10.5.08

Le corps du délit

Dans sa chronique du Monde consacrée à la mode du fitness, Jean-Michel Dumay observe :

« Initiée par la vague hygiéniste du XIXe siècle qui a montré l'importance des soins à lui prodiguer, puis boosté par le XXe qui l'a valorisé en l'exhibant jusqu'à le dénuder et le "marchandiser", l'attention accordée au corps n'est pas nouvelle. Elle prend cependant des proportions inédites au XXIe siècle. Quelque 31 % de Français sondés en janvier par l'institut Ipsos ont ainsi confié s'adonner à la pratique du body fitness, en club ou en solo. Ils n'étaient qu'un quart en 2000 et 27 % en 2005. Cette progression du fitness, qui compterait, selon Ipsos, de 14 à 15 millions d'adeptes en France, expliquerait à elle seule la hausse de la pratique sportive ces trois dernières années. Elle s'observerait principalement chez les femmes et les jeunes (44 % parmi les 15-24 ans).
(…)
C'est très moderne, dans les sociétés occidentales, cette façon de vouloir, au sens premier, "(re)mettre en forme" son corps (les Chinois, avec la pratique du tai-chi, ne l'ont jamais perdu de vue). Cette volonté de le modeler, de (tenter de) le maîtriser. De croire, peut-être aussi, qu'en transformant son corps, on transformera sa vie. "Dans une société individualiste, note Elisabeth Tissier-Desbordes, sociologue de la consommation, le corps devient un double, un autre privilégié, un partenaire, un alter ego qui sert ou dessert le propriétaire de ce corps. Il est l'autre le plus proche de l'individu." Et, nonobstant, celui qui permet d'attirer le regard des autres. »

Ce soin porté au corps dans son aspect général (sa forme externe) se développe et se double d’un soin porté à chacun de ses élements et de ses mécanismes (sa fonction et sa structure internes). D’où vient ce phénomène ? Le christianisme a imposé une vision dépréciatrice du corps comme simple véhicule transitoire de l’âme et comme instrument du péché. L’émergence du corps à l’âge moderne, c’est avant tout le reflux de cette immense pathologie de l’esprit exigeant que l’on valorise la souffrance plutôt que le plaisir, que l’on regarde avec suspicion et mépris ses propres désirs, que l’arrière-monde et l’après-vie soient plus importants que ce monde et cette vie. Et aujourd’hui encore, dans nos sociétés ayant du mal à faire leur deuil de cet héritage chrétien, on voit prospérer tous les discours de ceux qui ont un problème avec ce corps, qui tentent par tous les moyens de dévaloriser et de culpabiliser l’attention qu’on lui porte. On ne parlera plus de pécheurs, bien sûr, mais on exprimera tout de même son mépris pour le souci de l’apparence, sa réserve sur le culte de la performance, ses inquiétudes sur la réification du corps, sa peur des dérives dans les usages de ses gènes, de ses cellules, de ses tissus, de ses organes, etc. Bref, on soupçonnera toujours volontiers l’individu d’être mauvais lorsqu’il entend librement disposer de son corps. Ou bien d'être inférieur s'il néglige pour cela son esprit, un esprit que l'on se représente comme séparé du corps.

9.5.08

Symétrie, dimorphisme et désir

Pourquoi trouvons-nous un visage attractif, un autre non ? La sélection sexuelle est un outil puissant de l’évolution des espèces, assez puissant pour produire des traits aussi « aberrants » que l’immense queue des paons ou l’imposant bois des cerfs. Il n’y a pas de raison que les primates, dont l’homme, échappent à ce mécanisme. Les préférences humaines en matière sexuelle (attractivité, désirabilité), lorsqu’elles sont transculturelles et répandues dans les populations, suggèrent que des mécanismes inconscients sont à l’œuvre dans nos valorisations et que les traits valorisés le sont en raison d’avantages adaptatifs au cours de l’évolution. Avantages pouvant bien sûr être décalés – c’est-à-dire que le trait était peut-être avantageux dans l’environnement d’une petite tribu pré-hominienne de la savane africaine, mais ne l’est plus aujourd’hui.

Deux traits ont été abondamment étudiés, la symétrie faciale et le dimorphisme sexuel. Ce dernier renvoie au fait que les visages des individus sont jugés plus ou moins masculins et féminins selon divers indices comme la taille et le rapprochement des yeux, la structure de la mâchoire ou l’écartement et la saillance des pommettes.

Anthony Little et ses collègues ont voulu savoir si ces deux traits sont associés l’un à l’autre, ou s’ils sont au contraire le fait de valorisation disjointe et arbitraire. Ils ont pris des photos de sujets européens (177 hommes, 318 femmes), africains (ethnie Hadza, 67 hommes, 69 femmes) ainsi que des photos de macaques (105 mâles, 111 femelles). Les chercheurs ont réalisé des images composites à partir des faces de chaque sexe les plus et les moins symétriques (symétrie mesurée par la disposition de 6 points du visage par rapport à une ligne médiane), ainsi que d’autres images composites au hasard, sans préselection. Et deux groupes de sujets (européens et africains) devaient donner leur avis sur ces photos, en estimant si les visages étaient attractifs, mais aussi plus ou moins masculins / féminins.

Résultat : les images composites symétriques sont celles qui accentuent le plus le dimorphisme sexuel (mesuré par quatre indices normalisés), c’est-à-dire que les visages symétriques féminins et les visages symétriques masculins sont ceux qui obtiennent aussi un meilleur score aux indices morphométriques de dimorphisme. Cette mesure objective est confirmée par la perception subjective des humains, qui considèrent eux aussi les faces comme plus ou moins masculines/féminines, non seulement pour leur ethnie et pour une autre ethnie, mais aussi bien pour une autre espèce de primate.

Ce travail suggère donc que la symétrie et le dimorphisme du visage sont sans doute associés au cours du développement par un facteur commun de variation. Et que ces deux traits sont des signaux indiquant une qualité de leur porteur, qualité ayant fini par orienter les préférences sexuelles en sa faveur au cours de l’évolution des primates.

Référence :
Little A.C. et al. (2008), Symmetry is related to sexual dimorphism in faces: data across culture and species, PLoS ONE, 3,5, e2106. doi:10.1371/journal.pone.0002106

Illustration : ibid.

Liquider le concept de dignité humaine

Dans les réflexions sur la bio-éthique, le concept de dignité humaine est souvent invoqué. On le trouve notamment en bonne place dans les déclarations ou conventions internationales : Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l'homme de l'UNESCO (1997), Convention sur les droits de l'homme et la biomédecine du Conseil de l'Europe (1997), Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l'homme de l'UNESCO (2005). Mais aussi en droit français, notamment dans les dispositions générales du Code civil : « La loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l'être humain dès le commencement de sa vie » (article 16, modifié en 1994 dans le cadre des lois dites de bio-éthique). Enfin, il n’est pas un débat où l’un des intervenants n’oppose pas à son interlocuteur sa défense (indignée) de la dignité humaine.

Ce concept de dignité humaine présente deux défauts majeurs : il est flou et métaphysique, l’un s’expliquant sans doute par l’autre. Le flou de la dignité humaine s’apprécie d’abord en regard des autres concepts du droit. Affirmer la nécessité d’un consentement éclairé de l’individu ou interdire sa discrimination en raison de tel ou tel critère sont par exemple des principes tout aussi répandus, mais ayant le mérite d’être assez précisément énoncés : on voit intuitivement ce que sont un consentement éclairé et un individu, ou une discrimination et un critère de discrimination. Il en va de même pour les droits fondamentaux, qui énumèrent des libertés individuelles concrètes ne pouvant être remises en cause par des États reconnaissant ces droits comme sources normatives de leurs constitutions.

Rien de tel avec la dignité humaine, dont on ne sait à quoi elle renvoie au juste sinon à la satisfaction de son propre énoncé. On parle à son sujet de la « valeur intrinsèque » de chaque être humain imposant son respect en tant qu’être humain. Mais cette valeur intrinsèque est perpétuellement modulée ou contredite dans l’expérience humaine – c’est le propre de la valorisation. Si l’on prive un bourreau de ses droits fondamentaux, parfois de sa vie, c’est au fond parce que son existence n’a pas la même valeur que celle de ses victimes ou d’un autre individu non criminel. Si l’on supprime un embryon malade, parfois un fœtus à un stade avancé de la grossesse, c’est parce que son existence future est jugée indigne d’être vécue, que le simple fait d’être un être humain potentiel ne se traduit pas par une dignité humaine potentielle (au regard de ceux qui acceptent et pratiquent cet avortement). Si l’on tolère dans certains pays l’euthanasie, c’est parce que la mort est parfois préférable à la vie, donc que la personne est juge de la valeur intrinsèque de sa propre existence au point d’y mettre un terme par sa volonté autonome (réclamer une mort digne signifie que la vie ne l’est plus). Si certains nains acceptent de louer leurs corps pour des jeux idiots mais lucratifs (lancer de nains), si des prostitué(e)s font de même pour satisfaire les désirs de leurs clients, si des activités sexuelles consentantes se fondent sur la souffrance ou l’humiliation infligée et reçue, si plein de gens ne pratiquent pas le lancer de nains, l’amour monnayé ou le BDSM mais jugent tout cela acceptable (indifférent au fond à la morale et au droit), c’est que ces personnes ne considèrent pas comme indignes de l’être humain des pratiques parfois réputées telles aux yeux des autres. Quand on examine son inscription concrète, la dignité humaine paraît donc une notion à géométrie variable, tenant aux valorisations des individus et des groupes sur ce qu’il est digne ou indigne de faire, et non à une propriété de la nature humaine s’imposant d’elle-même aux sens ou à la raison.

Du point de vue philosophique, la dignité humaine est dérivée de la morale kantienne. Selon Kant, la raison est un attribut de chaque être lui permettant de se hisser au-delà de ses intérêts particuliers pour accéder à une volonté universelle législatrice se reconnaissant pour impératif catégorique : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais comme un moyen » (Fondement de la métaphysique des mœurs). La dignité humaine se réaliserait dans cette pure raison élevant les hommes au-dessus des contingences, les amenant à problématiser chacun de leurs actes au regard de l’humanité tout entière, les enjoignant à ne jamais instrumentaliser leurs semblables. Qu’une position aussi idéaliste ait connu un tel succès ne peut que provoquer une profonde perplexité : produire une théorie morale inapplicable aux rapports humains paraît aussi utile que donner un cours de grammaire à des chimpanzés. Le problème est que les individus passent leur temps à se prendre les uns les autres comme les moyens de leurs fins, de manière plus ou moins consciente ou grave (en mentant, en trompant, en manipulant, en se prostituant, en travaillant, en taxant, en exploitant, en volant, en tuant), de sorte qu’un kantisme conséquent est condamné à une attitude mi-déplorative mi-imprécatoire face à une nature humaine décidément aux antipodes de son idéal. Un disciple de Thomas d’Aquin a au moins l’avantage de faire officiellement appel à Dieu (qui aime tous les hommes, les a tous dotés de raison et leur enjoint à tous de partager en raison l’amour de Dieu pour chaque homme) : l’idée que la raison humaine est parfaite ou perfectible au point d’aboutir à la même conclusion en se privant de la référence divine ne pouvait naître que dans un esprit peu au fait de la vie de ses semblables, ou alors aveuglé par la nécessité interne de son système philosophique exigeant la toute-puissance de la raison.

De manière prévisible, le kantisme a dégénéré en une injonction à respecter la loi morale universelle assez comparable à l’injonction de vénérer la parole divine des Saintes Écritures, sauf qu’il manque aux kantiens l’autorité d’une Église et le menace d’un Enfer pour imprimer l’impératif catégorique dans le lobe frontal des sujets dissipés. Et tout comme les théologiens se sont arraché les cheveux sur les contradictions des Écritures, les kantiens se triturent les neurones pour répondre aux dilemmes moraux que leur position idéaliste a bien du mal à résoudre. Appliqué à des problèmes concrets en bio-éthique, le kantisme énonce des généralités impossibles à contredire : se reproduire est bien car l’enfant est une fin, se reproduire par clonage est mal car l’enfant est un moyen. Pourquoi deux bébés également dotés d’attributs humains à leur naissance ont-ils des statuts si différents, pourquoi deux couples souhaitant procréer ont-il des intentions si louables dans un cas et si blâmables dans l’autre ? Mystère de la dignité humaine et de ses interprètes kantiens…

La bio-éthicienne Ruth Macklin avait mis les pieds dans le plat voici quelques années en posant dans un éditorial du British Medical Journal : « La dignité est un concept inutile en éthique médicale et peut être éliminée sans aucune perte de contenu ». Elle ajoutait une piste pour comprendre le succès de ce concept : « une explication possible est que de nombreuses sources religieuses se réfèrent à la dignité humaine, spécialement mais pas exclusivement les écrits catholiques ». Il est notoire que dès les années 1970, les autorités religieuses ont vu dans l’éthique biomédicale un moyen de regagner une certaine influence sur les mentalités et les choix sociaux. Lors des discussions bio-éthiques, bien des penseurs ou politiciens catholiques se gardent bien de parler de Dieu ou du caractère sacré de la vie, mais utilisent à foison la dignité humaine comme un substitut providentiel à l’expression de leur croyance.

Au-delà des religieux, le concept de dignité humaine semble avoir désormais pour fonction paradoxale de limiter la portée concrète des droits de l’homme dont il se veut en apparence le principe fondateur. Les droits de l’homme consacrent en effet le processus d’autonomisation de la modernité en posant comme principe la liberté des individus dans les seules limites de la liberté des autres. Appliqué à la biomédecine, cela signifie que l’individu est libre d’utiliser les progrès biotechnologiques pour accomplir les finalités qu’il se donne par sa volonté autonome, sans avoir à en répondre devant la société, l’État ou la majorité (tant qu’il ne nuit pas à autrui bien sûr). Dès que cette liberté est perçue comme excessive par certains, par exemple dans le cas du clonage ou de l’amélioration génétique, la dignité humaine est invoquée comme limite (le principe du « garde-fou » : l’homme est certes digne par nature, mais pas au point d’être indemne de tout désir indigne). Elle justifie les interdits posés par les États, alors même que les pratiques interdites reposent sur la volonté éclairée des individus et ne remettent nullement en cause la volonté des autres ni les droits fondamentaux. Elle alimente des « sacralisations laïques » aberrantes, comme celle du génome humain par la Déclaration de 1997 de l’Unesco ou celle de l’espèce humaine par les lois françaises de bio-éthique de 2004, des concepts biologiques devenant des références juridiques normatives par la seule grâce de leur communion supposée avec la dignité humaine. Et tout cela sert à ne pas répondre à une questions très simple : suis-je libre de disposer de mon corps ?

Rêverie idéaliste ou ratiocination métaphysique à l’origine, le concept de dignité humaine est devenu une machine de guerre contre la liberté humaine, au service des Etats, des Eglises, des organisations internationales et autres instances rêvant de fixer les règles de gestion de l’espèce humaine. Tout esprit libre doit œuvrer à sa liquidation.

Référence :
Macklin R. (2003), Dignity is a useless concept, British Medical Journal, 327, 1419.

8.5.08

Anatomies de l’animal moral

Dans deux articles récents, le psychologue Jonathan Haidt propose d’intéressantes réflexions sur la manière dont la science traite aujourd’hui la question de la morale. Il pointe notamment l’émergence d’une « nouvelle synthèse » à la confluence de la théorie de l’évolution, de la neurologie et de la psychologie sociale. Voici quelques éléments saillants de son propos.

La primauté des intuitions morales. Si les années 1960 et 1970 ont connu la révolution cognitive, les années 1980 et 1990 ont vu se développer une « révolution affective » montrant l’importance des sensations et des émotions dans nos jugements. Auparavant, des psychologues aussi influents que Lawrence Kolberg ou Jean Piaget s’intéressaient avant tout à l’apparition du « raisonnement moral » au cours du développement. Mais la recherche se penche désormais sur les émotions qui sous-tendent ces raisonnements. Les travaux de neurobiologie montrent par exemple que confronté à un dilemme moral (ou à une action / intention jugée immorale), le cerveau active dans la plupart du temps et de manière instantanée des zones émotives plus ou moins conscientes. Il ne procède à une rationalisation que dans un second temps. Cette primauté de l’intuition n’est pas une dictature : après la réaction instantanée émotive ou affective, les sujets réfléchissant à une question morale usent de procédés variés correspondant à autant d’activations cérébrales, comme opérer un choix rationnel (par exemple calcul du coût et du bénéfice), repenser la situation sous un angle nouveau (qui peut éveiller des activations émotives secondaires). Ou bien sûr engager un débat avec un tiers (ce qui est susceptible de modifier ces deux processus).

Pensée pour agir. La réflexion scientifique sur les questions morales suggère que les approches pragmatiques sont correctes : nous pensons d’abord pour agir. Et en l’occurrence, l’être humain pense moralement pour agir socialement. Toutes les sociétés humaines accordent une place importante à la réputation des individus, utilisant pour cela un commérage incessant servant à la collecte des informations. Il en résulte des règles de comportement dans ce réseau dense de conversation : je dois faire attention à ce que je fais (publiquement), ce que je fais importe moins que ce que les gens pensent de ce que j’ai fait, il se peut que les autres me trompent et me manipulent sur la nature exacte de leur action ou intention, etc. Plusieurs travaux sur des patients souffrant de lésions neuro-anatomiques modifiant leur capacité à agir moralement (mais pas leur capacité à comprendre l’existence des catégories morales du bien et du mal) montrent que lorsqu’ils commettent des actions jugées immorales, ils s’attachent à fabriquer des récits pour les justifier. D’autres travaux, utilisant le conditionnement aversif inconscient pour certains mots, montrent que les sujets sont enclins à faire des jugements moraux plus négatifs sur les récits comportant ces mots, et même à développer des interprétations morales quand ces récits ne sont pas moraux en soi.

De l’individu au groupe et du groupe à l’individu. L’émergence du comportement moral s’explique par différents niveaux de sélection. Les plus habituels dans la littérature scientifique mettent en œuvre deux processus bien documentés, la sélection inclusive de parentèle (Hamilton) et l’altruisme réciproque (Trivers). Les gènes dictent les comportements favorables à leur réplication : quand d’autres membres de notre entourage partagent nos gènes (famille par exemple, ou tribu assez endogame), l’individu peut se sacrifier pour eux si le coût génétique de ce sacrifice individuel est compensé par un gain génétique de survie chez les bénéficiaires apparentés. De même, si un individu se montre altruiste, il a une probabilité plus forte de bénéficier de comportement altruiste, car il sera perçu comme plus digne de confiance et de constance dans la réciprocité (les « tricheurs » égoïstes finissent par s’isoler dans ce genre d’interactions). Une variante élargi est l’altruisme indirect (un agent C observant les interactions de agents A et B verra lequel se comporte le mieux en terme d’altruisme ou de réciprocité ; l’agent D parlant avec l’agent C sera informé du comportement de A et B, etc.). La morale apparaît donc en partie comme un habillage des comportements altruistes dictés par la sélection de parentèle ou l’anticipation de réciprocité, analysable du point de vue évolutionniste au niveau génétique et individuel (trait sélectionné s’il apporte un bénéfice direct à l’individu en terme de survie, ou aux gènes partagés avec d'autres individus). Mais un nombre croissant de chercheurs considère que l’espèce humaine a connu aussi une sélection de groupe : de même que l’invention de l’élevage (propriété de groupe) a favorisé rapidement l’émergence de gènes de tolérance au lactose (propriété individuelle), l’existence d’une identité collective de groupe a pu accélérer l’évolution de gènes favorables à cette identité. Il faut pour cela qu’au cours de l’évolution humaine les groupes soient en conflit assez fréquents et que les groupes soudés (plus d’altruistes en interne) fassent mieux survivre leurs membres que les groupes disjoints (plus d’égoïstes en interne). La morale apparaît dans ce cas de figure comme un outil d’adaptation au conflit inter-groupes par intégration de chaque individu au sein de son groupe.

Le biais ethnocentriste et moderne. Même quand elle concerne l’émergence et la formulation de jugements de valeurs (la morale, en l’ocurrence), la science doit évidemment éviter d’en porter, par exemple en supposant que certains comportements humains sont plus moraux que d’autres, ou que certaines justifications morales sont plus recevables que d’autres. Il n’est pas indifférent que la réflexion sur la morale soit née dans une période moderne célébrant la libération de l’individu et de la raison en accélérant le reflux de la communauté et de la tradition. Le chercheur (comme le philosophe) a tendance à penser que la morale concerne surtout la souffrance, le soin, l’empathie et l’altruisme (offrir protection aux gens vulnérables, aider les faibles, maximiser le plaisir) ou bien l’impartialité, la réciprocité, la rationalité et la justice (traiter chacun comme égal aux autres, être logiquement cohérent dans les choix pour soi et pour les autres). Mais en fait, ces deux justifications modernes de la morale (utilitariste-conséquentialiste et déontologiste) masquent la diversité de l’expérience morale réelle de l’humanité. Un comportement moral peut aussi émerger par d’autres processus émotifs-cognitifs, et Haidt en propose au moins trois autres : la loyauté et l’insertion dans le groupe, le respect de l’autorité, la pureté ou la sacralité. De ce point de vue, un Taliban qui lapide une femme adultère montre un comportement éminemment moral, même si l’observateur scientifique (et sa culture d’appartenance) juge ce comportement très immoral.

Pour finir, soulignons un point que Haidt n’aborde pas, mais que nous avons déjà suggéré ici : il n’y a aucune raison de penser que les individus utilisent les mêmes ressources pour construire leur morale, soit parce qu’ils n’ont pas les mêmes intuitions morales (divergences affectives-émotives), soit parce qu’ils n’ont pas les mêmes rationalisations morales (divergences cognitives). On constate d’ailleurs que les formes morales dominantes en Occident (plutôt rationalistes ou individualistes) n’empêchent nullement des individus et des groupes de persister dans des justifications morales qui ne sont ni individualistes ni rationalistes. Ce relativisme naturel associé au relativisme culturel devrait bien sûr faire douter tous ceux qui imaginent qu’une société ouverte sécrète automatiquement une morale unique (traduisible dans le droit et la loi de son État) ou que l’humanité converge spontanément vers une morale commune. Imposer un choix moral sur un autre traduit un rapport de forces. C’est-à-dire un acte politique, et non plus moral.

Références :
Haidt, J. (2007), The new synthesis in moral psychology, Science, 316, 998-1002.
Haidt, J. (2008), Morality, Perspectives on Psychological Science, 3, 65-72.
(Ces articles peuvent être téléchargés sur la page personnelle du chercheur).

7.5.08

Violence, jeux vidéos et idées reçues

Dans 20 Minutes, intéressant entretien avec Lawrence Kutner, psychiatre ayant suivi le rapport aux jeux vidéos de 1300 adolescents et venant de publier le livre Grand Theft Childhood. Le médecin tord le cou à pas mal d’idées reçues : non seulement les jeux vidéos violents ne provoquent pas de hausse de la violence chez ceux qui s’y adonnent, mais la relation semble en fait inverse :
"Dans notre étude, seuls 6% des garçons et 18% des filles ne jouaient pas ou peu aux jeux vidéo. Les garçons (pas les filles) qui jouent rarement ou pas sont plus enclins à être impliqués dans des bagarres ou d'avoir des problèmes à l'école."
Voilà qui ne manquera pas de contrarier les ligues de vertu s'étant fait une spécialité de corriger l'environnement des bambins...

QI et allaitement

Le fait d’être nourri au sein vous donne-t-il un avantage cognitif dans l’existence ? C’est ce que suggère une nouvelle étude consacrée à ce sujet déjà très débattu en psychométrie et psychologie du développement.

Les chercheurs ont travaillé en association avec des maternités biélorusses qui ont proposé ou non aux futures mères un programme d’incitation à l’allaitement, dans le cadre d’une initiative de l’OMS et de l’Unicef. 17 046 enfants ont été concernés, dont 13 889 ont été suivis jusqu’à l’âge de 6 ans et demi. Résultat : les enfants du groupe expérimental (mères ayant suivi le programme d’incitation à l’allaitement) ont un gain global de 5,9 points de QI par rapport au groupe témoin, le QI verbal montrant des gains supérieurs (7,9) au QI de performance non-verbale (2,9). Les notes des professeurs en lecture et écriture étaient également supérieures.

L’intérêt de cette étude est double : d’une part, l’échantillon est l’un des plus importants jamais utilisés par analyser les liens entre allaitement et intelligence de l’enfant ; d’autre part, le choix de constitution des groupes se rapproche d’une randomisation, et limite certains biais. Cela suggère qu’il existe un lien causal réel entre l’allaitement et l’amélioration des capacités cognitives, et non une simple corrélation (due par exemple à l’intelligence de la mère).

Il faut cependant noter que le lien est complexe. Une autre étude parue voici peu (Caspi 2007), et concernant cette fois 3000 enfants anglais et néo-zélandais, a montré que le gain de QI des enfants dépend aussi de leur constitution génétique : selon leur version du gène FADS2, les bébés allaités connaissent ou ne connaissent pas de gain de QI. Ce gène est impliqué dans la conversion des acides gras de l’alimentation en acide arachidonique (AA) et en acide docosahexaènoïque (DHA) qui tendent à s’accumuler dans le cerveau lors des premiers mois de l’existence, et dont on pense qu’ils favorisent la croissance et la connexion des neurones.

Références :
Caspi A. et al. (2007), Moderation of breastfeeding effects on the IQ by genetic variation in fatty acid metabolism, PNAS, 104, 18860-18865, 10.1073/pnas.0704292104
Kramer M.S. et al. (2008), Breastfeeding and child cognitive development, Arch. Gen. Psychiatry, 65, 5, 578-584

6.5.08

Evolution : ici et maintenant

La théorie de l’évolution est reconnue comme un puissant outil pour comprendre l’histoire des espèces. Mais, dit-on souvent, elle n’est guère utile pour le temps présent et futur, c’est-à-dire guère à même de faire des prédictions orientant notre action. À mesure que nos connaissances progressent en même temps que nos moyens d’observation en temps réel du vivant, cette objection est de moins en moins valable. Signe des temps : la première publication scientifique entièrement consacrée à la dimension « pratique » de l’évolution vient de voir le jour. Intitulée Evolutionary Applications, elle se donne pour vocation de mobiliser les outils de l’évolution pour traiter des questions biologiques ayant une pertinence sanitaire, sociale ou économique. Par exemple, la mise au point comme l’utilisation d’antibiotiques gagnent à être éclairées par l’exploration des mécanismes de multirésistance bactérienne, un cas d’école de la sélection naturelle (des bactéries mutantes survivent toujours aux molécules biocides, ce qui fait naître de nouvelles souches mieux adaptées à la contrainte que nous essayons de leur imposer).

Au-delà de l’intérêt scientifique de cette publication, dont les deux premiers numéros sont entièrement libres d’accès, c’est la portée épistémologique ou philosophique qu’il convient de mesurer. Loin d’être un amusement pour naturaliste ou une curiosité du programme scolaire, la théorie de l’évolution éclaire d’un jour nouveau le destin de notre espèce et de ses membres, ainsi que leur rapport avec le milieu. Une humanité progressivement consciente d’être le produit de l’évolution ne se comportera pas de la même manière qu’une humanité croyant être la création d’un dieu ou d’un esprit. Cet immense basculement ne fait que commencer, 150 ans après la parution de l’Origine des espèces.

Diversité du génome humain

Voici quelques années, la plus grande publicité a été faite autour du séquençage du génome humain commencé en 1990. Beaucoup en concluent à tort que l’on connaît désormais le génome de notre espèce. En réalité, le séquençage achevé en 2003 est plutôt un génome de référence, assemblage de plusieurs génotypes différents qui ont été « lus » par bribes. Les progrès de la bio-informatique, notamment l’automatisation de ces séquençages, font que l’on commence à analyser des génotypes individuels pour les comparer à ce génome de référence. Et l’on trouve des différences riches d’enseignement, soit dans l’écriture des gènes, soit dans celle des nombreuses régions non-codantes de l’ADN les entourant.

Un consortium de l’Université de Washington, rassemblant plusieurs plateformes de séquençage, vient ainsi de se pencher sur les génotypes de huit individus, quatre d’origine africaine, deux d’origine européenne et deux d’origine asiatique. L’étude des différences génétiques entre les individus a habituellement pour cible privilégiée les SNP (single polymorphism nucleotid), des variations d’une paire de bases sur l’ADN. (Pour mémoire, les bases en question sont l'adénine (A), la thymine (T), la cytosine (C) et la guanine (G) associées par des liaisons hydrogène et dont la succession forme le code génétique). Ces SNP représentent 90 % des variations d’un génotype à l’autre.

Les chercheurs se sont ici penchés sur les variations du nombre de copies (CNV pou copy-number variant), concernant quelques milliers à quelques millions de paires de bases. Les CNV prennent la forme d’insertions, de suppressions ou d’inversions dans l’écriture des paires de bases sur les chromosomes. Ils ont mis en évidence pas moins de 1695 sites de variations structurelles sur le génome, de taille supérieure à 6000 paires de bases, 525 régions à polymorphisme prononcé (c’est-à-dire très variables d’un individu à l’autre). Ces différences s’ajoutent aux 4 millions de SNP connus (et aux 796 273 variations courtes, de 2 à 100 paires de bases). La prochaine étape consistera à examiner en détail ces séquences pour évaluer leur importance sur l’activité des gènes, sur la susceptibilité aux maladies ou sur la diversité des traits.

Référence :
Kidd J.M. et al. (2008), Mapping and sequencing of structural variation from eight human genomes, Nature 453, 56-64, doi:10.1038/nature06862.

4.5.08

Ma mauvaise nouvelle - réflexion sur le relativisme naturel

Selon le relativisme culturel, les hommes forgent leurs convictions depuis les représentations de leur culture d'origine : des cultures différentes produiront des convictions différentes. On oppose souvent à cela que les hommes, tout différents qu'ils soient par leurs langues ou leurs coutumes, possèdent un répertoire commun d'émotions ainsi qu'un usage partagé de la raison. Un certain universalisme naturel l'emporterait ainsi sur le relativisme culturel, et pourrait par exemple fonder une morale commune.

Je ne vois pas les choses ainsi, je soupçonne dans ce genre de vue le prisme de nos anciennes croyances religieuses, formant encore notre horizon de pensée, au moins celui qui est jugé le mieux recevable dans la bonne société — voyez-vous il est si difficile d'oublier la "bonne nouvelle" de l'unité des hommes et de mésestimer la bonne conscience qui l'accompagne, cet évangile de la consolation apportant toujours de petites gratifications à ceux qui le partagent.

Ce que dévoilent peu à peu les progrès de la biologie et de la psychologie, c'est à mon sens une relativité d'un genre inédit : les hommes ne divergent pas seulement en raison de la diversité de leurs groupes d'appartenance, ils se différencient de manière plus fondamentale et plus originelle par la manière dont leur cerveau appréhendent leur milieu (y compris les autres, y compris leur groupe). La philosophie nous a habitués à voir la sensibilité ou la rationalité comme des propriétés à peu près identiques chez tous les humains, mais il n'en est rien : elles varient exactement comme varient la taille, le poids, la couleur de la peau, de l'oeil et du cheveu, n'importe quel autre trait physiologique. Il ne peut guère en être autrement, puisque la sensibilité (aptitudes émotives) et la rationalité (capacités cognitives) ne sont jamais à la base que propriétés matérielles du cerveau, soumises aux variations moléculaires et cellulaires caractérisant le vivant et ses traits. Dès lors, croit-on un seul instant que des individus très sensibles seront réceptifs aux mêmes discours que des individus peu sensibles ? Que des individus très rationnels adopteront les mêmes idées que des individus peu rationnels ? Et que dire de nos traits de personnalité... Pense-t-on que tel individu altruiste portera les mêmes jugements que tel autre égoïste ? Imagine-t-on que tel individu si anxieux aura les mêmes attentes que tel autre si paisible ?

Avant d'être une machine logique séparant le vrai du faux, ce qu'il fait d'ailleurs avec la plus grande difficulté et au prix d'un effort soutenu, le cerveau humain est un organe symbolique produisant des valorisations — du bon et du mauvais, du bien et du mal, du beau et du laid, du juste et de l'injuste, de l'agréable et du désagréable, du désirable et de l'indésirable, etc. — et il ne valorise pas de la même manière ni les mêmes choses d'un individu à l'autre. On aimerait que la raison trouve une ressource pour trancher parmi ces différences mais le plus rationaliste des philosophes n'échappe pas au soupçon que je formule ici - s'il valorise la rationalité et l'objectivité, n'est-ce pas après tout parce qu'il est mieux doté que d'autres sur ces traits, qu'il envisage avec plaisir un monde partageant sa manière de voir le monde ?

Violence mâle

Le journaliste du Monde Luc Bronner souligne la prédominance des hommes dans quasiment tous les registres de délinquance et de criminalité.

"Pour les actes les plus graves, les crimes, les hommes représentent 95 % des condamnations en 2005 (87,9 % des homicides, 98,5 % des viols et attentats à la pudeur). Pour les délits, les mâles représentent 90,4 % des personnes condamnées.(...)
Le ministère de la justice signale que la proportion de femmes est supérieure à la moyenne pour les vols simples (19 %), les faux en écriture (21 %), les escroqueries (21 %), les blessures involontaires (18 %) et le cas particulier des non-présentations d'enfants (76 %) dans les affaires de divorces. (...)
Le déséquilibre est tout aussi flagrant pour ce qui concerne les violences volontaires, autre sujet de préoccupation du fait de leur forte augmentation ces dernières années. En 2006, les femmes représentaient 12,7 % des personnes mises en cause par la police ou la gendarmerie pour ce type d'infractions. Une proportion qui tombe à 7,4 % pour les vols violents, et seulement 2,5 % pour les violences sexuelles. La situation est similaire en matière de délinquance routière : les hommes représentaient 92,3 % des délits sanctionnés en 2006 (conduite en état d'ivresse, délit de fuite, usage de stupéfiants, etc.).(...)
Au final, les femmes représentent à peine 3,7 % des 62 000 détenus en France."

L'auteur présente ce sexe-ratio déséquilibré comme un non-dit, mais on ne compte plus les articles et ouvrages consacrés à la sur-représentation des mâles dans les comportements agressifs et particulièrement des mâles jeunes. Le phénomène concerne toutes les espèces sexuées et il est d'autant plus marqué que le dimorphisme sexuel est prononcé. Les chimpanzés ou gorilles ne jouant pas avec des soldats de plomb dans leur enfance, et la construction des genres par la société étant donc difficile à incriminer, les chercheurs s'intéressent plutôt aux causes biologiques à la violence mâle, comme l'influence des hormones sexuelles sur le comportement (dimension développementale) ou la compétition inter-mâles pour l'accès aux partenaires et la défense du territoire (dimension évolutive).

2.5.08

Psyflic

Il fut un temps où la psychanalyse était perçue comme une force d’émancipation de l’esprit et des pratiques. Or, dans un nombre croissant de débats (homoparentalité, clonage, ectogenèse), elle est désormais appelée à la rescousse des positions les plus réactionnaires. La référence lacanienne à la toute-puissance du Symbolique est l’outil favori de cette répression. Dès qu’il s’agit de préserver un ordre établi, les conservateurs font feu de tout bois et certains psychanalystes sont visiblement ravis de cette oreille attentive des pouvoirs en place. Le charabia de leur pseudoscience étant à peu près expulsé du champ académique, cet exercice disciplinaire ressemble à l’ultime satisfaction de leur désir de reconnaissance.

Vie et mort : le cosmos comme éternel retour

Des astronomes du Centre d’Astrobiologie de l’Université Cardiff viennent de proposer une fascinante hypothèse : par cycles réguliers de 35 à 40 millions d’années, les mouvements de notre système solaire dans le plan de la Voie lactée rencontreraient des zones plus denses de la galaxie, où l’action gravitationnelle des nuages géants de gaz et de poussière augmenterait la probabilité de bombardement par des comètes.

Dans les épisodes les plus dramatiques, comme la limite Crétacé-Tertiaire voici 66 millions d’années, une comète de taille importante heurte la Terre, entraînant une extinction massive des espèces existantes, donc une redistribution des cartes pour le vivant. Mais ce n'est pas tout. Si cette hypothèse se confirme, elle pourrait également avoir son mot à dire sur l’émergence de la vie : certains soupçonnent fortement que les briques élémentaires du vivant (molécules organiques et acides aminés) proviennent de l’espace. Les mêmes bombardements cosmiques réguliers seraient ainsi à l’origine de la vie comme de sa destruction périodique.

Voilà qui donne à l’amor fati et au sentiment tragique de l’existence une dimension nouvelle.

L’article doit paraître prochainement en ligne dans les Monthly Notices of the Royal Astronomical Society.

Illustration : la comète Hale-Bopp (©Fred Espenak, NASA GSFC)

Gènes, superstition et raison

La dépénalisation de l’avortement reconnaît que la femme a droit de vie et de mort sur son embryon comme être humain potentiel. Depuis ces prémisses, je ne vois pas pourquoi on interdirait à cette femme d’exercer le droit de soigner son embryon, ou même de l’améliorer, donc de modifier ses gènes en vue de la santé ou de la qualité de l’existence à venir. L’interdit sur la thérapie génique germinale n’est pas le fait d’une société superstitieuse, développant toutes sortes de tabous irrationnels, mais le fait des meilleurs esprits se disant raisonnables et rationnels. Allons donc : ces meilleurs esprits devraient interroger leur raison au lieu de se comporter comme un troupeau bavard véhiculant toujours les mêmes préjugés et les mêmes clichés sans jamais les interroger.

En quoi est-il raisonnable et rationnel de refuser la diminution d’une probabilité de maladie et de souffrance ? En quoi est-il raisonnable et rationnel d’empêcher la valorisation de certains traits, attitude que tout le monde adopte couramment et dont on se félicite quand elle concerne l’éducation de ses enfants ? En quoi est-il raisonnable et rationnel d’affirmer que le changement d’un gène ou d’un groupe de gènes affecte la dignité ou l’autonomie de la volonté de la personne à naître ? En quoi est-il raisonnable ou rationnel de prétendre que la diversité du génome de l’humanité pourrait s’appauvrir, alors que la technique permettant de modifier certains gènes permet tout aussi bien de les conserver dans des banques génétiques et de les réimplanter dans les générations futures si besoin en était ? En quoi est-il raisonnable ou rationnel de respecter aveuglément la loterie génétique de la nature, alors que nous ne cessons de la combattre et de la transformer quand nous luttons contre les maladies, domestiquons ou cultivons des espèces ?

Une voix sexy

Nous évoquions voici peu l’oestrus humain : une étude vient d’apporter une nouvelle observation du phénomène. R. Nathan Pipitone et Gordon G. Gallup Jr ont enregitsré des voix de femmes à divers moments de leur cycle menstruel, puis demandé à un groupe de volontaires de classer ces voix selon leur attractivité. La corrélation entre les deux échelles (plus ou moins proche de la fertilité, plus ou moins grande attractivité) s’est détachée de manière significative d’une distribution aléatoire. Et l’effet n’a pas été retrouvé chez les femmes prenant des contraceptifs oraux, ce qui suggère une modulation hormonale de la voix.

Référence :
Pipitone R.N., Gallup G.G. (2008), Women's voice attractiveness varies across the menstrual cycle, Evolution and Human Behavior, online pub., doi:10.1016/j.evolhumbehav.2008.02.001

1.5.08

En s'acheminant vers le troupeau docile

Mes lecteurs me soupçonnent peut-être de francophobie, puisque je me fais régulièrement ici l'écho des errements de la POF (pensée officielle française) ou des dernières lubies de Big Mother (l'employeur de la POF, productrice des lois et règlements encadrant chaque aspect de nos vies). Mais non, la maladie que je décris en observant les symptômes hexagonaux infeste la plupart des nations, comme en témoigne cette fois notre voisin anglais, pourtant réputé libéral parmi les libéraux depuis la Magna Carta. Selon la BBC, le Parlement britannique s'apprête à discuter d'une loi interdisant la possession de matériel pornographique extrême.

Voici 5 ans, l'institutrice Jane Longhurst est tuée par Graham Coutts, lequel fréquentait compulsivement des sites de simili-snuff movies (Club Dead, Rape Action). Le meurtrier est condamné à perpétuité, mais la mère de la victime commence une croisade visant à interdire la possession ou la consultation de telles images. Son député y voit une cause intéressante, le gouvernement le suit, et voici donc un projet loi contre la « pornographie violente et extrême ». Cette nouvelle loi déplace la responsabilité du producteur (régie par le règlement sur les publications obscènes de 1959) vers le consommateur. De plus, le texte de loi prévoit de condamner la mise en scène d'« un acte qui menace ou paraît menacer la vie d'une personne ».

Quelques remarques sur cette initiative.

D’abord, cela commence par un procédé classique, la victimolâtrie hyperbolique. Une personne est victime d’un accident, d’un délit ou d’un crime, c’est bien sûr terrible pour elle et ses proches, mais la justice existe précisément pour déterminer la responsabilité ou la culpabilité, et prononcer les peines. Cela ne suffit plus : la dignité morale de victime (ou de parent de victime), gonflée par l’amplificateur politique toujours en quête de popularité lacrymale et par l’amplificateur médiatique jamais en reste d’audimat pulsionnel, permet désormais d’exiger les réformes les plus diverses, prenant évidemment la forme d’une intervention supplémentaire de l’État dans les affaires privées des individus.

Vient ensuite la causalité simpliste. Graham Coutts serait devenu un obsédé sexuel violent en regardant des films X, alors que l’inverse est évidemment le plus probable. On tient le même discours pour à peu près tout, et récemment encore en France, on a vu refleurir les mêmes rengaines usées sur le mannequinat-responsable-de-l’anorexie. Gilles de Rais n’avait pas la télévision ni Internet, les annales judiciaires de toutes les époques sont remplies de faits divers sanglants : peu importe pour les maîtres-censeurs, il ne faut pas s’arrêter à l’individu, mais rechercher, condamner ou réglementer tout ce qui a pu influencer cet individu (si possible un thème consensuel, par exemple éviter de dire que ses gènes ont pu co-déterminer le criminel, c’est très mal vu, plutôt suggérer qu’il avait un père buveur et une mère handicapée, regardait une chaîne de télé privée, peut-être même qu’il fumait et ne mangeait pas cinq fruits et légumes par jour, qui sait).

S’ajoute au processus déjà bien emballé l’obsession-compulsion sécuritaire. La finalité secrète de tout cela, l’horizon idéal, la société parfaite, c’est le zéro-mort, zéro-blessé, zéro-accrochage, zéro-accident, zéro-remou, zéro-insulte, zéro-risque — le troupeau gentil et docile. Dès lors, peu importe la proportion des actes incriminés : si vous avez le malheur de souligner que tel drame, tout dramatique qu’il soit, représente une rareté statistique, ne demande peut-être pas de dépenser un temps, une énergie et un argent tels, n’exige pas que tous paient le prix des errements de quelques-uns, on vous accuse au mieux d’une horrible mentalité comptable, au pire d’être un monstre froid digne des gardiens des camps de la mort. Si vous avez la mauvaise idée de rappeler que la vie est risquée, que la liberté exige de l’accepter, que la liberté même est un risque supplémentaire et qu’elle est en cela plus vivante que la servitude, on vous soupçonne d’indifférence manifeste au malheur d’autrui et de manque complet d’empathie, en attendant peut-être de rendre obligatoire la visite au psychiatre pour diagnostiquer une éventuelle personnalté antisociale.

Vient enfin le flou artistico-législatif. Il est bien sûr indispensable pour que l’arbitraire de l’État conserve son pouvoir de menace et d’intervention le plus large possible. Dans le cas anglais, on frise l’absurde (mais ce doit être un effet secondaire de leur humour). La communauté SM produit régulièrement du matériel pornographique fondé sur la mise en scène des rapports de soumission, incluant des violences volontairement données et reçues par ceux qui y participent. Là voilà condamnée à l’iconoclasme le plus strict. Et au-delà, environ 50% des films du grand ou du petit écran comportent des actes « paraissant menacer la vie d’une personne », le roman n’est pas en reste, la musique pop elle-même est loin d’être un long fleuve tranquille : il faudra sans doute censurer tout cela avec la plus grande vigilance, l'embauche de fonctionnaires dédiés à cette tâche ayant pour vertu de faire reculer le chômage, jusqu'au moment peut-être où toute la société sera employée à se surveiller elle-même.

Tout en m’habituant peu à peu à l’idée d’un monde où le flic viendra à 6 heures du matin pour me faire payer le prix de mes nombreux péchés d’amoralité et d’asocialité, je relis Tocqueville et me dis que si l’intelligence est parfois visionnaire, il est vraiment dommage qu’elle soit à ce point minoritaire :

« Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

30.4.08

Quand votre peau s’exprime

Une équipe de physiciens de l’Université hébraïque de Jérusalem vient de découvrir une surprenante propriété de notre peau. Plus précisément des canaux sudoripares, qui communiquent la sueur entre les glandes du même nom et la surface de l’épiderme. Ces canaux sont structurés comme de minuscules antennes hélicoïdales qui émettent à des fréquences sub-terahertz (ondes millimétriques et inframillimétriques).

Les chercheurs ont enregistré les radiations électromagnétiques émises par la paume aux fréquences comprises entre 75 et 110 GHz. Ils ont montré que cette signature radiative est étroitement corrélée à la fréquence respiratoire comme à la pulsion sanguine. Ils ont ainsi été capables d’interpréter l’activité d’un sujet au repos, puis entreprenant une activité physique intense, puis revenant doucement à un état plus calme.

Outre les performances athlétiques, ce réseau de micro-antennes naturelles pourrait aussi bien révéler notre état de stress et d’excitation, ou encore permettre d’identifier des troubles circulatoires. Leur découverte a déjà fait l’objet d’un brevet par la société de transfert technologique Yissum.

Référence :
Feldman Y. et al. (2008), Human skin as arrays of helical antennas in the millimeter and submillimeter wave range, Phys. Rev. Lett., doi:10.1103/PhysRevLett.100.128102

Post-salariat, économie à deux vitesses et fracture cognitive

Prix Nobel de la Paix (2006), Muhammad Yunus a contribué au lancement de la Grameen Bank et du microcrédit aux plus pauvres. Il reconte cette expérience et donne des idées dans un entretien au Monde 2. Dont cet extrait concernant le salariat.

Dans l'Occident riche, vous ne proposez qu'un seul type d'emploi, salarié, pour un patron, une entreprise. Entendez-moi bien : je soutiens toute forme d'embauche et d'industrie, toute politique de l'emploi. Mais ne promouvoir que le salariat me semble terriblement limité. Voir seulement l'homme comme un être recherchant une paie me semble une conception étroite de l'humain. C'est une forme d'esclavage.(…)
Aujourd'hui, dans les pays du Nord, chaque enfant travaille dur à l'école pour obtenir un bon travail. C'est-à-dire un bon salaire. Adulte, il travaillera pour quelqu'un, deviendra dépendant de lui. L'être humain n'est pas né pour servir un autre être humain. Un travailleur indépendant, qui tient une échoppe par exemple, travaille quand il en a besoin. Si certains jours il ne veut pas travailler, il le peut. Il a fait sa journée, il profite un peu de la vie. Il n'a personne à prévenir s'il a une heure de retard. Il ne s'inquiète pas de perdre une partie de son salaire. Quand nous étions des chasseurs-cueilleurs, nous n'étions pas des esclaves, nous dirigions nos existences. Des millions d'années plus tard, nous avons perdu cette liberté. Nous menons des vies rigides, calées sur les mêmes rythmes de travail tous les jours. Nous courons pour nous rendre au travail, nous courons pour rentrer à la maison. Cette vie robotique ne me semble pas un progrès. Avec le salariat, nous avons glissé de la liberté d'entreprendre et d'une certaine souplesse de vie vers plus de rigidité. J'ai un salaire, un patron, je dois faire mon job que cela me plaise ou non, car je suis une machine à sous. C'est là le danger global des structures économiques actuelles, de la théorie dominante. L'homme est considéré comme un seul agent économique, un employé, un salarié, une machine. C'est une vision unidimensionnelle de l'humain. Le salariat devrait rester un choix, une option parmi d'autres possibilités.

En soi, le propos semble juste et il y a d’autres choses fort intéressantes dans ce papier. Mais il se peut bien que Yunus décrive là une direction inévitable du capitalisme cognitif, et une direction qui ne sera pas forcément jugée très progressiste.

La création de valeur dépend de plus en plus de la mobilisation du travail intellectuel, mais celui-ci n’est pas uniformément réparti dans la société. Par exemple, le QI moyen est de 100 dans toute population. Or, d’innombrables études dans les sociétés industrialisées montrent que le QI est déjà un facteur prédictif de la réussite scolaire, universitaire, professionnelle et socio-économique. La pression nouvelle exercée sur les capacités cognitives va accentuer cet état de fait et condamner une partie de la population (celle dont le QI est inférieur à 100) à connaître moins d’opportunités de carrière ou de progressions de carrière. Sauf à nier l’évidence, un individu ayant un QI de 80 ou de 90 aura bien des difficultés personnelles à prospérer dans des secteurs où l’on vante le raisonnement abstrait pour des tâches complexes, la fluidité et la créativité intellectuelles, la capacité à s’adapter en permanence à de nouveaux outils, l’aptitude à changer d’orientation et de formation en se coulant rapidement dans un nouveau cadre de production, etc. En fait, ce type d’intelligence dit fluide (Gf) n’évolue plus à partir de l’âge adulte – et quelque soit leur niveau cognitif, beaucoup ont au contraire tendance à développer une intelligence dite cristallisée (Gc), c’est-à-dire associée à des savoir-faire spécifiques. Mais ce sont justement ces cristallisations que le capitalisme cognitif menace en valorisant la mobilité et la réactivité au cœur de chaque trajectoire individuelle.

Dès lors, l’économie sociale et informelle que Yunus appelle de ses vœux pourrait apparaître comme une solution, mais elle avaliserait du même coup une économie à deux vitesses, avec un secteur globalisé, concurrentiel, à haute valeur cognitive ajoutée et un secteur localisé, informel, à faible valeur cognitive ajoutée. Certains pays en développement peuvent adopter assez facilement ce schéma de transition, parce qu’ils n’ont pas les mêmes structures sociales que l’Occident, une vie communautaire plus dense, une classe moyenne moins étendue, un manque d’infrastructures pour garantir l’éducation de qualité à tous, etc. Mais les sociétés occidentales ont vécu sur un schéma opposé, avec l’imaginaire du salariat à vie et de l’ascenseur social garanti comme horizon d’équilibre et de sécurité des nouvelles générations. Ce thème d’une nouvelle fracture socio-cognitive ayant pour axe l’accès aux réseaux rejoint les problématiques ouvertes par Alexander Bard et Ian Soderqvist dans les Netocrates.

Voir également : Huit thèses sur le capitalisme cognitif et les neurodevenirs.

Presse : qui veut payer les soins palliatifs ?

Dans Libération, une tribune d’Emmanuel Schwartzenberg sur le déclin de la presse écrite.

Le constat :
Avec un total de 383 559 exemplaires de ventes au numéro en 2007, les ventes cumulées du Figaro, du Monde, de Libération, des Echos et de la Tribune atteignent exactement celles que France Soir réalisaient il y a vingt-cinq ans !

Pas fameux en effet.

Une des causes :
Les coûts de fabrication des quotidiens français sont les plus élevés au monde. Même sur le déclin, les avantages obtenus à la Libération par le Syndicat du livre qui bénéficie du monopole syndical et du monopole d’embauche continuent de peser sur les imprimeries.

Mais aussi :
Certains journalistes bénéficient de onze semaines de congés payés et de 20 jours de RTT, de l’autre un grand reporter devra abandonner le terrain et prendre des attributions hiérarchiques pour préserver un salaire décent. Le système général conduit à cette impasse : les quotidiens sont trop chers, leur contenu rédactionnel trop faible et il est difficile de les trouver si on veut les acheter.

Donc, un syndicat du livre qui bénéficie d’avantages exorbitants datant de la Libération, des journalistes pas toujours à plaindre sur leurs conditions de travail (sans parler du statut fiscal).

Et voici la solution :
Les pouvoirs publics doivent assujettir toutes les entreprises dont le développement s’effectue au détriment de la presse à une contribution. Les moteurs de recherche, les portails d’information, les supports électroniques de toute nature qui puisent leur contenu dans l’univers de la presse doivent être taxés à son profit. Au lieu d’instituer un prélèvement au profit de la télévision publique.

Vous avez bien lu. La presse va mal, alors il faut taxer Internet qui va si bien. Et refiler le pognon aux journaux que personne ne lit, histoire que les journalistes citoyens et les ouvriers du livre s’en paient une bonne à la santé des internautes.

Nietzsche a un meilleur plan : « Ce qui tombe, pousse-le ».

29.4.08

Oestrus humain : la femme en chaleur

Les oestres sont des mouches dont les larves parasitent les chevaux, les taureaux, les moutons ou les humains à l’occasion. L’oestrus, dérivé du terme grec puis latin servant à les nommer, a pris un sens différent en biologie : il désigne la période féconde du cycle ovulatoire durant laquelle la femelle éprouve une excitation sexuelle et se montre réceptive à l’accouplement. On parle aussi des chaleurs.

Jusqu'à présent, on pensait que l’oestrus ne concerne pas la femelle humaine. Contrairement à de nombreux espèces où l’oestrus se manifeste avec la plus grande évidence, par des changements physiologiques et comportementaux, la femme semble cacher son ovulation et ne manifeste pas, sauf exception, de débordements érotiques visant à un accouplement rapide avec le premier mâle de passage. Et pourtant, Steven W. Gangestad et Randy Thornhill (Université d’Albuquerque) suggèrent dans leur récent papier de synthèse que cette croyance est erronée : il existe bel et bien un oestrus chez la femelle humaine dans sa période péri-ovulatoire.

Pour le montrer, les deux auteurs rassemblent les conclusions de 20 travaux menés entre 1991 et 2008 sur les modifications des préférences sexuelles des femmes au cours de leur cycle. Toutes ces recherches ont été menées sur des sujets ne prenant aucun contraceptif. Et toutes montrent un certain nombre de variations significatives : par exemple, les femmes sont plus sensibles aux effluves d’androstérone et de testostérone, aux traits masculins associés avec un haut niveau de ces hormones, au comportement dominant, aux voix, aux visages et aux corps jugés les plus masculins par leur groupe d’appartenance, à une taille élevée, à des traits faciaux ou corporels symétriques, à des odeurs corporelles et à leurs corrélations avec la proximité ou la distance génétique du système majeur d’histocompatibilité… A ces variations inconscientes de préférence en faveur des mâles supposés avoir de bonnes qualités génétiques de reproducteurs s’ajoutent diverses variations cognitives et comportementales : les femmes ont par exemple en moyenne plus de fantasmes (en pensée) en phase péri-ovulatoire et leurs fantasmes sont alors plus souvent orientés vers un autre homme que leur partenaire officiel. Chez ce dernier, on a d’ailleurs observé symétriquement une plus grande jalousie lors de la période féconde de leur partenaire, un plus grand empressement à les accompagner ou à prendre soin d’elles, une plus grande possessivité. Soit une co-évolution antagoniste assez classique.

Il faut donc s’y faire : même si leur visage, leur poitrine, leurs fesses ou leur vulve ne rougissent pas comme chez certaines de leurs cousines primates, les femmes (ou une certaine proportion d’entre elles) n’en connaissent pas moins des chaleurs. Un homme averti en vaut deux, n’est-ce pas ?

Référence :
Gangestad S.W., R. Thornhill (2008), Human oestrus, Proc. Roy. Soc. B., 275, 991-1000, doi : 10.1098/rspb.2007.1425

Illustration : Julia Roberts et Richard Gere dans le film Pretty Woman (1990) (DR). Toute interprétation sauvage d’un rapport de cause à effet entre la robe rouge d’une belle femme et la précieux cadeau d’un homme riche ne recevrait pas notre caution, bien sûr.

Le corps social (je est aux autres)

Dans une tribune du Monde, ce propos de Jean-Paul Delevoye (médiateur de la République) : "En droit français, la libre disposition de son corps est par essence limitée par la loi. Les individus, au travers de leurs élus, en ont fait un thème collectif qui relève de la responsabilité de l'ensemble de la société." La belle affaire : la libre disposition de son corps n'est pas "limitée", elle n'est promulguée ni reconnue nulle part, de sorte que "l'ensemble de la société" - doux euphémisme pour le biopouvoir étatique - ne se prive pas d'accumuler les interdits sans même que nous ayons conscience de cette dépossession primordiale de nos corps.

28.4.08

Longue vie aux gros cerveaux

S’il faut caractériser l’humain parmi tous ses cousins primates ou petits-cousins mammifères, la taille du cerveau est sans conteste le trait le plus caractéristique, plus précisément le quotient d’encéphalisation (taille du cerveau rapportée à la taille de l’organisme). Mais cette encéphalisation a un coût évolutif : le développement est plus lent, il demande plus de soins, il expose les plus jeunes à des risques plus élevés de ne jamais atteindre l’âge reproductif. Des chercheurs de l’Université de Zurich et de l’Université Duke ont analysé 28 espèces de primates vivant dans des conditions sauvages. Ce point est important, car la plupart des études précédentes incluaient des animaux vivant en zoo, connus pour avoir un rythme de croissance plus soutenu. Pour les humains, ils ont choisi la tribu des Ache, qui vit dans les forêts tropicales du Paraguay et dans des conditions assez proches de celle du Paléolithique (chasse, cueillette, aucune contraception).

Le résultat de leur travail montre qu’il existe une corrélation constante entre l’encéphalisation d’une part, la longévité d’autre part. En fait, l’allongement de l’existence se retrouve sur toutes les étapes analysées : durée de la grossesse, années séparant la naissance de la maturité et de l’autonomie, développement pré- et post-natal du cerveau jusqu’à sa configuration complète, espérance de vie adulte. Les espèces à gros cerveaux présentent des techniques plus complexes de recherche de nourriture, des méthodes plus élaborées d’évitement des prédateurs et des aptitudes sociales plus développées. Au final, il y a donc un rapport coût bénéfice favorable entre les risques plus élevés de la période infantile (ainsi que de la gestation et de la mise au monde) et les gains liés à l’encéphalisation.

L’Homo sapiens actuel dérive de rameaux évolutifs n’ayant cessé de gagner en volume du cerveau au cours de l’hominisation : 450 cm3 pour les Australopithèques, 640 cm3 pour Homo habilis, 940 cm3 pour Homo erectus, 1350 cm3 pour notre espèce. Les chercheurs ne sont néanmoins pas d’accord sur les mécanismes exacts de ce « cycle vertueux » où le développement cérébral semble s’être auto-entretenu. L’hypothèse la plus souvent rencontrée est celle d’une « sélection sociale et sexuelle » où la survie au sein du groupe a requis des facultés de plus en plus complexes, c’est-à-dire que le groupe lui-même et ses interactions (à l’intérieur, à l’extérieur) sont devenus un environnement adaptatif exerçant une pression sélective sur les individus.

Référence :
Barrickman N.L. et al. (2008), Life history costs and benefits of encephalization: a comparative test using data from long-term studies of primates in the wild, Journal of Human Evolution, 54, 5, 568-590. doi:10.1016/j.jhevol.2007.08.012

Fatalité j'écris ton nom

Imaginons une étude montrant que 10% des différences entre les gens dans le domaine de la réussite scolaire provient de la qualité de leur alimentation entre 0 et 10 ans. Tout le monde serait vivement intéressé par cette annonce, le ministère de la Santé demanderait une expertise collective sur les tenants et aboutissants de la chose, les professionnels de la réforme sociale monteraient vite au créneau pour suggérer les mesures alimentaires susceptibles d’aider au progrès de chacun et de réduire les inégalités entre tous, les sociologues feraient de savantes études sur la transmission du capital alimentaire et même les psychanalystes auraient un mot à dire. Et pourtant, 10%, ce n’est pas si important. Quand la psychométrie et la génétique du comportement suggèrent qu’une proportion supérieure des différences de réussite scolaire provient des gènes, personne n’est vraiment intéressé, le gouvernement ne creuse pas la question, les réformateurs sociaux se taisent, les sociologues et les psychanalystes sifflotent en regardant le plafond. Tout le monde lit « hérédité » et chacun entend « fatalité ». Quelle attitude étonnante, quel respect superstitieux de la matière vivante pour des esprits supposés si libres, si actifs, si entreprenants...

27.4.08

Le souci de l'autre

L’histoire humaine ? Un lent, immense et raisonné dérèglement de l’altruisme par la conscience. Et beaucoup militent activement pour son achèvement en forme d’apothéose, un Etat-monde entièrement organisé pour la réplication infinie de l’humain. Et dire que tout cela est né de quelques gènes égoïstes