Affichage des messages blog dont le libellé est Fragments. Afficher tous les messages blog
Affichage des messages blog dont le libellé est Fragments. Afficher tous les messages blog

24.7.08

Contresens

Ses critiques pessimistes – et Nietzsche en fut parfois - répugnent à la liberté individuelle parce qu’ils craignent que les hommes se dégradent, s’affaissent, s’avilissent en l’absence d’un ordre salvateur et correcteur. Mais… c’est un des meilleurs arguments en faveur de la liberté individuelle ! Que chacun éprouve ainsi sa propre corruption, et observe celle des autres, voilà le stimulant efficace de la régénération.

Être gouverné c'est...

A une époque où l’homme moderne avait encore le goût de la liberté, voilà ce qui lui écrivait Proudhon :

« Être gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… Être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, asposillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C’est sous prétexte d’utilité publique, et au nom de l’intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concessionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale ! » (in Idée générale de la révolution au XIXe siècle, Groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste, 1979, 248)

Le dressage a fait de grands progrès depuis : tout cela est regardé comme la moindre des choses par l’animal domestique humain.

22.7.08

Monopole de l'information légitime

La mort de dieu ne signifie pas la disparition de la croyance. Non seulement le produit « dieu » se porte bien sur le marché de la foi, mais beaucoup d’individus qui s’en sont détachés se montrent de toute façon prêts à croire dans n’importe quelle idole de substitution. Ce qui est en train de mourir en revanche, c’est l’idée que l’ordre humain devrait se calquer sur un ordre naturel ou cosmique qui serait lui-même le reflet d’un ordre divin. Le dieu qui meurt n’est pas celui de la croyance personnelle, mais celui d’une croyance collective dans la capacité de tous les hommes à vivre en harmonie selon les mêmes préceptes. Ce fondement absolu ne pouvait en fait se maintenir que par le dogme et la contrainte. La religion, ce fut le monopole de l’information légitime. A peine ses pouvoirs sur les esprits ont-ils été contestés, à peine les individus ont-ils commencé à exprimer librement leur vision du monde, ce fondement absolu s’est effondré sur lui-même, dieu était mort comme horizon commun de la vérité dans l’histoire et comme socle commun de la morale dans la société.

21.7.08

Individu et méthode

Un problème de l’individualisme méthodologique en sciences humaines et sociales : les comportements des individus s’expliquent aussi par ce qu’ils partagent – par exemple, des gènes et des idées. Le présupposé de cet individualisme méthodologique me semble finalement le libre-arbitre comme source exclusive d’action et d’intention. Mais est-ce bien le cas ? Une science de l’homme et de la société peut-elle ainsi prendre pour outil d’analyse implicite un concept métaphysique appliqué à l’individu ? Ces questions n’ont rien à voir avec l’adversaire habituel de l’individualisme méthodologique, le holisme (selon lequel le tout est plus que la somme de ses parties et possède des propriétés actives). Il s’agit plutôt de savoir quels sont les différents niveaux de réduction pour analyser les déterminants de l’action humaine : si, en dernier ressort, l’individu seul agit, qu’est-ce qui le pousse à agir ?

20.7.08

Péché originel des philosophes

« Tous les philosophes ont en commun ce défaut qu’ils partent de l’homme actuel et s’imaginent arriver au but par l’analyse qu’ils en font. Ils se figurent vaguement « l’homme », sans le vouloir, comme aeterna veritas, comme réalité stable dans le tourbillon du tout, comme mesure assurée de toute chose (…) Or, tout l’essentiel de l’évolution humaine s’est déroulé dans la nuit des temps, bien avant ces quatre mille ans que nous connaissons à peu près ; l’homme n’a sans doute plus changé beaucoup au cours de ceux-ci. Mais voilà que le philosophe aperçoit des « instincts » chez l’homme actuel et admet qu’ils font partie des données immuables de l’humanité, qu’ils peuvent fournir une clé pour l’intelligence du monde en général ; toute la téléologie est bâtie sur ce fait que l’on parle de l’homme des quatre derniers millénaires comme d’un homme éternel sur lequel toutes les choses du monde sont naturellement alignées depuis le commencement. Mais tout résulte d’un devenir ; il n’y a pas plus de données éternelles qu’il n’y a de vérités absolues » (in Humain trop humain I, 2 ; édition Colli Montinari, III, p. 32)

Que Nietzsche soit parvenu à un tel diagnostic à l’intérieur de l’histoire de la philosophie, voilà bien l’exploit devant soulever l’admiration des darwiniens. Et pourtant, 150 ans après Darwin, 130 ans après ce texte, nous voyons toujours la reproduction du péché originel des philosophes, l’incapacité à repenser l’homme en termes de devenir, de contingence, d’accident. A ce rythme-là, l’homme aura un jour disparu dans ses métamorphoses post-humaines, et les philosophes continueront d’en parler comme si de rien n’était.

19.7.08

Aux amoureux de l'aurore

A mesure que nous découvrons de quoi l’homme est fait, son dépassement brille au loin comme une vérité, aussi claire et envahissante que la lumière du matin après une très longue nuit. Les uns continuent d’avancer, les autres reculent — ceux qui détestent ces promesses de l’aube, ceux qui fuient cette lumière et recherchent la vieille, la très vieille pénombre.

16.7.08

L'irrespect de l'autre

Pourquoi la liberté d’opinion et d’expression m’est-elle si chère, la plus chère de toutes les libertés ? Sur le versant positif, parce qu’elle stimule l’évolution des connaissances et des mœurs, par confrontation des points de vue, critique des réalités, émergence permanente de nouvelles idées suivies de nouvelles pratiques. Sur le versant négatif, parce qu’elle permet aux individus de s’identifier et de se séparer en exprimant leur goût et leur dégoût, leur attraction et leur répulsion, leur amour et leur haine. Peu importe que ces sentiments soient bas ou élevés, nobles ou ignobles, pacifiques ou dangereux : il faut toujours flatter leur expression pour révéler chez nos semblables ceux que l’on considère comme indignes d’être nos pairs, ceux qui justement ne nous sont pas « semblables » en esprit, malgré une même enveloppe humaine. Sans cette liberté, nous ne saurions jamais quel mépris nous sommes capables d’éprouver vis-à-vis des autres, et quelle distance nous devons mettre entre eux et nous. Certains, quoique libérés du dogme religieux, prétendent encore encadrer la liberté d’expression au nom du respect des autres. Et pour cause : ils ont peur de cette liberté comme manifestation la plus évidente de l’irrespect mutuel alimentant la condition humaine, et nous guidant vers le dépassement de cette condition.

Abolition des règles communes pour le parc humain

L’enjeu le plus inavouable de toutes les morales, les idéologies, les religions : domestiquer l’homme en valorisant certains traits de sa nature au détriment des autres, conditionner la liberté de l’individu à l’existence et l’expansion du groupe. Leur mensonge le plus grossier : se réclamer de la nature humaine dans sa généralité, ne pas assumer ouvertement leurs choix arbitraires au sein de cette nature, et donc leurs critères de sélection au sein du matériau anthropologique. Leur dépassement le plus souhaitable : l’abolition de toute règle commune pour le parc humain, l’autosélection et l’auto-émergence de l’individu contre les morales, les idéologies, les religions, contre tous les discours de groupe dont l’asservissement est l’ultime objectif.

22.6.08

Bavardages

J’observe souvent que le prosélyte semble avoir un avantage sur les autres : il parle sans cesse, quitte à répéter mille fois les mêmes choses, cette répétition incessante se retrouvant d’ailleurs dans certains rites, notamment ceux des religions faisant de la conversion d’autrui un devoir du croyant. A titre d’hypothèse, on peut voir cela comme un atout dans le cadre d’une compétition cognitive au sein de notre espèce langagière : si les plus croyants tendent à être les plus bavards, leurs propos occupent proportionnellement une place plus importante dans l’ensemble des propos tenus. Heureusement, une proposition vraie reste souvent plus efficace que mille propositions fausses — mais je me demande si cette efficacité ne se trouve pas en dernier ressort en dehors du langage, dans l'agir, dans ce qu’une proposition vraie permet de faire ou non sur le monde. Si la science n’aboutissait pas à soulever des montagnes plus efficacement que la foi, grâce à des principes exacts et performants au lieu d’une simple ardeur aveugle, je crains que la majorité des humains n’aient absolument aucun intérêt ni respect pour elle.

11.6.08

Pourquoi, comment

A toute question « pourquoi », substituer la question « comment ». Les Lumières écossaises n’ont pas vraiment été entendues sur cela. Elles réclamaient du cerveau humain un effort qu’il n’est généralement pas disposé à accomplir : une cause première, une fin dernière, voilà des besoins autant que des produits de la conscience.

9.6.08

Mensonges de l'homme au singulier

Les uns me disent que l’homme est mauvais, les autres que l’homme est bon ; les uns qu’il est d’abord émotif ; les autres qu'il est surtout rationnel ; tous sont au moins d’accord sur l’idée que l’on peut faire des propositions générales avec le sujet « homme ». Je suis rebelle à cette idée, tout ce que l’on mettra derrière le sujet « homme » me semble une généralité fausse dès le départ et tous les systèmes qui en découlent des châteaux de cartes. L’homme dont on parle n’existe pas, il s'agit d'un idéal d’homme servant à régenter l’espèce en son nom et à son image.

28.5.08

Notes sur le libre-arbitre

Le concept de libre-arbitre n’existait pas dans la pensée grecque. Il a été créé par Augustin, dans un cadre théologique donc, avec comme objectif de régler le problème du mal en rapport à Dieu et à l’homme (en quoi l’homme est-il responsable du bien ou du mal si Dieu est l’auteur du monde et si la volonté divine dirige son cours).

Cette origine métaphysique pèse encore sur l’idée que l’on se fait du libre-arbitre : on le voit comme une faculté indivisible et immuable dont tout homme serait doté, un peu comme l’âme pour les croyants, justement. Si le libre-arbitre existe, chose restant à démontrer, je ne pense pas qu’il soit également réparti ou exprimé chez les hommes (au même titre que les autres facultés émotives ou cognitives). On considère d’ailleurs que les fous en sont privés, et en cela qu’ils sont partiellement irresponsables de leurs actes, ou bien qu’ils doivent être soignés plutôt que punis. Mais la folie n’est pas une variation discontinue s’opposant de manière nette à l’état normal de l’esprit, plutôt un dysfonctionnement d’intensité variable de certaines zones cérébrales et des facultés associées. Et certaines limites sont par nature arbitraires : par exemple, dans telle société, un individu doté d’un QI de 69 sera réputé incapable, mais un autre d’un QI de 70 sera jugé pleinement responsable. Pourtant, un point de QI ne change pas substantiellement une personne. C’est également vrai pour l’individu dit « normal », avec les variations de la responsabilité selon l’âge : un enfant de 5 ans n’est pas responsable de ses actes car on présume que son libre-arbitre n’est pas assez développé. On retombe sur l’idée d’une expression variable du libre-arbitre, ainsi que sur des observations de sens commun mettant en doute la précision du concept (on connaît tous des adultes de 20 ans paraissant plus irresponsables que des enfants de 10 ans). Nous avons pratiquement besoin de ce genre de limites créant une présomption de libre-arbitre. Mais cela ne signifie pas qu’elles sont intellectuellement fondées ou satisfaisantes.

Plus nous en savons sur l’esprit, plus nous observons sa porosité à des déterminations non conscientes (innées ou acquises), moins le concept de libre-arbitre est évident. Cela n’a guère de conséquences pour le moment, hormis devant les tribunaux où l’expertise psychiatrique est requise. Mais on ne peut préjuger des conclusions futures des sciences de l’esprit, ni de l’influence qu’elles auront sur le socle de la liberté et de la responsabilité individuelles, devenues si centrales dans nos sociétés.

(Voir le récent travail de Vohs et Schholer, rapporté ici, qui est à l’origine de cette réflexion).

25.5.08

Dernière visite au zoo

« Toute forme d’absolu relève de la pathologie », écrivait Nietzsche. Notre dernière maladie, notre ultime absolu ? L’Homme. Ce dernier homme universel, raisonnable et compatissant, ce raboté de toutes les expériences passées, ce revenu de tout ne rêvant à rien, gérant sa vie comme sa Terre et son espèce en bon père de famille nombreuse, on nous le vend sur tous les tons comme notre horizon indépassable. Dans cette cage mentale, quelques fauves tournent et retournent au bord des grilles, ils mangeront leurs gardiens à la première faute d’inattention, ils rejoindront quelques contrées sauvages aux marges de la domestication universelle.

2.5.08

Psyflic

Il fut un temps où la psychanalyse était perçue comme une force d’émancipation de l’esprit et des pratiques. Or, dans un nombre croissant de débats (homoparentalité, clonage, ectogenèse), elle est désormais appelée à la rescousse des positions les plus réactionnaires. La référence lacanienne à la toute-puissance du Symbolique est l’outil favori de cette répression. Dès qu’il s’agit de préserver un ordre établi, les conservateurs font feu de tout bois et certains psychanalystes sont visiblement ravis de cette oreille attentive des pouvoirs en place. Le charabia de leur pseudoscience étant à peu près expulsé du champ académique, cet exercice disciplinaire ressemble à l’ultime satisfaction de leur désir de reconnaissance.

Gènes, superstition et raison

La dépénalisation de l’avortement reconnaît que la femme a droit de vie et de mort sur son embryon comme être humain potentiel. Depuis ces prémisses, je ne vois pas pourquoi on interdirait à cette femme d’exercer le droit de soigner son embryon, ou même de l’améliorer, donc de modifier ses gènes en vue de la santé ou de la qualité de l’existence à venir. L’interdit sur la thérapie génique germinale n’est pas le fait d’une société superstitieuse, développant toutes sortes de tabous irrationnels, mais le fait des meilleurs esprits se disant raisonnables et rationnels. Allons donc : ces meilleurs esprits devraient interroger leur raison au lieu de se comporter comme un troupeau bavard véhiculant toujours les mêmes préjugés et les mêmes clichés sans jamais les interroger.

En quoi est-il raisonnable et rationnel de refuser la diminution d’une probabilité de maladie et de souffrance ? En quoi est-il raisonnable et rationnel d’empêcher la valorisation de certains traits, attitude que tout le monde adopte couramment et dont on se félicite quand elle concerne l’éducation de ses enfants ? En quoi est-il raisonnable et rationnel d’affirmer que le changement d’un gène ou d’un groupe de gènes affecte la dignité ou l’autonomie de la volonté de la personne à naître ? En quoi est-il raisonnable ou rationnel de prétendre que la diversité du génome de l’humanité pourrait s’appauvrir, alors que la technique permettant de modifier certains gènes permet tout aussi bien de les conserver dans des banques génétiques et de les réimplanter dans les générations futures si besoin en était ? En quoi est-il raisonnable ou rationnel de respecter aveuglément la loterie génétique de la nature, alors que nous ne cessons de la combattre et de la transformer quand nous luttons contre les maladies, domestiquons ou cultivons des espèces ?

29.4.08

Le corps social (je est aux autres)

Dans une tribune du Monde, ce propos de Jean-Paul Delevoye (médiateur de la République) : "En droit français, la libre disposition de son corps est par essence limitée par la loi. Les individus, au travers de leurs élus, en ont fait un thème collectif qui relève de la responsabilité de l'ensemble de la société." La belle affaire : la libre disposition de son corps n'est pas "limitée", elle n'est promulguée ni reconnue nulle part, de sorte que "l'ensemble de la société" - doux euphémisme pour le biopouvoir étatique - ne se prive pas d'accumuler les interdits sans même que nous ayons conscience de cette dépossession primordiale de nos corps.

28.4.08

Fatalité j'écris ton nom

Imaginons une étude montrant que 10% des différences entre les gens dans le domaine de la réussite scolaire provient de la qualité de leur alimentation entre 0 et 10 ans. Tout le monde serait vivement intéressé par cette annonce, le ministère de la Santé demanderait une expertise collective sur les tenants et aboutissants de la chose, les professionnels de la réforme sociale monteraient vite au créneau pour suggérer les mesures alimentaires susceptibles d’aider au progrès de chacun et de réduire les inégalités entre tous, les sociologues feraient de savantes études sur la transmission du capital alimentaire et même les psychanalystes auraient un mot à dire. Et pourtant, 10%, ce n’est pas si important. Quand la psychométrie et la génétique du comportement suggèrent qu’une proportion supérieure des différences de réussite scolaire provient des gènes, personne n’est vraiment intéressé, le gouvernement ne creuse pas la question, les réformateurs sociaux se taisent, les sociologues et les psychanalystes sifflotent en regardant le plafond. Tout le monde lit « hérédité » et chacun entend « fatalité ». Quelle attitude étonnante, quel respect superstitieux de la matière vivante pour des esprits supposés si libres, si actifs, si entreprenants...

27.4.08

Le souci de l'autre

L’histoire humaine ? Un lent, immense et raisonné dérèglement de l’altruisme par la conscience. Et beaucoup militent activement pour son achèvement en forme d’apothéose, un Etat-monde entièrement organisé pour la réplication infinie de l’humain. Et dire que tout cela est né de quelques gènes égoïstes…

25.4.08

Le lieu commun de la banalisation du sexe

Nouveau lieu commun : le sexe est partout, le porno est banalisé, l’époque est obscène. Cela me semble faux, à côté de la plaque, l’éternelle récrimination de gens se disant très ouverts mais souhaitant surtout que la sexualité ne soit pas évoquée du tout. Quand l’éducation publique intégrera l’histoire, la connaissance et la pratique de la sexualité comme une part réelle de son cursus, et non un bouche-trou du programme faisant rigoler les gamins, quand dans chaque ville moyenne de notre pays il y aura des prostitué(e)s exerçant librement leur profession à côté des coiffeurs et des boulangers, des clubs organisant chaque soir des rencontres pour adultes autour d’une pratique sexuelle différente, des cinémas proposant du X au milieu des autres genres, des supermarchés ayant un rayon sex toys entre le rayon jouet et le rayon layette, on pourra sans doute dire que la sexualité est reconnue comme une activité courante de nos concitoyens – et une activité finalement importante si l’on en juge par tout ce qui tourne d’elle, directement ou indirectement. Mais quelques publicités porno chic, quelques rubriques dans les magazines pour jeunes filles, quelques boutiques spécialisées à lourde tenture et une avalanche de sites X se recopiant les uns les autres, cela ne change pas grand chose au régime d’exception dont souffre la sexualité parmi toutes nos occupations.

23.4.08

Comment notre cerveau voit le monde

Un jour, le monde est gris, pesant, étranger. Un autre, le voici léger, vif, accessible. Le monde n’a pas changé d’un jour sur l’autre, ce sont seulement les connexions cérébrales du cerveau dépressif, cyclothymique ou bipolaire qui se sont modifiées et qui ont modulé différemment les processus perceptifs et cognitifs. Si vous êtes atteint de l’un de ces troubles, vous connaissez bien cette étrange transformation de la réalité et de la personnalité. Et vous savez bien que les autres - ceux qui ne sont ni dépressif, ni cyclothymique, ni bipolaire - ne parviennent pas réellement à comprendre ce que vous ressentez, ce qui rend la communication si difficile. Il en va bien sûr de même pour toutes les autres pathologies de l’esprit, dont certaines ont des effets plus prononcés encore – le schizophrène vit de manière intermittente dans le monde parallèle de sa psychose, l’autiste est incapable de communication sociale mais développe certaines aptitudes étonnantes, etc.

Il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin : le cerveau dit normal connaît de nombreuses variations de tempéraments et d’aptitudes, que l'on commence seulement à explorer. Il n’y a pas de raison de penser que celles-ci n’influencent pas profondément la manière dont nous voyons le monde, nos croyances comme nos raisonnements. Regardez les débats contradictoires : des individus d’intelligence et de culture comparables défendent avec acharnement des conclusions opposées sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire, penser ou ne pas penser, croire ou ne pas croire. On dit en général que ce désaccord résulte d’une dissymétrie d’informations, les connaissances et les expériences n’étant jamais les mêmes. Et s’il résultait autant, voire plus, d’une complexion différente du cerveau, de certaines inclinaisons innées ou précocément acquises dans le développement, préconditionnant le traitement des connaissances et des expériences dans un certain sens plutôt que dans un autre ? L’exploration scientifique du cerveau est dans l'enfance et ce continent inconnu n’a dévoilé que bien peu de ses secrets. Ce qu’on y découvre modifie peu à peu la manière dont on se pense et dont on pense les autres. Comme chez le dépressif, l’autiste ou le schizophrène, on pourrait bien s’apercevoir que des variations somme toute minimes produisent peu à peu des différences majeures dans la perception et la compréhension de la réalité.