30.10.08

Génétique du transsexualisme (2)

En juillet dernier, nous nous faisions l’écho des travaux de Clemens Temfer et ses collègues ayant mis en évidence une prédisposition génétique au transsexualisme FtM (femelle vers mâle). Des chercheurs australiens dirigés par Vincent Harley viennent d’identifier une mutation génétique favorable au transsexualisme MtF (mâle vers femelle). Ils ont pour cela étudié une cohorte de 112 transsexuels – la plus importante rassemblée à ce jour – avec 258 cas de contrôle. Trois régions de susceptibilité ont été analysées : la répétition CAG du gène AR (récepteur androgène), la répétition CA du gène Erß (récepteur bêta estrogène) et la répétition TTTA du gène CYP9 (aromatase). Le gène AR du récepteur androgène, qui permet à la testostérone de se lier aux cellules, a montré une association significative, contrairement aux deux autres. Cela confirme le résultat d’un précédent travail, mené sur une population plus petite (Henningsson et al. 2005). Le travail de l’équipe australienne est publié dans Biological Psychiatry.

Les générations futures, instrument de mortification du présent

Le blog 24 heures Philo publie une réflexion intéressante de Thierry Pech sur «la mortification du présent» au nom des générations futures. Le problème est qu’il y aura toujours des générations futures, donc que leur invocation condamne en fait chaque génération présente à l’angoisse et à la honte de dégrader le legs terrestre : «Ainsi le bonheur terrestre pourrait-il se trouver sempiternellement ajourné, une transcendance d'un nouveau genre nous enjoignant à une frugalité sans fin ; non plus une transcendance surgie du passé, toute armée par la tradition et les mythes originaires, comme celles que nous avons connues jusqu'ici, mais une transcendance surgie de l'avenir, des plus lointaines profondeurs du futur. Le problème, on le comprend, est que les générations futures ne sont jamais le terminus ad quem qu'une commodité de langage nous laisse imaginer. Du moins si l'on fait l'hypothèse d'une perpétuation du genre humain. Autrement dit, l'argument des générations futures pourrait très bien fonctionner comme un multiple éthique infini de nos efforts de prévoyance, de nos précautions, de nos sacrifices. N'est-ce pas là une définition possible de la mortification ?». (A lire sur le même thème : Le principe responsabilité (Hans Jonas), critique d’un concept trentenaire)

29.10.08

Neuro-imagerie de la haine ordinaire

On dit que la frontière enre l’amour et la haine ne tient qu’à un fil. Semir Zeki et John Paul Romaya sont allés vérifier le dicton dans le cerveau de 17 volontaires sains (dont 10 hommes, âgé moyen 34,8 ans). Les sujets devaient penser aussi intensément que possible à une personne qu’ils haïssent – ancienne liaison ou collègue de bureau le plus souvent, à l’exception d’une femme éprouvant une aversion définitive pour… un politicien. Ils avaient été préalablement sélectionnés sur cette base, c’est-à-dire sur l’existence d’une disposition haineuse envers un individu particulier. Un scanner IRM observait en direct leur activité cérébrale pendant qu’ils regardaient des images neutres ou – supplice suprême – l’image de l’être haï. Résultat : la haine active le gyrus frontal médian, le putamen droit, le cortex prémoteur et l’insula (bilatéralement). Le gyrus frontal supérieur droit est au contraire désactivé. La haine possède donc une signature cérébrale particulière, qui la distingue de la peur et de l’agressivité (impliquant l’amygdale) comme de la colère ou de la menace (impliquant l’hypothalamus, le cortex orbitofrontal et le cortex cingulaire antérieur). Et qu’en est-il de l’amour ? Une précédente étude avait montré que l’amour romantique active lui aussi le putamen et l’insula. Il y a donc bien un territoire commun entre les deux sentiments. Une des différences très nettes entre l’amour et la haine réside cependant dans la désactivation corticale. Le premier sentiment se traduit chez l’amoureux par une atténuation très nette des aires réservées au jugement et au raisonnement (ou l’on voit que l’amour rend effectivement aveugle). Il n’en va pas de même pour la haine, où la désactivation corticale reste très localisée. En d’autres termes, le haineux continue de concentrer son attention, soit pour préparer une situation de conflit (le cortex prémoteur est aussi en alerte), soit pour mijoter sa vengeance. Dont le plat se mange froid, comme chacun sait.

Référence :
Zeki S., J.P. Romaya (2008), Neural correlates of hate, PloS ONE, 3, 10, e3556, doi:10.1371/journal.pone.0003556.

Jules vous salue bien



Evidemment, il a des curieux mouvements de front, et sa manière de plisser les yeux est un peu crispante. Jules, le dernier-né du laboratoire de robotique de l'Université de Bristol, est néanmoins salué par la communauté des roboticiens comme une belle prouesse. Cet automate anthropomorphe est animé par 34 servomoteurs mimant les mécanismes faciaux des humains, et notamment les mouvements des lèvres associés à la diction.
(Sources : New Scientist, Université de Bristol)

Le rouge est mis

Dans un travail publié l’an dernier, Andrew J. Elliot (Université de Rochester) et ses collègues avaient montré que la couleur rouge représente un signal aversif dans un contexte de performance : des individus placés en situation de test réussissent un peu moins bien si le contexte montre des signaux rouge plutôt que neutres (achromatiques : noir, blanc, gris), bleus ou verts (Elliot et al. 2007). Une nouvelle étude d’Elliot, co-réalisée avec Daniela Nesta, est aujourd’hui consacrée à l’association du rouge et de l’attirance masculine pour les femmes.

Cinq expérimentations indépendantes ont été réalisées, où les hommes hétérosexuels (parfois des femmes) devaient juger l’attractivité physique et la désirabilité sexuelle de femmes présentées en photographie. Les femmes avaient été choisies comme modérément attractives selon un précédent classement. Leur pose était identique (torse et face visibles, vêtements neutres, sourire), la photographie en noir et blanc. Le fond de la photo variait selon les expérimentations (blanc, gris, bleu, vert et rouge), ainsi que la durée d’exposition (5 secondes ou durée libre, changement de diapo par les volontaires). Il en ressort que les femmes présentées sur un fond rouge ont été jugées plus attractives physiquement et plus désirables sexuellement que sur tout autre fond. La durée de l’exposition ne change pas le jugement. L’effet rouge est sensible pour les hommes seulement (les femmes testées ne jugent pas les autres femmes plus attractives). Les autres traits de caractère évalués (amabilité, gentillesse, intelligence) ne montrent pas de variations en fonction de la couleur du contexte. Enfin, les hommes ne sont pas conscients du rôle de la couleur dans leurs jugements.

L’association de la couleur rouge avec l’amour et le sexe est solidement documentée dans l’histoire culturelle. Les anthropologues ont montré que les pigments ocre sont utilisés comme décorations corporelles dans les rituels anciens de chasseurs-cueilleurs, pour signaler l’entrée des jeunes filles dans leur âge fertile. Rouges à lèvres et fonds de teint de nos sociétés modernes sont le lointain écho de ces parures physiques. Mythologie, folklore, littérature et art associent souvent le rouge à l’amour, la passion, la luxure ou la fertilité. Et le cœur symbolisant l’amour est bien sûr d’un rouge vif. Mais ces associations culturelles ne donnent qu’une partie de l’histoire, car le signal rouge est aussi bien lié à la sexualité chez les animaux, notamment les singes et primates non humains (grands singes ou primates hominoïdés). Un grand nombre de femelles montrent une coloration rouge sur la face, la poitrine, le périnée ou la vulve lorsqu’elles sont en phase ovulatoire. Cette pigmentation est due au déséquilibre entre œstrogène et progestérone, entraînant une vascularisation accentuée en phase fertile.

Référence :
Elliot A.J., D. Niesta (2008), Romantic red: Red enhances men's attraction to women, Journal of Personality and Social Psychology, 95, 5, 1150-1164.

Illustrations : Andy Warhol, Marilyn, 1967. Jeff Koons, Jeff eating Ilona, 1991. (DR)

(Merci à Daniela Nesta de m’avoir communiqué son papier).

27.10.08

Un zoophile à la FIAC : les flagrants délires de la France caporalisée

Décidément, les fonctionnaires français ne manquent pas de zèle pour réprimer les atteintes artistiques aux bonnes mœurs. La FIAC, qui s’achevait hier à Paris, a été l’occasion d’une nouvelle intervention des forces de l’ordre vertueux, contée par Aziz Zemouri pour Le Figaro Magazine : «Alerté par les douanes, le Parquet de Paris a saisi le Groupe Recherche et Investigation du 8ème arrondissement (dépendant de la Police urbaine de proximité) pour intervenir vendredi dernier, 24 octobre, au Grand Palais (…) Des photos pornographiques et d'autres à caractère zoophile de l'artiste russe Oleg Kulik étaient exposées. "Le délit est constitué avec circonstance aggravante quand elles sont visibles par des mineurs", indique une source judiciaire. Ce qui est le cas à la FIAC. Les policiers ont été pris à partie par une partie des visiteurs, ce qui les a obligés à mettre en place un cordon de sécurité. Deux personnes employées par l'artiste ont été interpellées et placées en garde-à-vue, avant d'être libérées le soir même. Les œuvres ont été prises en photos, retirées puis restituées au commissaire de l'exposition. Deux d'entre elles sont passibles de l'application de l'article 227-24 du code pénal sur la diffusion de photos de nature à porter atteinte à la dignité humaine. Elles mettent en scène un être humain et des animaux, suggérant des relations sexuelles.»

Je pensais que la «dignité humaine» était une arme de combat principalement destinée à réprimer les mauvaises idées des chercheurs, mais les artistes semblent soumis au même régime de rigueur par Code pénal interposé. L’artiste russe Oleg Kulik n’en est pourtant pas à sa première provocation, notamment dans le domaine animalier : une précédente performance (Deep into Russia) invitait le spectateur à enfourner sa tête dans le cul d’une vache (factice, précisons-le). Plutôt que de zoophilie, Kulik parle de «zoophrénie» et place ses œuvres ou performances dans l’optique d’un changement nécessaire selon lui des regards humains sur l’animal. On est tout à fait libre de considérer cela comme autant de provocations sans intérêt artistique. Mais y voir un matériel pornographique zoophile et tenter une saisie policière en pleine exposition relève d’une (peu) aimable plaisanterie. Après tout, le caporalisme anti-soixante-huitard a le vent en poupe et les Français n’ont qu’à se consoler de toutes ces horreurs en écoutant en boucle les mièvreries de madame Sarkozy.

Illustration : O. Kulik, Zebras, 2001, sur Artnet.

Précédent épisode de la brigade des mœurs artistiques : Le téton, la pince à linge et le psychisme des enfants.

Le foot, opium de l'intellectuel critique déclassé

Dans Le Monde, un quarteron de philosophes et sociologues profite des non-événements de l’actualité (hymne national sifflé lors du match France-Tunisie) pour développer leur non-analyse (déjà lue cent fois) du football, «opium du peuple» : «Contrairement aux illusions de tous ces intellectuels qui ne veulent voir dans le football qu'un jeu de balle qui permettrait l'intégration républicaine, la concorde civile et l'amitié entre les peuples, la réalité effective des terrains montre qu'il remplit surtout une fonction réactionnaire de dépolitisation, de grégarisation régressive et d'exutoire aux frustrations. (…) Les hommes politiques sont non seulement sous l'emprise de la folie foot, mais c'est l'espace public dans son ensemble qui est gangrené par l'hystérie des pelouses vertes. C'est bien le football dans son ensemble, ses mercenaires en crampons, ses affrontements belliqueux dans des "matchs à hauts risques", ses mouvements de foule dans le cadre d'une mise en scène guerrière chargée en émotions archaïques et en effets d'ambiance - haut-parleurs, banderoles agressives, hymnes nationaux, levées de drapeaux, chants vengeurs - qui est la source ultime de tous les "incidents", "dérapages", "excès", "déviations", "bavures". (…) Plutôt que d'arrêter les matches, il serait donc peut-être temps de songer à zapper le football, opium du peuple.»

Donc, en clair, une enième resucée du mythe moderne de la «page blanche» : supprimons le football, et l’on supprimera d’un coup de baguette magique les détestables penchants de la nature humaine qui s’expriment dans les tribunes, voire sur la pelouse. Et in fine : toute cette frustration grégaire gagnerait à s’exprimer dans des activités moins dépolitisées. Ben voyons, l’histoire récente a laissé un excellent souvenir des violences politisées, on en redemande volontiers de ces magnifiques envolées du petit primate encarté…

Phonagnosie : la patiente KH

Les annales de la psycho- et neuropathologie sont emplies de cas étranges. Ils intéressent vivement les chercheurs car les patients, victimes de troubles innés ou acquis, donnent une fenêtre rare sur les mécanismes de l’esprit. L’éthique biomédicale interdisant bien sûr des tests invasifs sur les sujets sains, il est difficile de progresser sur la modélisation des fonctions supérieures de l’esprit humain, absentes de la plupart des modèles animaux. Une équipe de chercheurs (University College, Londres) vient de décrire dans Neuropsychologia le premier cas inné d’un trouble rarissime, la phonagnosie. Cette pathologie se manifeste par l’incapacité à identifier des voix et à les associer à des personnes. On l’a déjà observée chez des sujets ayant subi des lésions cérébrales (tumeur, traumatisme), mais on ne connaissait pas de phonagnosie développementale, c’est-à-dire présente dès l’enfance dans le développement de l’individu. La patiente, connue sous le nom de KH, est âgée de 60 ans et a connu une vie socioprofessionnelle normale. Mais elle a toujours eu la plus grande difficulté à reconnaître les voix – par exemple, elle n’est jamais sûre d’être réellement en communication avec sa propre fille quand celle-ci l’appelle au téléphone. Les tests cognitifs ont montré l’absence de troubles connexes. KH est capable d’associer des émotions à des voix ou d’identifier les instruments de musique d’un morceau. Elle reconnaît les chansons les plus célèbres, mais ne peut en revanche les associer à leurs interprètes. De même, si elle entend des voix connues du grand public (acteurs, hommes politiques, etc.), KH est quasiment nulle dans leur attribution à la bonne personnalité. Son cas suggère qu’il existe une voie neurofonctionnelle spécifiquement chargée de l’identification vocale, autonome des autres qualifications de la voix ou des stimuli auditifs non-vocaux.

H+ magazine

H+ est la dénomination majoritaire que se donne désormais le courant de pensée transhumaniste. Un magazine en libre-accès (pdf, anglais) vient de faire son apparition dans le monde anglo-saxon. On peut y lire notamment une présentation des travaux d'Aubrey De Grey sur la lutte contre la sénescence (et un entretien avec ce chercheur), une discussion avec Preston W. Estep (InnerSpace Fondation), un panorama des actualités nano-bio-techno... A quand un équivalent francophone ?

PS : les transhumanistes français viennent d'ouvrir un forum de discussion pour débattre de toutes les questions liées à l'automodification humaine. J'y suis inscrit et vous êtes les bienvenus si ces problématiques vous intéressent.

Sexe et leadership

Si l’espèce humaine est plus égalitaire que certaines cousines primates, elle n’échappe pas au phénomène de dominance que l’on observe dans tous les domaines de la vie sociale. Le leadership peut être analysé par ses fonctions : maintenir l’unité du groupe et gérer ses conflits internes lorsqu’il faut partager des ressources ; coordonner ce groupe lorsqu’il est en situation de menace, généralement l’attaque d’un autre groupe. Ou par ses bénéfices : un avantage dans la compétition sexuelle et une fertilité finale plus abondante. Cette fonction dominante est généralement associée aux mâles, notamment en raison de l’importance des conflits violents dans l’évolution humaine et de diverses prédispositions masculines à l’agression ou la défense contre l’agression. Cependant, on peut faire l’hypothèse que les sexes ne présentent pas tout à fait le même profil d’intérêt selon la nature de la compétition, intragroupe ou intergroupe. Le dimorphisme sexuel suggère en effet que les femmes ont plutôt intérêt à créer et maintenir des réseaux sociaux stables pour se protéger et protéger leurs enfants, donc à maintenir la paix au sein de groupe. Les hommes peuvent envisager la formation de coalitions et les situations de conflits intergroupes comme des opportunités reproductives.

Mark Van Vugt, qui dirige le laboratoire de psychologie sociale évolutionnaire à l’Université de Kent, s’intéresse notamment à ces questions de leadership dans une perspective darwinienne. Un précédent travail de son laboratoire avait montré que, placés dans une situation conditionnelle (élire le président d’un pays imaginaire dans un certain contexte), les individus des sociétés occidentales ne font pas le même choix selon que le pays est menacé de dissensions internes ou de guerre avec un voisin : dans le premier cas, les 45 volontaires de l’expérience (dont 27 femmes) ont préféré un leader féminin (75,6 %) ; dans le second cas, un leader masculin (91,1 %). Ce résultat préliminaire a ici été reproduit avec 50 volontaires (dont 26 femmes, âge moyen 21 ans) dans un jeu du bien commun, consistant à choisir entre un investissement personnel et un investissement public. Le jeu a été mené dans quatre conditions : soit il s’agissait de classer les individus les plus coopératifs au sein des groupes (orientation intragroupe) ; soit il s’agissait de classer les groupes selon qu’ils parvenaient à coopérer mieux que d’autres dans le cadre d’une coupe inter-universitaire (orientation intergroupe) ; soit une situation mixte avec évaluation de la coopération interne et de la compétition externe ; soit enfin une situation neutre. Une fois expliqué le déroulement du jeu, les sujets devaient élire un leader pour coordonner les investissements : femme ou homme. Ce leader était en fait imaginaire, quoique présenté comme réel (courte biographie), mais les joueurs considéraient qu’il serait amené à analyser leurs stratégies par la suite. Résultats : les femmes ont été préférées comme leaders dans les conditions intragroupe (93,3 %) et mixte (75 %), les hommes dans la condition intergroupe (78,6 %), et aucune préférence n’a émergé dans la condition neutre de contrôle. Dans le déroulement du jeu, les investissements vers le bien public ont été supérieurs dans les groupes dirigés par les femmes là où l’on mettait l’accent sur la coopération interne ; et l’inverse s’est vérifié dans la compétition externe, où les groupes dirigés par les hommes se sont montrés plus performants.

Référence :
Van Vugt, M., B.R. Spisak, (2008). Sex differences in leadership emergence in conflicts within and between groups, Psychological Science, 19, 9, 854-858, doi : 10.1111/j.1467-9280.2008.02168.x

26.10.08

La tomate violette : vers un régime fruits et légumes tout-en-un?

Manger cinq fruits et légumes par jour, c’est bien. Mais comment font ceux qui n’en ont pas le temps, ou l’envie, ou les moyens ? Si vous souhaitez jouir malgré tout des effets bénéfiques de cette diète, sachez qu’une équipe de généticiens européens planche activement sur la solution. Elle vient de publier dans Nature Biotechnology le secret de fabrique de cette tomate violette. La couleur n’a pas été obtenue pour le simple plaisir des yeux blasés par la rougeur de cette solanacée : l’insertion de deux facteurs de transcription issus du muflier a permis à la tomate d’accumuler des niveaux élevés d’anthocyanine. Ces pigments qui donnent leur couleur aux myrtilles, mûres, prunes, aubergines (et à cette tomate transgénique désormais) sont connus pour leur fort pouvoir anti-oxydant. Des souris génétiquement modifiées (lignée Trp53-/-) en vue de les rendre prédisposées au cancer ont été soumises au régime de la tomate violette, et ont connu des gains appréciables d’espérance de vie par rapport à celles qui en étaient privées.

Sur Benjamin Libet et la "rétrodatation consciente"

Dans la discussion récente d’un article consacré à l’offensive spiritualiste dans le domaine neuroscientifique, un commentateur évoquait les expériences de Benjamin Libet et me demandait mon avis à leur sujet. Que je donne ici, assez rapidement (en proportion de la complexité du sujet).

Les travaux du neurophysiologiste Benjamin Libet (1916-2007) figurent parmi les plus commentés dans la littérature philosophique et scientifique sur la conscience. Ils ont été résumés et vulgarisés par le chercheur dans un essai publié à la fin de sa carrière (Libet 2004). Les deux idées que l’on voit le plus souvent évoquées sont les suivantes : tout stimulus prend environ 500 ms (une demi-seconde) pour accéder à la conscience du sujet, mais la sensation du stimulus semble subjectivement « rétrodatée » (back-referred) pour éviter un fossé d’une demi-seconde entre l’expérience et la conscience ; il existe pareillement un fossé de 500 ms entre les premières manifestations neurales d’un acte volontaire et la conscience de l’intention de l’acte. Le premier point a suscité d’abondants commentaires car il suggère que la conscience serait capable de « remonter le temps » et, plus généralement, que les états mentaux n’obéissent pas à la même physique que les états neuraux. Cette interprétation dualiste fut notamment soutenue par Eccles (1977) et Penrose (1989). Le second point repose à nouveaux frais la vieille question du libre arbitre, puisqu’il semble affirmer que nos actes volontaires sont déterminés inconsciemment.

Pour obtenir ces résultats concernant la rétro-estimation temporelle de la conscience, Libet et son équipe ont mis au point des protocoles précis, dans les années 1960. Des sujets volontaires, atteints ou non de troubles selon les expériences, subissaient de courtes stimulations électriques sur la main ou directement sur une partie du cerveau (cortex somatosensoriel, lemniscus médian ou thalamus). L’intensité et la durée de ces stimulations étaient soigneusement mesurées. Dans le même temps, le volontaire devait analyser la conscience de ses sensations. Pour l’estimer temporellement, ce volontaire observait un oscilloscope dont les points lumineux dessinent un cercle en une seconde. En indiquant aux expérimentateurs à quel point de la trajectoire circulaire le stimulus était subjectivement perçu, il permettait de mesurer à 50 ms près l’émergence de la sensation consciente. Dans l’expérience la plus citée (Libet 1979), le sujet reçoit une stimulation corticale directe, dont il a conscience après 500 ms. Puis dans un second temps, il reçoit cette stimulation corticale et, 200 ms plus tard, une stimulation sur le doigt. Au lieu de ressentir consciemment une seconde sensation à 700 ms (200 ms de décalage pour le doigt + 500 ms de temps d’accès à la conscience), le sujet affirme ressentir la stimulation du doigt avant celle de la zone corticale. D’où l’idée d’une rétrodatation par la conscience. 500 ms peuvent paraître un délai très court, mais le potentiel d’action d’un neurone dure 2 à 3 ms. Libet a suggéré comme hypothèse que le premier potentiel évoqué par les neurones en fonction d’un stimulus, qui apparaît environ après 25 ms, servirait de point de repère pour la rétrodatation consciente.

Ces expériences de Libet sur la rétrodatation ont pour principale faiblesse de ne pas avoir été répliquées par d’autres équipes. Ce qui rend du même coup étrange ou prématurée l’avalanche de commentaires qu’elles ont suscitée. Et cela d’autant que plusieurs chercheurs ont souligné, tardivement, des faiblesses méthodologiques en se penchant sur les données des papiers originaux (Gomes 1998, 2002, Klein 2002, Pockett 2002). Parmi celles-ci, on notera les points suivants (brièvement résumés) :

- seuls 3 sujets (stimulation corticale) et 2 sujets (stimulation thalamique) ont été testés, dans des conditions différentes (implants permanents dans le cas thalamique, provisoires dans le cas cortical, une stimulation visuelle au lieu d’une stimulation tactile pour l’un des trois cas corticaux). Les stimulations périphériques (peau, vue) et centrales (corticales ou thalamiques) différaient (tantôt série de pulsions faibles, tantôt pulsion forte) d’une expérience l’autre sans contrôle sur leurs latences en fonction de l’intensité ;

- en psychophysique, la sensation d’un sujet est décrite par une fonction psychométrique répartie autour du point moyen d’égalisation subjective (point où la valeur est jugée aussi souvent plus importante que moins importante par rapport à la valeur réelle du stimulus) selon une certaine pente. L’analyse des données brutes de Libet sur les 5 sujets suggère que l’incertitude de cette fonction temporelle est équivalente à l’asynchronie observée. Des distorsions temporelles de 100 ms étant couramment rapportées sur des stimulations synchrones concernant deux sens, vue et toucher (Spence et al. 2001), il ne paraît pas incongru qu’une stimulation tactile et une stimulation corticale / thalamique « artificielle » présente des variations plus importantes, la fonction psychométrique de la seconde ayant une pente faible ;

- plus fondamentalement, les premiers travaux de Libet sur la stimulation directe du cortex somatosensoriel (Libet 1964) montrent que le seuil de 500 ms permettant « l’adéquation neurale » est atteint selon des conditions précises (intensité, durée, nombres d’électrodes et surface corticale concernée), mais ne forme pas pour autant un seuil absolu. Une sensation peut par exemple être ressentie entre 100 et 500 ms si la fréquence de la stimulation électrique est de 15 Hz (mais il faut de 500 ms à 1 s pour 8 Hz). Par ailleurs, cette expérience originale met en évidence un effet de facilitation : après une première série, les neurones réagissent plus facilement dans un délai de 30s à 4 mn. Et chaque impulsion semble un pas cumulatif vers un seuil d’excitabilité. Si une stimulation liminale met 500 ms à atteindre le seuil de sensation, une stimulation supraliminale mettra moins de temps. Le problème, notamment souligné par Susan Pockett, est que Libet parlera dans tous ses travaux ultérieurs d’une condition « normale » de 500 ms pour provoquer une sensation consciente, alors que la « normalité » en question est arbitraire (c’est simplement la durée nécessaire sur la base de l’intensité liminale pour un emplacement cortical et un faible nombre de sujets, dans des conditions n’ayant rien de naturel puisqu’une électrode est placée directement sur le cortex du patient) ;

- il faut ajouter que la rétrodatation peut aussi être analysée comme un souvenir déformé par la mémoire de travail, soit une distorsion cognitive sans rapport avec une mesure objective du temps par la conscience (Dennett 1991).

Il paraît donc difficile de considérer les expériences de Libet sur la rétrodatation consciente des stimulations neurales inconscientes comme une base solide pour inférer une révision drastique des rapports entre états cérébraux et états mentaux. Le chercheur a assurément ouvert une voie pertinente d’observation et d’analyse, mais celle-ci demande à être reprise et approfondie, à la lumière notamment des progrès en électrophysiologie et imagerie cérébrale.

Concernant le second aspect des travaux de Libet (décalage entre le déclenchement neural inconscient d’une action volontaire et la conscience d’engager l’action), je ne m’étendrai pas ici dans la mesure où le sujet est moins troublant pour les partisans de l’identité psychoneurale, et qu'il demanderait de longs développements sur les équivoques associées à la notion de libre arbitre. D’autant que des travaux récents (Soon et al. 2008, commenté ici voici quelques mois) font état d’un décalage de 7 secondes entre les toutes premières manifestations neurales d’une décision et sa conscience chez le sujet, ce qui va bien au-delà de 500 ms observés par Libet, ou d’autres (D. Wegner, M. Jeannerod, etc.).

Références :
Dennett D. (1991), Consciousness Explained, Penguin Books, Londres, New York (trad. fr. : La conscience expliquée, Odile Jacob, Paris).
Gomes G. (1998), The timing of conscious experience: A critical review and reinterpretation of Libet's research, Consciousness and Cognition, 7, 4, 559-595
Gomes G. (2002), Problems in the timing of conscious experience, Consciousness and Cognition, 11, 2, 191-197.
Klein S.A. (2002), Libet's temporal anomalies: A reassessment of the data, Consciousness and Cognition, 11, 2, 198-214.
Libet B. et al. (1964), Production of threshold levels of conscious sensation by electrical stimulation of human somatosensory cortex, Journal of Neurophysiology, 27, 546-578.
Libet B. et al. (1979), Subjective referral of the timing for a conscious sensory experience, Brain, 102, 193-224.
Libet, B. et al. (1983), Time of conscious intention to act in relation to onset of cerebral activity (readiness-potential). The unconscious initiation of a freely voluntary act, Brain, 106, 623-642.
Libet B. (2004), Mind Time. The Temporal Factor in Consciousness, Harvard University Press, Cambridge, Londres.
Penrose R. (1989), The Emperor’s New Mind, Oxford University Press, Oxford.
Pockett S. (2002), On subjective back-referral and how long it takes to become conscious of a stimulus: A reinterpretation of Libet's data, Consciousness and Cognition, 11, 2, 144-161.
Popper K.R, J.C. Eccles (1977), The Self and its Brain, Springer-Verlag, Berlin.
Spence C. et al. (2001), Multisensory prior entry, Journal of Experimental Psychology. General, 130, 4, 799-832.

25.10.08

Tours et détours de la chasse aux gènes cognitifs

Pour identifier des variations génétiques humaines impliquées dans des traits complexes, une équipe de chercheurs anglais et néerlandais a procédé en deux étapes. Elle a d’abord utilisé les ressources de la génomique comparative pour observer les divergences entre l’homme, le chimpanzé, le rat et la souris. Les biologistes observent notamment le ratio Ka/Ks, c’est-à-dire les substitutions non-synonymes par rapport aux substitutions synonymes dans l’ADN fonctionnel (celui qui code pour une protéine). Une substitution est dite synonyme ou silencieuse quand le changement d’une base chimique n’affecte pas l’acide aminé, et donc la protéine produite par le gène. Plus le ratio est grand (plus les substitutions non-synonymes Ka sont élevées) et plus cela indique la présence d’une sélection positive sur le gène dans l’évolution. Les génomes de primates et de rongeurs servent de référentiels relatifs pour examiner cette vitesse de sélection (les divergences à échelle génomique globale de l’homme et du chimpanzé sont de 96 %, celles du rat et de la souris de 93 %, celle de l’homme et de la souris de 85 %). 7080 gènes communs et fonctionnels (exons) ont été identifiés dans les banques actuelles des génomes de ces espèces. Sur ceux-là, 202 gènes ont montré une sélection positive remarquable entre les hommes et les chimpanzés. De manière intéressante, 79 % d’entre eux sont exprimés dans le cerveau (contre en moyenne 32 % des gènes humains impliqués dans le système nerveux central). Sur ces 160 gènes liés au système nerveux, 22 montrent un ratio Ka/Ks plus élevé.

Dans la seconde phase de cette étude, les chercheurs se sont intéressés à des gènes présentant un polymorphisme dans la population humaine actuelle, et présents dans les 22 gènes d’intérêt identifiés par la génomique comparative. Le raisonnement est que ces gènes divergeant des chimpanzés et ayant accompagné l’hominisation doivent être impliqués dans des facultés cognitives humaines, mais peuvent aussi en expliquer les variations. Ils se sont penchés sur le gène-candidat ADRB2 : codant pour les récepteurs bêta de l’adrénaline, il est connu pour être associé à la formation et la consolidation de la mémoire, et pour présenter deux allèles dans les populations humaines (rs1042713 et rs1042714). Une étude familiale (Pays-bas) et une étude de population (Écosse) ont été menées pour analyser les corrélations entre ces variantes du gène ADRB2 et les capacités cognitives de sujets à divers âges (12 ans, 37 ans, 70 ans en moyenne). Il en ressort un phénomène intéressant : les polymorphismes du gène ont un effet positif sur l’intelligence chez les plus jeunes, mais négatif chez les plus âgés. Au total, ils expliquent environ 1 % de la variance cognitive sur l’échantillon observé. Cette dépendance à l’âge se retrouve sur d’autres effets du même gène dans les populations européennes, cette fois concernant l’hypertension (la variante rs1042713 d’ADRB2 facteur de protection chez les plus jeunes, d’aggravation chez les plus âgés).

Référence :
Bochdanovits Zoltan et al. (2008), A functional polymorphism under positive evolutionary selection in ADRB2 is associated with human intelligence with opposite effects in the young and the elderly, Behavior Genetics, online pub., doi:10.1007/s10519-008-9233-0)

(Merci à Zoltan Bochdanovits de m’avoir communiqué cet article).

24.10.08

Strip-scanner

Que représente cette photographie (cliquer pour agrandir) ? Le corps d’un homme dissimulant un couteau sous ses vêtements. Cette image a été saisie par un « scanner corporel », qui équipe déjà nombre d’aéroports en Europe et aux Etats-Unis, et devrait prochainement se généraliser en France. Il remplacera les portiques. La prise de vue ne dure que 3 secondes, et l’image est immédiatement effacée, mais elle révèle pendant ce laps de temps toutes vos parties intimes à l’agent de contrôle. Ce qui a provoqué les protestations de passagers puritains ou pudiques, mal à l’aise à l’idée d’être ainsi déshabillés. (Source : Libération).

Spéculation sur les actifs émotionnels

Dans Libération, le magistrat et historien Yves Lemoine évoque le moment où «les vraies émeutes naîtront». Dans Le Monde, la professur de philosophie Aline Louangvannasy écrit : «Même si nous la refusons, la violence est toujours une possibilité. D'autant plus imminente et probable que nous sommes confrontés à l'incapacité de nos élites dirigeantes, quelles qu'elles soient, à construire un espace politique qui prenne en compte nos aspirations au bonheur, à la reconnaissance et à la justice». Le président d’honneur d’Alcatel Georges Pébereau, dans le même Monde : «L'écart ne cesse de se creuser entre les salariés et la petite classe de privilégiés, protégés par le pouvoir, dont le nombre et la fortune croissent rapidement. Nous sommes, à n'en pas douter, dans une période prérévolutionnaire, au sens de 1789. Les cadres et, d'une façon plus générale, les classes moyennes, seront demain, comme les bourgeois naguère, les catalyseurs de la révolution». J'imagine que des tribunes plus radicales exposent des analyses plus virulentes encore. C’est intéressant d’observer en direct ces mécanismes associant la crise économique à la violence sociale ou politique. Dans une situation d’incertitude, crier plus fort que les autres des mots plus durs que les autres est une stratégie qui peut se révéler payante chez le primate humain. On peut supposer qu’il existe une prime à la simplicité dans les situations (objectives ou subjectives) de danger. Cela rappelle les analyses de Sloterdijk sur la thymotique commentée ici, la capitalisation de la colère et du ressentiment. Le krach des actifs financiers ouvre grande la porte à la spéculation sur les actifs émotionnels, toujours présents dans les cerveaux humains. On peut donc s’interroger sur le diagnostic d’Ulrich Bech lorsqu’il affirme (Le Monde) : «Ce qui était un tableau effroyable pour Weber, Adorno et Foucault (la perfection du contrôle rationnel qui régissait le monde) est pour la victime potentielle des risques financiers (c'est-à-dire pour tout le monde) une promesse : ah !, si le contrôle rationnel régnait en maître!». Est-ce bien certain que ce surcroît de rationalité sera l’interprétation dominante si la crise venait à s’aggraver ? A long terme, c'est une quasi-certitude puisque les débordements émotifs ne guident pas efficacement l'adaptativité humaine au monde. Mais si l'histoire se lit rétroactivement sur ce long terme, elle s'écrit sur un registre bien plus immédiat et imprévisible.

Les martyrs n'en étaient pas

En 2003, une banale rupture de canalisation a lieu dans un jardin du sud-est de Rome, près des catacombes des Saints-Pierre-et-Marcellin. Une fosse est ouverte, elle révèle plusieurs salles inconnues de ces catacombes. Et les ossements de 3000 à 4000 humains. La Commission pontificale pour l’archéologie sacrée pense immédiatement à des martyrs. Et les pélerins affluent près du site. Mais les archéologues français (dirigés par Dominique Castex, équipe d’archéothanatologie CNRS) appelés sur les lieux ne valideront pas cette hypothèse dans leur rapport publié d’ici la fin du mois. Les ossements ont été datés au carbone 14 : ils ont vécu entre 80 et 132, avant que les souterrains ne soient convertis en nécropoles par les Chrétiens. De surcroît, les morts inconnus appartiennent probablement à la haute société (ils portent des parures en fil d’or) et ne montrent aucun stigmate signalant une violence. Les chercheurs penchent plutôt pour une épidémie, dont la nature exacte reste cependant inconnue. (Compte-rendus dans Libération et Le Monde).

Un génotype individuel en 10 minutes

Pour bon nombre de technologies, il existe un point de basculement où l’on passe de la phase confinée, en laboratoire, à la phase ouverte, orientée vers le grand public et prenant la forme d’offres commerciales. Nous vivons en ce moment même cette transition pour la génomique personnelle. Les conférenciers du colloque Cold Spring Harbor Personal Genomes l’ont évoquée en début de ce mois, autour du Prix Nobel James Watson, l’un des quatre individus dont le génotype a été intégralement séquencé à ce jour. Mais ce chiffre promet de connaître une hausse exponentielle à mesure que les coûts s’abaissent. Nous parlions récemment de l’offre à venir de la société Complete Genomics (génotype individuel complet pour 5000$ en 2009). Au meeting du Cold Spring Harbor Laboratory, la société Pacific Biosciences a donné quelques informations sur son travail actuel, visant à développer des séquenceurs haute vitesse capable d’aligner toutes les paires de bases d’un génome humain… en dix minutes ! Les chercheurs ont également évoqué le Personal Genome Project, qui a pour ambition de séquencer et de rendre publics 100.000 génotypes personnels. Hier, le PGP a rendu public les données des dix premiers volontaires, tous scientifiques (Misha Angrist, Keith Batchelder, George Church, Esther Dyson, Rosalynn Gill, John Halamka, Stan Lapidus, Kirk Maxey, Steven Pinker et James Sherley).

23.10.08

Le cerveau, nouveau front de la guerre spiritualiste

Dans le New Scientist, un article sur le cerveau comme nouveau front de l’offensive créationniste (Intelligent Design). Le 11 septembre dernier, le psychiatre Jeffrey Schwartz (Université de Californie, Los Angeles) déclarait lors d’un symposium international sur les «nouveaux paradigmes dans la science de la conscience» : «On ne peut surestimer combien l’establishment scientifique est menacé par le fait que le paradigme matérialiste est aujourd’hui en train de s’écrouler complètement. On va vous dire, dès l’an prochain [2009, bicentenaire de Darwin et 150 ans de L’Origine des espèces], combien l’explication de Darwin sur l’émergence de l’intelligence est la seule voie scientifique possible… Il nous faut, comme communauté internationale, sortir de cela et dire à cet establishment scientifique : trop c’est trop ! Le matérialisme doit désormais reculer et la causalité non-matérialiste doit être comprise comme un élément de la réalité naturelle.» Un peu avant lui, le neuroscientifique canadien Mario Beauregard, auteur de The Spiritual Brain : A neuroscientist's case for the existence of the soul, avait qualifié de «guerre culturelle» le combat des chercheurs spiritualistes contre les chercheurs matérialistes. Une guerre où les instances créationnistes, comme le Discovery Institute, enrôlent sur le front de la conscience des scientifiques comme Michael Egnor ou des philosophes comme Angus Menuge. Et où des sociétés savantes engagées, comme l’International Society for Complexity, Information, and Design (ISCID), entendent promouvoir des travaux dégagés des «contraintes programmatiques comme le matérialisme, le naturalisme et le réductionnisme».

Les créationnistes ou partisan de l’Intelligent Design prospèrent sur les limites actuelles de la recherche scientifique. Au lieu des anciennes interprétations littérales de la Bible, leur nouvelle stratégie consiste à recruter des chercheurs et à produire un discours rationnel sur ce qu’ils estiment être les limites ou les contradictions du discours scientifique dominant sur l’origine de la vie et de l’esprit. Dans le domaine de l’évolution, les publications (rares) du biochimiste Michael Behe sur la «complexité irréductible» ou du mathématicien et philosophe William Demski sur l’«information complexe spécifié» n’ont pas vraiment bouleversé leurs collègues ni le cours de la science. Il est assez logique que la conscience devienne un terrain de prédilection des antimatérialistes, puisque son émergence depuis des bases purement physiques est considérée de longue date comme «le» grand enjeu des neurosciences, et aussi de la philosophie de l’esprit. Encore faut-il ré-asseoir pour cela un dualisme sérieusement en panne depuis Descartes (dualisme entre des états mentaux, immatériels, possédant des pouvoirs causaux, et des état physiques) et plutôt considéré aujourd’hui comme un vestige du musée des idées fausses.

Les créationnistes citent volontiers les publications de Jeffrey Schwartz. Ce chercheur a longtemps travaillé sur le trouble obsessionnel-compulsif et sur l’efficacité des thérapies cognitives-comportementales (TCC), à travers la neuroplasticité. Il en a plus récemment conçu des hypothèses élargies sur une approche quantique des relations esprit-cerveau (Schwartz 2005). Le problème est que ces travaux seuls n’avalisent rien de «surnaturel» : ils ne remettent pas en cause la clôture causale du monde physique, c’est-à-dire la démarche matérialiste-naturaliste qui est celle de presque tous les experts du cerveau. La neuroplasticité, qui explique le succès des TCC (et aussi bien les effets d’une pratique régulière de la méditation ou les restaurations cérébrofonctionnelles après lésion), est à l’œuvre dans tous les processus d’apprentissage des systèmes nerveux humains ou non-humains.

Qu’en pensent les chercheurs et philosophes matérialistes ? Pour Patricia Churchland, philosophe à l’Université de Californie (San Diego), ce genre d’extrapolation «est un argument de l’ignorance. Le fait qu’une chose ne soit pas actuellement expliquée ne signifie pas qu’elle ne le sera jamais, ni que l’on doit changer complètement notre neuroscience, et aussi bien notre physique». John Searle, lui aussi philosophe à l’Université de Californie (Berkeley), observe : «Le progrès scientifique est ralenti sur de nombreux fronts. Nous n’avons pas de traitement du cancer, mais cela n’implique pas que le cancer a des causes spirituelles». Owen Flanagan, professeur de philosophie et neurobiologie à l’Université Duke, souligne quant à lui : «Nous avons une nouvelle compréhension de la physique. Ce qui est considéré comme matériel a changé. (…) Mais ce que nous découvrons sera naturel, pas surnaturel». Andy Clark, professeur de logique et métaphysique, à l’Université d’Edimbourg, remarque à propos du raisonnement créationniste appliqué à la conscience : «C’est un virus mental particulièrement vicieux, parce qu’il repose sur des pensées ou considérations assez raisonnables. Les personnes concernées commencent par une observation du type ‘Oh regardez, nous pouvons changer notre cerveau en changeant juste notre esprit’, mais franchissent ensuite un pas en clamant que l’esprit doit être distingué du cerveau et n’a pas de base matérielle. Cela ne s’ensuit nullement. Il n’y a rien d’incroyable à ce que l’esprit change le cerveau si les états mentaux sont des états cérébraux : le cerveau change simplement le cerveau».

Référence :
Schwartz J. M. et al. (2005), Quantum theory in neuroscience and psychology : A neurophysical model of mind-brain interaction, Philosophical Transactions of the Royal Society of London, B, 360, 1458,1309-27. (Texte complet, pdf, anglais).

22.10.08

Des humeurs et des ondes : la stimulation magnétique transcrânienne

Aux Etats-Unis, la société Neuronetics vient d’obtenir de la FDA l’autorisation de mise sur le marché de la stimulation magnétique transcrânienne comme traitement pour les dépressions sévères et résistantes aux autres médications. Les premières phases des essais cliniques de Neuronetics avaient montré une amélioration de l’humeur chez plus de la moitié des patients (n=164, pour un groupe total de 301).

La stimulation magnétique transcrânienne (TMS) consiste à poser sur le crâne du patient des électrodes qui produisent des champs magnétiques de basse fréquence. Ces ondes ont un effet local sur le cerveau humain, en stimulant ou en réprimant l’expression des neurones. La méthode est non invasive. Le protocole le plus courant est la TMS an applications répétées (rTMS) : des stimuli sont envoyés sur la région cérébrale d’intérêt plusieurs fois par secondes et plusieurs secondes de suite. Les paramètres d’applications sont alors multiples : nombre de stimuli par seconde, intensité de ces stimuli, intervalle entre les sessions… Dans le traitement de Neuronetics, les améliorations apparaissent dans un délai de 4 à 6 semaines, comparable au délai nécessaire pour observer les effets des antidépresseurs.

Le principe d’un stimulation externe du cerveau est connu depuis le XIXe siècle, mais les premiers essais électriques (életrochoc, aujourd’hui convulsivothérapie) n’ont pas laissé que de bons souvenirs. La TMS, qui utilise les ondes magnétiques plutôt qu’électriques, a été mise au point au début des années 1980. La tout premier essai sur l’homme a été rapporté en 1985 dans le Lancet par l’équipe du Pr Anthony Barker (Royaume-Uni). Cette expérience inaugurale avait pour but de montrer la conduction nerveuse entre le cortex moteur et la moelle épinière.

Les premières applications de la TMS concernent la recherche. Grâce à l’imagerie médicale (électro-encéphalographie, tomographie, imagerie par résonance magétique), les chercheurs sont capables de dire quelle zone du cerveau est activée lors d’une tâche cognitive. Mais cette activation neurale n’est pas pour autant un rapport de cause à effet. La TMS permet de le vérifier. Par exemple, des sujets doivent mémoriser une série de nombre ou lire un texte, pendant que la TMS inhibe une région de leur cortex préfrontal ou temporal. S’ils n’y parviennent pas, cela démontre que la région en question est causalement impliquée dans la tâche demandée. Plus de 3000 études parues depuis 20 ans et impliquant la TMS ont ainsi permis d’affiner la carte cognitive de notre cerveau. La neurobiologie du langage et de la mémoire a principalement bénéficié de ses apports. Il est à noter que certains chercheurs, comme Allan Snyder (Université de Sydney), ont montré que la TMS peut parfois améliorer les aptitudes des sujets sains, en calcul ou en dessin par exemple.

Outre la recherche, la TMS est également utilisée en médecine, en l’occurrence en neurologie et psychiatrie. Une de ses utilisations est la création de lésion virtuelle, afin de mieux comprendre la localisation neurologique des patients souffrant de troubles transitoires (comme les hallucinations par exemple). La TMS est également employée dans cette logique pour évaluer l’effet de certains médicaments psychotropes. Concernant les troubles mentaux proprement dit, la TMS est employé dans les cas sévères de dépression, de schizophrénie, de trouble obsessionnel compulsif, d’hallucination et de migraine. Les progrès attendus dans les prochaines années concernent notamment le couplage de la TMS avec des techniques d’imagerie cérébrale en temps réel, afin d’améliorer la précision des stimulations.

21.10.08

Longues jambes au pays de la longue marche

Avoir de longues jambes est un trait féminin que l’on dit apprécié par les hommes – vous vous en souvenez sans doute, la plupart des romans de gare comportent une phrase du genre « elle avait des jambes interminables ». Richard Fielding et ses collègues ont analysé une cohorte de 9998 Chinois. En ajustant par l’âge, le statut socio-économique et l’éducation, il s’avère que les femmes ayant de longues jambes (plus grande différence relative entre mesures de taille assise et de taille debout) ont aussi plus d’enfants que la moyenne. Mais cela ne se vérifie pas chez les hommes. Cette différence est plus marquée dans les classes pauvres. Une précédente étude parue dans le même journal (Evolution and Human Behavior) en mars dernier avait observé cette préférence chez un échantillon des sujets occidentaux (voir recension ici).

Illustration : Patrick Demarchelier, Azzedine Alaïa et Yasmeen, 1991 (exposition en cours du photographe au Petit Palais, Paris, du 24 septembre 2008 au 4 janvier 2009).

20.10.08

Les tribulations du Tribolium, un insecte plutôt gay

L’homosexualité mâle-mâle est assez fréquente chez le ver de farine Tribolium castaneum, un organisme-modèle souvent utilisé en laboratoire. Sarah Levis et son équipe, de l’Université Tufts (États-Unis), ont profité des mœurs de ce coléoptère gay pour tester diverses hypothèses sur l’émergence et la persistance de l’homosexualité dans l’évolution. Il en ressort que les accouplements des mâles ne sont ni associés à l’établissement d’une dominance sociale, ni liés à une « mise en bouche » permettant ensuite des pratiques copulatoires plus efficaces avec les femelles. Ils ne sont pas non plus dus à un priapisme congénital les faisant sauter sur tout ce qui bouge, puisque les vers Tribolium sont capables de discerner une femelle vierge d’une femelle ayant déjà copulé, ce qui laisse supposer que même dans un coin obscur, ils distinguent les mâles des femelles. Un très léger avantage a été mis en avant : en déposant son sperme sur un mâle, le ver a une petite chance de fertiliser indirectement une future femelle. Cela arrive dans 7 % des cas environ, mais n’aboutit qu’à 0,5 % des naissances viables. Pas de quoi donner un net avantage à la copulation homosexuelle. Il est possible, mais non testé dans l’article, que les mâles utilisent les liaisons homosexuelles pour se débarrasser des spermatophores anciens, et arriver avec des gamètes tout frais devant la femelle. Enfin, et c’est l’hypothèse la plus souvent retenue, l’homosexualité peut être un produit dérivé non adaptatif de certains traits génétiques qui, eux, améliorent la reproduction des porteurs (par exemple chez l’autre sexe, ou selon certaines conditions épigénétiques d’expression). Comme elle est répandue chez les animaux, et non «contre-nature» selon les idées reçues de nos grands-parents, il faut supposer que la vie lui a trouvé des avantages.

Altruisme : le choix des femmes ?

Nous avions évoqué dans un précédent article de synthèse les principales hypothèses explicatives de l’évolution de l’altruisme chez l’espèce humaine : sélection de parentèle de W. Hamilton, anticipation de réciprocité de R. Trivers, sélection de groupe de D.S. Wilson et E. Sober. Mais il existe un quatrième facteur explicatif connaissant un regain d’intérêt : la sélection sexuelle. L’hypothèse en a été faite la première fois par le chercheur Amotz Zahavi, dans le cadre de sa « théorie du handicap » : un animal parvenant à supporter un ornement coûteux (par exemple un plumage abondant et vif) est supposé avoir de « meilleurs gènes » (pour la survie) qu’un autre, car il parvient à déjouer prédateurs et concurrents malgré son « handicap ». En général, ce sont les mâles qui exhibent ces caractères secondaires luxuriants et les femelles qui les sélectionnent. L’altruisme, notamment l’altruisme envers les non-apparentés, serait une forme de handicap : celui qui est capable de sacrifier temps et énergie pour les autres serait un bon parti. Dans le cas de l’espèce humaine, l’altruisme est rendu nécessaire par le dimorphisme sexuel et l’investissement parental : la grossesse est coûteuse et invalidante pour la femme, l’enfant connaît un développement lent appelant soin, nourriture et protection sur une longue durée. L’intérêt de la femme (sa probabilité relative de survie ainsi que celle de ses enfants) est de trouver un partenaire sexuel s’engageant durablement. Mais ce n’est pas forcément l’intérêt de l’homme, qui peut choisir une stratégie de dissémination de ses gènes (multiplier des partenaires sexuels, sans s’occuper ensuite des enfants). L’altruisme pourrait être un marqueur d’investissement parental : le fait de montrer une certaine constance dans l’engagement et l’attention en faveur des autres est corrélé avec une plus forte probabilité d’un tel engagement et d’une telle attention au sein du couple. La cognition et le langage ont pu de surcroît renforcer le « commérage sexuel » au sein des groupes humains dans l’évolution, la plus ou moins bonne réputation des mâles formant un filtre de sélection pour les femelles.

Plusieurs travaux ont documenté cette préférence pour l’altruisme dans la sélection du partenaire. Par exemple, on a montré que chez les chasseurs-cueilleurs, les meilleurs chasseurs du groupe partagent leur nourriture (c’est-à-dire que leurs familles ne sont pas avantagées) en même temps qu’ils ont le meilleur succès reproductif. L’altruisme ne peut en être pas la cause directe (puisqu’il y a partage, coûteux pour les apparentés), ce qui laisse entendre que cet altruisme fait l’objet d’une sélection indépendante des ressources. Les études interculturelles de David Buss ont montré que des traits psychologiques comme la gentillesse et le caractère compréhensif font partie des caractéristiques les plus appréciées dans le choix du partenaire à long terme (avant la richesse ou la beauté), dans 37 cultures contemporaines pourtant très différentes du point de vue technologique, économique, démographique ou religieux. D’autres recherches ont observé que parmi 76 traits possibles chez un reproducteur, la considération, l’honnêteté, la gentillesse, l’affection, la bienveillance figurent parmi les plus appréciés, les femmes étant plus portées que les hommes à les placer au sommet de leur hiérarchie de valeurs.

Des chercheurs en biologie et psychologie de l’Université de Nottingham (Royaume-Uni) viennent d’apporter une nouvelle pièce à ce dossier. Ils ont tout d’abord conçu une échelle qualitative de « préférence du partenaire pour des traits altruistes » (MPAT scale), validée par une démarche qualitative et quantitative auprès de 380 étudiants occidentaux. La conception de cette échelle incluait l’analyse de situation altruiste vers des non-apparentés (plonger dans une rivière pour sauver un inconnu, consacrer un peu de son temps libre à aider des voisins dans le besoin, être volontaire bénévole dans un hôpital, etc.). Sur 50 items, 16 se sont révélés efficaces pour cerner le degré d’altruisme et forger une analyse en composantes principales. De ce premier travail, il résulte que les femmes obtiennent un score supérieur à celui des hommes pour l’échelle MPAT, ce qui est conforme aux prédictions de la sélection sexuelle de l’altruisme. Cette échelle a ensuite été testée chez 340 couples d’âge divers (57,9 ans en moyenne). La même différence a été observée entre les sexes. Par ailleurs, plus le MPAT de la femme était élevé, plus l’altruisme du partenaire mesuré par autoquestionnaire standardisé l’était aussi (corrélation positive de 0,41). Une troisième étude a été consacrée au choix de personnes plus jeunes (398, âge moyen 19,4 ans) selon l’échelle MPAT. La même différence entre les sexes en ressort. Dans ces deux dernières analyses, les variations du niveau d’altruisme auto-rapporté des individus n’étaient pas significativement associées aux variations des préférences pour l’altruisme chez le partenaire (cela signifie que la préférence pour un partenaire altruiste n’est pas un simple dérivé de son propre altruisme).

Référence :
Philips, T. et al. (2008), Do humans prefer altruistic mates? Testing a link between sexual selection and altruism towards non-relatives, British Journal of Psychology, 99, 555-572, doi : 10.1348/000712608X298467

Illustration : photographie de Sabine Pigalle (exposition en cours, «Phobie», à la Galerie Bailly).

A lire aussi : sur la place de la sélection sexuelle dans l’évolution de la cognition humaine, L’intelligence sexuelle.

19.10.08

Génomique personnelle : gare aux publicités mensongères

La génomique personnalisée développe depuis quelques années son offre commerciale. Mais en ce domaine comme en d’autres, la qualité de l’offre sera proportionnelle à la vigilance des clients et à la sanction des entreprises les moins performantes. Ainsi, dans une étude parue dans l’American Journal of Human Genetics, A. Cecile J.W. Janssens et ses collègues ont passé au crible les profils génétiques proposés par 7 entreprises, totalisant 69 polymorphismes sur 56 gènes. Les chercheurs ont par ailleurs rassemblé les méta-analyses parues de janvier 2000 à juin 2007 sur ces gènes. Il en ressort que 24 gènes (56 %) n’y étaient pas analysés. Sur les 32 autres gènes, représentant 160 polymorphismes, seules 60 associations sont reconnues comme statistiquement significatives (29 allèles sur 28 maladies). Les odds ratios sont par ailleurs assez modestes pour les gènes protecteurs (0,54 à 0,88) ou prédisposant aux maladies (1,04 à 3,2). À mesure que se développent la génétique quantitative (séquençage de cohortes de plus en plus nombreuses) et les banques mondiales de données en génomique, la connaissance des gènes et des associations de gènes connaît des progrès de plus en plus rapide. La mise à jour des offres en génomique personnalisée devrait donc être régulière. Et l’information sur les liens gène / maladie précise.

Le New Scientist annonce par ailleurs que la société Navigenics vient de financer une étude de 20 ans sur 10.000 patients américains (lien pdf, anglais) visant à analyser la manière dont l’information génétique personnelle modifie le rapport à la maladie et au style de vie.

L'art de tromper

Au hasard d’une polémique sans grande portée dont la France est fertile (SOS Racisme porte plainte contre Pierre Péan en raison de son livre sur le génocide rwandais), une tribune de Robert Ménard et Hervé Deguine dans Libération donne une information intéressante : « (…)Ce n’est pas à cette thèse [la responsabilité du régime rwandais dans la planification du génocide] que s’attaque SOS Racisme, mais à quatre lignes figurant dans l’introduction du livre : «…il est important d’ajouter […] que le Rwanda est aussi le pays des mille leurres, tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis, et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus.» La formulation est maladroite. On comprend qu’elle ait pu blesser. Mais plus simpliste encore est l’interprétation qu’en donne SOS Racisme : selon Sopo, Péan traiterait les Tutsis de menteurs et inciterait à la haine raciale. Seule une lecture spécieuse de ce texte permet une telle interprétation. En évoquant le poids du mensonge et de la dissimulation dans la culture rwandaise, chez les Tutsis et chez les Hutus, il ne fait que reprendre un fait établi par les spécialistes. Il y a même un mot en kinyarwanda, la langue nationale, pour exprimer ce concept : ubgenge, qui signifie «une forme particulière d’intelligence, qui vise l’acquisition d’avantages matériels et sociaux par quelque moyen que ce soit. L’équivalent en français le plus acceptable serait fourberie, si ce terme n’avait pas une connotation péjorative, alors que celle d’ubgenge est admirative… A défaut de substantif, le français possède un adjectif assez équivalent : malin» (Coupez, 1970). Au Rwanda, l’art de la dissimulation est valorisé. Savoir tromper son adversaire est un signe d’éducation.» Difficile d’évaluer la solidité factuelle de cette observation. Mais elle colle assez bien avec l’hypothèse de l’intelligence machiavélienne, selon laquelle le langage et la théorie de l’esprit se sont initialement développés chez l’espèce humaine grâce aux pouvoirs manipulateurs qu’ils confèrent aux individus. (A lire à ce sujet sur ce site : L’homme est un fake pour l’homme)

Crise : vous y comprenez quelque chose, vous ?

Je n’ai pas une grande culture économique. Raison pour laquelle je lis avec intérêt les analyses de la crise en cours, dans l’espoir de me faire une idée. Hélas, les discours des économistes sont contradictoires et l’ensemble assez incompréhensible pour le profane. Les uns affirment que c’est la crise du marché autorégulé ; mais les autres soulignent que le secteur bancaire, au cœur de la crise, est au contraire très régulé et que les fonds spéculatifs (hedge funds), qui le sont moins, se portent mieux. Les uns affirment que le retour de l’État apparaît comme la solution la plus sage après la vague libérale lancée dans les années Reagan-Thatcher ; mais les autres suggèrent que les racines de la crise sont étatiques, avec la politique de yo-yo des taux d’intérêts de la Réserve fédérale américaine entre 2001 et 2008, et la création de la bulle immobilière par les entreprises d’État Freddie Mac et Fannie Mae (seule cette garantie d’État aurait permis de produire les crédits sur les ménages pauvres, donc potentiellement insolvables au moindre retournement conjoncturel du marché immobilier). Les uns disent que la titrisation, en permettant une distribution statistique des risques, est un outil de stabilité de la finance et de fluidité du capital ; les autres pointent cette titrisation comme la principale responsable de la crise de confiance, les bilans étant tous infectés par des «actifs toxiques». Les uns parlent d’une crise de l’économie «virtuelle» (spéculation) dont on ne sait si elle va contaminer l’économie «réelle» (production) par une contraction généralisée du crédit ou une hyperinflation ; les autres soulignent que cette distinction virtuel/réel n’a aucun sens en système capitaliste.

La seule chose que je parviens à déduire de tout cela pour le moment, c’est que l’économie ne semble avoir de «science» que le nom (et l’apparat de formalisations mathématiques), qu’elle est plutôt restée à son stade initial d’économie politique, ce qui permet à chacun d’instiller des jugements de valeurs dans le diagnostic des faits comme dans la formulation des solutions. Une autre observation, plus générale, est que l’analyse économique ne pourra apparemment pas s’abstraire d’une modélisation de l’irrationalité des acteurs (différente de la rationalité limitée, que la théorie des jeux scrute depuis une soixantaine d’années), irrationalité dont le secteur spéculatif offre une illustration pluriséculaire (cela a commencé avec la tulipomanie hollandaise de 1624-42). On parle beaucoup du «Nobel» 2008 d’économie attribué à Paul Krugman (ses laudateurs se félicitent surtout de ses tribunes antiBush dans le New York Times, mais ils seraient peut-être refroidis par les travaux antérieurs ayant valu ce «Nobel» et très favorables à la mondialisation) ; il me semble que les travaux des «Nobel» 2002, Daniel Kahneman et Vernon Smith, donnent des pistes intéressantes pour repenser l’économie depuis son socle, à savoir l’action humaine et l’esprit humain, et devraient connaître un regain d'intérêt.

Oublier Dolto

Didier Pleux, qui vient de publier Génération Dolto (Odile Jacob), s’en prend dans Libération à la Doltomanie hexagonale (version pédocentrée des croyances magiques de la psychanalyse) : «Ce n’est pas un pamphlet, mais une remise en cause. Je veux lancer un débat dans un pays où, dès que l’on parle des enfants, une seule obédience s’exprime : celle des doltoïens. Celle qui affirme que la grande psychanalyste était géniale en matière d’éducation des enfants. Ce qui est faux. C’est elle qui, sans le vouloir, mais avec un ‘mode d’emploi éducatif permissif’, a participé à la génération des enfants rois. (…) En matière d’éducation, on est dans le réel. La psychanalyse est dans le monde des représentations, du symbolique. Je ne suis pas contre la psychanalyse. Mais il ne faut pas qu’elle se mêle de tout. Je bous, par exemple, quand j’entends dire qu’un enfant est en échec scolaire parce qu’il ne veut pas dépasser son père… Dolto, en donnant une valeur éducative a la théorie psychanalytique, a suscité une éducation hors réalité. Au fond, elle était contre l’éducation.»

La vie est mal faite

Le bon sens populaire, et une certaine vision conservatrice, nous assurent que «la nature fait bien les choses» et nous suggèrent que l’homme ferait mieux de respecter ce vénérable édifice dont il est un héritier parmi d’autres. Tomislav Domazet-Lošo et Diethard Tautz (Institut Max Planck de biologie évolutionnaire, Allemagne) ont procédé à une analyse phylostratigraphique du génome d’Homo sapiens. Celle-ci consiste à comparer des gènes humains avec les gènes d’espèces séquencées et représentatives de l’arbre entier de la vie, depuis les unicellulaires jusqu’aux mammifères. Les grandes branches de cet arbre sont représentées par des innovations clés, formant des phylostrates, comme par exemple l’apparition de la multicellularité ou de la viviparité. L’arbre des deux chercheurs compte 19 phylostrates (ps). Sur les 22.845 gènes humains étudiés, environ 60% apparaissent dès les strates 1-2 et sont liés au fonctionnement cellulaire de base. Les autres pics sont situés à ps6 (multicellularité, au Cambrien), ps11-12 (transition poisson osseux tétrapodes), ps16 (mammifères euthériens), ps19 (primates). 13% des gènes humains apparaissent communs avec les mammifères (ps15 et au-delà).

Ces résultats correspondent à ce que l’on sait de l’évolution du vivant. Mais la surprise des chercheurs est venue lorsqu’ils ont examiné les gènes les plus fréquemment associés à des maladies humaines. On aurait pu penser que ces gènes tendent à être sur-représentés dans les lignages les plus récents : c’est l’inverse qui est vrai. Les gènes de maladies sont sous-représentés au-delà de ps15 (mammifères), ils connaissent au contraire des pics très tôt dans l’évolution, en ps1 et ps5-6. «Les mutations causant des maladies devraient affecter la fitness et être donc perdus sur la durée. Sur des temps évolutifs longs, on devrait alors s’attendre à ce que les gènes sujets à de telles mutations deviennent optimisés en vue de réduire leurs effets nuisibles. Mais, comme ce n’est apparemment pas le cas, il faut conclure que les maladies génétiques sont une composante inévitable de la vie.»

Référence :
Domazet-Lošo T., D. Tautz (2008), An ancient evolutionary origin of genes associated with human genetic diseases, Molecular Biology and Evolution, online pub. doi:10.1093/molbev/msn214

(Le texte peut être téléchargé – pdf, anglais – sur la page de Tomislav Domazet-Lošo)

17.10.08

Le poncif de l'enfant parfait

Martine Perez, chef de rubrique «science» au Figaro, nous entretien aujourd’hui de «l’enfant parfait ou la tentation de l’eugénisme». On devrait disposer dans quelques mois d’un test sanguin permettant de repérer les cellules fœtales circulant dans le sang maternel, et de diagnostiquer la trisomie sans ponction du liquide amniotique (qui provoque des fausses couches dans 1% des cas). Ce genre de test, d’abord adressé aux malformations chromosomiques les plus courantes, permettra dans un second temps un génotypage complet de l’enfant à naître : «Si aujourd'hui l'analyse d'une simple prise de sang maternel est capable de détecter la trisomie du fœtus, demain, elle pourra révéler tout aussi simplement les gènes de prédisposition du fœtus à certains cancers, ou à des maladies neurologiques qui l'affecteront tard dans la vie. Déjà, des cliniques américaines proposent aux couples qui le souhaitent des fécondations in vitro avec recherche des gènes du cancer du sein ou du côlon ou encore de la maladie d'Alzheimer. Il s'agit d'examiner les embryons obtenus par fécondation in vitro et de ne réimplanter dans l'utérus que ceux indemnes des gènes recherchés.» Et donc, nous dit Martine Perez, «lorsque, avec une simple prise de sang maternel, il sera peut-être possible d'établir toute la cartographie génétique du bébé à venir, la tentation de faire naître l'enfant parfait sera plus forte que jamais.»

Mais la journaliste oppose deux points à cette perspective : d’une part, «il est illusoire de croire que l'on pourra grâce à la génétique s'offrir un enfant parfait : l'expression des gènes de prédisposition aux cancers, au diabète, à Alzheimer, à l'alcoolisme… dépend pour une large part de l'environnement. Vouloir doter son enfant de ‘bons’ gènes sans s'astreindre à l'éduquer au jour le jour et pendant des années pour lui transmettre des règles de vie, physiques, mentales et spirituelles, c'est s'exposer à de sérieuses désillusions.» ; d’autre part, «il est clair que la possibilité de dépister encore plus simplement les fœtus trisomiques pour tous les couples qui le souhaitent (c'est-à-dire l'immense majorité), pourrait contribuer à réduire un peu plus encore la tolérance de la société vis-à-vis des personnes handicapées, que l'on a déjà tendance à cacher, ignorer, exclure. Il y a des familles qui choisissent d'élever avec amour leurs enfants trisomiques. Il y a des éducateurs qui consacrent beaucoup d'énergie à la socialisation de ces personnes. Il y a des chercheurs qui œuvrent à la mise au point de traitements destinés à la trisomie. Il y a des associations qui se battent pour avoir plus de moyens à leur offrir. Malgré les avancées du dépistage, leur rôle dans la lutte contre l'eugénisme et pour la tolérance, quoiqu'en disent certains, reste exemplaire.»

Plusieurs points.

• L’enfant parfait n’existe pas, c’est un motif créé de toutes pièces par des essayistes hostiles aux progrès biomédicaux (comme Jacques Testart) et décliné paresseusement comme poncif par des journalistes. Ce qui est en jeu concrètement, et non fantasmatiquement, c’est la possibilité de dépister des tares affectant gravement le développement physique et mental de son enfant à naître ; ou des prédispositions à des maladies n’ayant pas cette gravité, mais plaçant l’existence future dans un risque plus élevé de déclencher une pathologie. On peut refuser cette information désormais disponible, s’en remettre au hasard des loteries génétiques et chromosomiques. On peut considérer au contraire que le bien de l’enfant à naître exige de prendre ces données en considération et de faire des choix, s’ils sont possibles. Aucune recherche obsessionnelle de perfection dans cette seconde option, mais un réflexe assez spontané pour une espèce dont le lent développement des enfants a impliqué un fort investissement parental, en comparaison des autres primates ou mammifères. Certains défendent des conceptions religieuses (caractère sacré de la vie dès la conception) ou philosophiques (primauté de la dignité humaine sur toute autre considération) impliquant que nous devrions nous contenter de soigner, mais en aucun cas prévenir et sélectionner. Ils sont libres de le faire, comme d’autres parents sont libres de ne pas adhérer à de telles conceptions et de ne pas subir leurs implications concrètes.

• L’eugénisme est un concept diabolisateur, associé dans l’imaginaire au nazisme, que l’on pourrait décrire comme un dérivé de la loi de Godwin : quand vous n’êtes pas d’accord avec une pratique ou une idée dans le domaine biomédical, vous la qualifiez d’eugéniste en espérant que cette terrible étiquette sera fatale à l’objet de votre critique. Il serait hors de propos ici de rappeler que l’eugénisme a été défendu au XIXe et au XXe siècles depuis toutes sortes de positions doctrinales, et pas seulement le régime nazi : il a existé un eugénisme libéral, un eugénisme social-démocrate, un eugénisme socialiste, etc. Le point important, c’est que cet eugénisme comme idéologie impliquait généralement la contrainte sur la reproduction de l’individu au nom d’un collectif (la société, la nation, la race, l’humanité) ou d’une idée (le progrès, la pureté, la rentabilité, l’égalité). Toute doctrine avalisant ce genre de contrainte est critiquable si l’on se place du point de vue de la liberté des individus – et ce serait aussi vrai pour le dysgénisme, s’il voulait interdire aux parents de maîtriser leur procréation au nom d’un quelconque idéal imposé par un quelconque groupe. Ce qui est le cas aujourd’hui pour les bio-éthiques et les biopolitiques autoritaires, contraignant certains couples au tourisme médical s’ils souhaitent opérer des choix procréatifs interdits dans leur pays.

• En voulant prévenir un handicap, on serait plus ou moins coupable d’une discrimination envers les handicapés, à tout le moins on la favoriserait. C'est un sophisme répandu. Il est bien connu que notre époque est une vaste «cage aux phobes» (Philippe Muray), que chacun doit désormais témoigner de respect, amour et considération pour tous les autres s’il veut obtenir son brevet de parfait citoyen et gentil humain, que la supposée «handiphobie» vient, après cent autres, désigner et pénaliser nos mauvais penchants. Martine Perez craint que s’affaiblisse la «tolérance de la société» envers les handicapés. C’est un problème si l’on pense que la tolérance de la société existe : je n’en crois rien. Tout groupe humain est porté à devenir intolérant quand il raisonne en terme de groupe, parce qu’il vise une certaine unité et cohésion de ce groupe, ce qui suppose la répression ou l’exclusion des déviants (par exemple le handiphobe dans une société à tolérance obligatoire, le handicapé dans une société à santé obligatoire). Quand on dit que «la société» porte un regard négatif sur les individus handicapés, cela signifie simplement que la majorité des individus n’aime pas être en présence d’individus trop différents d’eux, parce que cela heurte des conceptions innées ou acquises de la normalité des traits ou de la prévisibilité des comportements. Il est douteux que les évolutions des techniques procréatives changent cette disposition psychologique, que le fait de pouvoir éviter la naissance d’un enfant trisomique accentue ou diminue ce que les individus ressentent de facto en compagnie d’un trisomique. Il est en revanche probable que, si la naissance de l’enfant trisomique est un choix volontaire de ses parents, opéré en toute connaissance de cause, on demande d’abord à ses parents ou à des associations de parents dans le même cas (plutôt qu’à toute la société) d’assumer leurs responsabilités. Il n’y a rien de discriminatoire à cela, c’est une conséquence logique de l’entrée progressive de la procréation dans le domaine du choix rationnel. Que l’Etat prenne ou ne prenne pas des mesures redistributives ou coercitives favorables à certaines minorités (selon le principe de discrimination positive), c’est en dernier ressort un débat politique relativement indépendant des attitudes procréatives.

La fabrique des faux souvenirs

Les faux souvenirs intéressent les tribunaux, où un témoignage erroné peut coûter cher à un accusé, mais aussi les scientifiques : pourquoi et comment l’esprit fabrique-t-il de telles associations fantaisistes ? Il a été observé que les événements traumatiques, avec leur charge émotionnelle négative, favorisent ces faux souvenirs. Une équipe de chercheurs a testé ce rôle des émotions auprès de 163 étudiants brésiliens (lusitophones) et 150 étudiants américains. Les participants devaient regarder (Brésiliens) ou écouter (Nord-Américains) des listes de mots dont la valence émotionnelle variait (négatif, neutre, positif), mais dont le caractère stimulateur de l’attention (arousal) avait été contrôlé auparavant comme étant identique. Les volontaires étaient ensuite distraits cinq minutes, puis devaient identifier les mots déjà vus parmi d’autres qui ne leur avaient pas été présentés. Résultat : la fréquence des faux souvenirs a été linéairement associée à la valence émotionnelle, les négatifs en produisant plus que les neutres, et les neutres que les positifs. La signification des termes vrais ou faux paraît d’autant plus proche qu’ils représentent des émotions négatives. Du point de vue neurologique, les chercheurs font l’hypothèse que les faux souvenirs sont fabriqués dans les aires associatives (régions médiane temporale et frontopariéatale) dont l’activité suit la stimulation des aires émotives (amygdale).

Référence :
Brainerd C.J. et al., How does negative emotion cause false memories?, Psychological Science, 19, 9, 919-925, doi : 10.1111/j.1467-9280.2008.02177.x

14.10.08

La religion, antalgique du peuple ?

La croyance religieuse peut induire chez le sujet une insensibilité apparente à la douleur, comme le montrent divers pèlerinages ou manifestations incluant des souffrances volontaires (flagellations, mutilations, simulations réalistes de crucifixion, etc.). Des chercheurs des universités d’Oxford et de Cambridge viennent de publier dans le journal Pain une étude sur les mécanismes cérébraux à l’œuvre dans ce processus de sublimation. 12 volontaires catholiques et 12 autres athées se sont prêtés à l’expérience. On a d’abord vérifié qu’ils exprimaient une sensibilité à peu près identique à des stimuli désagréables (chocs électriques). Les mêmes stimuli ont été ensuite imposés quand les sujets regardaient tantôt une image religieuse (Vierge Marie, L’Annonciation de Sassoferrato) et une image non-religieuse (La Dame à l’hermine de Vinci). Les volontaires religieux ont rapporté une moindre douleur quand ils se concentraient sur la Vierge, les autres ne montrant pas de changement significatif par rapport à leur sensibilité habituelle selon la photo projetée. L’examen des cerveaux par IRM a montré qu’outre le striatum, région impliquée dans la communication de la douleur entre système nerveux central et périphérique, les croyants connaissent une activation du cortex préfrontal ventrolatéral droit lorsqu’ils contemplent la Vierge. Cette zone est habituellement associée à la réanalyse des émotions vécues. Les chercheurs suggèrent que sa co-activation avec le striatum coïncide avec une interprétation plus positive de la souffrance. La distribution de missels ne serait cependant pas le seul substitut possible des antalgiques, puisque ce phénomène est documenté avec des thèmes non-religieux provoquant un plaisir chez les sujets.

13.10.08

Vision, sexe et spéciation

Yeux noirs et cheveux bruns comme critères de sélection d’un partenaire? Dans le règne animal aussi, les stimuli visuels jouent un rôle important. Chez de nombreuses espèces, les couleurs nuptiales du mâle décident de son succès ou de son échec auprès des femelles. Une étude menée avec des poissons multicolores révèle que ces choix ne sont pas dictés par une quelconque notion de beauté physique, mais par la sensibilité spectrale des yeux des femelles résultant elle-même d’une adaptation à leur environnement. Les femelles qui distinguent mieux le bleu porteront leur choix sur un mâle bleu chatoyant. Celles qui sont plus sensibles au rouge préfèreront un partenaire sexuel rouge vif. Ces préférences peuvent être si fortes qu’elles conduisent à l’apparition de nouvelles espèces – à condition bien sûr que la diversité d’habitats de leur milieu n’ait pas été compromise par des activités anthropiques néfastes. Alpha Galileo. > Suite

Ejaculation précoce : une base génétique

L’éjaculation est définie comme précoce lorsque le temps de latence intravaginale avant l’expulsion du sperme est de moins d'une minute. Une équipe de chercheurs néerlandais a étudié 89 sujets souffrant d’éjaculation précoce (face à 92 sujets sains de contrôle), et particulièrement leur polymorphisme génétique 5-HTTLPR (impliqué dans le transport et la réception de la sérotonine dans le cerveau). La moyenne géométrique des éjaculats étaient de 21 secondes chez les patients trop rapides. Le génotype LL s’est révélé être associé à cette précocité en comparaison des génotypes LS et SS. Bien qu’il n’y ait pas consensus international sur la définition et la mesure du trouble, on estime que l’éjaculation précoce concerne entre 20 et 30% des individus (Basile Fasolo 2005, Montorsi 2005, Porst 2007). Le cas est intéressant comme sujet de réflexion évolutionnaire. On pourrait se dire que les éjaculateurs précoces ont un avantage sur les compétiteurs, puisque déposant leur semence en quatrième vitesse, ils minimisent la probabilité d’être dérangés pendant l’acte. En même temps, il a été suggéré que la pénétration a aussi pour fonction de « nettoyer » le vagin de la présence d’un sperme concurrent, ce qui expliquerait la taille importante du pénis humain en comparaison des autres primates (Gallup et Burch 2005). Dans cette hypothèse, l’éjaculateur précoce se trouve désavantagé.

La voix de l'ovule

Depuis quelques années, les chercheurs sont en quête des marqueurs discrets de sélection sexuelle chez les humains. Gregory A. Bryant et Martie G. Haselton viennent d’étudier les variations de la voix chez les femmes selon qu’elles sont en phase folliculaire (fertilité haute) ou lutéale (fertilité basse). L’ovulation a été contrôlée par test hormonal. Les 69 volontaires devaient lire une phrase, et les variations de voix ont été analysées (fréquence fondamentale, dispersion de formant, gigue, vitesse d’élocution, etc.). Il en ressort que les femmes montrent une augmentation de la fréquence fondamentale (pitch) dans la période de fertilité maximale (fenêtre de deux jours avant l’ovulation). L’étude est publiée dans les Biology Letters.

12.10.08

Dites-le avec des fleurs

Soit des roses qui poussent sur une haie, d’autres qui sont posées en bouquet devant la porte d’une maison. Vous n’inférez probablement pas les mêmes significations de ces fleurs pourtant identiques. Dans Brain and Language, Kristian Tylén et ses collègues se sont demandé quelles régions cérébrales font cette différence dans le sens attribué aux événements. Réponse : ce sont les aires du langage (voie ventrale et pars triangularis du cortex frontal inférieur) qui s’activent pour interpréter de telles scènes en photographies. Ce qui pourrait suggérer que nos symboliques sociales sont, en partie, des dérivées de nos sémantiques linguistiques. Mais ce n'est pas évident, quand on y réfléchit : des espèces animales sans langage pratiquent l'offrande de biens en vue de la copulation. Il se peut que le sens du geste (offrir des roses) préexiste au langage, et que l'activation des aires cérébrales du langage soit dérivée de ce sens initial.

Vers une théorie de la computation neurale

Si les études par imagerie du cerveau en activité sont désormais pléthore, les approches plus théoriques du fonctionnement neural de l’esprit sont rares. Christopher D. Fiorillo, du département de neurobiologie de l’Université Stanford, en livre une dans PloS ONE. Il s’agit d’une esquisse de théorie générale de la computation neurale, s’intéressant à un neurone simple. Fiorillo propose comme hypothèse de départ que « le but computationnel du système nerveux est de minimiser l’incertitude (maximiser l’information) sur l’état du monde (ou, plus spécifiquement, sur un aspect du monde qui peut être défini comme ‘future récompense’) ». Par but et future récompense (future reward), il faut entendre ce que pour quoi le système nerveux a été sélectionné dans l’évolution de chaque espèce : permettre la survie et la reproduction de l’individu, donc la transmission de son matériel génétique. Cela pose à cet individu le défi permanent de la prédiction des états du monde et de la décision en situation d’incertitude. L’approche de Fiorillo est bayésienne : l’incertitude sur l’état du monde peut être décrite comme une distribution de probabilités, dont la somme est égale à 1, dont la largeur dépend de l’information disponible, dont l’état a priori est celui d’entropie maximale (c’est-à-dire l’état qui contient le moins d’information, par exemple si 4 événements sont possibles, une probabilité de 0,25 à chacun d’eux). Quant on se place du point de vue du neurone, l’information prend la forme d’un stimulus, soit que celui-ci provienne du monde extérieur (par exemple, une certaine longueur d’onde atteint des photorécepteurs spécialisés et ses protéines), soit que celui-ci provienne de l’environnement local du neurone (par exemple, une certaine concentration de neurotransmetteur excitateur comme le glutamate ou inhibiteur comme le GABA). Le neurone traite l’information par un réseau de senseurs à deux états (les canaux ioniques actifs ou inactifs de sa membrane, dont le potentiel d’action conduit à l’activité synaptique, et que l’on peut décrire par une fonction de Boltzmann). La réduction d’incertitude (ou prédiction) se produit au niveau du neurone par un « algorithme de plasticité » décrivant un apprentissage de type hebbien/anti-hebbien (potentialisation / dépression à long terme de la membrane) selon la redondance du stimulus. Au cours du développement vers le neurone mature, le processus permet de distinguer une information nouvelle, non-redondante, et de la corréler éventuellement à une récompense, ce qui se fait par le « système de valeur » des voies de signalisation de type dopaminergique, sérotoninergique, noradrénergique, etc.

Référence :
Fiorillo C.D. (2008), Towards a general theory of neural computation based on prediction by single neurons, PloS ONE, 3, 10, e3298. doi:10.1371/journal.pone.0003298

11.10.08

Als ob

Dans l’Avenir d’une illusion, Freud envisage divers moyens par lesquels la religion tente d’échapper à la critique de la raison. Et notamment le « comme si » (Als ob) : «La deuxième tentative est celle de la philosophie du ‘Comme si’. Elle nous l'expose : nous admettons à figurer parmi nos processus cogitatifs toutes sortes d'hypothèses dont l'absence de fondement, voire l'absurdité, nous apparaît clairement. On les appelle fictions, mais, en vertu de nombreuses raisons pratiques, nous devons nous comporter 'comme si' nous croyions à ces fictions. Tel serait le cas des doctrines religieuses, vu leur importance sans égale pour le maintien des sociétés humaines. De tels arguments ne sont pas très éloignés du Credo quia absurdum. Mais je pense que seul un philosophe pouvait concevoir l'exigence du ‘Comme si’. L'homme dont la pensée n'est pas influencée par les tours de passe-passe de la philosophie ne pourra jamais l'admettre. Pour lui, quand on a avoué qu'une chose était absurde, contraire à la raison, tout est dit. On ne peut s'attendre à ce qu'il renonce, justement lorsqu'il s'agit de ses intérêts les plus vitaux, aux garanties qu'il réclame par ailleurs au sujet de toutes ses activités usuelles. je me souviens de l'un de mes enfants qui se distingua de très bonne heure par un sens du réel particulièrement marqué. Quand on racontait à mes enfants un conte de fées, qu'ils écoutaient avec recueillement, lui s'avançait et demandait : ‘Est-ce une histoire vraie ?’ Après qu'on lui avait dit que non, il s'éloignait d'un air méprisant. On peut s'attendre à ce que les hommes se comportent bientôt de même envers les contes de fées de la religion, en dépit de l'intercession du ‘Comme si’.»

Ces lignes me sont revenues en mémoire en écoutant les complaintes actuelles pour le retour de la confiance, en pleine crise financière. Nous savons que des créances sont pourries, des actifs surévalués, des dettes insolvables et des liquidités manquantes, mais nous devons malgré tout faire « comme si » il n’en était rien, vu l’importance de cette illusion volontaire pour le maintien de nos sociétés. La conjuration par la foi, le retour du crédit par le détour du credo. A dire vrai, il me semble que le « comme si » se répand bien au-delà de cette conjoncture de crise. Mieux nous comprenons l’homme et le ressort des relations humaines, plus nos grands récits collectifs révèlent clairement leur part de fiction, et les « tours de passe-passe » voulant nous les faire gober. Les faillites du capitalisme comme d’autres avant elles sont attribuées à des « systèmes » défectueux, manière commode de détourner les yeux sur le krach de l’humain, sur notre inclinaison de plus en plus manifeste à chercher dans l’homme, et dans l’homme seul, les causes de tels échecs – aussi sur les divergences de nos diagnostics en la matière, qui deviennent des dissensions sur l’homme même. Faire « comme si » il en allait autrement, « comme si » un système pouvait une fois pour toutes résoudre les conflits et harmoniser les intérêts, voilà qui vaut la distance méprisante d’un enfant.

Neurométrie de l'intelligence

Dans le modèle factoriel de l’intelligence psychométrique (facteur g), on distingue deux composantes principales : l’intelligence fluide (Gf) et l’intelligence cristallisée (Gc). La première désigne la capacité à résoudre des types différents de problèmes, à s’adapter à des situations nouvelles ; la seconde rassemble les habiletés cognitives acquises dans des domaines plus spécialisés. Une équipe coréenne de neurobiologistes (Université de Séoul) s’est intéressée aux corrélats neuraux de ces deux formes d’intelligence. L’hypothèse était faite que ces composantes de nos capacités cognitives sont liées à différentes structures et fonctions du cerveau. 225 volontaires sains, dont le QI avait été préalablement mesuré, se sont prêtés à une imagerie cérébrale. Il en ressort que la variation de Gc est surtout associée à des différences structurelles (l’épaisseur corticale dans les zones d’intérêt) alors que la variation de Gf est plutôt liée à des différences fonctionnelles (le signal d’oxygénation sanguine de la zone pendant une tâche cognitive). Les chercheurs ont développé un modèle neurométrique d’intelligence qui s’est montré capable de prédire 50% de la variance observée chez un autre échantillon indépendant. Ces données suggèrent que l’intelligence est une capacité distribuée dans le cerveau, faisant appel non seulement à diverses aires cérébrales, mais aussi à diverses propriétés de ces aires.

Référence :
Choi Y.Y. et al. (2008), Multiple bases of human intelligence revealed by cortical thickness and neural activation, J. Neurosci, 28, 41, 10323-10329, doi:10.1523/JNEUROSCI.3259-08.2008

Droite, gauche et querelles de ménage

Dans Libération, un entretien avec Anne Muxel, directrice de recherche au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po), qui vient de se pencher sur les relations entre amour et politique : «Nos convictions morales, politiques, religieuses, nos systèmes de croyance se retrouvent au cœur de notre identité. Cette enquête montre comment chacun négocie ses différences ou ses ressemblances par rapport à l’autre (le parent, l’enfant, le conjoint, l’ami). (…) En 1978, 46 % des couples ne votaient pas pareil. En 2007, ils sont seulement 27 %. (…)L’homogamie politique domine. Dans la vie de couple, on voit d’abord de la ressemblance. C’est le cas pour les trois quarts des couples. De même deux tiers des enfants se placent dans la continuité idéologique de leurs parents. La grande majorité des gens considère qu’il faut être d’accord pour s’aimer. Surtout à gauche. (…) Une réalisatrice de 60 ans évoque la seule relation qu’elle ait eue avec un homme de droite : “il était pour moi du côté de l’ennemi, du côté du pouvoir et donc de l’oppresseur, du côté de toutes les valeurs que je réfute… Cela a rendu les choses peu à peu impossibles.”»

Plusieurs études ont déjà suggéré que les positions politiques, comme les traits de personnalité impliqués dans la morale, montrent à la fois cette homogamie et cette héritabilité. C’est intéressant puisque cela suppose que la sélection sexuelle chez Homo sapiens a élargi le phénotype d’intérêt du partenaire potentiel à des traits mentaux manifestés par des opinions morales ou politiques. Que la gauche soit plus sensible que la droite à cette dimension demanderait à être vérifié sur de grands échantillons (l’enquête d’Anne Muxel est qualitative) et, surtout, à être analysé au regard de traits psychologiques non politiques ou protopolitiques. Il faudrait aussi mesurer les variations d'homogamie politico-sexuelle selon que l'on vise une relation à court ou à long terme : on peut émettre l'hypothèse que la seconde sera plus sélective que la première.

10.10.08

24 h dans la vie d'un embryon

Dans Le Figaro, un joli film sur les premières 24 heures d'un embryon de poisson, réalisé par une équipe du Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL), dont les travaux viennent de paraître dans Science. On a hâte de voir la même séquence pour un embryon humain, ce qui permettra de repérer avec précision le moment où l'âme (à moins que ce ne soit sa soeur, la dignité humaine) est infusée dans la division cellulaire.

La force des préjugés

Dans le New Scientist, un papier intéressant sur la psychologie de l'électeur. Pourquoi les informations fausses sont-elles généralement efficaces au cours des campagnes électorales ? Par exemple, Obama prétend dans ses spots que McCain veut privatiser la sécurité sociale et jeter des millions de travailleurs pauvres dans la désolation. Mais une analyse du programme de McCain par un groupe indépendant a montré que ses réformes ne changeraient rien, pour l'essentiel, au système actuel de répartition. Inversement, Sarah Palin clame comme un symbole de son opposition au gâchis de l'argent public qu'elle a fait barrage à un projet coûteux visant à relier l'Alaska à une petite île (l'affaire du "pont vers nulle part"). Vérification faite, c'est inexact. Cela n'empêche ni Palin ni Obama de continuer à défendre ces arguments auprès de leurs électeurs.

Une explication pourrait venir de la tendance innée de notre cerveau à raisonner par catégories (les "ontologies mentales"). Cette capacité est évidemment très utile, puisqu'elle permet de trier les informations sur le monde. Par exemple, nous ne devons pas réfléchir à chaque fois pour classer un chat, un chien, un oiseau ou un escargot dans la même catégorie "être vivant". Notre cerveau s'en charge tout seul, dès le plus jeune âge. Mais cette aptitude est assez grossière, et elle peut très bien alimenter les préjugés, stéréotypes et idées reçues (par exemple, on associe les femmes, les homosexuels, les Juifs, les Noirs... à certains traits et comportements). Dans le domaine politique, même l'électeur le plus inculte du coin le plus reculé du Texas sait que McCain est républicain et Obama démocrate : son cerveau sera porté à associer les informations sur les individus (McCain, Obama) avec celles sur les catégories (républicains, démocrates). Véhiculer un cliché demande moins d'énergie que contrôler le détail de chaque information. Et le cerveau d'un Texan est parfois avare en dépense énergétique, comme chacun sait. Dans un article à paraître (The Journal of Politics), le politologue Nathan Collins a mesuré cet effet de distorsion : l'électeur moyen a tendance à mésinterpréter la prise de position d'un homme politique lorsqu'elle s'éloigne de la ligne de son parti.

Cela rend quelque peu pessimiste sur la capacité d'une démocratie de partis, de masse et d'opinion à garantir la qualité des débats...

Narcissisme et leadership (incidente sur BHL comme épiphénomène d'un système)

En lisant Ennemis publics, je me demandais quels ressorts pouvaient bien expliquer le succès de Bernard-Henri Lévy, succès paraissant finalement improbable si l'on prend comme seul critère la qualité littéraire ou intellectuelle de sa prose. Ma chère amie Peggy m'a signalé cette étude parue en ligne dans le Personality and Social Psychology Bulletin, qui pourrait en expliquer un facteur parmi d'autres. Les chercheurs ont mené trois expériences différentes avec 432 et 408 étudiants, et 154 managers. Avant chacune d'elles, un questionnaire standardisé permettait d'évaluer le narcissisme des individus. La personnalité narcissique est marquée par une vision du monde centrée sur soi, un manque d'empathie envers autrui, une surestimation de ses talents et capacités, une volonté de plaire et de dominer. Dans chacune des expériences, les participants divisés en petits groupes étaient en situation de désigner un leader pour un projet à venir. Il en ressort que les individus les plus narcissiques sont ceux qui s'estiment les meilleurs leaders, ce qui n'est pas étonnant, mais aussi ceux qui ont la meilleure probabilité d'être vus comme des leaders par les autres. Ce qui est plus ennuyeux, car le narcissisme n'est évidemment pas en soi un gage de qualité. Chez le primate humain, l'esbroufe et l'épate font bonne impression. C'est navrant, bien sûr, mais on se doutait bien qu'un système permettant l'émergence et la persistance du phénomène BHL avait quelques défaillances psychiques à sa racine...

9.10.08

Du meurtre du père à l'alliance contre le mâle alpha

Dans Totem et tabou, Freud imagine une horde primitive où le père tout-puissant monopolise les femmes. Ses fils rebelles le tuent et totémisent son image, pour conjurer cet acte fondateur parricide. La biologie évolutionnaire a moins d’imagination littéraire ou d’inspiration symbolique, mais elle se pose parfois des questions assez semblables. Comment ont émergé les sociétés de chasseurs-cueilleurs, égalitaires, depuis des hordes primates hiérarchiques, dominées par un mâle alpha violent et polygame ? Trois chercheurs développent dans PloS ONE un modèle stochastique de formation des alliances au cours de l’hominisation. Avec un nombre limité de paramètres, les auteurs montrent qu’un système d’alliances peut très bien apparaître dans le cadre d’une compétition intense des individus pour le succès social et reproductif : dès lors que des associations dyadiques commencent à se former par affinité entre quelques individus, la meilleure stratégie pour les autres est d’en rejoindre une. Et lorsque ces alliances deviennent elles-mêmes héritables (transmission culturelle), on voit émerger dans le modèle la stratégie d’une alliance unique rassemblant tous les membres d’un groupe.

8.10.08

Pour une poignée de dollars...

Les sociétés comme 23andMe proposent du séquence génétique personnalisé, mais elles n'analysent qu'une partie de votre ADN, sur des sites d'intérêt (pour déterminer des ancêtres ou des susceptibilités à des maladies, par exemple). Selon le New York Times, la société privée Complete Genomics proposera à partir de 2009 le génotype complet d'un individu pour environ 5000 $. La course en avant visant à diminuer le rapport coût/kbases a été lancée dans les années 1990 avec le séquençage du génome humain par le consortium public HUGO, vite concurrencé par la société privée de Craing Venter, Tigr. Elle continue de plus belle depuis cette date, et l'on pense que d'ici quelques années, le séquençage complet d'un génotype humain descendra sous la barre des 1000$.

Fin de l'évolution humaine ?

Le généticien Steve Jones évoque dans le Times la « fin de l’évolution humaine », en écho à une lecture qu’il donne au University College de Londres. Trois facteurs l’amènent à cette suggestion : de moins en moins d’hommes se reproduisent après 35 ans, alors que le taux de mutation dans le sperme (donc d’innovations génétiques) augmente avec l’âge ; la sélection naturelle sur la survie des individus se relâche, avec 98 % des individus atteignant l'âge de 20 ans contre la moitié seulement jadis ; le boom démographique de l’humanité (10.000 fois plus nombreuse que ce l’on attendrait d’une espèce mammifère) diminue la part de la dérive génétique (des petites populations isolées où des mutations se répandent rapidement).

Plusieurs points. Le premier et le troisième argument semblent se contredire un peu : s’il y a plus de reproducteurs dans le pool génétique, il y a plus de mutations aléatoires en nombre absolu qui entrent dans ce pool, quel que soit l’âge de la reproduction (les mutations ne se produisent pas uniquement avec le vieillissement). Par ailleurs, le fait qu’un nombre croissant de couples repousse l’âge du premier (et du dernier) enfant devrait jouer en sens contraire de celui annoncé par Jones : nos gamètes (ovocytes et spermatozoïdes) connaissent plus de mutations dues à notre milieu si l’âge du premier enfant est de 29 ans plutôt que 19 ans, par exemple.

Concernant le relâchement de la pression de sélection naturelle, il est réel et Darwin le notait déjà en son temps : nous faisons artificiellement survivre des individus destinés à la mort en dehors de toute intervention biomédicale. Mais là encore, l’argument doit être bien pesé. Il est valable dans les sociétés développées, mais pas dans les sociétés en développement soumis à une pression encore forte de la maladie (sida, paludisme, etc.). De plus, le milieu technique qui nous fait survivre n’est pas sans effet sur notre reproduction, dans la mesure où il devient notre nouvel environnement adaptatif : par exemple, des troubles cognitifs qui n’auraient pas eu d’effets majeurs dans une société rurale à travail physique deviennent handicapants dans une société urbaine à travail intellectuel ; le porteur a sans doute moins de chance de se reproduire. Enfin, les mêmes techniques biomédicales qui nous permettent de survivre ont fini pour nous permettre de comprendre l’origine génétique de maladies ou de prédispositions à des maladies, ainsi que d’autres traits non pathologiques. Rien ne dit qu’à terme l’espèce humaine ne va pas supprimer ce fardeau génétique de sa descendance, cette évolution artificielle procédant exactement de la même manière que l’évolution naturelle.

Quant au boom démographique de l’humanité, son sens dépend surtout de l’évolution future des rapports procréatifs humains. Sur le papier, nous sommes une espèce pan-mictique, c’est-à-dire que tout individu peut potentiellement se reproduire avec tous les autres. Mais dans la réalité, ce n’est évidemment pas le cas : un membre d’une tribu perdue au fin fond de l’Amazonie n’épouse généralement pas un membre de la bourgeoise urbaine d’une société européenne. Alors que les frontières des autres espèces sont essentiellement géographiques (une barrière naturelle isolant des populations), les frontières humaines sont aussi bien culturelles ou linguistiques. Si, par exemple, une partie de l’humanité s’engage durablement dans une modification génétique artificielle et itérative de sa descendance, alors qu’une autre reste isolée dans une reproduction naturelle, rien ne dit qu’il y aura toujours une seule espèce interféconde à l’arrivée. On peut aussi faire toutes sortes de scenarii spéculatifs sur le long terme, comme la colonisation de l’espace et la terraformation de planètes par les humains, ce qui amènerait à restaurer des barrières géographiques comparables à celles qui isolent les populations vivantes sur Terre. Ou bien des projections plus catastrophistes, comme l’émergence sur supervirus et superbactéries adaptés à notre humanité globalisée…

Ultime chose : nous avions vu récemment en commentant un travail de Nettle et Pollet que, même au sein des populations occidentales ou modernisées dont parle surtout Jones, il existe certains biais reproductifs. L'adaptation au sens darwinien désigne le résultat de la reproduction différentielle au sein d'une population, lorsque cette différence est due en partie à des facteurs génétiques. Et ce processus continue.

Compétition de groupe

Une dizaine de soldats français sont morts en Afghanistan, un pays que leur armée occupe. Dans le XIXe arrondissement de Paris, la guerre fait rage entre gangs de cités voisines. Et à Grenoble, les exécutions se succèdent dans le milieu du banditisme, où des familles se partagent le marché noir de la drogue, du jeu et de la prostitution. Dans quelques jours, l’équipe de France de football va tenter d’arracher sa qualification pour la coupe du Monde, il lui faudra battre son adversaire. Pendant ce temps, avec la crise financière, les entreprises sont malmenées : plusieurs font faillite, et certaines sont rachetées à bas prix par des concurrentes profitant de cet accès de faiblesse.

Ces quelques extraits de notre actualité nous montrent une réalité : la compétition de groupe. Homo sapiens n’agit pas comme un individu, mais comme membre d’un groupe. Et ce groupe est souvent en compétition, concurrence, conflit avec d’autres, dans les domaines symbolique, sportif, culturel, politique, militaire, économique ou autres. La nouvelle anthropologie évolutionnaire s’intéresse depuis quelques décennies à cette dimension « groupale » et à la place qu’elle a pu tenir dans l’histoire de notre espèce. Deux chercheurs finlandais se sont penchés sur cette question à partir de la théorie des jeux. 192 étudiants (huit sessions de 24 participants) ont joué à un jeu dit du bien commun (PG, public good) et du bien commun avec compétition de groupe (GC). Le jeu du bien commun est une méthode pour observer l’altruisme des sujets : 4 participants ont 20 unités monétaires au départ, chacun contribue comme il le souhaite à un projet commun (entre 0 et 20). Le gain final du groupe est partagé et dépend de ces contributions individuelles : celui qui a un comportement égoïste reçoit un bénéfice, mais il aura coûté aux autres. Le jeu faisant intervenir la compétition de groupe se déroule de la même manière, sauf que les gains dépendent cette fois de la capacité d’un groupe à donner plus que les groupes en concurrence : si un individu met moins au pot commun, son groupe risque d’être plus faible que l’autre à l’arrivée.

Résultat de la simulation : les joueurs participant au jeu du bien commun avec compétition de groupe ont montré une coopération bien plus prononcée, avec 333 unités monétaires sur 10 rounds contre 251 dans le jeu simple. Dans le même temps, les chercheurs ont mesuré par questionnaire les sentiments de colère contre les joueurs égoïstes, et de culpabilité ressentie par ceux-ci après un don faible au pot commun. Là encore, la compétition de groupe a accru l’expression de ces émotions morales : +14,2 % pour la colère, +4,9 % pour la culpabilité. Conclusion des chercheurs : « Dans notre expérimentation, les interactions entre groupes ont été contraintes vers une compétition à somme nulle, où les gains d’un groupe égalent les pertes d’un autre. Dans la vie réelle, les interactions peuvent aussi bénéficier aux deux groupes, comme dans l’échange profitable, ou être destructrices pour les deux groupes, comme dans la guerre sans vainqueur clair. La compétition de groupe ne doit donc pas être vue comme une chose menant inévitablement à une meilleure compétitivité ou à des avantages pour une société. On doit plutôt voir cette compétition de groupe comme une force ayant modelé le comportement social humain au cours de l’évolution, et une force factuelle modelant encore la vie quotidienne des humains modernes, depuis la compétition dans le monde du travail jusqu’aux chocs entre nations ».

Référence :
Puurtinen M., T. Mappes, Between-group competition and human cooperation, Proceedings of The Royal Society B, online pub., doi: 10.1098/rspb.2008.1060

Ennemis publics ?

Sur le site de Chronic'Art, vous pouvez lire mon avis sur le livre de Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. Mais si vous avez autre chose à faire, eh bien faites-le : je doute que vos neurones gagnent à être potentialisés par ce genre d'informations parasites, finalement assez anodines dans le bruit ambiant.

5.10.08

Langage et adaptation

Les humains ont créé rapidement un monde artificiel complexe. Rapidement au regard de l’échelle des temps géologiques propre à l’évolution. Artificiel car produit ex nihilo par réarrangement d’éléments naturels, sans antécédent dans le monde animal. Mais les humains sont démunis de programmation comportementale innée (instinct) face à ce monde. Ils s’éloignent d’une source de chaleur trop vive, ils se méfient d’une eau trop noire, ils reculent au bord d’un précipice, ils sont en alerte quand un buisson bruisse parce que la sélection naturelle a déjà opéré sur leurs ancêtres non-humains dans des situations exactement semblables, sur la longue durée. Rien de tel avec le monde créé par l’homme, produisant des situations inconnues des mammifères pré-humains. De là procède la nécessité des croyances, et particulièrement des croyances verbales (attitudes propositionnelles). On peut analyser le langage comme le substitut de l’instinct, la condition d’adaptation au monde complexe des humains : là où une programmation innée stricte fait défaut, une règle acquise et transmise se formule. Cette règle peut être la traduction verbale d’une programmation innée majoritaire (« tu ne tueras pas », parce que la majorité des humains répugne en temps normal à la violence meurtrière, quoiqu’une minorité l’emploie comme tactique de survie et met ainsi en danger les autres membres du groupe). Elle peut aussi être totalement étrangère à la moindre programmation génétique, et être entièrement dépendante du fonctionnement du monde complexe (« mettez une pièce pour obtenir votre boisson »). Dans cette hypothèse, langage et technique se répondent par une mutuelle sélection : plus le monde se modifie par l’action (technique), plus il faut être capable d’en intégrer les règles (langage). Dans cette hypothèse encore, un certain degré de croyance, de foi dans les attitudes propositionnelles est indispensable : celui qui ne croit pas dans les règles acquises et transmises aura du mal à s’adapter au monde ayant produit la nécessité de ces règles. Ce programme de croyance si nécessaire à la survie offre bien sûr un terrain propice pour la foi religieuse : prêter des intentions et des causes aux agents naturels / artificiels de son milieu et en prêter à des agents surnaturels n’est pas si éloigné du point de vue cognitif. Tant que la croyance surnaturelle ne contredit pas l’efficacité des croyances adaptatives, elle n’entrave pas la survie de l’individu et du groupe. Elle peut même la favoriser si elle offre d’autres avantages, par exemple l’esprit de solidarité et de sacrifice au sein d’un groupe en compétition avec d’autres groupes, le succès reproductif du croyant par bonne réputation, l’isolement des groupes et la minimisation du fardeau viral / parasitaire, etc. Enfin, le langage possède une autre propriété décisive, celle de formuler non plus des règles pour l’action selon les états externes du monde, mais des informations relatives aux états mentaux internes des individus. De ce point de vue, nos propositions sont des extensions de phénotypes, elles donnent des indices sur nos capacités neurales, elles forment donc des cibles pour la sélection sexuelle.

4.10.08

Intelligence et choix féminin du partenaire

Nous commentions récemment une recherche montrant que les riches semblent posséder un léger avantage dans la compétition reproductive, quoique cet avantage soit moins évident dans une société moderne capitaliste que dans une société traditionnelle, contrairement aux idées reçues. Qu’en est-il donc des hommes intelligents ? Mark D. Prokosch et ses collègues, du Département de psychologie de l’Université de Californie, se sont penchés sur cette question. Dans un premier temps, 15 jeunes hommes (âge moyen 19,2 ans) ont passé un test de QI verbal (WAIS-III, sous-section vocabulaire). Ils ont ensuite été filmés dans diverses conditions : en train de lire à voix haute des titres de presse, en train de répondre à une question ouverte faisant appel à une certaine créativité (« que pourrait signifier la découverte de vie sur Mars pour la vie sur Terre ?), en train de se présenter sous le meilleur jour possible (« Donner trois raisons pour lesquelles vous seriez un bon candidat pour une rencontre ? »), en train de jouer au frisbee.

209 jeunes filles, d’âge moyen de 19,4 ans, ont dû ensuite remplir un questionnaire (incluant leur période d’ovulation au moment du test) et donner leurs préférences concernant les garçons visionnés. Ces préférences concernaient les deux dimensions habituellement analysées en psychologie évolutionnaire : rencontre à court terme (aimeriez-vous passer une nuit avec ce garçon), union à long terme (pourriez-vous prendre ce garçon comme mari et père de vos enfants). Les jeunes filles devaient aussi donner leur avis sur l’intelligence des garçons (sans connaître leur résultat au test, bien sûr, juste daprès les séquences), ainsi que sur diverses qualités : attractivité physique, créativité, sécurité financière, impression de sécurité (dans l’hypothèse d’être avec le garçon).

L’intelligence subjectivement évaluée a prédit 13,0 % de la variance dans le choix d’un homme à long terme, contre 30,7 % pour le physique, 18,2 % pour la sécurité et 14,3 % pour la richesse. Dans le cas d’une liaison à cour terme, l’intelligence expliquait 2,8 % de la variance, contre 59,2 % pour le physique, 2,9 % pour la sécurité et 10,1 % pour la richesse. Il est à noter que cette évaluation subjective a été positivement corrélée à l’intelligence réelle (mesurée) des hommes, ce qui signifie que les vidéos comportementales donnent de bons indices sur celle-ci. L’intelligence réelle des garçons a expliqué quant à elle 3,4 % du choix comme partenaire à long terme, et 3,2 % comme partenaire à court terme. La créativité, de son côté, a obtenu de scores élevés : 26,9 % de la variance pour une liaison à long terme ; 18,1 % pour une liaison à court terme ; mais la variable semblait cependant plus facilement confondue avec l’attractivité physique que l’intelligence). Il est à noter que la période ovulatoire est restée sans effet significatif sur l’expression de ces préférences, contrairement à d’autres traits où l’on observe des variations selon que la femme est fertile ou non.

Quelles conclusions doit-on tirer pour cet échantillon ? Tout d’abord, l’intelligence verbale peut être déduite de l’observation comportementale comme indice phénotypique, et elle n’est pas neutre dans le choix d’un partenaire à court comme à long termes : à autres qualités égales, l’intelligence est susceptible de faire la différence. Elle reste cependant loin derrière l’attractivité physique, comme premier facteur de choix. Ensuite, la créativité semble une dimension à part entière des préférences féminines, là encore pour des unions à court comme à long termes, ne se confondant que partiellement avec l’intelligence perçue ou mesurée. Il est possible que certaines qualités appréciées, comme le sens de l’humour, soient des indices de cette créativité.

Référence :
Prokosch M.D. et al. (2008), Intelligence and mate choice: intelligent men are always appealing, Evol Hum Behav, online pub., doi:10.1016/j.evolhumbehav.2008.07.004

(Merci à Mark Prokosch de m’avoir transmis son papier).


A lire aussi sur ce site : L'intelligence sexuelle.

Miroir des vanités ?

Un certain discours nous dit qu’Internet est une formidable intelligence collective nourrie par l’altruisme spontané des internautes, leur désir de partage, leur goût de la pure gratuité. Une équipe de chercheurs des laboratoires Hewlett-Packard à Palo Alto, Californie, vient de proposer une autre explication, un peu moins noble. Ils ont analysé les habitudes de 580.000 contributeurs de You Tube : plus leurs vidéos reçoivent de hits, plus ils sont susceptibles d’en ajouter de nouvelles. Et inversement. Conclusion : c’est d’abord le désir de reconnaissance (capter l’attention) qui servirait de moteur aux individus pour apporter du contenu sur la Toile. Et si ce désir n’est pas satisfait, on passe à autre chose.

3.10.08

Lumières sur l'esprit

Pour un physicaliste cohérent, les ultimes secrets de l'esprit se trouvent dans les neurones : comprendre l'esprit, c'est craquer le code neuronal comme Watson, Crick et Wilkins l'ont fait pour le code génétique. Que cette hypothèse de travail se révèle vraie ou fausse à l'arrivée, l'observation du neurone en activité en est un préalable. Le problème : il y a 100 milliards de neurones dans un cerveau humain, la plupart pouvant posséder quelques dizaines à quelques milliers de connexions avec leurs voisins. Autant dire que lorsqu'on observe l'activité cérébrale in vivo, par exemple, par les désormais familières TEP ou IRMf, on n'a qu'une vue grossière de l'activité réelle des neurones dans leur tâche de traitement de l'information et de production des états mentaux. D'autres méthodes d'électrophysiologie, comme les micro-électrodes, permettent de détailler les processus neuraux, mais sur de courtes périodes d’activité in vivo (et les analyses fines se font plus souvent in vitro, par patch clamp). Dans Nature Methods, Mazahir Hasan et ses collègues annoncent la mise au point d’un procédé entièrement nouveau d’observation des neurones. Celui-ci est fondé sur le principe du potentiel d’action, ce que l’on appelait jadis l’influx nerveux : la membrane plasmique des neurones possède la capacité de se polariser / dépolariser selon les stimuli qu’elle reçoit. Passé un certain seuil d’excitabilité, des canaux membranaires diffusent divers ions (sodium, potassium, calcium et chlore) qui produisent et modulent le potentiel d’action, cette activité électrique permettant au neurone de transmettre l’information. Les chercheurs ont mis au point un senseur protéique (D3cpv), composé de deux sous-unités, des protéines à fluorescence jaune (YFP) et bleue(CFP). Celles-ci ont la capacité de se lier aux ions calcium. Le senseur a été codé génétiquement et introduit par voie virale dans le tissu nerveux de souris : lorsque le niveau de calcium se modifie, YFP et CFP se rapprochent, leur transmission énergétique évolue et l’activité peut être enregistrée. Le procédé permet de voir « en lumière », au niveau individuel et sur la longue durée, les neurones actifs échangeant des informations avec leurs voisins. Cela conduira notamment à observer sur l’animal, avec un grand luxe de détails, le cycle de vie active du neurone : développement du système nerveux, mise en fonction des liaisons neurales, processus de perception, d'apprentissage et de mémorisation, évolution avec le vieillissement, neurodégénérescence…

2.10.08

«Une sorte de darwinisme philosophique»

Alors que le concert des pleureuses et des hargneuses appelle au grand retour de l’Etat, de la réglementation et de la norme, si possible à l’échelle planétaire, un intéressant point de vue de Laurent Gervereau (directeur du Musée du vivant) dans Le Monde :

«(…) Il ne peut s'agir d'imposer une standardisation, ni du mode de vie, ni du comportement individuel. Voilà donc le grand enjeu à venir : diversité contre norme.

Cet enjeu n'est plus le capitalisme contre le communisme. Il postule le mouvement perpétuel avec une sorte de darwinisme philosophique, contre toute fin de l'histoire. Il dépasse tout conflit de civilisations anciennes, visions rétro, postmodernisme fatigué. Soit nous appliquons en effet une philosophie de la relativité, c'est-à-dire que, religieux ou non religieux, nous concevons un univers de choix et de variété d'attitudes et de points de vue. Soit nous pensons détenir une vérité absolue, non discutable, non modifiable, qu'elle soit profane ou sacrée, et nous voulons imposer à tous de la suivre : même mode de vie, même économie, même conception du quotidien.

Voilà le lieu du clivage : il est dans l'espace social, quand religions ou idéologies ou modèle de consommation cherchent à régir totalement, c'est-à-dire sans contradiction, l'ordre social. Avec les intégrismes montants, la chose est claire. Avec les totalitarismes du XXe siècle qui voulaient une société à l'histoire arrêtée du bonheur absolu, ce le fut aussi, comme d'ailleurs pour toutes les volontés de conquêtes religieuses par la force dans le passé. Avec l'idéologie d'un marché unique et d'une consommation globale standardisée aussi.

La morale, c'est-à-dire le choix des règles de relation à l'autre et aux autres, devient alors le terrain d'expérimentations central. Le XXIe siècle ainsi ne sera pas religieux, il sera moral. Et il nous faut combattre à cet égard un danger subreptice, masqué par les plus louables sentiments : le dogme de la norme, le "bien" pour toutes et tous. C'est lui qui rétablit la censure, c'est lui qui prototype nos comportements. Les meilleurs principes l'épaulent : médecine, actions caritatives, droits de l'homme, écologie. Le dogme de la norme est à nos portes par ces voies-là même celles du mythe de la durée, de la santé, de la "normalité" mentale et physique. (…)»

La conversion des élites à ce «darwinisme philosophique» serait assurément une bonne chose, mais on peut se demander si elle est possible ou probable. Car une approche évolutionniste et systémique exigerait justement d'en finir avec le discours du contrôle «top-down» que ces élites propagent. Et qu'elles propagent d'autant plus volontiers qu'il justifie leur existence, à la tête de l'Etat, des grandes institutions internationales ou des grandes entreprises multinationales. Quant à la diversité des expériences et des points de vue dans notre «siècle moral», elle est assurément souhaitable. Mais il faudrait en parler avec 4 ou 5 milliards d'individus se reconnaissant officiellement dans des religions et des idéologies non compatibles avec cette diversité, car prétendant détenir la vérité unique et absolue sur les conduites humaines...

Cortisol et trouble des conduites

Notre époque est obsédée par les questions de sécurité des biens et des personnes, mais se demande finalement assez peu pourquoi et comment un individu devient délinquant. L’explication standard des sciences sociales renvoie cela à divers facteurs de milieu (pauvreté, démission familiale, déscolarisation et désocialisation). Mais il est souvent difficile de séparer les corrélations des causalités, par exemple de savoir si la désocialisation provoque la violence ou si la violence produit la désocialisation. Et surtout, comme les mêmes facteurs de milieu produisent des individus violents et d’autres non, on peut supposer qu’ils ne détiennent pas toutes les clés de la question. Le simple fait que plus de 90 % des auteurs de violences physiques dans toutes les sociétés connues sont des hommes et non des femmes, et particulièrement de jeunes hommes, suffit à indiquer que la biologie est aussi requise pour comprendre les ressorts de l’agressivité et l’impulsivité dans l’espèce humaine.

La nososgraphie psychiatrique parle de « trouble des conduites » pour désigner un comportement apparaissant dans l’enfance et se développant dans l’adolescence, marqué par des atteintes répétées aux droits d’autrui et aux normes sociales, d’intensité et de durée variables selon les individus : colères, désobéissances, coups et blessures, vols, viols, etc. (voir la synthèse de la récente expertise collective de l’Inserm à ce sujet, document pdf, français). Il existe aussi un « trouble oppositionnel avec provocation », généralement moins agressif, qui tend à disparaître après l’enfance. On estime que 5 à 9 % des garçons de 15 ans souffrent de trouble des conduites (TC).

Une nouvelle étude de chercheurs de l’Université de Cambridge, dirigés par Graeme Fairchild, vient de s’intéresser au profil hormonal des sujets atteints de TC (42 depuis l’enfance, 28 depuis l’adolescence) en le comparant à celui de 95 sujets non pathologiques. Plus précisément, ils ont mesuré le taux de cortisol, une hormone connue pour être impliquée dans la gestion du stress. Les chercheurs ont analysé le taux basal de cette hormone dans la journée, ainsi que dans une situation psychosociale de stress provoqué. Il s’agissait d’un jeu où le sujet lutte contre un compétiteur virtuel pour un gain d’argent, compétiteur qui multiplie frustrations, provocations et moqueries. Chez les sujets non pathologiques, le taux de cortisol a grimpé de 48 % au maximum du stress, ce qui est la réponse attendue dans ce genre de situation. Mais chez les 70 sujets atteints de TC, le taux de cortisol a au contraire baissé de 30 %. En revanche, les taux diurnes sont exactement semblables en dehors des situations de stress. On n’observe pas de différence selon que le TC apparaît dans l’enfance ou dans l’adolescence, ce qui suggère que la réponse hormonale n’est pas acquise et renforcée par des « mauvaises habitudes », mais plutôt présente dès la manifestation du trouble. L’étiologie du TC reste à établir. On sait que son héritabilité est d’environ 50 %, mais que d’autres facteurs de vulnérabilité existent, notamment le comportement de la mère pendant la grossesse (nutrition, alcoolisme, tabagisme, consommation de substances psycho-actives). Et le cortisol est loin d’être le seul facteur impliqué dans les comportements agressifs et impulsifs, qui peuvent être associés à divers dysfonctionnements cérébraux.

Référence :
Fairchild G. et al. (2008), Cortisol diurnal rhythm and stress reactivity in male adolescents with early-onset or adolescence-onset conduct disorder, Biological Psychiatry, 64, 7, 599-606, doi:10.1016/j.biopsych.2008.05.022.

1.10.08

Primitives aspirations

Dans un texte célèbre («Des nuages et des horloges», in La connaissance objective), Karl Popper écrivait : «La méthode critique ou rationnelle consiste à laisser nos hypothèses mourir à notre place : c’est un exemple d’évolution exosomatique». Face à tout problème P, l’humain produit des tentatives de solution (TS1, TS2….TSn), engage un processus d’essai et erreur (EE), finit par résoudre le problème P, mais produit alors une nouvelle situation où il rencontre le problème P’. Et ainsi de suite. La rationalité critique consiste d’une part à multiplier les TS au lieu d’en répéter une seule ; d’autre part à organiser les EE pour maximiser la survie (minimiser les dommages). Ce qui est permis par la conscience d’ordre supérieur. Popper, qui parlait à une époque où la novlangue était moins répandue, soulignait que si Einstein laissait les hypothèses mourir à sa place, ce n’était pas le cas de «l’amibe» ni de «l’homme primitif». Le souci, c’est qu’il y a encore beaucoup de «primitifs» parmi nous, beaucoup de gens persuadés qu’un problème n’admet qu’une solution (la leur), que cette solution peut être imposée (d’en haut) et que la vie collective doit s’organiser tout entière autour d’elle. On le voit en ce moment avec la crise financière. Le premier réflexe, le plus populaire, c’est : le «système» ne va pas, on doit le remplacer très vite par un «autre système». Voilà le discours que le plus grand nombre a toujours envie d’entendre, même s’il est simpliste et grossier, et que ses petits dirigeants sont toujours prêts à lui servir. La très courte mémoire de ce grand nombre a de surcroît pour avantage que les vieilles erreurs se maquillent en idées nouvelles d’une génération l’autre.

Rétines artificielles

"Avec une prothèse de 600 pixels on peut réapprendre à lire. A partir de 1.000 pixels un malvoyant peut reconnaître un visage." A l'Institut de la vision de Paris, Serge Picaud travaille sur un des sujets les plus ardus du moment : la mise au point de rétines artificielles. Ces prothèses sont destinées à rendre partiellement la vue aux malvoyants dont le nerf optique est encore opérationnel. Pour l'instant, les ophtalmologistes doivent se contenter de capteurs constitués d'une matrice photosensible de 16 pixels. Ces récepteurs rudimentaires redonnent à certains patients la capacité de distinguer des ombres et de retrouver une relative autonomie dans leur quotidien. (...) Les Echos > Lire la suite.

Biocapteurs nanométriques

Des chercheurs de l'Institut de biologie structurale Jean-Pierre Ebel (CEA/CNRS/Université Joseph Fourier) et de l'Institut de recherches en technologies et sciences pour le vivant (CEA), viennent de mettre au point une nouvelle génération de biocapteurs. Par ingénierie des protéines, ils ont créé des protéines combinant deux fonctions : la reconnaissance d'un signal chimique et sa traduction en un signal électrique. Cette nouvelle génération de biocapteurs pourrait former la brique de base de systèmes de détection miniaturisés utilisables pour le criblage de médicaments, le diagnostic ou la détection d'agents toxiques. Ces travaux viennent d'être publiés en ligne dans la revue Nature Nanotechnology. (…) CNRS > Lire la suite

La survie des plus riches

Quelques obscurs intellectuels hexagonaux comme Patrick Tort (j’en parle car il était invité hier de Ce soir ou jamais, émission télévisée et réputée intellectuelle) imaginent encore que l’évolution a cessé avec l’hominisation : notre espèce aurait mis fin à la dure loi de la sélection naturelle, par un mystérieux «effet réversif de l’évolution». C’est évidemment absurde, puisque l’évolution est un différentiel de reproduction au sein d’une population et que les humains, aujourd’hui comme hier et demain, ne se reproduisent pas tous de la même manière. Cela pour des tas de raisons, dont certaines se révéleront d’origine génétique et de nature adaptative, d’autres non. La recherche récente en génomique a d’ailleurs suggéré que l’évolution humaine s’est accélérée au cours des cinquante derniers millénaires, les phases récentes de l’hominisation coïncidant avec une intensification plutôt qu’un relâchement de la pression sélective.

Mais quels sont justement les critères de fertilité au sein des sociétés humaines, c’est-à-dire la sélection phénotypique avantageant certains traits ? Les facteurs sont nombreux. Parmi eux, anthropologues et biologistes ont noté de longue date que la richesse, elle-même associée au statut social, est corrélée positivement au succès reproductif dans les sociétés anciennes ou les sociétés actuelles restées traditionnelles (pré-industrielles). Pour les sociétés contemporaines développées, les données sont cependant plus confuses. Des travaux n’ont trouvé aucune association particulière entre le statut socio-économique et la fertilité, suggérant un « paradoxe moderne » du point de vue darwinien. Mais ces travaux ont été contestés pour plusieurs raisons méthodologiques : études longitudinales trop courtes n’embrassant pas toute la période reproductive, confusion des facteurs éducation et revenus dans l’analyse. Deux travaux récents ont repris l’analyse en évitant ces biais (Hopcroft 2006 sur la société américaine, Fieder et Huber 2007 sur la population suédoise). Ils ont montré l’un et l’autre que l’éducation et le revenu agissent en sens contraire : un haut niveau d’éducation abaisse la probabilité de fertilité finale forte, alors qu’un haut niveau de revenus l’augmente, du moins chez les hommes. Car chez les femmes, c’est l’inverse : plus les revenus sont élevés, plus le nombre d’enfants est faible.

Daniel Nettle et Thomas V. Pollet ajoutent une nouvelle pièce au dossier, par une étude portant sur la société anglaise. Les chercheurs ont utilisé les données de la National Child Development Study (NCDS), suivant le parcours de vie de 17.416 sujets nés entre le 3 et le 9 mars 1958 (plus précisément la cohorte NCDS7 analysée en 2004, à l’âge de 46 ans, avec 11.939 sujets encore suivis à cette date). A la date de l’analyse, les femmes avaient en moyenne 1,83 enfant, les hommes 1,66. Les hommes les plus éduqués ont un peu moins d’enfants que les hommes les moins éduqués (-0,09), le différentiel étant plus marqué pour les femmes (-0,22). Concernant le lien entre la fertilité et les revenus, l’analyse statistique (régression en fonction ln) montre une relation significative et positive chez les hommes, significative et négative chez les femmes (figure ci-contre). D’où vient la fertilité plus importante des hommes riches ? Trois hypothèses ont été testées : la facilité à se marier, la facilité à avoir des enfants au sein du couple, la facilité à se marier plusieurs fois (mariage sériel et multiples foyers). La première et la troisième n’ont montré aucune association significative avec les revenus : la principale différence entre les hommes riches et les hommes pauvres réside en fait dans la plus grande probabilité pour les seconds de n’avoir aucun enfant. Sur ce point, éducations et revenus jouent en sens inverse, et pour les deux sexes (les hommes comme les femmes les plus éduqués ont une plus forte probabilité de n’avoir pas d’enfant du tout).

Nettle et Pollet ont ensuite comparé les données de son étude avec celles de Hopcroft, Fieder et Huber (trois sociétés contemporaines développées), huit sociétés agraires ou pastoralistes européennes et africaines, trois sociétés de chasseurs-cueilleurs. Le gradient de sélection linéaire sur l’axe de corrélation fertilité-richesse pour les mâles est de 0,13 dans les sociétés contemporaines, 0,24 dans les sociétés agraires européennes monogames, 0,30 dans les sociétés chasseurs-cueilleurs, 0,63 dans les sociétés africaines polygames (agraires ou pastoralistes). On constate donc que la corrélation est positive dans toutes les sociétés étudiées, mais qu’elle varie selon l’environnement économique, le mode d’acquisition des ressources et les systèmes de mariage.

«Cette étude pointe diverses questions du point de vue évolutif, concluent les auteurs. Avant tout, elle montre que les sociétés modernes sont quantitativement, et non qualitativement différentes des sociétés pré-industrielles. C’est-à-dire que les gradients sélectifs sur les ressources, au moins pour les hommes, sont atténués, mais ne sont pas abolis ou inversés. (…) Ces données suggèrent aussi une continuité appréciable entre les sociétés modernes et les sociétés de chasseurs-cueilleurs, où la sélection se fait sur l’aptitude des mâles à chasser, et même d’autres espèces, où le rang du mâle est généralement corrélé de manière positive au succès reproductif. (…) Bien sûr, la sélection phénotypique ne produit des changements évolutifs que si le trait a quelque base héritable. Nous manquons d’information pour savoir s’il y a des variations génétiques affectant la propension à accumuler des ressources à travers les cultures, mais de premières estimations fondées sur les études de jumeaux et d’adoption suggèrent une héritabilité modeste au sein des populations industrielles. Cela pose la possibilité intéressante d’une sélection génétique aussi bien que phénotypique en cours, liée à la richesse des mâles chez les humains».

Ajoutons pour finir qu’aux échelles de temps correctes pour l’évolution – plusieurs centaines à milliers de générations –, ces données fort intéressantes ne seront probablement plus pertinentes pour l’espèce humaine, ou pour une partie d’entre elle. Il est assez difficile d’imaginer qu’Homo sapiens ayant déchiffré les lois de l’évolution et séquencé son génome se contentera dans les décennies, siècles et millénaires à venir de se reproduire exactement à l’identique, en respectant scrupuleusement ce que le jeu aléatoire de la sélection avait produit pour ses ancêtres.

Référence et illustration :
Nettle D. T.V. Pollet (2008), Natural selection on male wealth in Humans, American Naturalist, online pub, doi : 10.1086/591690

(Merci à Daniel Nettle de m’avoir fait parvenir son travail).

Sexes, longévité et fertilité

Les sexes ne présentent pas tout à fait les mêmes caractéristiques de longévité, notamment chez les mammifères. On observe une surmortalité masculine à la plupart des âges, qui est notamment rapportée aux effets directs (affaiblissement du système immunitaire) et indirects (agressivité, compétition mâle-mâle) de la testostérone, hormone produite en bien plus grande quantité par les mâles que par les femelles. Alexei A. Maklakov a comparé les longévités masculines et féminines dans 205 pays et territoires où les données statistiques sont disponibles. Il a corrélé cette longévité à divers facteurs : latitude, densité de la population, fertilité finale, revenu national brut pondéré en parité de pouvoir d’achat (RNB-PPA). Il en résulte des différences intéressantes entre les sexes. Ainsi, si l’espérance de vie totale est associée aux conditions économiques favorables, ce sont les hommes qui en profitent le mieux (leur différence de mortalité avec les femmes décroît plus vite). Un facteur de premier plan est la fertilité : 33 % des différences de longévité par sexe entre pays sont associés au nombre d’enfants par femme. Ces résultats sont convergents avec les études sur les sociétés pré-industrielles et les sociétés de chasseurs-cueilleurs, montrant des longévités identiques entre hommes et femmes dues à une surmortalité féminine en couche. Les gains rapides en espérance de vie des femmes dans les sociétés développées et le différentiel creusé avec les hommes tiennent notamment à ce que les premières investissent de moins en moins dans la reproduction (baisse tendancielle de la fertilité finale). A contrario, cela rappelle que le coût direct de la reproduction est inégalement réparti entre mâles et femelles.

Référence :
Maklakov A.A. (2008), Sex difference in life span affected by female birth rate in modern humans, J. Evol. Hum. Behav., online pub., doi:10.1016/j.evolhumbehav.2008.08.002

(Merci à Alexei Maklakov de m’avoir envoyé son papier).