fluides internes, avec des poches hydrauliques gonflant ses pieds.

Lewis nous dit : ces deux cas sont envisageables en esprit (des possibles qui peuvent s’actualiser), mais ils semblent mettre à mal nos explications béhavioristes (description comportementale simple de l’état mental) ou physicaliste (identité simple de l’état mental et de l’état physique) de l’esprit. Dans le cas du Martien, le béhaviorisme fonctionne (j’observe le comportement de plainte, j’infère la douleur), mais pas dans le cas du fou ; dans le cas du fou, le physicalisme fonctionne (il y a identité de la douleur et de certaines réactions nerveuses), mais pas dans le cas du Martien (ces états nerveux n’existent pas, ce sont des états hydrauliques).

La solution proposée par Lewis est : la douleur est un concept d’ « état susceptible d’être causé par certains stimuli et de causer un certain comportement ». Ce concept est « non rigide » et « contingent », c’est-à-dire qu’il s’adresse à des populations « appropriées » où il décrit des causes et des effets « typiques ». Dans l’espèce humaine, l’état de douleur s’associe à une cause neurale. Dans l’espèce martienne, l’état de douleur s’associe à une cause hydraulique. Le fou est une exception de l’espèce humaine, il appartient à une sous-population humaine où l’état de douleur et la cause neurale associée produisent des comportements atypiques, c’est-à-dire dire non observés chez les autres membres de l’espèce.

Je suis plutôt en accord avec Lewis (bien que je peine parfois à saisir l’intérêt profond de la philosophie de l’esprit c’est-à-dire, en quoi cela clarifie au lieu de compliquer ce que nous décrit par ailleurs la science ; mais bien sûr cela ne concerne pas que Lewis, et cela présuppose que le rôle de la philosophie est de clarifier).

Les propositions de Lewis s’inscrivent dans le fonctionnalisme : un état mental s’y définit comme état fonctionnel, et cette fonction est un rapport cause-effet caractéristique. Si l’on reformule ses idées, cela donne : tout trait psychologique du sens commun T peut être décrit comme un état mental M, produit par une série de causes (C1, C2…Cn) et produisant une série d’effets (E1, E2…En), dans une population P. Si, à la suite d’une (ou plusieurs) cause contenue dans l’ensemble C, le sujet x manifeste un (ou plusieurs) effet contenu dans l’ensemble E, alors x est dans l’état mental M qui correspond au trait psychologique T. Tout cela est contingent, c’est-à-dire que l’association de T, C, E, M vaut dans un monde donné pour un objet donné (ou un ensemble d’objets bien sûr). En soi, la réalisation physique de M (ses causes) peut être obtenue de diverses manières (par un cerveau ou par une machine ou par une psychophysiologie inconnue d’une forme de vie inconnue). Dans le cas de l’espèce humaine, on a donc un état de douleur, causé par une série d’événements externes (brûlure, choc, chute, etc.) et internes (système nerveux nociceptif), manifesté par une série de phénomènes (symptômes physiologiques et réactions comportementales). Cet état sera variable selon les causes (la douleur d’une piqûre d’aiguille sur le doigt n’est pas la même en intensité ou durée que celle d’un coup de couteau dans le ventre ; les messagers cellulaires et moléculaires de la douleur peuvent aussi différer légèrement d’un individu à l’autre) et leurs effets (chacun exprime à sa manière la douleur ressentie, malgré un répertoire commun), mais cette variété ne remet pas en cause le schéma général de la douleur dans l’espèce humaine. C’est à la science qu’il revient de définir empiriquement les contours exacts de ce schéma, soit l’ensemble des causes et effets de la douleur. Cette description scientifique va mettre à jour des occurrences singulières. Par exemple, la douleur dans un membre fantôme n’est pas produite initialement par des causes physiques externes, puisque le membre n’existe plus et n’est donc plus soumis à des altérations ou traumatismes, mais par des causes physiques internes (un réarrangement du cortex somatosensoriel).

Face à d’autres philosophes, Lewis a soutenu un fonctionnalisme réductionniste : un état mental se réduit à un état fonctionnel qui se réduit à un état physique (dans l’autre sens : certains agencements de la réalité physique produisent un certain type d’état fonctionnel, assez régulier pour être observé et qualifié comme tel, et cet état fonctionnel se trouve être un état mental lorsqu’il se situe dans le cerveau humain). On peut aussi imaginer un fonctionnalisme éliminativiste, c’est-à-dire faisant disparaître le trait psychologique comme un résidu inutile de la psychologie de sens commun. C’est la position de Paul et Patricia Churchland, par exemple, pour qui le « mental » est une catégorie fausse de la philosophie comme de la psychologie populaire. Eliminativiste ou réductionniste, le fonctionnalisme est indifférent aux qualia. Pour définir un état de douleur, il n’est pas nécessaire de définir individuellement et subjectivement « ce que cela fait » d’avoir mal, il suffit de sérier les causes et effets pertinents pour l’observation de cet état. La douleur est une sensation et l’on pourrait supposer que cette approche n’est plus valable avec d’autres traits incluant des intentions (jugements, croyances, désirs, etc.). Mais elle l’est à titre de programme de recherches en neurosciences cognitives ou en intelligence artificielle. Sans garantie de succès, bien sûr.

Référence :
Lewis D.K. (1978), Mad pain and Martian pain, in N. Block (éd), Readings in the Philosophy of Psychology vol. I, Methuen, Londres, 216-222. Traduit en français : Douleur de fou et douleur de Martien, in D. Fisette et P. Poirier (éd.) (2002), Philosophie de l’esprit, Psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, Vrin, Paris, 289-306.

4.9.08

Dictature de la tolérance ?

Dans Libération, Pierre Zimmer se plaint de la « dictature de la tolérance » : « De nos jours, ça peut paraître un peu paradoxal mais on est sous le joug de la dictature de la tolérance. Il faudrait à tout prix être tolérant. Tolérant avec tout le monde, à tout moment et sur tous les sujets. Et au nom de quel impératif catégorique ? On se doit d’être et de faire dans l’affectivement correct. Ce n’est pas seulement fatiguant. C’est intolérable. (…) Cette tolérance sans borne est tyrannique. Elle peut être aussi néfaste que les méfaits de l’intolérance. Si tout est tolérance, alors rien n’est tolérance. Non, j’ose l’affirmer, la tolérance n’est pas obligatoire ; elle se mérite. Non seulement il faut être dans de bonnes dispositions d’esprit mais il faut aussi en avoir envie. Et en plus la tolérance requiert la réciprocité. (…) Nous vivons désormais dans la dictature de la tolérance. Monde du travail ou de l’entreprise, sphère privée, domaine social ou politique, ici, chacun, responsable, salarié, citoyen, homme politique, parent d’élève, enseignant est confronté à cette question lancinante : jusqu’au tolérer l’intolérable ? Quels sont nos repères ? Quelle attitude adopter ? Comment peut-on être tolérant, alors que du soir au matin nous sommes assaillis de règles, d’interdits et de codes tous issus de la pensée unique et grégaire ? C’est pourquoi je préconise une intolérance de bon aloi, non celle des fanatiques mais celle des exigeants envers les autres et soi-même. Une manière d’être au monde, garante d’un vivre ensemble salvateur ! (…) Fausse tolérance ou pseudo-tolérance qui nous impose d’accepter tout et n’importe quoi. En conservant notre capacité d’indignation, il est vital de s’insurger contre ce diktat. Haro sur les adeptes tièdes du bien penser ! A force d’être trop tolérant, on tue la tolérance et la démocratie. D’où l’impérieuse nécessité d’être intolérant ! Ce besoin d’intolérance, réfléchie et combative, voire vertueuse, est un vibrant appel à la désobéissance ! »

Je veux bien entendre ce discours… à la condition importante de préciser qu’il n’est qu’un discours privé. C’est-à-dire que l’intolérance en question concerne en fait la possibilité qu’a chacun de discriminer ce qu’il juge bon ou mauvais, admirable ou méprisable, digne ou indigne, et de l’appliquer à lui-même ou aux autres dans les seules limites de sa sphère privée (sa propriété). Le problème que Zimmer ne semble pas entrevoir, c’est que l’intolérance se marie volontiers avec les formes les plus idiotes, les plus fausses et les plus haineuses de l’étroitesse d’esprit, et surtout qu’elle ne distingue pas entre sa composante réflexive / défensive (je n’aime pas ceci ou cela, je le pense et je le dis, je m’en prémunis pour moi-même et les miens) et sa composante extensive / agressive (je vais détruire ou interdire ou persécuter ce que je n’aime pas chez les autres). Hélas, non seulement le primate humain a le cerveau câblé pour développer diverses phobies, mais aussi pour croire que ces phobies suffisent à légitimer la vindicte collective contre leur objet. Ce primate-là, je préfère le voir en cage s’il passe à l’acte. Ce doit être ma forme d’intolérance.

Sexe et catégories sémantiques

La littérature scientifique observe que les hommes et les femmes diffèrent dans la richesse de leur vocabulaire, les hommes étant en moyenne plus prolixes dans les catégories des objets et les femmes dans les catégories des êtres vivants. Dans le dernier numéro de Cortex, Riccardo Barbarotto et ses collègues rapportent une analyse effectuée sur 202 enfants âgés de 3 à 5 ans. 60 stimuli appartenant à diverses catégories sémantiques leur étaient proposés. La seule différence a résidé dans une acquisition plus précoce chez les garçons des mots d’outils et de véhicules, les deux sexes montrant la même disposition pour les animaux et les plantes. Cela suggère que l’orientation objet du vocabulaire masculin apparaît tôt dans l’existence, l’orientation vivant du vocabulaire féminin émergeant plus tard.

Le scarabée dans la boîte

Dans ses Investigations philosophiques (§293), Wittgenstein imagine que tous les hommes possèdent une petite boîte dont ils gardent leur vie durant le contenu secret. Mais en en parlant entre eux, ils disent tous que cette boîte contient un scarabée. Il est bien sûr impossible de savoir si les hommes parlent bien de la même chose, ou même de savoir s’il y a bien quelque chose dans la boîte. Or, dit Wittgenstein, il en va exactement de même de la douleur. Nous ne la connaissons que par la petite boîte fermée de notre esprit, nous la qualifions ainsi chez les autres en présumant que notre expérience est généralisable et partagée. Mais comme pour le scarabée, « l’objet et sa désignation » semblent ici hors de propos pour nourrir une « grammaire des sensations ».

Mais il existe des différences notables entre le scarabée dans notre boîte et la douleur dans notre esprit. Le scarabée est un objet indépendant de son contenu et le couvercle fermé de la boîte n’en dévoile rien. La douleur provient du système nerveux et celui-ci n’est nullement indépendant du corps. La douleur se manifeste ainsi par toutes sortes de symptômes et de comportements que l’on peut reconnaître chez les autres pour les avoir exprimés soi-même. Par ailleurs, nous ne gardons pas secrète la douleur : nous nous en plaignons, nous la décrivons, nous en parlons, nous cherchons à comprendre d’où elle vient et comment la faire disparaître. Ce faisant, nous éliminons progressivement les équivoques et malentendus : nous extériorisons ce qui est intérieur. En offrant désormais notre corps à l’auscultation biomédicale, y compris l’intimité de notre cerveau, nous ouvrons la boîte pour vérifier qu’il y a bien un même scarabée, ou éventuellement requalifier les scarabées si des différences apparaissent. Cela revient à écrire peu à peu une grammaire des sensations dans un langage objectif. Mais ce langage n’est plus commun : les mots douleur, souffrance, mal demeurent des descriptions simplificatrices du langage ordinaire, et ce langage n’intègre pas le vocabulaire de plus en plus spécialisé de la grammaire scientifique de la sensation. Personne ne dira par exemple que « le choc d’un marteau sur mon doigt a provoqué hier une excitation de mes neurones nociceptifs par la voie des fibres périphérique C dont le message fut distribué par le trijumeau aux aires spécialisées de mon cerveau et dont les effets somatiques externes furent notamment un myosis, une bradycardie et une inflammation locale ». A fortiori, personne ne fera la même description en termes purement moléculaires et tissulaires. Ou plutôt : une communauté spécialisée le fait, celle qui ouvre les boîtes pour décrire les scarabées. Si son langage n’a pas vocation à devenir le langage ordinaire de notre expérience sensible, il peut en revanche explorer sa concordance à divers niveaux de la réalité et attester de sa valeur de vérité.

3.9.08

IA embarquée

Vous les verrez peut-être bientôt en train de survoler une forêt pour guetter des incendies estivaux (hypothèse optimiste) ou de survoler une banlieue pour enregistrer des incendies de voiture (hypothèse pessimiste). Ces petits hélicoptères mis au point par l’Université Stanford ont une particularité : sans pilote, ils sont dotés d’un système d’intelligence artificielle qui leur permet d’apprendre les manœuvres les plus complexes et de devenir autonomes. Une petite prouesse car, contrairement aux avions, le vol des hélicoptères représente un système instable.

L'euthanasie du CCNE serait une sage décision

Le Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, dit CCNE, fête ses 25 ans. Son président actuel, Alain Grimfeld, profite de l’occasion pour dresser dans Le Monde un bilan (auto-)satisfait de ce comité parfaitement inutile. Car sur toutes les grandes questions – euthanasie, procréation, génie génétique et cellulaire, greffes, disponibilité du corps, etc. –, on ne trouve généralement aucun consensus chez les représentants religieux ou laïcs du CCNE. Et quand consensus il y a, le plus souvent sous l’angle de l’interdit, ce comité de « sages » autoproclamés n’a de toute façon aucune légitimité pour tracer une frontière entre ce qui serait éthique et ne le serait pas. La morale ne se décrète plus en conclave, au cas où certains l’auraient oublié. Le propos lénifiant de Grimfeld illustre parfaitement la superfluité de son Comité : « (…) un quart de siècle de réflexion sur des sujets qui se trouvent au cœur de grands enjeux de société comme la recherche sur les cellules souches, le clonage ou encore l'assistance médicale à la procréation. Autant de sujets sur lesquels un consensus est difficile à trouver. Tant mieux ! L'essentiel ne réside pas dans la réponse apportée aux différentes questions soulevées, mais dans le fait de questionner, dans l'échange. C'est ce dialogue, vivifié par la pluridisciplinarité des approches, renouvelé par les progrès scientifiques et réinventé par l'ouverture internationale, qui est gage d'éthique. » Un dialogue n’est gage de rien du tout si les positions en présence sont incompatibles, et se payer de mots creux ne change rien à l’affaire. Qu’on le veuille ou non, les sociétés modernes sont pluralistes dans leurs choix éthiques, les différentes morales en présence ne sont pas d’accord entre elles (que ce soit les morales catholiques, protestantes, musulmanes, juives, bouddhistes, hindouistes, shintoïstes et autres pour les religieuses, déontologistes, conséquentialistes, minimalistes pour les laïques). Inutile de discuter à l’infini sur ce qui n’existe pas, à savoir une position substantielle au-delà du minimum commun reconnu dans nos pratiques (ne pas nuire à autrui). De même que les lois liberticides bio-éthiques doivent être abrogées, car elles ne font jamais qu’entériner la biopolitique autoritaire des États, le CCNE doit être dissous : l’éthique se passera très bien de ces pseudopodes bureaucratiques, ses représentants religieux ou philosophiques n'ont pas à gâcher l'argent des citoyens pour tourner en rond derrière leurs lambris.

Seconde vie, second vide

Faire ce que l’on veut. C’est possible dans Second Life, l’univers virtuel lancé voici 5 ans par le Linden Lab, qui compte à ce jour 13 millions d’inscrits. Un anthropologue, Tom Boellstorff, y a passé deux ans sous l’avatar de Tom Bukowski. Il vient de rapporter ses observations et analyses dans un essai, The Coming of Age in Second Life. D’où il ressort que la plupart des habitants de ce monde virtuel se retrouvent au café ou au restaurant (sans excès), font la fête (ça défoule), construisent des maisons (avec vue sur la mer), se marient (avec un seul partenaire) et travaillent (plus pour gagner plus). Bref, quand l’humain moyen d'une société occidentale projette en masse ses cyberdésirs dans un monde vide de contraintes, il apparaît plus que jamais… humain, trop humain.

Les autoroutes de l'information cérébrale (et leurs échangeurs)

On se représentait jadis le cerveau comme un système hiérarchisé, avec un sommet servant de contrôle (les fonctions « supérieures ») et une base faisant le travail (les fonctions « inférieures »). Comme toutes les métaphores, celle-ci était prisonnière de l’imaginaire de son temps et surtout des limites de nos connaissances. Aujourd’hui, on dira que le cerveau humain fonctionne plutôt en réseaux, avec des sous-systèmes plus ou moins spécialisés assurant le traitement en parallèle de l’information. Mais cela ne signifie pas que toutes les zones de ce cerveau ont la même importance en terme d’activité neurale. Une équipe de neurologues américains et suisses a procédé sur cinq volontaires sains, au repos, à une imagerie cérébrale par spectre de diffusion. Après avoir divisé le cerveau en 1 000 zones d’observation, ils ont analysé le comportement de la matière blanche, c’est-à-dire les faisceaux d’axones porteurs d’information et recouvert de myéline (la matière grise étant formée du soma des neurones, qui a été étudiée aussi par IRM classique pour corroborer le spectre de diffusion). Il en résulte que les « autoroutes de l’information cérébrale » connaissent des nœuds importants d’échange, situés dans le cortex postérieur médian (points rouges de la figure de droite). Cette zone a été baptisée par les auteurs « noyau de la connectivité cérébrale ». Elle serait notamment responsable de l’intégration fonctionnelle des données issues du reste de l’activité neurale.

Référence et illustration :
Hagmann P.. et al. (2008), Mapping the structural core of human cerebral cortex, PLoS Biology 6, 7, e159, doi:10.1371/journal.pbio.0060159

Le cri du daim, le soir, au fond des bois

Le daim (Dama dama) vit en solitaire, sauf lors de la période de rut où il cherche la daine. C’est à cette occasion qu’il brame, jusqu’à 90 fois par minute. Dans PLoS ONE, Elisabetta Vannoni et Alan G. McElligott viennent de montrer que la structure acoustique de ces brames (fréquences fondamentales, formants, dispersion des formants) donne des informations exactes sur les qualités reproductives des mâles (taille du corps, rang de dominance, succès reproductif). Et surtout, ne croyez pas que l’humain est si éloigné du daim : un travail de Puts et al. paru l’an dernier avait montré que nous évaluons nous aussi la dominance physique et sociale des mâles selon la gravité de leur voix.

What is it like to be...

Dans un texte classique et abondamment commenté, le philosophe Thomas Nagel se demandait « ce que cela fait d’être une chauve-souris ». En substance, il répond : nous pouvons décrire de manière objective la cognition et le comportement de la chauve-souris, notamment son système d’écholocation, mais nous ne pouvons pas décrire le monde vécu par la chauve-souris, c’est-à-dire l’expérience subjective d’être une chauve-souris. Par extension, la prétention physicaliste à expliquer l’esprit se heurte à la subjectivité de la conscience, l’ontologie de la première personne. Pour cela, le physicalisme (réduction des états mentaux aux états physiques) n’est pas l’approche appropriée.

Répondons par une autre expérience de l’esprit. Demain, les progrès des nano-bio-technologies permettent de concevoir un appareil qui, au lieu de notre vision humaine, greffe sur notre cerveau un système d’écholocation. Nous enfilons un casque, le monde tel que nous le percevons en tant que mammifère diurne disparaît, la forme et le mouvement des objets nous apparaissent désormais par l’écho qu’ils renvoient à notre biosonar artificiel, connecté à notre système neural de représentation spatiale à l’aide d’un traducteur fonctionnel. C’est de la science-fiction bien sûr, quoique le projet Bat-Bot (CIRCE ICT) vise à créer un tel système artificiel. Mais ce qui me paraît important, c’est que cette expérience de l’esprit n’est pas impossible à se représenter. Par exemple, notre système perceptif ignore les infrarouges longs émis par les objets du fait de leur chaleur : mais quand nous portons des lunettes infrarouges, nous voyons ce que cela fait d’avoir une perception IR, et donc une vision nocturne qui nous fait défaut. Le biosonar artificiel serait une expérience comparable, et nous ferait ressentir le monde vécu par les chauves-souris.

Il existe plein de choses dont nous ne savons pas vraiment ce que cela fait, sans avoir besoin d’aller chercher des chauves-souris. Je ne sais pas ce que cela fait d’être une femme, ni d’être mon voisin. (Et je ne suis même pas sûr de savoir toujours ce que cela fait d’être moi-même – après tout, je me suis parfois réveillé sans souvenir précis d’une soirée trop arrosée.) Des limites de l’intersubjectivité on ne peut pas inférer à mon sens les limites du physicalisme : un état physique donné va produire un état mental donné ; il n’existe pas deux états physiques humains strictement identiques (les vrais jumeaux divergent par exemple de diverses manières, à commencer par leur expérience du monde mémorisée faisant partie de leur état physique au sens large), donc il n’existe pas deux états mentaux humains strictement identiques ; mais ces états mentaux présentent néanmoins suffisamment de propriétés communes (dues à des informations physiques communes produisant ces propriétés, par exemple la similitude des gènes, des neurones et des expériences vécues) pour que l’on se représente partiellement ce que cela fait d’être un autre, ce que l’on appelle la « théorie de l’esprit » (capacité à se représenter autrui comme doté des mêmes dispositions que soi). Rien dans cela ne me semble heurter la logique réductionniste en science de l’esprit.

Référence :
Nagel T. (1974), What is it like to be a bat?, Philosophical Review, 83, 435-450

2.9.08

Cerveau multitâche

Nos environnements cognitifs sont de plus en plus multitâches, comme on dit, c’est-à-dire que l’on doit souvent faire plusieurs choses à la fois. Andrew B. Leber et ses collègues ont montré que l’on peut prédire avant un test multitâche la probabilité de réussite future d’un individu, selon l’activité dans les ganglions de la base, le cortex cingulaire antérieur, le cortex préfrontal et le cortex pariétal postérieur. Il semble donc qu’au cours de la journée, nous ne sommes pas toujours aussi disposés à la flexibilité mentale. Malheureusement, remarque Leber, « on ne peut pas emporter un scanner IRMf à son travail. Il faudra un certain temps pour que ces recherches se traduisent en bénéfices réels pour chacun d’entre nous ».

Socialités, violence, intelligence : réflexions sur la modernité

Les humains ont vécu l’essentiel de leur évolution dans des communautés de petites dimensions, où prévalait le rapport direct, de face à face, entre les individus. C’est à ce genre de situations que la psychologie humaine est d’abord adaptée. Et ces situations sont encore fréquentes dans nos existences, qu’il s’agisse du rapport à sa famille, ses voisins, ses amis, ses collègues. C’est le monde de la socialité primaire, où une réciprocité directe est possible. Mais l’humain vit aussi dans des rapports plus impersonnels, plus lointains, plus abstraits, à travers des institutions ou des pratiques impliquant une masse d’individus : les États ou les marchés, par exemple. Ces institutions organisent la socialité secondaire, des ensembles interdépendants et complexes caractérisant les sociétés modernes.

Les deux socialités

Cette division a été observée et nommée de diverses manières par les classiques de la sociologie : communauté et société chez Tönnies, solidarité organique et solidarité mécanique chez Durkheim, culture subjective et culture objective chez Simmel, action traditionnelle / affectuelle et action rationnelle par valeurs / par finalité chez Weber. Plus tard, microcosme et macrocosme chez Hayek.

Cette idée qu’il existe deux ordres ou deux niveaux des pratiques humaines ne doit pas faire oublier d’une part qu’ils sont enchevêtrés, d’autre part que les mêmes individus sont insérés dans ces divers liens. Mais ce ne sont pas les mêmes ressources cognitives et comportementales qui sont mobilisées dans les deux cas. Hayek n’a pas tort de faire observer (in The Fatal Conceit) que l’application des règles de conduite d’un ordre vers un autre a de bonnes chances de conduire à des désastres ou des échecs : concevoir la pratique d’un État ou d’une entreprise comme celle d’une bande de copains ne mène probablement pas à des résultats brillants ou durables dans les domaines politiques et économiques ; gérer ses amours et ses amitiés comme on le ferait d’une administration ou d’une comptabilité n’est pas une recette connue de l’épanouissement personnel.

En tant que primates sociaux ayant vécu dans des petites bandes pendant les 6 millions d’années de l’évolution pré-humaine, puis humaine, nous sommes programmés à vivre sans grande difficulté dans le registre de la socialité primaire. Cela ne signifie pas que cette vie soit toujours heureuse, harmonieuse ou satisfaisante, loin de là. Cela ne signifie pas non plus que nous vivons tous de la même manière dans cette socialité primaire, il existe au contraire des différences psychologiques notables entre les humains, dont se déduisent des rapports interpersonnels différents. Enfin, cela ne signifie pas que ces vies privées en cercles restreints sont pacifiques, car il existe un grand nombre de motifs de conflits (l’envie, la jalousie, la colère, la haine, le ressentiment, la xénophobie), au sein des petits groupes ou entre eux. Mais quoi qu’il en soit, la socialité primaire est le registre d’action, de sensation et de réflexion le plus spontané chez la plupart des humains.

Il n’en va pas de même pour la socialité secondaire. Dans ses différentes formes politiques, techniques, économiques ou juridiques, celle-ci se manifeste par une exigence d’abstraction, d’impersonalisation et d’intellectualisation, que Max Weber a désignée comme le « processus de rationalisation ». Il est évident dans le domaine économique et technique, mais non moins présent dans les autres. Or, ce tournant cognitif de la modernité fait émerger un cadre de vie inédit auquel nous ne sommes pas particulièrement adaptés au regard de notre passé évolutif. Les hommes disposent certes des ressources psychologiques pour y vivre, faute de quoi la mise en place de ce monde au cours des derniers siècles serait proprement incompréhensible. Mais contrairement à la socialité primaire, une telle adaptation demande un effort particulier. Le meilleur exemple en est l’alphabétisation et l’éducation : sans elles, il est de plus en plus difficile voire presque impossible de vivre dans le milieu rationalisé qui est le nôtre. Mais apprendre la grammaire et la syntaxe, l’histoire et la géographie, l’algèbre et la géométrie, enfermé six heures par jour dans une pièce, voilà qui n’a jamais été le comportement spontané de l’enfant humain au cours de l’évolution. Divers troubles (arriération mentale, hyperactivité et déficit de l’attention, trouble des conduites, dyslexie, dysorthorgraphie, dyscalculie, etc.) apparaissant dans cet environnement précis signalent que tous les cerveaux ne sont pas préparés à ces contraintes nouvelles, que certains y sont moins disposés que d’autres.

Dans le processus de modernisation, je voudrais parler ici de deux traits qui sont impensés, ou du moins qui ne sont pas pensés depuis ce qui leur donne sens, l’évolution humaine : la violence et l’intelligence.

Violence

La modernité a été violente. On aimerait repousser cette violence sur les seules expériences tragiques comme le fascisme, le nazisme ou le communisme, les régimes autoritaires ou totalitaires ayant contraint leur société dans une certaine direction, mais la vérité est que le libéralisme et les démocraties ne furent pas en reste. Il a fallu interdire les corporations ou briser les grèves, il a fallu réprimer les révoltes ou prévenir les révolutions, il a fallu chasser les Indiens ou soumettre les autochtones, il a fallu massacrer des opposants religieux ou mener des guerres civiles / nationales, il a fallu accroître de manière générale la coercition de l’État sur l’individu, mais aussi bien la contrainte sur ce même individu des nouveaux groupes économiques organisant le travail, donc les ressources. Un certain récit libéral se trompe lorsqu’il essaie de peindre la modernité comme une émergence spontanée résultant d’une main invisible de l’histoire ou de l’économie. Il y eut certes en Occident une lente sédimentation culturelle de plusieurs siècles, une évolution progressive des pratiques et des mentalités vers une société plus large et plus ouverte, mais elles n’ont pas suffi pour accoucher du monde que nous connaissons. Et le phénomène est encore plus évident en dehors de l’Occident, où n’étaient pas réunis de telles conditions historiques et où le passage de la société traditionnelle à la société moderne se fit (se fait encore) à marche forcée, bien souvent sous l’égide du communisme ou d’un socialisme national et autoritaire. Nier cet ingrédient de la violence, c’est rester aveugle sur la possibilité de la modernité, sur l’instauration d’une socialité secondaire propre aux sociétés de masse et nécessaire à leurs pratiques émergentes. L’idée moderne selon laquelle la sortie des petites communautés closes et l’entrée dans la grande société ouverte ont toujours été des phénomènes spontanés, heureux et émancipateurs est partiellement fausse : pour une partie des humains, ce fut aussi synonyme de perte, de nostalgie, de traumatisme, d’échec ou de mort.

La violence moderne n’est pas le seul fait d’États contraignant des populations, mais elle est aussi bien présente, ou potentiellement présente, au sein de ces populations. Car la socialisation primaire au sein d’un groupe a été façonnée par l’évolution humaine dans le cadre du conflit intergroupes. Un nombre croissant de travaux suggère que les comportements coopératifs et altruistes à la base de la socialité primaire ont été accompagnés par des comportements égoïstes et compétitifs à l’encontre des autres groupes. De fait, les sociétés ayant connu au cours des siècles passés une croissance démographique importante ne sont pas simplement devenus de grands groupes aussi homogènes que l’étaient les petits : elles se sont divisées de diverses manières (en tribus, en principautés, en ethnies, en religions, en classes, en castes, en idéologies) et les rapports de ces groupes n’ont pas toujours été pacifiques, loin de là. Le catholicisme, qui fut la plus grande tentative d’unité dans l’histoire occidentale après l’Empire romain, n’a pas résisté à de telles forces centripètes : les hérésies et les schismes l’ont divisé, les pouvoirs temporels l’ont contesté, les philosophies et idéologies l’ont miné. L’État moderne a fini par émerger en successeur de l’Église et comme réponse à cette violence diffuse, sous la forme d’une violence concentrée précédemment évoquée.

Si les motifs de la violence moderne sont nombreux, on peut faire l’hypothèse qu’elle s’est nourrie du déséquilibre provoqué par la désintégration de la socialité primaire et de l’inadaptation à la socialité secondaire. Les gros bataillons des idéologies les plus polémogènes (nationalisme, communisme) ont été fournis par les déracinés et les déclassés, qui avaient perdu les avantages d’un monde ancien sans trouver ceux d’un monde nouveau. Si cette tension conflictuelle est apaisée dans les pays les plus anciennement modernisés, en bonne part grâce aux interventions croissantes de l’État dans la redistribution, elle ne fait que commencer dans les autres régions du monde, qui entrent à vive allure dans le processus de développement technique et économique que nous avons connu. L’intégrisme comme idéologie politique, aussi bien que les nationalismes ethniques ou les autoritarismes étatiques, sont les manifestations de cette violence sourde aux éclats toujours brutaux.

Intelligence

L’autre impensé moderne, c’est l’intelligence. Peu importe ici sa définition exacte, on peut y voir ce qui ressort consensuellement des questionnaires adressés aux psychologues (Mark Snyderman et Stanley Rothman in The IQ Controversy: The Media and Public Policy) et qui correspond à peu près au sens commun : le raisonnement ou capacité de pensée abstraite, l’aptitude à résoudre des problèmes, la capacité à acquérir des connaissances, la vitesse mentale de traitement de l’information. Nous avons vu que le trait caractéristique de la socialité secondaire est la rationalisation et l’intellectualisation progressives des activités humaines, au-delà du cercle restreint des contacts directs. Lorsque ce processus s’est historiquement enclenché, on a simplement supposé que tous les hommes étaient également rationnels, et que s’ils ne l’étaient pas, cela tenait uniquement à un défaut de leur éducation. On a également supposé que le progrès économique et technique s’accompagnerait d’un progrès moral et intellectuel. Tel était du moins le discours des penseurs accompagnant la modernisation. Mais c’est en partie faux. Même dans les pays industrialisés et alphabétisés de longue date, il existe des différences importantes d’intelligence entre les individus, celles-ci sont en bonne part héritables et ne sont donc pas infiniment réductibles par la pression du milieu. Il existe également des différences entre nations, tenant pour partie à la génétique de leurs populations, pour partie à leur développement économique permettant la stimulation de l’intelligence lors du développement (nutrition, éducation).

Cette distribution très large de l’intelligence dans toute population signale une pression sélective assez faible. Elle est assez logique si l’on rapporte cette intelligence au cadre évolutif de l’espèce humaine, qui fut essentiellement celui de la socialité primaire : l’intelligence n’est pas la qualité déterminante dans un tel milieu. Elle est certainement utile, et nous distingue finalement des autres primates comme produit dérivé de l’accroissement de la taille du cerveau, mais elle est soumise à de faibles pressions si la stratégie de survie consiste à rester dans de petits groupes stables. Le cadre matériel paléolithique fut plutôt stationnaire sur la longue durée. Le témoignage concordant des dernières tribus de chasseurs-cueilleurs examinés par les anthropologues semble indiquer une sorte de restriction volontaire de l’expansion économique ou politique (Pierre Clastres in La société contre l’État, Christopher Boehm in Hierarchy in the Forest), le maintien de petits groupes assez homogènes, en conflits fréquents à leurs frontières, mais sans intégration vers des groupes plus larges et plus complexes. Un tel contexte ne valorise pas l’intelligence comme trait le plus adaptatif. Aujourd’hui encore, dans le cadre de la socialité primaire correspondant à la dimension des anciens groupes paléolithiques, on préfère des qualités comme la générosité, la fidélité, l’intégrité, l’humour, le dévouement, la bienveillance, ce que l’on pourrait appeler une « intelligence du cœur ».

Mais la socialité secondaire de la modernité, si elle use de ces traits psychologiques, requiert également une « intelligence du cerveau » comme condition de compréhension et de participation aux activités complexes. C’est particulièrement vrai dans le domaine du travail, lequel conditionne les ressources de l’individu et de sa famille. On a déjà montré que les classes économiques et les classes cognitives se superposent partiellement dans les économies modernisées (Richard Herrnstein et Charles Murray in The Bell Curve), de même que les inégalités économiques enre nations sont corrélées à leurs inégalités cognitives (Richard Lynn et Tatu Vanhanen in IQ and The Weath of Nations). Et sous le vocabulaire de capitalisme cognitif ou économie de la connaissance, on insiste aujourd'hui plus que jamais sur l’importance de l’intelligence. Tant que les paysans sortaient de leurs campagnes pour devenir majoritairement des ouvriers ou des soldats, la simple force musculaire était requise. Mais celle-ci devient sans objet avec l’automatisation (ou la délocalisation vers des pays ayant encore des masses rurales). Tout indique que la force cognitive devient l’élément moteur de la création de valeur économique, soit une nouvelle phase du processus moderne de rationalisation.

Un problème évident est que la psychologie humaine évolue moins vite que son économie : le monde qui paraît lumineusement désirable à une certaine élite cognitive le sera beaucoup moins à ceux qui sont moindrement pourvus des talents nécessaires pour y prospérer, et qui se verront reléguer à des tâches médiocrement payées et faiblement valorisées. Un autre problème, ce sont les réactions négatives à l’intellectualisation et la complexification des activités humaines : le réseau opaque et dense des normes, des lois, des règlements, des procédures, des formalités, des paperasses enserrent l’existence individuelle, créant chez certains un sentiment de perte de liberté, et donc d’autonomie et de responsabilité, chez d’autres un stress alimentant divers déséquilibres psychiques et psychologiques.

L'évolution du langage et ses enjeux

Dans son introduction aux œuvres complètes de Marcel Mauss, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss affirmait (Minuit, 1968, I) : « Quels qu’aient été le moment et les circonstances de son apparition dans l’échelle de la vie animale, le langage n’a pu naître que tout d’un coup. Les choses n’ont pas pu se mettre à signifier progressivement. À la suite d’une transformation dont l’étude ne relève pas des sciences sociales, mais de la biologie et de la psychologie, un passage s’est effectué d’un stade où rien n’avait de sens à un autre où tout en possédait ».

Voilà typiquement une idée fausse, ou plutôt une conjecture très improbable, au regard de la théorie de l’évolution. Comme tout trait complexe, le langage humain relève d’une adaptation graduelle : il n’a aucune raison d’être apparu brutalement au cours de l’hominisation, que ce soit dans ses aspects physiologiques (l’ensemble de l’appareil phonatoire) ou dans ses aspects sémantiques et syntaxiques (l’attribution de sens et l’organisation des énoncés). De nombreux indices vont en ce sens :
• les animaux possèdent déjà des systèmes de communication, y compris par correspondance entre des sons et des situations ou des comportements (primates, oiseaux, mammifères marins, etc.) ;
• le cerveau (et notamment les aires du langage) a connu une croissance progressive, sur 4 millions d’années, des Australopithèques aux Homo sapiens ;
• certains gènes impliqués dans le langage (comme FOXP2) ont eux aussi connus une sélection directionnelle récente, coïncidant avec l’hominisation ;
• les langages les plus primitifs observés par les ethnologues ne comptent que quelques centaines de mots (organisés sur 7 consonnes et 3 voyelles chez les Piraha, par exemple) ;
• les travaux sur les neurones miroirs suggèrent une co-évolution de la théorie de l’esprit (attribution d’états mentaux aux autres) et des aires visuomotrices (le geste de préhension et désignation de l’espace avant ou en même temps que la parole, soit l’articulation des premiers mots) ;
• les linguistes montrent que les langues vernaculaires actuelles dérivent de langues-mères plus simples, elles-mêmes probablement dérivées d’une langue-mère commune aux premiers Homo sapiens.

Quelle importance ? Une bonne part de l’interrogation philosophique moderne touche aux rapports de l’esprit et du langage. On voit s’y affronter des thèses très opposées, par exemple que la pensée se résume au langage et se forme par lui au cours du développement, ou au contraire que la pensée possède son propre langage inné (« mentalais ») dont les langues ne sont que les outils d’expression et de communication. L’analyse scientifique de la co-évolution et du co-développement cerveau-langage sera donc un élément déterminant de cette problématique. En l’état de nos connaissances, l’approche innéiste ou évolutionnaire-naturaliste possède de solides arguments en sa faveur. Un des aspects intéressants de l’hypothèse innéiste : des cerveaux différents pourraient bien ne jamais parler exactement le même langage, quand bien même ils utiliseraient la même langue. L'hypothèse de la relativité linguistique serait alors doublée d'une hypothèse, plus radicale, de la relativité biologique.

ADN, anonymat et vie privée

Aux États-Unis, les Instituts nationaux de la santé (NIH) avaient pour politique de publier en libre-accès pour la recherche les résultats bruts d’analyse génomique à grande échelle (sur des populations de milliers de personnes), dans de grandes bases de données comme Cancer Genetic Markers of Susceptibility (CGEMS) ou Genotype and Phenotype (dbGaP). Par communiqué (pdf, anglais), les NIH expliquent pourquoi ils reviennent sur ce choix. La raison en est que de nouvelles méthodes d’analyse ADN permettent aujourd’hui de repérer un génotype individuel parmi des milliers d’autres. David Craig, du Translational Genomics Research Institute, a par exemple mis au point une méthode statistique permettant d’isoler un ADN particulier dans un mélange de 1000 ADN différents. Ce genre de méthode intéresse beaucoup les services de police scientifique : sur une scène de crime ou lors d’une disparition, par exemple, on a souvent des surfaces « souillées » par de multiples contacts. Mais il devient possible de savoir si l’ADN de la victime ou de son agresseur présumé figure dans ce cloaque d'acides nucléiques. Problème : quand des individus participent volontairement à des études d’épidémiologie génétique à grande échelle, il leur est spécifié que leur ADN anonymisé ne pourra être personnalisé. Mais si quelqu’un possède votre ADN, ou celui d’un apparenté proche, il lui sera possible à l’avenir de vous retrouver sur telle ou telle base de données. Un avant-goût des casse-tête biojuridiques à venir.

RS3 334 : fidèle ou frivole ?

Quand 23andMe aura atteint la popularité de FaceBook ou de Meetic, nos gènes révéleront toute leur diversité. Et la variante RS3 334 pourrait bien connaître alors une certaine popularité dans la pratique du dating.

Hasse Walum et ses collègues du Karolininka Institute (Suède) ont analysé les variantes d’un gène (AVPR1A) codant pour le récepteur de la vasopressine chez 552 Suédois hétérosexuels vivant en couple depuis au moins 5 ans. Les hommes peuvent posséder aucune, une ou deux copies d’un segment (RS3 334). Or, cette délétion ou répétition semble statistiquement liée à la qualité des relations amoureuses de leurs porteurs. Les hommes possédant deux copies de RS3 334 ont une moindre probabilité d’être marié et, s’ils sont mariés, une probabilité deux fois plus forte de connaître des crises de ménage (34% vs 15%). Inversement, les femmes mariées à des hommes possédant une ou deux copies sur l’allèle s’estiment mieux satisfaites de leur vie en couple que les autres. RS3 334 contribuerait donc à faire des hommes des partenaires plus ou moins fiables pour des liaisons plus ou moins durables.

La vasopressine possède de nombreux effets, notamment sur les systèmes cardiaques et urinaires, mais semble également associée à diverses fonctions nerveuses. Le gène AVPR1A n’a pas été observé au hasard. Chez le campagnol des prairies (Microtus ochrogaster), on a montré que le récepteur de la vasopresine est étroitement associé à la monogamie et à la socialité. En faisant varier le niveau de vasopressine chez le campagnol des prairies, on rend ainsi l’animal plus ou moins sociable et volage. D’autres travaux, chez l’homme, ont montré que la variante RS3 334 s’exprime dans l’amygdale et est impliquée dans la confiance. Certains autistes semblent également porteurs d’un nombre anormal de répétition.

Référence :
Walum H. et al. (2008), Genetic variation in the vasopressin receptor 1a gene (AVPR1A) associates with pair-bonding behavior in humans, PNAS, à paraître en prépub., doi :10.1073pnas.0803081105

1.9.08

Prière de toucher

Les êtres humains se serrent la main, s’embrassent, se prennent le bras, se mettent la main sur l’épaule. Bref, ils se touchent, bien sûr entre familiers, mais parfois entre inconnus. Dans un classique (La dimension cachée), Edward T. Halla avait montré que tous les individus et toutes les cultures n’ont pas le même rapport au contact interpersonnel et au territoire d'intimité de chacun. Mais il s’agit néanmoins d’un trait répandu. Vera B. Morthen et ses collègues ont fait l’hypothèse que le toucher pourrait servir à renforcer l’altruisme, ou y inciter. 96 étudiants des deux sexes ont été divisés en trois groupes : deux recevaient un massage professionnel, le troisième non ; le premier et le troisième ont ensuite joué à un jeu de confiance (le donateur accorde une certaine somme d’argent à un bénéficiaire ; cette somme est triplée et le bénéficiaire en restitue au donataire une proportion de son choix). Les participants subissaient aussi une prise de sang après le massage. Résultat : le niveau sanguin d’ocytocine des joueurs massés a connu une élévation au cours de la situation de jeu, mais pas celui des massés non-joueurs ni des joueurs non-massés. L’ocytocine est une hormone hypothalamo-hypophysaire connue pour produire des comportements de confiance et d’attachement, ainsi qu’une baisse de l’agressivité ou de la fuite (elle est antagoniste de la vasopressine de ce point de vue). Les joueurs massés se sont montrés fort généreux, avec des dons 243 % supérieurs à ceux des autres en moyenne. Cette observation fait sens d’un point de vue évolutionnaire : on sait par exemple que les chimpanzés apaisent leurs querelles en se livrant à des séances d’épouillages mutuels, la stratégie du contact étouffant celle du conflit. Que les humains en soient encore à se toucher pour se faire confiance peut certes paraître un reliquat désuet de notre passé primate. Mais c’est aussi cela, l’Homo sapiens…

Y'a qu'à, faut qu'on

Ce qui me frappe dans les conflits du Caucase, comme à l’accoutumée dans ce genre de cas : de l’intellectuel alpha à l’internaute lambda, tout le monde y va de son avis éclairé et définitif sur ce qu’il faut faire. Des gens qui ne connaissent sans doute pas grand chose de la Russie, de la Géorgie, de l’Ossétie et de l’Abkhazie, qui ignorent plus encore ce qui s’est réellement passé sur le terrain au mois d’août, émettent malgré tout des jugements graves ou proposent des solutions efficaces. C’est quand même fascinant et inquiétant, cette disposition humaine à régler les problèmes des autres, à se croire doté de capacités innées d’évaluation des situations complexes, à binariser le monde pour mieux s’y adapter, à capitaliser sur sa réputation d’acteur engagé et concerné en mobilisant ses semblables sans vergogne. Plus on donnera de pouvoir au primate humain au-delà du gouvernement de son existence individuelle, plus on entretiendra ces instincts archaïques et dangereux.

Variations bipolaires

Dans une publication de consensus, le Congrès Européen de Neuropsychopharmacologie fait le bilan de la dépression bipolaire. Le trouble bipolaire désigne l’association d’une (ou plusieurs) phase maniaque et d’une (ou plusieurs) phase dépressive. L’aspect dépressif se manifeste classiquement (ralentissement cérébro-moteur, troubles de la vigilance, de la concentration et de la mémoire, absence de plaisir). Mais on assiste à une sorte de mouvement de balancier psychique : le sujet connaît également des épisodes maniaques qui sont à l’exact opposé de ses périodes dépressives. Il se sent en pleine forme, débordant d’énergie mentale et physique. Le trouble bipolaire, aussi appelé manie-dépression ou manie-mélancolie, ne doit pas être confondu avec la simple cyclothymie, qui désigne des variations légères de l’humeur. On distingue les troubles bipolaires de type I (dominé par la manie) et de type II (dominé par la dépression). Un des points récents de la littérature est la réévaluation de la prévalence à l’échelle d’une vie, qui pourrait s’établir à 2 % dans la population européenne (et jusqu’à 6 % si l’on prend tout le spectre des symptômes, en incluant des formes modérées).

Dans le même temps et de manière indépendante viennent d’être publiées les conclusions de la plus large analyse génétique jamais dirigée sur ce trouble bipolaire. Dirigé par Pamela Sklar, le travail a concerné 10.596 sujets dont 4.387 souffraient de la pathologie. Après analyse d’1,8 million de sites ADN, 14 régions chromosomiques ont été liées au trouble et deux gènes marquent une association particulièrement forte. ANK3 est impliqué dans les liens entre membrane et cytosquelette lorsqu’il s’exprime au début des axones (extensions des neurones), et il participe également au maintien des canaux ioniques sur les nœuds de Ranvier, entre les gaines de myéline des mêmes axones. CACNA1C régule les flux de calcium au niveau de ces canaux.

Références :
Goodwin G.M., I. Anderson, C. Arango et al. (2008), ECNP consensus meeting. Bipolar depression. Nice, March 2007, European Neuropsychopharmacology, 18, 535-549.
Sklar P. et al. (2008), Whole-genome association study of bipolar disorder, Nature Genetics, 13, 558–569; doi:10.1038/sj.mp.4002151

L'ADN des Européens

Deux études indépendantes (l’une parue dans Nature, l’autre dans Current Biology) viennent de se pencher sur les gènes des Européens. John Novembre et ses collègues ont traqué les variations d’une seule paire de base chez 3000 Européens, sur un demi-million de sites variables de leur ADN. Manfred Kayser et ses collègues en ont fait de même chez 2514 individus répartis dans 22 pays. Les deux études ont conclu qu’il existe un polymorphisme assez faible chez les Européens, et d’autant plus faibe que l’on remonte vers le Nord (gradient Sud-Nord des hétérozygoties plus importantes et déséquilibres de liaison plus restreints). Ce qui est assez cohérent avec l’histoire des migrations et colonisations du Continent. Le point le plus remarquable est qu’il existe malgré tout une corrélation forte entre distance géographique et distance génétique. En regroupant les génotypes selon leur proximité sur une carte géographique virtuelle, l’équipe de John Novembre observe que la moitié se placent à moins 310 km de leur zone d’origine, 90% à moins de 700 km. En dehors des vagues migratoires, dont la démographie n’était sans doute pas très importante, les mouvements de population semblent avoir été faibles dans le passé européen, et les mariages avec des voisins proches fréquents. Ces analyses confortent plutôt la démarche des "généalogies ADN" et "tests ancestraux" qui se développent depuis quelques années sur Internet (par exemple, voir ici ou ici)